Le royaume des hauts-elfes vivait depuis des millénaires dans la splendeur et la quiétude, ses cités et forêts baignées par une lumière douce et dorée. Mais quelque part, au-delà des frontières, l’air vibrait d’un présage inconnu. Quel’Thalas ignorait encore que son histoire allait basculer, et que sa paix millénaire vacillerait sous le poids des événements à venir.
Une fois encore, les tambours de guerre allaient résonner.
An 598 du Calendrier du Roi. 6 ans après l'ouverture de la Porte des Ténèbres.
La Deuxième guerre entre les féroces orcs de la Horde, tout droit venus de Draenor et les humains d'Azeroth avait débuté il y a déjà quelques mois. Forts de leur victoire lors de la Première Guerre, de la prise de la cité fortifiée d’Hurlevent et des renforts arrivés de Draenor, leur monde natal, les orcs progressaient vers le Nord. Sur le continent des Royaumes de l'Est, les territoires du Nord tombaient petit à petit. Khaz Modan, la terre des nains, pliait sous les assauts, tandis que le royaume humain de Lordaeron se préparait à l’invasion.
Telles étaient les nouvelles colportées sur la place de l’Épervier, à Lune d'Argent, la capitale du royaume de Quel'Thalas, situé plus au Nord de Lordaeron. Le jeune Kâel Lame-Solaire, du haut de ses 8 ans, se tenait derrière sa mère, Elenna, occupée à négocier avec un marchand local.
— Pensez-vous que la Horde pourrait se diriger vers Quel'Thalas ? demanda Elenna d’un air inquiet, glissant le parchemin qu'elle venait d'acheter dans une petite sacoche verte, accrochée à sa ceinture.
— Non. Du moins pas avant d’avoir traversé tout Lordaeron, ce qui ne risque pas d'arriver de sitôt. Nous n'avons rien à craindre, rassurez-vous, lui répondit le marchand avec un grand sourire.
— Je l'espère, conclut-elle en le saluant avant de reprendre sa marche.
Le temps était magnifique à Quel'Thalas. La cité de Lune d'Argent n'était jamais aussi resplendissante qu’à cette période de l’année. Les hautes flèches bleues et blanches s’élançaient vers le ciel, adossées à des édifices somptueux nés de l’ambition des Quel’dorei. Dans chaque ruelle s’affichait l’usage quotidien de la magie. Des créatures arcaniques faisaient office de coursiers, des objets volants traversaient la ville à toute vitesse et des balais enchantés astiquaient les pavés sous le regard de vendeurs vantant leurs dernières créations.
Les hauts-elfes formaient un peuple fier. Élancés, les yeux d’un bleu vif témoignant de leur baignade permanente dans les énergies arcaniques, ils partageaient avec les humains certains traits, rehaussés par leurs longues oreilles pointues. Le jeune Kâel ne dérogeait pas à la règle, même si ses cheveux bruns tranchaient avec les habituelles chevelures claires de son peuple.
— Viens Kâel, rentrons, dit Elenna.
Ce dernier acquiesça sans dire un mot. Il était encore trop jeune pour comprendre ce que représentaient Lordaeron, Khaz Modan ou la menace des orcs. Il ne savait même pas où se situaient ces royaumes lointains et inconnus.
La majorité des hauts-elfes se sentaient étrangers à ce conflit qui, pour eux, n'était pas le leur. Si les Quel’dorei s’y trouvaient engagés, c’était en vertu d’un ancien serment prêté par le roi Anastarian Haut-Soleil à Thoradin, souverain du royaume humain d’Arathor. Anasterian, en échange de l'aide des humains face aux armées trolles qui luttaient contre l’installation des elfes dans les forêts, prêta serment d'amitié à la lignée de Thoradin. Par le biais de cette vieille alliance, les hauts-elfes se retrouvèrent ainsi confrontés à la Deuxième Guerre. Pour honorer cette alliance sacrée sans pour autant sacrifier ses ressources, le roi n’avait dépêché qu’un contingent symbolique auprès de l’Alliance de Lordaeron, jugeant cette guerre lointaine et secondaire.
