Kâel et son escouade mirent plusieurs heures à traverser la forêt pour rejoindre le camp troll situé au sud-est. Leur progression était naturellement ralentie par Maelisandra, dont le pas restait hésitant malgré le bandage serré autour de sa cuisse, mais également par une halte à mi-chemin. Abrités par le feuillage dense des arbres séculaires, les aspirants en avaient profité pour grignoter quelques rations et étancher leur soif.
L'ensemble du trajet se déroula sans encombre. Les jeunes hauts-elfes avançaient en formation lâche, maintenant une vigilance constante tout en trompant l’attente par des échanges à voix basse. Même sur le terrain, les travers de chacun refaisaient rapidement surface. Fidèle à lui-même, Nurlan ne manquait jamais une occasion de rappeler son appartenance à la haute noblesse, glissant au détour d'une phrase que son père siégeait à la cour du roi Anasterian. Une arrogance familière qui n'étonnait plus Kâel depuis longtemps. À l'opposé, Velesh se montrait bien plus humble, se contentant d'évoquer avec une fierté discrète son frère aîné, qui portait déjà l’armure des Pérégrins depuis deux étés.
Même Amaclya finit par sortir de sa réserve. Lorsque Nurlan se plaignit pour la troisième fois de la boue qui souillait ses bottes sur le sentier, l'elfe au regard froid lui décocha une réplique cinglante sans même ralentir le pas. Elle rappela d'un ton sec que là d'où elle venait, sur les terres frontières bordant Zul'Aman, les gémissements n'avaient jamais empêché une hache trolle de fendre le crâne d'un haut-elfe. Une intervention tranchante qui remit aussitôt le noble à sa place et trahit la haine personnelle, bien plus sombre, qu'elle vouait aux Amani.
Peu avant le coucher du soleil, la forêt changea peu à peu de visage. Les arbres se faisaient plus trapus, leurs racines noueuses déformant le sol, tandis que le relief devenait plus escarpé. Le soleil entamait sa lente descente vers l’horizon, étirant de longues ombres dorées et cuivrées à travers la frondaison. Balan, qui ouvrait la marche avec une assurance tranquille, s’arrêtait régulièrement pour consulter une carte en parchemin jauni, veillant à ce que l’escouade aborde la zone ennemie par le nord, comme il l’avait planifié.
L'escouade finit par repérer une butte rocheuse, suffisamment en retrait pour ne pas attirer l’attention, mais idéalement élevée pour offrir une vue panoramique sur les environs. Cet endroit du sous-bois était pentu, parsemé de petites collines et de ravines rocheuses. Une fois la butte sécurisée et les recrues tapies derrière les fourrés, Balan fit signe à tout le monde de se regrouper. Les aspirants s’alignèrent devant leur capitaine, s’accroupissant dans l’herbe haute pour écouter ses instructions.
— Bien, dit Balan d’une voix basse mais ferme. Je n'ai pas choisi cette butte par hasard. Comme vous pouvez le constater, ce petit vallon encaissé sépare notre position de la colline sur laquelle l’ennemi est installé. Le seul moyen d'y accéder sans se faire repérer depuis les chemins principaux est d’escalader ce grand talus fait de terre.
Il désigna du bout du doigt la butte d’en face, où la palissade de bois des trolls se découpait entre les feuillages.
— C’est par là que nous nous introduirons dans l’enceinte. Mais pour l’instant, nous patienterons ici jusqu’à ce que la nuit tombe complètement.
Kâel se redressa légèrement pour observer le repaire au loin. De là où il se tenait, il lui était impossible de dénombrer les occupants, mais il distinguait nettement la lourde palissade en rondins pointus et en peaux séchées qui ceinturait le campement. Une bouffée d’excitation, mêlée à une pointe d’appréhension, fit accélérer les battements de son cœur. Cette même sensation électrique qui l’avait traversé lorsqu’ils avaient franchi la lisière de la forêt le matin même. Balan reprit la parole, captant de nouveau l’attention de tous.
