Jungle et Pirates: La Vie d'Un Marchand À Baie-Du-Butin

Chapitre 10

2339 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 10/03/2023 02:46

Isolé dans son salon privé tout au fond de la dunette arrière, l’Amiral Firallon réfléchissait. Il n’avait toujours pas de nouvelles d’Oeil-de-Fer. Son absence à bord se faisait sentir. Il n’était pas très bon camarade, avec son naturel austère et taciturne, mais c’était le moussaillon en qui il avait le plus confiance. C’était lui qui avait les sens les plus aiguisés de tout son équipage, il voyait plus loin, entendait mieux, cédait rarement à la colère. Et à l’abordage, il était redoutable.


Il allait forcément la trouver, se disait-il. Il allait lui ramener cette sale elfe. Personne n’avait jamais échappé à l’Amiral Firallon, et cela ne commencerait pas aujourd’hui.



-       Capitaine ! Capitaine ! Bateau à l’horizon ! cria une voix de l’autre côté de la porte. La vigie a repéré un navire marchand !


-       Excellent ! répondit Firallon en ouvrant la porte. Qui est-ce qui fait la vigie, aujourd’hui ?


-       C’est Henrik-Bouche-de-Morue, capitaine.


-       Henrik ? Il a une bonne vue, lui ? Je parie qu’il ne verrait même pas une baleine à une lieue. Henrik à la vigie, on aura tout vu.


-       Je suis bien d’accord, capitaine. Je suis déjà étonné qu’il ait réussi à grimper au mât jusqu’au nid-de-pie.


-       Bon, allons prendre en chasse ce navire.


L’Amiral monta sur le pont pour prendre les commandes des opérations.


-       Tous à vos postes ! On vire à tribord et on lance la manœuvre de chasse ! Gabiers, à vous de jouer !


Les gabiers, en matelots aguerris, montèrent sur les cordages et escaladèrent les mâts à une vitesse remarquable. Ils tirèrent sur les treuils et les poulies pour faire coulisser les voiles. C’était un spectacle admirable : certains s’accrochaient aux cordes, d’autres avaient un pied sur le mât et l’autre sur un hauban, les plus chanceux se tenaient sur la hune ou d’autres plateformes en bois fixées à la mâture. Ils travaillaient ainsi en chantant une vieille chanson de pirates dont tout le monde avait oublié l’auteur :



-       Oh hisse et oh, miséricorde ! Pour nous tenir au bout d’une corde, faudra d’abord nous attraper, faudra d’abord nous aborder ! Oh hisse oh ! Pavillon noir ! Oh hisse oh ! Pavillon haut !



La manœuvre était fréquemment répétée et les gabiers étaient habiles ; tout coulissa parfaitement, de la misaine à la grand-voile. Le capitaine prit le gouvernail et vira à tribord de sorte à placer le navire en position vent debout. L’inclinaison particulière des voiles permit alors de multiplier la vitesse.


C’était le moment préféré de l’Amiral Firallon. Cet instant magique où l’on prend en chasse un navire, où la vitesse augmente brusquement, confirmant que les gabiers ont fait du bon travail et que le capitaine a correctement manié la barre.



-       Ils ont des canons, capitaine ! cria la vigie qui voyait leur cible de plus en plus en détails depuis son nid-de-pie. Deux sur chaque bord !


-       C’est donc un quatre-canons, dit Firallon. Si nous restons bien perpendiculaires à son flanc, cela devrait passer sans problème. Allez, mes amis ! Pavillon noir !


-       Hissez le drapeau noir ! transmit le second du navire.


Le bateau marchand envoya une salve, mais les boulets tombèrent dans l’eau. Il est extrêmement ardu d’atteindre sa cible dans une telle situation ; le mouvement des vagues empêche de viser, les canons sont difficiles à réorienter, et l’habileté de Firallon à la barre maintenait le bateau pirate à la perpendiculaire, n’offrant à ses adversaires qu’une très mince surface atteignable.


 Avant qu’ils n’aient le temps d’envoyer une deuxième salve, les pirates se retrouvèrent à la bonne distance pour se mettre bord à bord ; position idéale pour un abordage. L’Amiral vira violemment à bâbord. Son équipage s’était préparé à l’assaut, les gabiers étaient descendus, tout le monte s’était rassemblé sur le pont.