Le trajet du retour pour Kâel se déroula dans la quiétude. Le Bois des Chants Éternels, qui recouvrait la majeure partie de Quel'Thalas, resplendissait. Le soleil filtrait à travers les feuilles vertes ou brunes des grands arbres et le chant des oiseaux accompagnait leur marche. Kâel et sa famille résidaient à la Flèche des Coursevent, un petit village au sud du royaume. C’était le village natal des enfants de la grande générale des forestiers, Lireesa Coursevent, mère d’Alleria, Sylvanas, Vereesa mais aussi de Lirath, l'unique garçon des quatre enfants. La famille Coursevent était une des familles les plus célèbres de Quel’Thalas pour leur prouesses militaires et leur longue lignée de combattants.
À leur arrivée, Kâel poussa la porte pour y trouver son frère ainé, Elorion, les yeux plongés dans un imposant grimoire. Elorion étudiait les arts arcaniques depuis des années. En tant que membre des Magistères, une organisation de mages hauts-elfes qui constitue l’une des trois factions du gouvernement, il entretenait sans cesse son savoir. Elorion était grand, et ressemblait très fortement à son père, Aegnor. Le père et le fils aîné possédaient de longs cheveux blonds et les traits de leurs visages semblaient sévères et durs.
Pourtant il n'en était rien. Sous cette mine sévère, Elorion se montrait bienveillant. Il cherchait souvent à transmettre sa passion à son cadet, bien que Kâel, plus proche physiquement de leur mère, elle aussi ancienne mage du Kirin Tor à Dalaran, ne montrait que peu d’intérêt pour les livres. Kâel avait hérité de ses longs cheveux bruns et de ses yeux plus foncés que la moyenne.
— Qu'est-ce que tu lis Elorion ? demanda Kâel en se penchant au-dessus de l’ouvrage.
— Un traité sur la magie de feu, répondit Elorion en levant son regard du livre.
— Oh... encore de la magie. Tu ne te lasses pas de toujours lire ?
— Lire fait partie de l'apprentissage. Une fois que j'ai compris comment le sort fonctionne, je peux l'utiliser sans risque, dit-il en faisant apparaître une flamme dans le creux de sa main, avant de la faire danser entre ses doigts. Je devrais t'apprendre quelques sorts un de ces jours.
— Pourquoi pas, mais je préférerais apprendre à me battre pour de vrai, répondit Kâel sans grand intérêt avant de se diriger vers sa chambre.
Alors qu'il regagnait sa chambre, il regretta que son frère ne fasse partie des forestiers plutôt que des Magistères. Grandissant à côté du domaine des Coursevent, il admirait ces combattants d’élite chargés de la protection du royaume. Leurs compétences à l’arc, au corps à corps et à l’infiltration dépassaient de loin tout ce qu’il pouvait imaginer. De temps à autre, Lireesa et ses filles revenaient au village rendre visite au plus jeune fils, Lirath, à peine plus âgé que Kâel.
Soudain, des voix s’élevèrent depuis le grand salon de sa demeure. Il s’immobilisa et tendit l’oreille.
— Aegnor, j'ai entendu au marché que la Horde des orcs a débuté l'invasion de Lordaeron, dit Elenna. On dit qu’ils rasent tout sur leur passage.
— Qu'allons-nous faire s’ils parviennent jusqu'ici ? s’inquiéta son père.
— Cela paraît peu probable, Quel'Thalas est à l’écart. Je demanderai à Elorion de se renseigner auprès des Magistères pour savoir ce que prévoit le Roi.
— Et Kâel ?
— Laissons le en dehors de ça pour le moment. Il est trop jeune.
Le jeune haut-elfe serra les poings, déçu d’être écarté, puis s’éclipsa sans un bruit.
Quelques semaines plus tard, alors que Kâel jouait dans la cour de sa maison avec une épée en bois, un son rauque et inhabituel retentit au loin.
Le bruit le fit sursauter. Il leva les yeux vers le soleil couchant. Rien à l’horizon. Sans y prêter plus d'attention, il reprit son jeu mais l'ambiance autour de lui semblait étrange. Une lourde chape de silence s’abattit sur le village. Dans la ruelle, le pas des habitants se fit plus pressé, inquiet. Au moment où le jeune Quel'dorei se décidait à prévenir ses parents, la terre sous ses pieds se mit à trembler. Pris de panique, il bondit à l’intérieur et tomba sur sa mère, qui se tenait juste derrière la porte, prête à venir le chercher dehors.