— Le plan est très simple, mais il nécessite une application méthodique et une discipline de fer. Nous entrerons dans le camp par le talus nord et nous chercherons en priorité les cellules où sont retenus les prisonniers. L’objectif est de les exfiltrer rapidement. Il faudra absolument éviter tout affrontement direct qui risquerait d’alerter l’ensemble du campement. Nous procéderons donc uniquement par des éliminations discrètes, et j’insiste lourdement sur ce point. Selon les informations de Maelisandra, les trolls sont encore une quinzaine, et ils disposent d’un féticheur, un sorcier dangereux capable de manier la magie noire. Même si nous avons neutralisé trois de leurs guerriers plus tôt aujourd’hui, nous ne serons pas en position de force pour livrer bataille en champ libre.
Le capitaine balaya du regard le visage de chacun des aspirants avant de poursuivre.
— Afin de couvrir un périmètre plus large et d’agir vite, nous nous séparerons en deux groupes dès notre entrée dans l’enceinte. Nurlan, tu formeras équipe avec Kâel et Elyria et tu seras responsable de cette unité. Tu es le plus… expérimenté parmi vous trois, je compte donc sur toi pour mener tes camarades avec sang-froid et dignité.
Kâel laissa échapper un soupir exaspéré. Confier le commandement à Nurlan, dont la suffisance épuisait déjà tout le monde depuis le début de leur formation, tenait presque de la provocation. Il croisa le regard d’Elyria, qui roula discrètement les yeux.
— Amaclya et Velesh, vous me suivez, reprit le capitaine. Maelisandra restera en position haute ici même pour observer le camp, nous prévenir d’une éventuelle arrivée de renforts et couvrir notre fuite si besoin. Soyez discrets, soyez malins et surtout, soyez rapides. Vous avez quartier libre jusqu’à la tombée de la nuit, mais interdiction formelle de vous éloigner de la butte. Je vous ferai signe au moment du départ. Rompez.
Les elfes se dispersèrent sur le sommet de la butte, chacun cherchant de quoi s’occuper pour tromper l’attente oppressante. Balan et Maelisandra s’affairaient déjà à genoux sur l’herbe, peaufinant les angles d’infiltration sur leur carte. Un peu plus loin, Amaclya observait le camp troll à travers les branchages avec un mutisme glacial, tandis que Velesh, assis en tailleur contre un tronc d’arbre, faisait glisser méthodiquement une pierre à huiler sur le fil de ses dagues.
De leur côté, Kâel et Elyria s’étaient installés au pied d’un grand pin. Alors qu’ils discutaient à demi-mot, Nurlan s’approcha d’eux d’un pas lourd et s’éclaircit bruyamment la gorge pour couper court à leur échange.
— J'espère que vous avez bien entendu les consignes du capitaine tous les deux, dit-il en les toisant. Pas question de jouer les fortes têtes avec moi une fois là-bas, ou vous pourrez dire adieu à votre promotion. Et j'ignore quelles sont vos petites ambitions personnelles, mais j'ai quant à moi de bien plus grands projets pour mon avenir que de rester un simple soldat. Alors dès que nous aurons franchi ce mur, vous suivrez mes ordres à la lettre et sans discuter. C’est bien compris ?
Tout en parlant, il replaça d’un geste étudié le bandeau qui retenait ses cheveux blonds, arborant un sourire plein de suffisance. Kâel sentit l’agacement lui échauffer le sang. Supporter le tempérament de Nurlan au quotidien était une chose, mais le voir jouer les chefs de guerre en devenait ridicule. Alors qu'il s'apprêtait à lui répondre sèchement, Elyria fut plus rapide. Elle leva les yeux vers Nurlan avec un calme désarmant.
— Mais bien sûr Nurlan. Comme tu viens de le dire toi-même, tu ne seras responsable de nous qu'une fois à l'intérieur de l’enceinte. En attendant, aie la gentillesse de nous laisser préparer nos affaires tranquillement.
Nurlan la fixa un instant, lâcha un grognement mécontent, puis tourna les talons pour aller s’imposer dans la discussion entre Balan et Maelisandra.
— Je n'arrive pas à croire que le capitaine lui ait confié le groupe, râla Kâel dès qu’il fut hors de portée d'oreille. Il était déjà insupportable, mais maintenant qu'on lui donne une parcelle d'autorité, son ego ne va plus tenir sur cette butte.
— N'y prête même pas attention, murmura Elyria en roulant les yeux. D'après les rumeurs, son père aurait fait jouer ses relations auprès du haut commandement pour que son fils soit promu directement capitaine à la fin de sa formation.
