Un monde brisé

Chapitre 1 : Un chevalier indigné

3110 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 10/04/2021 19:35

Rien ne va plus pour Bathris Feusoleil, chevalier de sang de son état, qui marchait d'un pas décidé à travers les rues de Lune-d'Argent.


Cette cité arborant des couleurs rouges, blanches et dorés, mélangeant nature et magie de par son architecture et son paysagisme aussi extravagants que resplendissants, fut pendant des millénaires le joyau du royaume elfique de Quel'thalas. Un royaume forestier tout aussi resplendissant que la cité qu'il abritait et dont même les arbres au bois blanc et aux feuilles dorés semblent pousser et fleurir par magie.


Et puis vint le Fléau mort-vivant, profanant le royaume elfique et décimant son peuple sans vergogne et retenue, dans le but de s'emparer de la source du pouvoir arcanique des elfes, le Puits de Soleil, et de s'approprier de sa puissance.

Cela s'était produit il y a cinq ans et les elfes survivants, dont Bathris, qui furent dans la foulée rebaptisés "elfes de sang" en souvenir des victimes durant l'invasion, avaient pu reconquérir leur royaume profané et reconstruire leur cité ravagé durant l'invasion. Du moins en partie.

Car le Fléau avait néanmoins laissé une trace indélébile de son passage, notamment un sentier de terre corrompue et stérilisée par le pied des morts-vivants et jonchés d'ossements baptisé la Malebrèche qui séparait tout le royaume ainsi que la cité en deux.

Pour ne rien arranger, la destruction du Puits du Soleil avait non seulement privé les elfes de la source de leur magie arcanique mais révélé à certains, notamment les citadins à quel point ils en avaient été dépendants.

Et même sans ça, les elfes survivants se remémoraient cette épouvantable invasion comme si c'était la veille. Pas moins de neuf elfes sur dix avaient péri ce jour-là. Des héros furent tombés ce jour-là en tentant de défendre leur royaume contre l'avancée des morts-vivants, dont le roi Anestarian Haut-Soleil et la générale forestière Sylvanas Coursevent. Des familles furent également décimées, dont celle de Bathris.

Et pourtant, pour les survivants de Quel'thalas, ce n'étaient encore que le début des ennuis. Et de leur décadence, selon le jeune elfe au cheveux dorés.


Fils d'une guerrière elfe morte durant la Seconde Guerre contre les orcs et d'un simple commerçant, ayant grandit dans la région sud du royaume, Bathris et sa sœur jumelle furent pris en charge par leur père jusqu'à l'invasion du Fléau au cours de laquelle le brave commerçant péri. Quand à sa sœur jumelle, il ne l'eut plus jamais revu depuis et avait assumé qu'elle avait également péri durant l'invasion.

Son village avait été parmi les premiers à tomber sous l'emprise du Fléau et la forêt où il avait grandi était devenu dès lors une terre d'ombres et de morts, les Terres Fantômes. Autre trace indélébile du passage du Fléau.

Bathris avait eu la chance d'avoir été secouru par la forestière Sylvanas Coursevent avant qu'elle n'allât rencontrer son funeste destin, laissant au jeune elfe un peu de répit pour se réfugier avec d'autres civils pendant que leur royaume tombait sous leurs regards impuissants.

Livré à lui-même, il se chargea de venir en aide aux autres survivants et les aida à la reconstruction de leur royaume et aux défenses de leur terres contre les morts-vivants restant ainsi que les trolls des forêts Amani, leurs ennemis héréditaire, qui avaient tenté de profiter de la détresse des elfes pour leur asséner leur coup de grâce et revendiquer leur terres.


Motivé par le désir de protéger ses semblables, les efforts du jeune elfe de sang avaient attiré l'attention d'une ancienne amie de sa mère, Dame Liadrin, qui avait fondé entretemps une organisation militaire de paladin baptisés les Chevalier de Sang et prit Bathris sous son aile en tant qu'écuyer et disciple.

Bien que s'étant senti privilégié par l'attention que lui portait Liadrin, ce qui lui valût des raillerie de la part de ses confrères, le jeune elfe aux cheveux dorés ne s'en était jamais plaint jusque là. Depuis son plus jeune âge, il rêvait de devenir chevalier et d'ainsi intégrer la Main d'Argent de l'Alliance sinon la Garde Royale de Quel'thalas, que ce soit pour marcher dans les pas de sa mère, servir sa patrie ou simplement pour venir en aide aux plus démunis. Cela aurait été trop bête de sa part de passer à côté d'une telle opportunité.

Ce fut finalement son exploit à Mortholme, une citadelle du Fléau marquant le début de la Malebrèche, et sa victoire contre un elfe renégat qui lui valut le titre de Chevalier de Sang.