— C’est un cor de guerre. Il faut partir, vite ! cria Elorion en fourrant ses grimoires dans une besace.
Les gardes du village surgirent dans la rue, livides et hors d’haleine.
— La Horde est là ! Nous sommes attaqués ! hurla l'un d'eux.
Le mouvement de panique en réponse fut immédiat. Kâel serra son épée en bois contre lui et emboîta le pas à sa famille. En franchissant le seuil, il put alors enfin apercevoir l'ampleur de l'armée qui leur fonçait droit dessus. Une vague sombre d'orcs, bien trop nombreux pour les compter. Armés de grandes haches et recouverts d'armures de plaques épaisses, ils fondaient à toute allure sur le village. Kâel regarda en direction de sa mère, espérant y trouver du réconfort. Mais en croisant le regard affolé d'Elenna, il comprit que le raz-de-marée de la Horde qui fondait droit sur son village allait tout engloutir. Les rares défenseurs ne feraient pas le poids. La seule issue était la fuite vers l’épaisse forêt voisine.
Déjà, les premières maisons s’embrasaient. Des hurlements de terreur déchiraient l’air, suivis de cris de douleurs atroces. Elenna serrait la main de Kâel à lui en faire mal, lui ordonnant de ne pas regarder en arrière. Mais le bruit du massacre lui nouait les tripes. Ses parents semblaient abattus, et son frère serrait les poings de rage.
Soudain, un craquement provenant des fourrés le ramena à la réalité. La seconde suivante, des silhouettes massives à la peau bleue et verte bondirent hors des buissons. Des trolls des forêts, les ennemis ancestraux des Quel’dorei. Une pluie de tomahawks vola dans leur direction.
Réagissant au quart de tour, Elorion incanta rapidement une barrière magique afin de protéger les villageois. Les haches s'écrasèrent contre la barrière dans un bruit sourd, puis retombèrent au sol. Kâel observa son grand frère, maintenant la barrière tant bien que mal.
Les gardes qui les accompagnaient dégainèrent leurs armes dans un martèlement d’acier désespéré et chargèrent à leur tour les assaillants. En face, les trolls des forêts déferlaient comme de véritables démons. Massifs, la peau maculée de peintures de guerre, ils arboraient des boucliers d’écorce et des parures d’os. Leurs visages étaient ornés de longues défenses en ivoire qui leur donnaient un air encore plus sauvage. Une odeur fétide de chair rance et d’humus calciné devançait leur charge. Leurs rugissements, poussés dans un dialecte guttural, s’entremêlaient aux râles d’agonie et au crépitement des premiers incendies. À quelques centaines de mètres, le village brûlait, et une fumée noire et opaque s’infiltrait déjà dans les arbres, arrachant des larmes aux fuyards et leur brûlant les poumons.
Elenna et d'autres adeptes de magie utilisèrent également leurs compétences magiques pour affronter l'ennemi qui leur barrait la route. Des boules de feu fendirent l’air, embrasant la végétation et transformant plusieurs trolls en torches humaines. Mais l’ennemi était nombreux. Des Quel'dorei s’effondraient sous la violence des haches des guerriers trolls, extrêmement féroces et agiles. Kâel fut séparé de sa mère dans la cohue, et réussit à se faufiler entre un guerrier troll et un garde elfique. Sur sa gauche, il aperçut le jeune Lirath Coursevent, accompagné par deux membres de sa famille.
Le jeune Coursevent et ses accompagnateurs étaient acculés contre un bosquet. En quelques secondes, les deux protecteurs furent balayés dans un giclement de sang vermeil. Un colosse vert aux défenses jaunies saisit Lirath par le col, le soulevant sans effort comme une poupée de chiffon.
Un frisson d’horreur parcourut l’échine de Kâel. Sa main se crispa sur le manche de son épée en bois jusqu’à ce que ses articulations blanchissent.
— Fais quelque chose ! Bouge ! hurlait une voix paniquée dans sa tête.
Il voulait s’élancer, frapper le colosse, créer une diversion, faire n’importe quoi pour sauver Lirath. Mais son corps refusa d’obéir. Ses jambes semblaient scellées dans la terre, ses genoux tremblaient de façon incontrôlable, et une terreur froide lui serrait la gorge au point de l’empêcher de pousser le moindre cri. Pétrifié, le cœur battant jusque dans ses tempes, il ne pouvait qu’assister à la scène.