— Quelle idée stupide, il est si imbu de lui-même qu'il n'arriverait même pas à gérer deux aspirants sans créer un drame, alors une escouade entière ?
— Les privilèges de la noblesse, j’imagine… répliqua la Quel’dorei en soupirant. J’espère seulement que son arrogance ne nous fera pas tuer.
— Tu as sûrement raison… Mais franchement, pourquoi tu ne l'as pas frappé, lui ? Si je t'avais parlé sur ce ton, je serais déjà mort.
Elyria laissa échapper un léger rire, un son cristallin qui détendit un instant l’atmosphère lourde de la butte.
— Disons que je veux tellement réussir cette évaluation que je préfère éviter de me faire réprimander par Balan. Mais ne t’en fais pas, si nous étions à l’entraînement, il serait déjà en train de chercher ses dents dans l’herbe.
— Ah, voilà la Elyria que je connais. Ne t'inquiète pas, je suis certain que tout va bien se passer ce soir et que tu seras une forestière d’exception.
— Je l'espère vraiment... murmura-t-elle, son regard s’évadant soudain vers les cimes des arbres.
Un silence paisible s’installa entre eux pendant quelques instants. Le soleil achevait sa course, teintant le ciel d’un mélange magnifique de lueurs orangées, rose violacé et bleu nuit. C’était cet instant éphémère où la forêt semblait retenir son souffle avant l’arrivée des ombres.
— Tu sais… reprit doucement Elyria sans quitter le ciel des yeux. Je n'aime pas trop m’étendre là-dessus, mais… j’ai fait une promesse à mes parents, juste avant qu’ils ne partent pour cette mission dans le sud dont ils ne sont jamais revenus. Je leur ai promis que je réussirais, que je porterais la tenue des forestiers. C’est mon rêve depuis que je suis toute petite, et ils ont toujours tout sacrifié pour que je puisse m’entraîner. Je suis si proche du but aujourd’hui… Je me suis entraînée à en avoir mal aux muscles chaque soir. C’est pour ça que je veux absolument réussir cette nuit. Pour qu’ils soient fiers de moi, où qu’ils soient aujourd’hui. Et… c’est aussi pour ça que j’étais si nerveuse ce matin au départ. Je refuse de les décevoir. Tu comprends ?
Elle tourna son visage vers lui, révélant des yeux étincelants d’une détermination mêlée d’une profonde émotion. Kâel l’observa, touché par cette confidence. Il était rare de voir la fière et combative Elyria baisser la garde.
— Oui, Elyria, je comprends parfaitement. Moi aussi, je me suis fait cette promesse. Nous avons tous énormément perdu pendant cette guerre… Cela fait douze ans que nous attendons ce moment, douze ans qu’on s’entraîne jusqu’à l’épuisement. C’est tout à fait normal de ressentir de la peur le moment venu. Mais je suis absolument certain que tes parents sont déjà immensément fiers de la combattante que tu es devenue. Et puis, nous avons encore tellement de choses à accomplir… Je le sens au fond de moi. Ce combat ce soir ne sera que le premier chapitre de quelque chose de bien plus grand. Fais-moi confiance.
Elyria le fixa un instant, surprise par la sincérité et la force qui se dégageaient de ses paroles. Un sourire radieux vint éclairer ses traits fins.
— On verra bien si tes prédictions sont bonnes. En tout cas, je sais que toi aussi tu vas assurer ce soir. Tu es vraiment doué, Kâel.
— Attends… Est-ce que je rêve ou tu viens de me faire un compliment ? pouffa l’aspirant en posant une main sur sa poitrine d’un air faussement surpris. Ce doit être la toute première fois depuis qu’on se connaît !
— Ne t’y habitue pas trop vite, le menaça-t-elle en riant et en levant un poing vengeur. Si tu préfères, je peux aussi te frapper, pour que cela soit plus conforme à ce que tu connais.
— Non non ! C'est très bien comme ça, je prends le compliment ! riposta Kâel en se protégeant le visage.
Les deux amis continuèrent de discuter pendant de longues minutes. Ils évoquèrent leurs souvenirs d’enfance d’avant le drame, leurs craintes pour l’avenir et leurs espoirs pour le royaume. Ces instants de vulnérabilité partagée étaient précieux pour eux deux, qui avaient plutôt l’habitude de masquer leurs doutes sous une couche de rivalité amicale et de railleries continuelles. De temps à autre, Velesh ou Amaclya s’approchaient pour échanger quelques mots, soudant un peu plus les liens de leur petit groupe.
