Les semaines passèrent. Et tandis que le clan Chanteguerre agrandissait son camp et se développait, Keera s'investissait auprès des dompteuses de loups géants. Sans trop en dire à propos de ses affinités avec la Terre et la faune, elle intégra peu à peu cette caste exclusivement féminine, et son savoir-faire était grandement apprécié.
En effet, les dompteuses remarquèrent très vite que Keera avait des compétences en élevage, mais également en monte. Elle leur expliqua donc qu'elle avait élevé et dompté un certain nombre de créatures terrestres, hostiles, voire aériennes.
Keera avait remarqué combien les femelles Chanteguerre étaient farouches, et surtout les dompteuses de loups. Particulièrement hostiles, elles étaient souvent aussi indomptées que leurs loups sauvages, et semblaient n'aimer que leur compagnie. Arborant souvent des crocs en guise de bijou, que ce soit dans l'oreille ou même sur la peau, certaines d'entre elles étaient pourtant assez attirantes, au point que plusieurs mâles n'hésitaient pas à les courtiser malgré leur attrait sauvage.
Les Chanteguerre aimaient assurément les défis. Et leurs femelles en étaient la preuve.
Un brin amusée, Keera aimait les écouter parler des mâles, mais surtout des loups, pour lesquels elles pouvaient manifester une réelle affection. Et la discussion en cours portait sur un orc apparu de nulle part depuis peu.
Keera dût se retenir de jurer. Garrosh, honnête ? Oui, d'un certain point de vue, il avait toujours défendu la cause des orcs, et vouait un véritable culte à son père. Mais au détriment des autres, et de tout ce qui l'entourait. De cela, elle ne pouvait évidemment pas parler. Et lorsqu'elle entendait parler de lui, elle serrait les dents pour éviter qu'un mot de trop ne sorte de sa bouche.
Il en était de même lorsqu'elle le croisait.
En revanche, à les entendre, tout le monde ne faisait pas encore confiance à Garrosh. Comment pouvaient-ils lui faire davantage confiance à elle, une étrangère non-orque ?
Keera reprit le fil de la discussion :
Et toutes éclatèrent de rire, sous les rayons du soleil de Nagrand, que les hautes plaines cachaient lorsqu'il était au zénith. Et tandis qu'elles rejoignirent la meute de loups géants, Elga sentit le regard de Moz'dor et le soutint.
Keera ne se lassait pas de chasser aux côtés de Grommash. Cela lui rappelait de vieux souvenirs. Bien qu'il présentât quelques différences par rapport à celui qu'elle avait connu dans le passé, le caractère obstiné et brutal de l'orc était intact. Elle était habituée à la corpulence des orcs Rochenoires, bien plus massifs, mais les Chanteguerre étaient supérieurs en férocité. Peut-être parce qu'ils étaient plus proches de leur nature sauvage.
Cependant, Garrosh ne donnait pas cette impression. Il n'avait pas été élevé par son père, et bien loin de son clan. Il paraissait plus civilisé, si tant est qu'un orc ait pu l'être.
Cette partie de chasse au nord du camp Chanteguerre rassemblait les meilleurs guerriers. Et chacun cherchait à prouver ses qualités de chasseur, en partie pour faire honneur à son chef.
D'autres se servaient de ces occasions pour prouver leur valeur de guerrier au clan, ou encore à une femelle. Il en était de même pour les orques, dont l'agilité dépassait celles des mâles.
C'est ainsi qu'Elga faucha un talbuk sauvage sous les yeux plissés et avides de Moz'dor, tandis que Keera s'avançait dans les fourrés.
Keera en avait tant entendu parler. Ce site, que les orcs prenaient pour un lieu où leurs Ancêtres reposaient, était en fait le vaisseau des draeneï qui s'était écrasé ici il y avait environ deux cents ans. Le prophète Velen, ainsi que les survivants draeneï, étaient arrivés sur Draenor dans ce vaisseau, et avaient colonisé les envions jusque la Vallée d'Ombrelune, tout en respectant les habitations orques et ogres.
En réalité, cette « Montagne des esprits », selon la traduction orque, était habitée par un Naaru du nom de Ku're, un être de Lumière évoluant dans l'Univers afin de purifier toute vie, et inspirer espoir et paix.
Évidemment, dans leur passé, les orcs de Draenor savaient ce que renfermait cette montagne. Ici, des années en arrière, tous ignoraient encore l'origine et la nature de leur site sacré.
Seuls les chamans orcs ressentaient l'esprit de leurs défunts, que Ku're semblait attirer à lui, devenant le lieu de culte de tous les orcs.
À la vue du vaisseau draeneï, Keera fut étonnée que les orcs n'aient pas cherché davantage son origine. Car, sur la partie est du vaisseau se trouvait encore l'avant du bâtiment. Construction qui devait correspondre à celles des draeneï, et que les orcs auraient dû reconnaître. Que ce détail ait pu leur échapper la fit froncer les sourcils, et, alors qu'elle s'élança en avant, une main la retint par l'épaule.