Lirath tentait de se débattre pour se dégager de l'emprise du troll. Mais soudain, la lame trolle traversa la poitrine de Lirath dans un bruit horrible. Son assassin ôta sa lame ensanglantée du corps du jeune Coursevent avant de le projeter avec force quelques mètres plus loin. Lirath s'écrasa brutalement puis roula dans l'herbe mouillée de sang, sous le regard impuissant de Kâel. Le corps inanimé du petit haut-elfe tressaillit une dernière fois avant de se figer.
L’assassin pivota. Son regard jaune et cruel se posa sur Kâel. Un sourire carnassier découvrit ses crocs ensanglantés alors qu’il s’élançait vers lui. Le bruit de ses pas lourds martelait le sol, résonnant directement dans la poitrine du garçon.
— Kael, reste derrière moi !
Elenna s’interposa, jaillissant comme une ombre protectrice. La température chuta brutalement. Une onde de givre mordant balaya l’air, congelant le troll dans sa course, figé dans une grimace monstrueuse. Elenna l’exécuta ensuite d'un coup tranchant de dague, pourfendant la glace au niveau de la tête de l'ennemi.
Derrière lui, dans le village, les orcs hurlaient et soufflaient dans leurs cors de guerre, signifiant sans doute la prise du village. Au même moment, Elorion, qui avait entre-temps rompu sa barrière protectrice pour se concentrer sur l'incantation d'un sort de feu, leva les mains, le visage perlé de sueur.
— Reculez tous ! hurla-t-il d'une voix rauque qui sembla résonner dans la forêt.
Une vague d’étincelles crépita autour de ses mains avant qu’une véritable muraille de flammes rugissantes ne s’élève, barrant le passage aux poursuivants dans un souffle de chaleur assourdissant qui balaya la fumée.
— Vite, fuyons ! Dans la forêt ! s'exclama Aegnor en tirant Kâel par le bras.
Profitant de leur connaissance parfaite du terrain et de l’obscurité grandissante, le petit groupe s’enfonça dans les bois, semant la Horde. De cette façon, ils parvinrent à se diriger vers le Nord en direction de la capitale, Lune d'Argent.
Après une petite heure de fuite qui parut interminable, les survivants parvinrent au prochain village où ils purent prévenir les villageois. Les habitants rassemblèrent en toute hâte les affaires nécessaires ainsi que des montures auxquelles ils attachèrent des chariots, permettant ainsi à tous les survivants d’évacuer vers la capitale.
Installés à l’arrière du convoi grâce à la générosité d’un marchand local nommé Tedris, Kâel et les siens purent enfin souffler. A présent qu'ils se dirigeaient vers la capitale et qu'ils semblaient être hors de danger, un sentiment de soulagement put se sentir chez ses parents et son grand frère. Elenna adressa même un petit sourire à son fils. La lueur des torches illuminait doucement la route et le convoi.
— Tu as été très courageux Kâel, lui murmura sa mère en lui caressant le visage.
— Je... Je n'ai rien pu faire mère, j'étais inutile... Je me suis juste caché. Moi aussi j'aurai voulu me battre ! répondit-il en serrant les poings, des larmes coulant le long de ses joues.
Elenna marqua un silence avant de reprendre.
— Tu n'aurais rien pu faire de plus, personne n'était préparé à ça.
Elle jeta ensuite un regard vers Aegnor et Elorion, assis en face d'elle.
— Comment la Horde a t-elle pu traverser Lordaeron et s'attaquer à Quel'Thalas sans que personne ne s'en aperçoive ? Les royaumes humains seraient donc tombés ?
— Ce n’était qu’un détachement, répondit Elorion. Mais la présence des trolls est plus inquiétante.
— Ils se seraient donc renforcés pour mener une attaque combinée avec les orcs ? s’inquiéta Elenna.
— C'est ce que je pense, oui. J'ai entendu des rumeurs déclarant que les trolls s'étaient trouvé un nouveau chef. Ce qui s'est passé aujourd'hui change la donne. Les trolls ont dû proposer leur aide à la Horde en échange de la récupération de leurs terres sacrées.