Puis, progressivement, le jour céda définitivement sa place à la nuit. Un voile sombre et étoilé s’étendit sur la forêt, dominé par la lueur argentée de la lune. Sa clarté naturelle, filtrant à travers le feuillage, suffisait aux yeux aiguisés des hauts-elfes pour se déplacer sans difficulté. Au loin, dans le camp troll, plusieurs braseros et torches venaient d’être allumés.
Voyant que le moment était venu, le capitaine Balan se redresse et fit signe à l’escouade de se rassembler une dernière fois.
— Il est l'heure, déclara Balan en ajustant la masse accrochée à une sangle d’un geste précis. J’espère que vous êtes prêts. La tâche ne sera pas aisée, mais vous avez reçu l’entraînement nécessaire pour surmonter cette épreuve. Gardez l'œil ouvert pour les pièges, suivez les ordres et ne relâchez pas votre attention. J’ai toute confiance en vous. En avant.
L'escouade dévala la butte à la manière d’ombres furtives. Le cœur de Kâel battait à tout rompre, cognant à coups redoublés contre sa cage thoracique. Les aspirants enchaînaient les foulées souples, bondissant d’un couvert à un autre par-dessus les racines et les rochers. Visiblement, l’ennemi n’avait pas anticipé d’incursion depuis ce vallon escarpé. La combe semblait déserte, simplement garnie de quelques pièges de chasse rudimentaires. Velesh et Amaclya en désamorcèrent deux sur le chemin avec une habileté consommée, et le groupe atteignit le pied du grand talus sans avoir éveillé le moindre soupçon.
— Il paraissait moins impressionnant depuis les hauteurs, murmura Nurlan entre ses dents.
— Silence ! On escalade, trancha Balan d’un ton sans réplique, le regard fixé sur la crête.
Les aspirants s’exécutèrent. Agrippant la roche et les tresses de racines, ils entreprirent de gravir la pente verticale. Sous le dais végétal, la pénombre devenait opaque. Kâel veillait à assurer chacun de ses appuis pour ne pas risquer une glissade fatale. Ce ne fut malheureusement pas le cas de Velesh. Se précipitant pour maintenir la cadence, ce dernier empoigna fermement une branche morte. La terre céda. L’aspirant glissa sur plusieurs mètres dans un froissement de broussailles, manquant de basculer dans le vide. Il parvint à se raccrocher in extremis, mais une poignée de terre sèche et de gravats roula le long de la paroi pour s’écraser plus bas dans un claquement sonore.
— Plus personne ne bouge ! chuchota vivement Balan en appuyant une main d’acier sur l’épaule de Velesh pour le stabiliser.
Tous se figèrent, suspendus à la paroi, le souffle court. Le capitaine scruta le surplomb avec un calme olympien, l’oreille tendue. En haut, une voix rauque et gutturale s’éleva du camp, mais personne ne vint inspecter la bordure. Après de longues secondes d’une immobilité de statue, l’ascension put reprendre. Les recrues fustigèrent Velesh du regard, qui pinça les lèvres en signe d'excuse. Bientôt, ils atteignirent la corniche supérieure, s’agrippant contre la haute palissade de bois brut qui délimitait le repaire.
— Contournez le mur et dénichez une brèche, ordonna le capitaine avec la sérénité d’un vétéran.
Les aspirants progressèrent à pas de loup sur l’étroit rebord. Le bois de la muraille masquait leur avancée. En tête de colonne sur la gauche, Kâel repéra un écartement entre deux imposants rondins. S’y glissant avec précaution, il jeta un œil à l’intérieur. L’ouverture donnait sur un secteur en retrait, garni de petites huttes de peaux séchées et de bois tressé. Le Quel'dorei fit signe à Balan, qui approuva d’un court hochement de tête. L’espace était étroit, exigeant une contorsion silencieuse. Kâel passa le torse, puis les jambes, avant de se laisser couler dans l’herbe haute de l’enceinte ennemie. Un à un, ses compagnons l’imitèrent sans émettre le moindre froissement.
