Kâel Lame-Solaire, Tome 1 : La naissance d'un Sin'dorei

Chapitre 12 : Révélations

4321 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 17/10/2026 15:01

Chapitre 12 : Révélations



Pour la première fois depuis plusieurs jours, la nuit avait été relativement silencieuse. Aucun grondement lointain des catapultes du Fléau, aucun cri strident de gargouille, ni de râle inhumain n’était venu troubler l’obscurité. Seuls régnaient le calme feutré de Tranquillien et le murmure discret des préparatifs des renforts. Ce répit, bien que précaire, avait offert à Kâel ce dont il avait le plus besoin : une véritable nuit de sommeil.


Lorsque le jeune forestier ouvrit les yeux, les rayons d’or du soleil filtraient déjà à travers le tissu de sa tente. Il resta un instant immobile dans sa couchette, savourant la sensation d’un corps reposé. Son esprit était plus clair, comme une lame fraîchement affûtée. Il se redressa sur sa couche et porta instinctivement ses mains à hauteur de son visage. Il tenta de fermer le poing. Le mouvement fut laborieux, stoppé par la tension de ses épais bandages, et une douleur vive qui remonta le long de ses avant-bras. 


Il s’habilla en silence, bouclant son plastron et ses jambières nettoyées, puis saisit une de ses épées, posée contre un petit meuble en bois. Il observa le petit médaillon enroulé par une chaînette autour du pommeau de son arme, dont le pendentif représentait un soleil enflammé traversé par une épée. L’emblème de sa famille, qu’il portait toujours fièrement avec lui. Kâel ne rejetait pas son héritage. Il savait, au fond de lui, que ce feu faisait partie de son être. Mais le souvenir de la panique, de cette bête hurlante qui avait voulu tout dévorer le fit frissonner. Les mots du prince Kael’thas, qu’il avait rencontré lors de son escorte vers la Passe Thalassienne, lui revinrent également en mémoire.


— Il pourrait arriver un jour où vous serez forcé de l’utiliser.


Ce jour était venu la veille, à la Passe. Mais son pouvoir avait surgi sans y avoir été invité, et le pouvoir avait failli lui échapper.


— Pas aujourd’hui, se promit-il. Pas tant que je ne serai pas capable de le dompter.


Il reporta ensuite son attention sur ses mains. La sensation du cuir sur la poignée de son arme lui parut étouffée, lointaine. Kâel esquissa quelques moulinets dans l’espace exigu de sa tente. Le geste manquait de la fluidité et de l’élégance mortelle que ses instructeurs lui avaient enseignées au Bastion des forestiers. Il grimaça.


— Adapte-toi, murmura-t-il, citant au passage un des adages favoris de Randril.


Il rengaina son épée et acheva ses préparatifs avant de sortir rejoindre le reste de l’escouade. La ville, transformée en garnison, dégageait une atmosphère de gravité solennelle. Les combattants qu’il croisait avaient le visage fermé, les yeux fixés sur leurs tâches. L'insouciance des hauts-elfes avait brûlé avec Thas’Alah, mais le discours véhément de Lor’themar les avait galvanisés pour repartir au combat.


Ses équipiers étaient déjà rassemblés près des écuries, prêts au départ. Delios ajustait les fourreaux de ses couteaux de lancer à sa ceinture tandis que Ronae lui tournait entre les jambes. Tina’Thiel débouchait un petit tube pour enduire ses lames d’un liquide visqueux et sombre. Solanna, nichée dans son armure de plaques, chargeait des sacs de provisions sur sa monture. Elyria, pas très loin, baissa les yeux sur les mains de Kâel lorsqu’elle le vit approcher. Elle lui adressa un léger hochement de tête complice qu’il lui rendit. Randril les attendait, une carte de la région déployée devant lui sur une table en bois. Il avait l’air reposé, bien que ses traits restaient marqués par le poids des souvenirs remontés la veille.


— Rassemblement, ordonna-t-il d’une voix pesée. Les éclaireurs ont confirmé les informations de Lor’themar. Le Fléau tente d’acheminer des matériaux et du ravitaillement vers Thas’a… Mortholme, depuis une carrière située dans le nord de Lordaeron. Ils ont réussi à percer un passage à travers les collines boisées du sud-ouest, le long de la frontière. C’est un terrain escarpé, mais c’est par ici qu’ils ont réussi à entrer à Quel’Thalas lorsque Ban’Dinoriel a été affaibli. 

— Alors l’attaque de la Passe était une diversion pour atteindre Thas’alah sans qu’on puisse les intercepter ? gronda Delios. Maudit soit ce Dar’khan Drathir.

