La route à pied était longue jusqu'à l'entrée d'Alterac. La neige épaisse qui recouvrait le paysage entier n'était pour autant pas un obstacle, en tout cas pas pour les orcs, habitués aux chasses dans les fourrés de la Crête de Givrefeu, en Draenor.
À cette pensée, Orgrim sentit une vague de nostalgie l'envahir. Cette neige le renvoyait droit vers ses souvenirs en compagnie de son ami, Durotan, et des défis qu'ils se lançaient sans cesse. Une époque révolue, bien malgré lui, et dont les traditions orques berçaient le mode de vie. Traditions qu'il entendait bien restaurer une fois que son peuple serait installé sur ses propres terres qu'il cultivera, honorera et protégera.
Ses pensées se dispersèrent à la vue de l'immense porte de bois maintenue par des gonds d'acier qui s'ouvrait devant eux afin de les laisser entrer. Les gardes qui bordaient le chemin qu'ils empruntaient arboraient une armure argentée et luisante, flanquée d'un écusson orange foncé étoffé d'un oiseau noir. Le visage de certains d'entre eux était marqué par un rictus à la vue des guerriers orcs, ce qui trahissait leur dégoût. Le roi s'avançait, l'air fier et d'un pas assuré, comme pour prouver à ses troupes, à défaut de se le prouver à lui-même, combien les orcs qui le suivaient ne l'impressionnaient pas.
Une fois entrés dans le grand hall dont le sol était recouvert de longs tapis rouges et dont les murs de pierre exposaient les couleurs d'Alterac, Perenolde leva la main en direction d'un homme trapu et élégamment vêtu qui, de toute évidence, attendait patiemment un signe de son maître pour accourir.
Devant l'autorité maladroite et inhabituelle du roi, le serviteur se hâta de rejoindre l'un des guerriers postés près de l'entrée de la salle du trône, qui à son tour se précipita vers l'arrière-salle et sortit à grands pas.
Orgrim semblait s'amuser de cette scène, et entendit l'un de ses guerriers derrière lui pouffer et marmonner un juron en langue orque.
Perenolde pensa qu'il était heureux que le général Hath soit en mission à l'extérieur. Bien que très loyal envers le royaume, il le savait droit, et surtout irrémédiablement intègre. Or, il aurait été capable de se dresser contre sa décision de marier l'une de ses filles au Chef de guerre de la Horde.
À cette pensée, le roi reprit contenance, et s'avança vers Marteau-du-destin, les bras ouverts comme pour donner l'accolade.
Perenolde invita alors Orgrim et sa troupe à le suivre. En chemin vers le trône, monté sur une marche et placé au fond de la salle, le roi s'attela à la présentation de sa progéniture.
Orgrim écoutait, bien que la description de la femelle en question ne semblait pas correspondre aux critères que pouvait avoir un guerrier orc d'une compagne. Sans un regard vers le Chef de guerre, le roi poursuivit mielleusement son monologue :
Le roi s'interrompit. Assurément, il cherchait ses mots. Orgrim s'arrêta et l'observa.
Face à l'orc qui paraissait attendre la suite en haussant les sourcils, le roi continua avec hésitation :
L'annonce les força à se retourner. Et tandis que les deux princesses aînées s'avançaient d'un pas mal assuré, sans doute dû à la présence d'orcs dans la salle du trône, Orgrim les scruta.
De toute évidence, elles étaient terrorisées. Vêtues chacune d'une longue robe fermée au col par un ruban, l'une mauve, l'autre bleue, leurs cheveux étaient relevés en chignon sur leur nuque. La première se tenait droite, présentait un corps plutôt élancé ainsi qu'un visage assez agréable. La seconde était légèrement voûtée, et plus corpulente, avec un visage plus bouffi et de petits yeux bleus.
Arrivées au plus près des hôtes et du roi, à distance prévue par le protocole royal, les deux princesses s'inclinèrent en direction de leur père.