Conformément au plan, l’escouade se scinda. Balan et son sous-groupe s’éclipsèrent vers la droite, tandis que Kâel, Elyria et Nurlan s’engagèrent vers la gauche, livrés à eux-mêmes au milieu du camp adverse. S’infiltrant entre les huttes qui faisaient office de dortoirs, le trio cherchait le secteur des captifs. Après avoir fouillé méticuleusement chaque tente sans avoir trouvé le moindre adversaire, ils tombèrent sur l’enclos en bois où était enfermé un forestier au détour d’une tente. Mais l’endroit n’était pas désert. Deux imposants patrouilleurs trolls y tenaient la garde. Loin d’être assoupis, les deux colosses échangeaient des râles graves, leurs lourdes armes à portée de main.
Kâel croisa le regard d’Elyria. Il fallait les neutraliser sur-le-champ, avant qu’un seul cri ne donne l’alerte. D’un signe de tête précis, Nurlan et Elyria se positionnèrent pour cibler le garde de droite, laissant le second à Kâel, qui contourna discrètement la structure pour le prendre à revers.
Dans la poitrine de Kâel, son cœur frappait désormais comme un marteau. Il s’approcha mètre par mètre dans l’ombre portée par la tente, la main crispée sur la garde de sa lame elfique. Il n’avait jamais tué. Jusqu’alors, son acier n’avait traversé que des mannequins de paille et des cibles d’entraînement. Une hésitation vertigineuse menaça de paralyser ses membres, mais la vision du forestier captif le ramena brutalement à l’urgence du moment.
D’un bond fluide, Kâel jaillit de la pénombre. Sa main gauche vint plaquer la bouche de la créature pour étouffer toute alerte, tandis que sa droite enfonçait fermement la lame sous la gorge du troll.
La sensation fut d’une horreur absolue. La résistance tenace de la chair, le craquement sourd des cartilages qui cèdent, puis une giclée de sang poisseux qui aspergea instantanément son avant-bras. Le troll écarquilla les yeux, secoué d’une convulsion brutale, ses mains griffues agrippant le poignet de Kâel avec la force du désespoir. Le jeune haut-elfe maintint sa prise, le regard fixe, le souffle coupé, jusqu’à ce que la masse de chair s’affaisse lourdement dans l’herbe. À ses côtés, Elyria venait de transpercer la gorge du second garde d’une flèche à bout portant, et Nurlan s’empressa de l’achever d’un coup d’épée fébrile.
Kâel resta pétrifié au-dessus du cadavre. Le sang chaud coulant sur sa peau et la tiédeur de la mort sous ses doigts lui provoquèrent un instant une nausée violente. La réalité crue du combat venait de le frapper au visage. Il venait de prendre une vie.
— Tu as mis un temps fou, murmura Nurlan d’une voix altérée par la nervosité en essuyant maladroitement sa lame. Tu as failli tout faire rater.
— Tais-toi Nurlan, le coupa sèchement Elyria avant de poser un regard inquiet sur Kâel. Regardez là-bas.
La Quel'dorei pointa vers le centre du camp. Kâel ravala le fiel qui lui montait à la gorge et suivit son geste. De l’autre côté de la place se dressait une imposante table de pierre maculée de sombres marbrures, entourée de guerriers trolls à genoux. Seul un troll se tenait debout. Un féticheur au visage dissimulé sous un masque de bois rituel, sculpté en forme de crâne de rapace. Des plumes sombres garnissaient ses épaulières, et il tenait un haut bâton gravé de runes verdâtres.
— C'est le féticheur, reprit l'aspirante.
Sur l’autel, une silhouette se débattait, Kâel reconnut sans peine la cuirasse bleue des forestiers.
— C'est un sacrifice… Ils vont l’exécuter, il faut intervenir !
— Non Kâel. Les ordres sont clairs : nous devons agir avec Balan, temporisa Elyria d’une voix calme.
— Mais on ne peut pas le regarder mourir !
— Fais ce qu'on te dit, rétorqua sèchement Nurlan.
Déchiré, Kâel parvint néanmoins à contenir son impulsion. Elyria s’empara du trousseau de clés sur la dépouille d’un des gardes et déverrouilla rapidement la cage. Le forestier blessé au bras s’en extirpa précipitamment.