Voyant l’abordage imminent, les pirates sentirent l’adrénaline monter. Ils tenaient déjà en mains les grandes planches en bois qui serviraient de passerelle. Les deux bateaux se retrouvèrent bord à bord, et le moment tant attendu arriva.



-       À l’abordage ! hurlèrent tous les pirates à l’unisson.


Les planches en bois furent jetées pour relier les deux ponts. Les forbans bondirent dessus en poussant des cris d’animaux. Certains, préférant les moyens moins sophistiqués, sautèrent tout simplement d’un bateau à l’autre, tenant leurs couteaux entre les dents pour garder leurs deux mains libres afin de s’agripper à la coque de leur cible. Une fois accrochés, ils grimpèrent sur le pont ou s’infiltrèrent à l’intérieur par les sabords, ces petites ouvertures taillées dans la coque pour permettre aux canons de tirer.



-       Ils entrent par les sabords ! crièrent les canonniers. Nous sommes perdus !


-       Lancez les grappins ! hurla Firallon.



Les pirates qui n’étaient pas encore passés de l’autre côté s’exécutèrent. Les deux bateaux se trouvèrent reliés par de solides cordes. La cible ne pouvait plus s’échapper. Quelques forbans utilisèrent les grappins comme moyen d’abordage en se balançant sur la corde comme le ferait un singe sur une liane.


Les coups de pistolet fusaient des deux côtés. Mais les bandits des mers étaient plus entraînés, aussi bien au tir qu’au corps à corps. Les équipages marchands étaient théoriquement préparés à faire face à un abordage, mais la plupart n’en avaient jamais vécu. La simple vue d’un pirate retirant son couteau d’entre ses dents en souriant d’un air malsain leur faisait perdre leurs moyens.


L’Amiral Firallon lâcha le gouvernail et se prépara à se joindre à l’assaut. Mais en levant les yeux, il se rendit compte que la vigie était restée perchée en haut du mât.



-       Eh dis-donc, Henrik, tu te moques de moi ? lui cira-t-il. Tout le monde part à l’abordage, même la vigie ! Descends de ton nid-de-pie et va chercher ton sabre, espèce de tire-au-flanc !



Henrik-Bouche-de-Morue s’excusa platement et descendit.


Le combat ne dura pas bien longtemps. Les marchands ne purent rivaliser avec l’entrain bestial des pirates. En un peu plus d’une demi-heure, le bateau fut pris. Les survivants furent allongés de force et mis en joue.



-       Bon, dit Firallon, je vais aller droit au but. Nous allons fouiller le navire quoi qu’il arrive, mais vous pouvez nous faire gagner du temps. Vous allez nous dire où sont cachés vos objets de valeur.


Personne ne parla.


-       Ah, vous la jouez comme ça ? siffla Firallon. Bon, alors je vais vous expliquer. Je suppose que vous connaissez ces mâts à l’horizontale, là-bas ? Ce sont les vergues. Elles sont très pratiques pour pendre des prisonniers peu obéissants. Mais nous, pirates, leur avons trouvé une autre fonction encore plus amusante. Regardez.


Un prisonnier fut sélectionné, ligoté des pieds à la tête et attaché à une corde qui s’appuyait sur une petite vergue. Le malheureux était donc suspendu au-dessus de l’eau. Les pirates lâchèrent subitement la corde et le prisonnier tomba dans les flots. Puis ils rattrapèrent la corde et tirèrent pour le remonter, avant de l’y replonger et de le remonter encore.



-       Tu aimes ça ? s’amusa Firallon. Je te replonge un petit coup ?


-       Regardez la tête qu’il fait ! s’esclaffa Bouche de Morue. Ah, les voir ainsi, dans cet état, les voir paniquer, grelotter, manquer de se noyer, je ne m’en lasserai jamais !


-       Allez, vous autres, dit Firallon à son équipage, allez chercher d’autres cordes et foutez-moi tous ces braves gens aux vergues ! Pendant ce temps, vous, là, allez me fouiller le bateau.