— Si c'est effectivement le cas, il faut vite prévenir les plus hautes autorités, car ça pourrait changer le cours de la guerre, finit par dire Elenna le ton grave.
Le trajet vers Lune d'Argent fut silencieux et éprouvant pour les montures, qui ne s'arrêtèrent presque pas. En chemin, ils avaient aperçu d'autres convois de chariot ou de fuyards des villages voisins se dirigeant vers Lune d'Argent. Le lendemain matin, en approchant de la capitale, ils avaient également pu voir des unités de forestiers ou de mages se diriger vers le Sud, signe que les autorités semblaient être au courant de l'attaque de la Horde sur les terres elfiques.
Lorsqu'une unité de forestiers passa à côté de Kâel, il se pencha au bord du chariot afin de les observer. Il éprouvait beaucoup d'admiration pour eux et les trouvait très impressionnants. L'un d'eux lui adressa même un léger signe de la main. Un léger sourire se dessina enfin sur son visage et une idée germa dans son esprit.
À leur arrivée à Lune d'Argent, peu avant midi, les survivants de la flèche de Coursevent furent accueillis par les gardes de la capitale. La ville était déjà en effervescence. Des bataillons de forestiers et de mages se formaient déjà pour faire route vers le Sud repousser la Horde. Lireesa Coursevent, accompagnée de ses filles, fendit la foule, cherchant frénétiquement leur famille. Elle se dirigea vers le chariot de Kâel tandis qu'ils en descendaient.
— Elenna, Aegnor ! Par le Puits de Soleil, vous êtes sains et saufs. Avez-vous vu Lirath ? Est-il dans un autre convoi ?
— Non, je ne l'ai pas vu Lireesa, je suis désolée, répondit Elenna, incertaine. Il doit être dans un autre chariot. Nous n'avons pas pu les repousser, les orcs étaient trop nombreux, et ils étaient accompagnés par des trolls des forêts.
— Des trolls ? Vous êtes sûre ? Je dois en informer Anasterian avant de partir. Le Roi est fou de rage que nous ayons été attaqués, il souhaite désormais engager toutes nos troupes dans le conflit. Ça vaut aussi pour les membres des Magistères à mon avis, dit-elle à l'attention d'Elorion.
— Compris, nous les repousserons, répondit Elorion.
Le grand général salua la famille de Kâel et se prépara à partir. Au dernier moment, le jeune haut-elfe se manifesta.
— Attendez ! … Madame, balbutia Kâel en s’inclinant, très intimidé.
— Oui ? Que veux-tu ?
— J'ai... J'ai vu Lirath au village, il était avec nous dans la forêt quand les trolls ont attaqué. Il est...
Des larmes montèrent dans ses yeux et il dut faire un effort pour se retenir et finir sa phrase.
— Il a été tué…
Un silence de mort s’abattit. Le général Lireesa écarquilla les yeux, le teint livide. Derrière elle, Sylvanas et Vereesa retinrent un cri d'horreur. Alleria, l’aînée des sœurs, bondit et attrapa Kâel au col.
— Tu es sûr ?! Es-tu sûr que c'était Lirath ?! C'est impossible ! hurla-t-elle.
— Alleria ! la reprit sa mère.
La générale s’accroupit devant Kâel. Des larmes emplissaient ses yeux, mais elle soutint son regard.
— Tu en es certain, mon garçon ?
Le jeune haut-elfe essuya ses larmes d'un revers de manche.
— Oui madame, je suis sûr de moi... C'était bien Lirath... Je... Je suis tellement désolé.
Lireesa détourna le regard quelques instants en pinçant les lèvres. Elle serra les poings si fort que son corps entier semblait trembler. Alleria éclata en sanglots et se réfugia dans les bras de ses deux sœurs derrière elle.
— Ils le payeront de leur sang, soyez-en certains, chuchota-t-elle.
Elle posa une main sur l’épaule de Kâel et lui ébouriffa doucement les cheveux.
— Merci pour ton courage. Tu seras un valeureux Quel’dorei. Comment t'appelles-tu ?
— K... Kâel.
— Alors prends bien soin de toi et de ta famille, Kâel.
Lireesa se redressa, le regard empli de rage et détermination.