— Par la Lumière, merci ! Faites vite, ils ont emmené les trois autres vers l’autel !
— Pourquoi êtes-vous seul ? s’inquiéta Kâel
— Ils nous ont séparés pour les rites. Une de nos camarades s’est échappée hier, mais j’ignore si elle a survécu…
— Maelisandra est en sécurité, elle nous a guidés jusqu’ici, l’interrompit Elyria.
— C’est un miracle… Mais sauvez les autres, il ne reste plus beaucoup de temps !
— Rejoignons le capitaine d’abord, trancha Nurlan pour affirmer sa position.
Le groupe rebroussa chemin. Près de l’accès nord, Balan et ses hommes venaient d’éliminer deux autres sentinelles. Apercevant les aspirants et le rescapé, le capitaine leur fit signe de se regrouper. Nurlan lui exposa rapidement la situation. Balan écouta avec un calme glacial, analysant la disposition des troupes ennemies. Mais avant qu’il ne puisse ordonner quoi que ce soit, le martèlement sinistre du féticheur retentit dans l’enceinte.
Le sorcier abattait son bâton sur le sol, entraînant les guerriers dans une incantation gutturale. Sur la pierre, le prisonnier hurlait, luttant vainement contre ses liens.
— Capitaine. Maintenant ! s’écria Kâel.
— Garde ton sang-froid, recadra Balan d’un ton d’acier. Une charge frontale désordonnée mènerait au massacre. Nous allons prendre l’autel en tenaille.
Mais le féticheur fut plus rapide. Soudainement, il poussa un cri qui fit sursauter les aspirants. Il sortit une grande dague en pierre d'un étui en cuir vétuste et la plaça au-dessus du forestier ligoté qui hurlait de terreur. Il marmonna alors ce qui semblait être une prière.
— Capitaine ! Qu'est-ce qu'on attend ? s'interrogea Elyria, qui semblait désormais partager l'inquiétude de Kâel.
— Taisez-vous bon sang ! aboya Nurlan.
Subitement, le féticheur s’époumona d'une voix tonitruante et plongea la grande lame dans le thorax du captif. Un râle de douleur s’éteignit rapidement, remplacé par les rugissements de triomphe des trolls. Elyria détourna les yeux, les lèvres pincées, tandis qu’Amaclya ravalait un haut-le-cœur. Kâel, lui, sentit une vague d’effroi et de fureur déferler dans ses veines.
Les aspirants restèrent pétrifiés. Balan, le visage durci par la gravité de la situation, réorganisa immédiatement son plan alors que le féticheur ordonnait à deux gardes d’amener une nouvelle victime.
— Écoutez-moi, dit le capitaine d’une voix ferme et sans tremblement. Nous gardons la même répartition. Nurlan, prends ton groupe, retournez sur le flanc gauche et tenez-vous prêts. Dès que nous créons la diversion sur la droite, vous frapperez.
— Kâel, viens ! lança Elyria à son ami.
Les trois aspirants s’éclipsèrent pour reprendre position derrière un épais buisson, à une vingtaine de mètres de la grande table sacrificielle. Entre-temps, les deux trolls avaient traîné un second forestier et le ligotèrent sans ménagement. L’elfe se débattait férocement, mais ses tortionnaires le bloquèrent contre la pierre avant de lui asséner un coup violent au visage. Le féticheur s’approcha de nouveau, fracassant son bâton sur le sol.
Kâel attendait impatiemment que Balan mène l’assaut.
— Aucun autre Quel'dorei ne mourra ce soir, se jura-t-il intérieurement.
Mais les secondes s’étiraient, et Balan n’intervenait toujours pas alors que le sacrifice allait se reproduire. Le féticheur martelait le sol d’un rythme de plus en plus frénétique, si bien que les coups de bois finirent par se caler sur les battements du cœur de Kâel. Chaque impact résonnait dans sa poitrine, attisant sa rage.
BOUM !
Une image traversa son esprit, un souvenir. Son village et sa maison en feu.
BOUM !
Le sourire carnassier du troll qui se dirigeait vers lui pour le tuer ce jour-là.
BOUM !
Le cadavre du jeune Lirath Coursevent s’écroulant à ses pieds.
BOUM !