Les feux de camps étaient allumés, et le jus de la viande faisait crépiter le feu, diffusant son odeur grillée et âpre jusqu'aux narines. La pénombre ajoutée aux flammes grésillantes rendait le visage des orcs plus menaçant que jamais. Quelle que soit la créature qui s'aventurait dans le coin, nul doute qu'elle rebrousserait chemin.
Keera se tenait aux côtés des dompteuses de loups, mais également d'autres chasseurs du clan. À chaque rassemblement, elle avait remarqué que Garrosh gardait efficacement ses distances, et était souvent invité à s'asseoir auprès de son chef.
Il lui devait néanmoins des comptes, et la princesse trouverait bien le moyen de l'approcher sans éveiller les soupçons.
Son regard se posa alors sur Elga, qui se leva après avoir terminé son gobelet de grog.
Et tandis qu'elle s'éloignait, un autre orc se leva également, et lui emboîta le pas.
Keera suivit son regard, et vit avec horreur qu'elle guignait Garrosh, qui finit par sentir son regard insistant. Devant la face malicieuse de Regga, qui lui transmettait sans gêne ses pensées, Garrosh se renfrogna, et considéra à nouveau son repas.
Loin d'être découragée, Regga sourit encore plus largement, et Keera tenta de la mettre en garde :
Grommash, qui se tenait aux côtés de Garrosh, rit devant l'air plus qu'intéressé de sa guerrière.
Garrosh rumina sa viande, et dit après réflexion :
Grommash se redressa, et sourit. Tout à ses pensées, il prit le temps de lui répondre :
Grom le fixa droit dans les yeux.
Garrosh voyait parfaitement, en effet. Quel que soit le clan, la partie de chasse entre un mâle et une femelle orcs signifiait la même chose : si la femelle acceptait la chasse, le mâle lui demandait de devenir sa compagne à l'issue de la partie.
Voyant que l'orc était tout ouïe, comme s'il attendait la suite, Grommash poursuivit :
Garrosh semblait boire la moindre de ses paroles. Attendri par cette attitude, et cette étrange familiarité, Grom conclut :
Sur ces dernières confidences, qui sonnaient presque comme un aveu, Garrosh se leva, alla marcher le long des chutes d'eau, puis s'enfonça dans la forêt, heureux de ces échanges, suivant le cours de ses pensées.
L'arbre noueux contre lequel elle s'était adossée la cachait parfaitement. Quelques jeunes talbuks traînaient encore dans les environs, tandis qu'elle aperçut un orc s'éloigner dans les broussailles.
Il semblait avancer à l'aveugle. Elle l'approcha alors, et posa une main sur son épaule, ce qui le fit tressaillir.
Garrosh se ferma. Il n'avait pas l'intention de lui livrer quoi que ce soit. Bien qu'il doutât de sa capacité à lui résister, si elle usait de force. Il savait qu'elle maniait très bien les mots, et avait l'esprit vif, mais lui aussi savait se montrer persuasif. Et il connaissait certains points faibles de la princesse.
Devant son silence, Keera s'approcha plus près, le regard menaçant.
Keera était stupéfaite. Garrosh s'apprêtait à modifier drastiquement l'avenir de son peuple. Il comptait modifier les événements, sans même penser un seul instant aux conséquences. Et cela devait avoir été une idée du dragon de bronze, qui comptait apparemment modifier le Temps par lui-même.
Prise d'un doute, elle l'interrogea :
Ses paroles étaient en effet sensées. Mais c'était égal, il ne devait pas modifier le passé, même celui d'un passé alternatif. Qu'en serait-il du futur alors ?
Garrosh examina la princesse aux prises avec ses doutes.
Keera regarda dans sa direction. Il était clair qu'elle ne souhaitait pas plus que Garrosh voir Grom, son ami, être perverti par le sang démoniaque. Elle savait ce que cela leur avait fait. Et son air désolé encouragea Garrosh à poursuivre :
Keera resta interdite. Il venait d'appuyer sur le point sensible. Tout comme lui avait retrouvé son père, même si Grom ignorait qu'il s'agissait de son fils, Keera avait aussi la possibilité de revoir Orgrim en venant ici. Cette idée la hantait depuis son arrivée dans cette Nagrand alternative d'antan. Si elle suivait l'histoire de leur passé, les orcs n'allaient pas tarder à former la Horde, attaquer les draeneï, et boire le sang du démon Mannoroth. Puis envahir un autre monde : Azeroth.
Garrosh voulait empêcher son peuple de boire le sang démoniaque. Et qui sait si dans ce passé alternatif, Orgrim ne le boirait pas ?
Garrosh vit bien comme cela la perturbait. Il savait qu'elle devait vouloir revoir Marteau-du-Destin. Allait-elle l'aider dans ses plans ?
L'orc profita de cet autre moment de doute pour insister :