Mais au fil des années, plus ça allait pour Bathris et les siens, moins ça allait éthiquement parlant pour sa patrie et son ordre.

Et c'est ce qui l'amenait à traverser la Cour royale du Soleil pour se rendre à la Flèche de Solfurie, le palais royal de Lune-d'Argent.

Normalement, celui-ci devrait être occupé par le Prince héritier Kael'thas mais celui était retenu dans un autre monde en quête d'un moyen de remplacer le Puits du Soleil brisé et de rendre à Quel'thalas sa grandeur. Ce fut donc le seigneur régent Lor'themar Theron qui prit le royaume en charge durant son absence.

Celui-ci était entouré de ses deux conseillers, le général des forestiers Halduron Luisaile et du grand magistère Rommath, quand Bathris déboula dans la salle du trône. Ils étaient en train de discuter sur le possible retour du prince et du "paradis" qu'il avait promis à son peuple.

Dame Liadrin était également présente. Étant sa supérieure, sa simple présence pouvait compromettre sa carrière de chevalier si Bathris disait ce qu'il avait à dire. Mais peu lui importait désormais. Elle aussi devant entendre le fond de sa pensée.

— Vous contrôlez l'esprit des citoyens, maintenant ? vociféra-t-il en entrant dans la salle d'audience.

— Que signifie cette intrusion ? protesta le seigneur régent Theron.

— Mes seigneurs, venez pardonnez la hardiesse de mon disciple, tenta d'excuser dame Liadrin.

— Mais je le reconnais ! s'exclama le magistère Rommath. C'est le "héros de Mortholme" qui nous a ramené la tête du traître.

— Aurait-il l'obligeance de nous expliquer la raison de son ingérence ? demanda le général Luisaile.

— Je reviens du Bazar où j'ai assisté à un rassemblement de protestations contre notre politique actuelle, s'expliqua Bathris en tentant de garder son calme.

— Laissez nous deviner, l'interrompit le magistère. Mettraient-ils en doute le bien-fondé de notre nouvelle alliance avec les orcs et les Réprouvés, ainsi que la fiabilité de nos nouveaux alliés ?

— Oui, en effet, répondit le jeune elfe décontenancé par l'exactitude des paroles du magistère.

— Et reprocheraient-ils également notre soif de magie d'être la cause de notre décadence ? redemanda le magistère.

— C'est exact, répondit de nouveau Bathris. Vous êtes au courant alors ?

— Sachez que cela fait plusieurs semaines que nous sommes confrontés à des agitations de ce genre, lui expliqua sèchement le forestier. Des hérétiques et dissidents qui essaient d'appeler le peuple à la bonne conscience. Comme si elle nous serait d'une quelconque utilité en ces temps difficiles.

— Vous admettez, alors ? fulmina le jeune chevalier.

— Mais en quoi cela nous concerne ? demanda le seigneur régent. Ne devriez-vous pas être en train de maintenir l'ordre et de réprimer ses fauteurs de troubles.

— Sauf votre respect, mes seigneurs, le devoir d'un chevalier digne de ce nom est de protéger et servir la population, s'insurgea Bathris. Pas de les réprimer pour une divergence d'opinion. Et je n'avais nullement besoin d'intervenir de toutes façons. Vos magistère s'en sont chargés et avec brio. À l'heure actuelle, ces "hérétiques" sont en train de vous faire des louanges et de crier mort à l'Alliance.

— Et alors, où est le problème ? demanda le magistère.

— Le problème ? C'est du lavage de cerveau, ce que vous infligez à vos citoyens ! s'indigna le jeune chevalier. Contre des idées qui visiblement ne vous arrangent pas. C'est une atteinte à l'intégrité intellectuel et spirituel de vos propres citoyens. Jamais cela ne se serait permis sous le règne d'Anestarian.

— Notre roi a été assassiné par un humain que nous avons cru être notre allié, lui rappela sèchement le seigneur régent. Notre peuple a été décimé par une armée de mort-vivants commandé par ce même humain. L'Alliance au lieu de respecter ses engagements nous a lâchement tourné le dos au moment où nous avions le plus besoin de notre aide. Et les trolls Amani, mené par notre vieil ennemi Zul'jin, veut profiter que nous soyons au plus bas pour nous asséner le coup de grâce. Nous sommes en crise, jeune chevalier. Aux grands maux, les grands remèdes.

— Des remèdes qui impliquent de manipuler l'esprit de ceux qui nous pensent pas comme vous ? protesta de plus bel Bathris. De les forcer à penser ce qui vous arrangent ? Comme si leurs opinions étaient plus dangereux que les morts-vivants ou les trolls ? Comme si notre peuple n'a pas suffisamment souffert de nos excès ? Dois-je vous rappeler votre échec avec les Déshérités ?