Soudain, sous le coup de cette douleur insupportable, une force inconnue et terrifiante jaillit des profondeurs de Kâel. Une chaleur liquide déferla dans son sang, faisant crépiter les veines dans ses poignets. Sa vision se teinta d’un éclat doré étincelant, et il sentit une puissance magique brute, sauvage, chercher à s’échapper de ses mains. Pris de panique face à cette manifestation incontrôlable qui risquait de le trahir, Kâel serra les dents à s’en briser la mâchoire. Pris par la peur de tout perdre, il refoula cette énergie au plus profond de sa chair, et redirigea cette charge d’adrénaline pure dans ses muscles.
Le féticheur levait déjà sa lame.
— Assez ! rugit Kâel
Franchissant le buisson, il se jeta à découvert, ses deux lames elfiques tirées.
— Kâel, non ! tenta de le retenir Nurlan.
Mais Kâel était déjà en mouvement. Il fondit sur le troll le plus proche, enfonçant sans réfléchir son acier entre ses omoplates. La créature s’effondra, mais l’alerte était donnée. Le féticheur interrompit son geste, et six guerriers imposants se tournèrent vers l’intrus.
Le Quel’dorei se retrouva immédiatement submergé. Un troll massif armé d’une masse en fer lui asséna un coup circulaire. L’aspirant para de ses deux lames croisées, mais l’impact le projeta deux mètres en arrière, les bras engourdis par la secousse. Au même instant, une hachette volante lui entailla profondément l’épaule gauche, faisant jaillir un filet de sang chaud. Kâel lâcha un juron, la chair à vif.
Heureusement, une flèche siffla et vint s’enfoncer dans l'œil du porteur de masse. Elyria venait de bondir sur un promontoire pour couvrir son ami. Dans la seconde, Balan, Amaclya et Velesh jaillirent du flanc opposé, engageant le reste de la garnison dans un fracas d’acier et de cris.
Ignorant la douleur de sa blessure, Kâel se fixa sur le féticheur. Le sorcier canalisait une fumée noire et nauséabonde au sommet de son bâton. L’elfe s’élança, mais fut contraint d’esquiver le corps d’un troll tombant à la renverse. Après l’avoir enjambé, la déflagration du sort du sorcier le percuta de plein fouet au torse. Projeté au sol, le souffle coupé, Kâel roula dans la poussière.
L’esprit sonné, la vue troublée, il se redressa dans un sursaut d’agonie. Le féticheur préparait déjà un éclair de magie verdâtre. Dans un effort ultime, Kâel feinta sur la gauche, parvint à éviter le sort, glissa sous le balancement du bâton et porta un coup ascendant. Sa lame trancha net le bois du bâton et le bras du sorcier.
Un hurlement inhumain déchira l’air. Le féticheur s’effondra à genoux, tenant son moignon sanglant, son masque brisé révélant un visage défiguré par la souffrance. Une flaque de sang envahissait la terre battue.
Kâel, le souffle court et les membres tremblants, se posta au-dessus de lui. Le troll leva une main suppliante. Le Quel’dorei ne cilla pas. Il enfonça froidement son acier dans le torse du féticheur, mettant fin au rituel sinistre.
Sans perdre un instant, il coupa les liens du forestier attaché sur l’autel, qui le fixa avec une gratitude muette. Le calme retomba peu à peu sur le campement. Le dernier troll s’écroula sous un coup d’estoc de Nurlan. Velesh s’assit dans l’herbe, épuisé, tandis qu’Amaclya tentait de panser une plaie à sa hanche avec l’aide d’Elyria. Balan, vigilant, inspectait le périmètre pour s’assurer qu’aucun ennemi ne subsistait.
Alors que la frénésie du combat s’évaporait, le contrecoup frappa Kâel de plein fouet. Une douleur cuisante irradia de son épaule, et sa cuirasse, enfoncée et noircie, lui avait probablement sauvé la vie. Mais c’est le spectacle du carnage qui l’anéantit. La terre était imbibée de sang, l’air puait le fer et ses propres mains étaient maculées de sang. Ses jambes fléchirent légèrement, et il dut essuyer ses armes au creux de son bras d’un geste mécanique pour masquer le tremblement de ses doigts.
Une voix féminine appela alors depuis l’arrière de l’autel. Kâel s’avança prudemment. Il y découvrit la dernière captive, une forestière frêle, enchaînée à un poteau de bois.