Les forbans se mirent au travail. En arrivant dans la cale, ils entendirent un éternuement. Cela semblait venir d’un tonneau. Ils les ouvrirent un par un, et découvrirent un gobelin caché dans un boucaut d’épices. Ils ouvrirent la totalité des tonneaux, et trouvèrent également une elfe et un humain.



-       Tu es content de toi, Mauzzag ? s’exclama Otilia. Se retenir d’éternuer, c’est trop te demander quand ta vie est en danger ?


-       Je n’y peux rien ! On voit bien que tu n’étais pas cachée dans un tonneau de poivre de Mulgore !



Ils furent amenés sur le pont. Les pirates étaient en train d’attacher une dizaine de cordes aux vergues.



-       Allez, je vais être magnanime, dit l’Amiral Firallon aux prisonniers. Je vais vous laisser le choix entre finir aux vergues ou tout simplement jetés par-dessus bord.

Il vit alors les trois nouveaux captifs et reconnut Otilia. Il fut si stupéfait qu’il en fit tomber son sabre.


-       Mais… Je ne rêve pas ? C’est bien toi ? Oh, sacré nom, si je m’y attendais ! Alors là, je suis sur l’arrière-train ! Allez, amenez-la moi ! Toi, je ne vais pas te jeter par-dessus bord. Je veux te voir pendue à la vergue, je veux garder ton corps en trophée. Mais d’abord, je vais te punir pour l’affront de t’être échappée l’autre soir.



Il ramassa son sabre et s’approcha d’elle. Son sourire dévoilait une bouche aux dents jaunes et à l’odeur nauséabonde.



-       Je vais te saigner comme une sale truie…


-       Venez voir, capitaine ! C’est urgent ! cria son second alors qu’il levait son sabre vers Otilia. Il y a un bateau à l’horizon, et il n’a pas l’air marchand… Je crois qu’il s’agit d’un navire de guerre ! Oh, et il y en a d’autres… C’est toute une escadre !



Firallon le rejoignit et sortit sa longue-vue.



-       Comme tu exagères, dit-il. Je vois trois bateaux. Trois bateaux, ce n’est pas une escadre. Dix ou vingt bateaux, ça ce serait une escadre. Bon, voyons ce que nous avons là…


-       Le premier est un trois-mâts, capitaine, dit le second. Il est grand, mais pas assez pour être un vaisseau…


-       C’est une frégate, dit Firallon.


-       Le deuxième est plus petit. Je crois que c’est un deux-mâts. Oui, c’est cela.


-       Une goélette. Comme le troisième. Bon, très bien. Cela va devenir intéressant.


-       Quant à leur pavillon… Voyons… Oui, je vois des couleurs. Ce ne serait pas… Du bleu. Un lion d’or sur fond bleu.


-       Ce sont les couleurs de Hurlevent. Nous allons nous frotter au royaume bleu et or.



Firallon referma sa longue-vue et alla s’adresser à son équipage.



-       Écoutez tous ! Une frégate et deux goélettes aux couleurs de Hurlevent se dirigent vers nous. Vous êtes prêts à affronter de vrais adversaires ?


-       Oui, capitaine ! répondirent les pirates sans hésiter.


-       On va les étriper et foutre les survivants aux vergues ! s’exclama Bouche de Morue.


-       Parfait. Enfermez tous les prisonniers dans la cale. Nous allons nous répartir sur les deux navires. Cela nous fera un total de vingt-huit canons et doublera notre capacité d’abordage. Nous sommes plus rapides qu’eux, et ils s’attendent sûrement à ce que l’on prenne la fuite. Nous allons les surprendre.



Firallon retourna sur le navire principal, son second prit le commandement du bateau marchand. Ils appareillèrent de manière admirablement synchronisée et se mirent l’un derrière l’autre, filant à travers les vagues vers la flotte ennemie.


Chauffés à blanc par le précédent combat, les bandits des mers poussaient des cris d’excitation. Ils brandissaient couteaux et mousquets en hurlant des insultes à la flotte d’en face, impatients d’aller en découdre avec des navires de guerre. La bataille navale pouvait commencer.


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