Les Déshérités étaient le nom donnés aux elfes ayant échoué à contrôler leur addiction "naturel" à la magie et ayant de suite sombré dans l'excès, s'engorgeant et abusant des sources arcaniques restants, si bien qu'ils en étaient sortis déformés physiquement (ressemblant à des elfes morts-vivants, tant ils étaient pâles et amaigris) et de les rendre instables. Depuis la chute de Quel'thalas, ils s'étaient propagés à travers tout le royaume jusqu'aux ruines de la cité, s'ajoutant à la déjà longue liste de problèmes auxquels les elfes de sang doivent gérer. Tout ça parce qu'aucun elfe dans ce foutue royaume n'avait jugé bon de vaincre son addiction, de s'adapter à cette privation de magie et de convaincre les autres d'en faire d'eux même pour survivre. Mais au lieu de ça et particulièrement ceux qui occupaient une place plus haute dans la société, avaient préférer se tourner vers des solutions... qui n'avaient fait qu'accentuer le problème d'addiction à la magie des elfes au lieu de le régler.

— Ça suffit maintenant, sire Bathris ! intervint dame Liadrin. Vous vous donnez en spectacle.

— Oui, ayez l'obligeance de nous laisser à nos occupations et de retourner à votre ronde, chevalier, ajouta le générale-forestier.

— Parce que vous espérez qu'après ce à quoi j'ai assisté, je vais fermer les yeux sur vos magouilles ? s'indigna de plus bel Bathris. Sachez que j'ai longtemps fermé les yeux sur notre nouvelle alliance avec nos ennemis d'hier, ainsi que sur vos solutions douteuses pour pallier votre addiction à la magie. J'ai même fermé les yeux sur nos nouvelles méthodes pour manipuler la Lumière et maintenant je commence à culpabiliser.

— Allons bon, vous ne vous êtes pas quand même pas laissé influencer par ces agitateurs ? demanda le seigneur régent.

— Ce n'est pas tant les propos des agitateurs que les actions vos agents qui m'ont ouvert les yeux, "mes seigneurs" ! rétorqua amèrement la jeune chevalier.

— En voilà assez ! s'impatienta Liadrin qui décida se chargea de faire sortir Bathris de la salle d'audience. Votre insolence va vous coûter cher. (elle se tourna vers ses dirigeants) Je vous prie de m'excuser, je m'occupe du cas de mon disciple sur le champs.


Bathris se doutait que cela arrivait tandis que sa supérieure la traînait à l'extérieur de la tour. Depuis qu'elle l'avait pris sous son aile et ayant été l'amie de sa défunte mère, dame Liadrin était comme une seconde mère pour lui. Et cela incluait les inconvénients. Comme se faire sévèrement remonter les bretelles pour mauvais comportement ou manquement à ses devoirs.

Sur ce coup, il allait en prendre pour son grade, c'était certains. Mais voir les magistère jouant la police de la pensée et laver le cerveaux de quelques protestataires mais non moins braves citoyens, c'était pour lui la goutte d'eau qui faisait déborder le vase. Et pas seulement parce qu'il soutenait effectivement les protestataires en question.


Ces derniers années, le jeune chevalier avait trop longtemps fermé les yeux sur des décisions qu'il n'approuvait qu'à moitié, voire pas du tout. À commencer par cette nouvelle alliance avec la Horde des orcs et les Réprouvés. Sachant que ces mêmes orcs, non seulement étaient des barbares et non sans rappeler leurs ennemis trolls, mais ils étaient leurs ennemis vingt ans plus tôt, s'étaient même alliés aux trolls Amani pour prendre Quel'thalas et que sa mère fut tuée d'une hache dans le dos en défendant sa patrie et sa famille. Quant aux Réprouvés, cinq ans plus tôt, c'étaient les mêmes mort-vivants qui avaient mis à sac son royaume et décimer sa population et ils avaient beau avoir fait secession avec le Fléau, cela ne changeait pas grand chose. L'invasion du Fléau était encore présent dans l'esprit des elfes survivants et la simple vue des Réprouvés ne faisait que rappeler au jeune chevalier ceux qui avait assassiné sa famille et son peuple. Et leur dirigeante avait beau être Sylvanas en personne, relevée par son assassin en tant que banshee, ce n'était plus la noble forestière elfe que Bathris avait connu de son vivant. Depuis sa résurrection, elle ressemblait davantage à l'humain qui avait commandé les troupes morts-vivantes contre le royaume elfique.