— Tout va bien, vous êtes en sécurité maintenant, murmura-t-il d’une voix adoucie en tranchant ses liens.
La jeune elfe, à bout de forces, fondit en sanglots contre son épaule. Il la soutint doucement pour la guider vers le reste du groupe. Dès qu’il l’aperçut, Nurlan vint à sa rencontre, le visage écarlate.
— Qu'est-ce qui t'a pris ?! Tu as rompu la formation et foncé comme un fou ! Les ordres du capitaine étaient clairs ! Tu aurais pu tous nous faire tuer !
Kâel, vidé par l’épuisement et le choc moral, le fixa d’un regard glacial.
— Ces ordres t’arrangeaient bien. Ils te donnaient une excellente excuse pour te cacher pendant qu’ils se faisaient massacrer. Obéir aveuglément ne fera jamais de toi un chef.
— Comment oses-tu ?!
— Ça suffit ! Tous les deux ! coupa Balan d’un ton impérieux.
Le capitaine s’avança, son regard sévère pesant sur Kâel.
— Kâel, tu as sauvé une vie, mais tu as désobéi à un ordre en plein combat. Je statuerai sur ton cas une fois rentrés. Pour l’heure, pansez vos plaies, brûlez ce camp et préparons l’évacuation. La mission n’est pas terminée.
Kâel s’inclina sans répliquer et bouscula Nurlan de l'épaule en passant à côté de lui. Il pansa sommairement son épaule avec un bandage propre, grimaçant sous la brûlure de la chair déchirée. L’escouade mit le feu aux installations trolles, récupéra la dépouille de leur frère tombé et reprit la marche dans la nuit.
Ils retrouvèrent Maelisandra sur la butte avant de mettre le cap sur l’Enclave des Pérégrins, le refuge le plus proche, implanté à seulement quelques kilomètres au nord de la lisière de la forêt. L’ordre des Pérégrins incarnait l’élite absolue des forestiers : un corps d’élite trié sur le volet où seuls les combattants aux aptitudes exceptionnelles trouvaient leur place. Souvent déployés au-delà des frontières du royaume pour exécuter des missions clandestines, ces guerriers étaient réputés pour leur efficacité redoutable. Leurs bastions restaient néanmoins ouverts à tous les patrouilleurs en quête d’un havre pour faire étape lors de leurs périples.
Maelisandra fut profondément attristée par l'annonce de la mort d'un autre de ses frères d'armes, mais le salut des trois rescapés lui apporta un réel soulagement. Elle passa la majeure partie du trajet à échanger à voix basse avec eux sur les épreuves qu'ils venaient de traverser. Le reste de la traversée se déroula dans un calme absolu. La faune de la forêt étant endormie, la colonne progressait à pas feutrés dans le silence nocturne, sous la consigne stricte de Balan de ne plus prononcer un mot jusqu'au campement.
Ils atteignirent l'Enclave au beau milieu de la nuit. Bordé par un cours d'eau limpide, l'édifice dressait sa haute tour, semblable à celles du Bastion des forestiers, au centre d'une enceinte protégée. À la lueur des torches, la lumière se répercutait dans de grands cristaux arcaniques incrustés à même les murs de pierre. Kâel ne connaissait l'endroit que pour y être venu deux ou trois fois à peine, afin d'y déposer du matériel et du ravitaillement.
L'escouade longea la berge avant de pénétrer dans le refuge. Dès leur arrivée, des forestiers aguerris prirent en charge les blessés, permettant aux aspirants de se restaurer et de prendre un repos bien mérité. Une fois sa plaie à l’épaule soigneusement pansée, Kâel gagna son lit sans dire un mot à quiconque. La tension de l'embuscade, l'infiltration furtive du camp, l'horreur du sacrifice et la violence de son combat contre le féticheur troll défilèrent derrière ses paupières.
Une vive appréhension finit par lui nouer l'estomac lorsqu'il songea aux retombées de la mission et à sa possible admission. Il redoutait d'avoir compromis son avenir chez les forestiers pour n'avoir pas respecté à la lettre les ordres de Balan et les directives de Nurlan au cœur du repaire ennemi. Cette spirale de doutes le garda éveillé un long moment, jusqu'à ce que l'épuisement physique finisse par prendre le dessus et le plonge dans un sommeil profond.