— Vereesa. Demande à un coursier de prévenir le Roi Anasterian que les trolls se sont joints aux orcs. Nous partirons dès que tu seras de retour, dit-elle d'un ton ferme.
— Oui, mère, répondit la plus jeune fille qui s'éclipsa immédiatement.
— Elenna, Aegnor. Prenez soin de vous, nous nous reverrons bientôt, reprit Lireesa.
— Faîtes attention à vous Lireesa, répondit Elenna.
Elle salua la famille survivante et se dirigea vers ses troupes d'un pas rapide et déterminé. Ce fut la dernière fois que Kâel vit la grande générale en vie.
En effet, la Deuxième Guerre s’acheva quelques semaines plus tard. Les forces elfiques de Quel'Thalas, massivement dirigées vers le sud, reçurent le soutien des forces de l'Alliance de Lordaeron composée d'armées humaines mais également naines. Au cours de nombreuses batailles sanglantes où de nombreux elfes avaient perdu la vie, notamment Lireesa Coursevent, la Horde avait été repoussée plus au sud, vers la Porte des Ténèbres qui formait un lien entre la planète d'Azeroth et celle de Draenor, celle par laquelle les orcs étaient arrivés.
L'Alliance de Lordaeron, forte du soutien des elfes de Quel'Thalas et des nains de Khaz Modan, repoussa finalement la Horde de l'autre côté du portail et détruisit celui-ci, ce qui marqua la fin d'une guerre coûteuse pour les forces de l'Alliance de Lordaeron. Les elfes avaient vu une partie de leur région détruite, de nombreux villages et maisons réduites en cendres. Le grand général des forestiers, Lireesa Coursevent, était morte au combat, et c'est sa fille, Sylvanas qui reprit le commandement des forestiers après la guerre. Sa sœur aînée, Alleria, avait elle décidé de traquer tous les orcs restants sur Azeroth afin de venger sa famille et son frère.
Les forestiers de Quel'Thalas parvinrent également à retrouver le fameux nouveau chef troll, nommé Zul'Jin. Il commandait la puissante tribu trolle des Amani et avait juré de reprendre ses antiques terres des mains des elfes et s'était pour cela allié à la Horde des orcs. Cependant, il fut également capturé et torturé par les elfes, perdant un de ses yeux. Il fut malgré tout libéré par un petit groupe de trolls, coupant son propre bras enchaîné afin de fuir et se retrancher dans la ville majeure des Amani, Zul'Aman.
Les humains n'étaient pas en reste. Une grande partie de leurs terres et de leurs avant-postes avaient été pris par la Horde au cours de la guerre et leur grand champion, Anduin Lothar, avait été tué par le champion orc Orgrim Marteau-du-destin pendant la dernière grande bataille du Pic Rochenoire. La majorité des orcs avait cependant fui à travers la Porte des Ténèbres, et les survivants, tels qu'Orgrim, avaient été capturés et enfermés dans des camps un peu partout dans le royaume de Lordaeron.
De son côté, Kâel et ses parents étaient restés cloîtrés à Lune-d'Argent avec les autres survivants. Elorion lui était parti se battre aux côtés des autres mages et il était heureusement sorti indemne du conflit.
Le jour où toutes les troupes elfiques rentrèrent enfin à Lune-d'Argent, ils furent accueillis en héros par les citoyens de Quel'Thalas et par le Roi en personne. De longs jours de célébrations suivirent, puis vint le recueillement, et on offrit une magnifique cérémonie d'adieu à Lireesa Coursevent et son fils, ainsi qu'à tous les elfes morts au cours de la Seconde Guerre, sous les yeux de Sylvanas Coursevent mais également du petit Kâel, aux côtés de ses parents.
Une fois la cérémonie terminée, le jeune Quel'dorei se dirigea vers le lieu où avaient été installés les réfugiés en compagnie de sa mère. En chemin, il se remémora les différents événements des dernières semaines. L'attaque de son village, la mort de Lirath et de ses voisins, son incapacité à se défendre, la vue des forestiers, la conversation avec Lireesa Coursevent. Tout devint clair pour Kâel. La petite idée qui avait germé dans son esprit quelques semaines plus tôt se transforma en désir brûlant. Il leva les yeux vers sa mère, le regard plein de détermination.
— Mère. Je veux devenir un forestier.