Mais malgré sa réticence, le jeune chevalier dût accepter cette nouvelle alliance, aussi contre-nature fut-elle à ses yeux. Car il était vrai que les elfes de sang avaient besoin d'alliés en ces temps troublés. Or leur anciens alliés, à savoir l'Alliance des humains et des nains, avaient fini par tourner le dos au peuple elfique pour des raisons qui échappaient encore à Bathris. Du peu qu'il en savait, les deux camps s'accuser mutuellement de trahison. À tout les coups, ça devait être un bête malentendu ! avait-il songé à l'époque. Et voilà où ils en étaient ! Cette sécession chagrinait le jeune elfe qui gardait de bon souvenirs de cette alliance, se rappelant avoir de bons termes avec les humains de Lordaeron. Maintenant, ces anciens alliés leur furent plus hostiles que les trolls Amani, alors que jadis ils avaient combattu ensemble cet empire troll.

Quant à cette nouvelle tactique de plier la Lumière à la volonté des elfes de sang en manipulant un être de lumière ramené d'un tout autre monde, c'était une idée approuvée par dame Liadrim elle-même quand elle avait fondait l'ordre des chevaliers de sang, après que cette ancienne prêtresse ait renoncé à ses vœux, reprochant à la Lumière d'avoir abandonné son peuple comme l'avait fait l'Alliance. Là aussi, Bathris s'était tu car il avait besoin de cette tactique pour devenir chevalier. Cependant, il ne pouvait s'empêcher de ressentir la conscience et la détresse de cet être dont il ignorait encore l'origine, retenu contre son gré à Lune d'Argent, manipulé et drainé de son énergie pour le plaisir de ses geôliers.

Durant tout ce temps, le jeune chevalier avait dû se faire violence en se disant que c'était pour la bonne cause. Mais maintenant qu'il réalisait qu'on empêchait ces citoyens de faire entendre leur voix et qu'on les manipulait de manière à ce que leurs dires arrangent les puissants, il n'était plus question de se leurrer davantage.

Non seulement il était en colère contre ses supérieurs et ses dirigeants pour tolérer des décisions aussi indécentes, mais il l'était aussi contre lui-même pour avoir été aussi aveugle durant tout ce temps.


Dame Liadrin l'amena dans ses quartiers au Hall du Sang, le siège social de son ordre, situé dans le quartier militaire qui était adjacent à la cour du Soleil et faisait face au palais royal.

— Je peux savoir ce qui vous prend ? commença-t-elle à sermonner. Après tous les efforts que vous avez fait jusque là, tous les sacrifices que j'ai dû faire pour vous voir monter en grade, vous tenez vraiment à mettre en péril votre avenir de chevalier ?

— Sauf votre respect, ma dame, ce que j'ai assisté au Bazar est indigne d'un chevalier, se défendit Bathris. En tant que tel, je ne pouvais passer ça sous silence.

Liadrin prit une grande respiration avant de reprendre calmement la parole :

— Écoutez, je comprends tout-à-fait que vous n'approuviez pas nos méthodes. Mais voyez notre situation actuelle. Il faut que vous compreniez l'importance de mesures aussi drastiques. Nos ennemis s'accumulent et gagnent en puissance chaque jour. Nos alliés d'hier veulent notre mort et nous peinons à trouver un moyen de pallier notre addiction à la magie. Quant à la Lumière, elle ne nous ai plus d'aucun secours à moins que nous luis forcions la main. Désormais c'est l'unité de notre peuple qui est en jeu. Or, nous avons déjà été suffisamment affaibli comme ça. Notre unité est plus que vitale, aujourd'hui.

— Je suis prêt à tout pour conserver cette unité dans la mesure où cela protège notre peuple de l'extermination, répondit le jeune chevalier. Mais forcer cette unité contre l'avis des gens, n'est-ce pas... contre-productive ?

— Aux grands maux, les grands remèdes ! lui rétorqua fermement sa supérieure. Il serait que vous vous mettiez ça dans le crâne, sire Feusoleil. Les temps changent et pas toujours à notre avantage. Nous devons nous adapter ou périr.

— Je comprends mais...

— Et avec votre numéro de toute-à-l'heure, vous m'avez fait honte, l'interrompit Liadrin. Et devant nos dirigeants, qui plus est. Si vous ne leur présentez pas des excuses publiques, je me verrez dans l'obligation et le regret de vous retirer le titre de chevalier.


Renoncer à ses idéaux, quitte à couvrir des actions qu'il savait être injustes et abusives ou renoncer à son titre, son carrière et ainsi vivre en hérétique. Tel était le choix qui s'imposait à Bathris.

Une chose était sûre. Quelle qu'en sera l'issue, le jeune elfe aux cheveux blonds allait vite le regretter.

Laisser un commentaire ?