Le roi présenta alors ses filles, désignant chacune d'elle par un signe de la main :
Les deux princesses s'inclinèrent à nouveau, cette fois en direction du Chef de guerre orc. Puis :
La jeune femme à l'allure vive semblait revenir d'une chevauchée mouvementée. Son long manteau tâché et ses bottes crottées en témoignaient. Elle paraissait plus svelte que ses sœurs, ses cheveux noirs étaient relevés en queue de cheval, et de longues oreilles droites bordaient son visage, rappelant les oreilles des elfes de Quel'Thalas, encore que davantage inclinées à l'horizontale. Ses longs yeux dorés, contrairement au regard vide des elfes, comptaient une pupille ainsi qu'une iris. À la différence de ses sœurs, dont le visage était marqué par la peur malgré un effort surhumain pour le cacher, elle présentait un regard à la fois dur et scandalisé.
À hauteur de ses sœurs, elle s'immobilisa, droite et altière, fixant le roi droit dans les yeux, devant qui elle s'inclina.
Comme pour les autres princesses, Orgrim se contenta de l'observer sans même opiner du chef. La princesse tourna alors son regard vers l'orc, et le soutint.
Après quelques secondes de silence, Perenolde, le dos dégoulinant de sueur, ne se risqua pas à ramener sa cadette à la raison, de peur qu'elle refuse à nouveau la révérence due à son hôte et que l'orc ne s'emporte. Mais la situation ne semblait pas offenser le Chef de guerre le moins du monde. Autant qu'il pouvait en juger, en réalité cela l'amusait, car son faciès se changea en une sorte de mimique amusée, si tant est qu'élargir sa gueule et sortir ses dents inférieures puisse être pris pour un sourire.
Le roi se reprit et annonça finalement :
Orla, qui peinait à dissimuler le tremblement de ses jambes, eut un haut le cœur. Leur père, sans aucune honte, avait invité le pire ennemi des humains. Le monstre qui menait une armée d'autres monstres sanguinaires qui dévastaient tout sur leur passage.
L'annonce qui suivit finit de les choquer :
Rassemblant tout son courage et, bien qu'avec une grande appréhension, il continua :
L'immense salle du trône se tut. Même les gardes postés le long des murs cessèrent de respirer. Les jambes de la princesse Orla cédèrent et elle vacilla, rattrapée de justesse par ses sœurs qui l'encadraient.
Les yeux perlés de larmes, Neva essayait de rassurer sa sœur en enroulant son bras autour de ses épaules. Quant à Keera, elle lança un regard noir au roi en tentant de relever Orla, qui respirait à grand peine.
L'un des guerriers orc posté derrière le Chef de guerre bredouilla dans sa langue natale, tandis que son voisin s'esclaffa. Orgrim ne réagit pas.
Le roi Perenolde reprit la situation en main, et s'adressa à ses filles :
Tout en relevant leur sœur par le bras, les trois princesses s'éloignèrent jusqu'à sortir de la salle du trône. Quelque peu soulagé, le roi Perenolde engagea la conversation :
Orgrim ne parut pas froissé, et répondit :
Orgrim s'amusa :
Perenolde se renfrogna :
En effet, le charme étrange de la jeune fille avait quelque peu troublé le Chef de guerre, surtout en comparaison des deux autres princesses.
Intrigué par ce récit, Orgrim demanda :
Orgrim se tourna vers l'entrée de la salle, l'air pensif.
Orgrim grogna en réponse. L'orc hésitait, et le roi ne pouvait abandonner son entreprise. La survie de son royaume dépendant du choix que ferait le Chef de guerre entre ses filles, si toutefois il se décidait, car rien n'était moins sûr.
Le roi devait jouer le tout pour le tout. Et très vite.
Orgrim s'avança vers le roi :
Marteau-du-destin grogna à nouveau, et ajouta :
Son regard devint menaçant, et le roi recula d'un pas.
Marteau-du-destin et Perenolde se tournèrent vers les princesses qui firent leur entrée, un moment plus tard. Assurément, elles paraissaient plus sereines, du moins en apparence. Tandis qu'elles avançaient, Orgrim remarqua que la plus jeune, Keera, portait à présent une longue tunique au col relevé rouge sang tombant par-dessus un pantalon noir, et ressemblait davantage à une cavalière.
Une fois les trois princesses bien en ligne et face au roi et au Chef de guerre, Perenolde proposa :
Orgrim lança un regard en coin au roi. Poussant un soupir, il croisa les bras sur son torse, et fixa l'aînée des sœurs, comme pour acquiescer.
Neva inspira, et, après avoir reçu l'aval de son père qui la scrutait, commença :
Orgrim leva les yeux, ce que le roi pris pour un signe de lassitude et, probablement de désintérêt. Il désigna sa seconde fille :
Elle leva la tête et prit une grande inspiration.
Cette fin de phrase l'avait terrorisée. Car, une fois dite, elle métamorphosa cette pensée en fait réel : il faudra s'accoupler avec cette créature, cet orc répugnant qui était loin des représentations qu'elle se faisait d'un époux doux et aimant. Elle déglutit avec peine, car cette simple pensée la paralysait.
Keera regarda sa sœur. À elle aussi, cet aspect avait échappé. Elle tourna son regard vers son père, qui attendait de toute évidence, et avec crainte, qu'elle se présente à son tour.
Le Chef de guerre la fixait également.
Après avoir longuement soupiré, elle prit la parole :
Elle patienta quelques instants, qui parurent interminables pour le roi qui lui lançait un regard noir et menaçant. Elle changea alors de posture, comme pour tomber le masque.
Le roi Perenolde voulut disparaître sous terre. Devant l'air décomposé de son père, Keera finit :
Un silence suivit le discours. Perenolde attendit la réaction du Chef de guerre, qui se redressa, décroisa les bras, et dit :
Il s'approcha lentement de la princesse, dont la mine étonnée laissa paraître un début d'inquiétude.
Orgrim examina attentivement la princesse, et s'arrêta à sa hauteur, laissant le roi se déshydrater dangereusement un peu plus loin.
Il reprit alors :
Toutes deux parurent ne pas réaliser le sens de ces mots, et restèrent béates devant ces déclarations. Et alors que l'orc massif se tournait vers la princesse Keera, il la détailla un moment. Ce manque de décence déplut à la princesse, qui maintenait malgré tout son regard avec prudence.
Orgrim grommela discrètement, et finit par annoncer :
Stupéfaite d'avoir convaincu l'orc par son discours amer et haineux, Keera était estomaquée. Après quelques secondes, elle réalisa la sagesse de ce choix, car ses sœurs ne pourraient effectivement pas survivre à un tel monstre, ni à son mode de vie rude et dangereux. Après tout, elle connaissait l'art du combat et maîtrisait plusieurs armes, et serait plus à même de se défendre. Elle était donc toute désignée pour suivre l'orc, ce qu'elle dût admettre à contrecœur.
Perenolde ne semblait pas si enchanté par ce choix. De plus, il espérait que Keera ne provoquerait pas les orcs au point qu'ils se retournent contre lui.
Tout en s'éloignant, il congédia ses filles aînées d'un geste et sans plus d'attention à leur encontre. Visiblement soulagées, elles lancèrent tout de même à leur cadette un regard empli de regrets et de peine. Car, bien qu'elles ne soient pas du même sang et très différentes, les trois princesses s'aimaient tendrement.
Keera les regarda également s'éloigner, chagrinée par la séparation, mais se reprit quand elle pensa à ce qui l'attendait : une vie misérable, morne, et totalement dépourvue d'espoir.
Orgrim l'observait, intrigué par ce bout de femme qui le défiait du regard.