— Oui. Et pour faire rentrer leurs forces par la même occasion. Mais rappelez-vous que notre priorité reste la défense du royaume. Ils veulent fortifier leur camp, et nous allons les en empêcher.


Kâel sentit une poussée d’adrénaline monter en lui. C’était une guerre d’usure qui s’annonçait, et ils seraient le grain de sable qui briserait la machine infernale du Fléau.


— Maintenant qu’ils contrôlent la Passe, ils acheminent le ravitaillement par les routes principales, mais plus on s’approche de leur camp, plus les sentiers deviennent sinueux et étroits. C’est ici que nous frapperons, dit-il en pointant un goulot situé entre deux collines, à proximité de là où Thas’alah se tenait. 


Il releva la tête, balayant son escouade du regard. 


— Elyria et Delios, vous prendrez les hauteurs pour avoir une vue plongeante. Kâel et Tina’Thiel, vous refermerez le piège à l’arrière une fois le convoi engagé. Solanna et moi, on arrêtera la tête, ordonna-t-il en fermant la carte d’un geste sec. On abat tout le monde, on brûle les chariots, et on disparaît. Les magistères s’occuperont de faire disparaître le reste. En selle !


Les lourdes portes de Tranquillien s’ouvrirent dans un grincement métallique. L’escouade s’élança à toute vitesse, les serres des faucons pérégrins claquant sur les pavés, avant de disparaître rapidement sous le couvert des arbres pour s’enfoncer dans la forêt.


Ils atteignirent la zone que Randril avait ciblée en quelques heures seulement. Ils y établirent un bivouac puis organisèrent leur embuscade dans un ravin à quelques kilomètres. C’était une entaille profonde dans la terre, où le vent s’engouffrait en produisant un sifflement plaintif. Certains Quel’dorei l’avaient même surnommé le Ravin des Sanglots. Les parois des deux côtés, abruptes et constellées de racines tordues, offraient un couvert idéal.


Un convoi avait été repéré par une autre escouade plus au sud. Après une journée de traque, l’escouade de Randril s’était proposée pour l’intercepter plus haut dans le ravin, pour une meilleure efficacité. Lorsque l’embuscade se prépara, Kâel se mit à couvert derrière un épais rocher couvert de mousse. Il tenta de trouver une prise confortable sur la poignée de son épée, mais les couches de lin l'empêchèrent de sentir le cuir, créant une distance frustrante entre lui et son arme.


Un chuchotement, à peine plus fort que le bruissement d'une feuille morte, lui parvint de sa gauche.


— Arrête de remuer.


Kâel tourna la tête. Tina’Thiel se tenait derrière un épais buisson épineux, presque invisible. Ses yeux bleus perçants étaient fixés sur les mains du jeune forestier.


— Je n’ai pas de sensations, chuchota-t-il en retour. J’ai peur qu’elles m’échappent au premier impact.


Tina’Thiel eut un léger rictus moqueur. Elle fit tourner sa dague emplie de poison entre ses doigts avec une dextérité narguante avant de la stopper net.


— Alors ne cherche pas à en avoir. Cherche juste à tuer, dit-elle en pointant du menton le sentier qui sinuait en-dessous d’eux. Si tu ne peux pas être précis, sois brutal.


Elle planta un regard inhabituellement sérieux dans celui de Kâel, perdant son air moqueur. 


— Pas besoin d’être élégant pour tuer. Juste efficace. Si tu hésites, tu es mort.


Un léger frisson parcourut Kâel, qui hocha la tête. Il raffermit sa prise sur la poignée de son arme, comme s’il tenait une barre de fer.


— Compris.

— Bien. Maintenant, silence. Ils arrivent, conclut-elle en lui adressant un petit clin d'œil avant de disparaître à nouveau derrière le feuillage.


L’attente fut courte. Bientôt, le grincement sinistre de roues non graissées s’éleva, suivi d’un martèlement lourd et désordonné. Le bruit sec de sabots claquant sur le sol. Le convoi du Fléau surgit quelques instants plus tard du virage précédant le ravin. Trois chariots massifs, remplis de blocs de granit, étaient tirés par des chevaux squelettiques, dont les os brillaient d’une lueur maladive. L’escorte, constituée d’une quinzaine de morts-vivants aux armures noircies, marchait d’un pas mécanique autour des attelages.


Lorsque le convoi fut assez engagé dans le ravin, un sifflement aigu, semblable au cri d’un faucon, déchira l’air depuis les hauteurs.


Aussitôt, deux traits d’argent fendirent l’air. Les deux zombies en tête du convoi s’effondrèrent, chacun transpercé par une flèche logée dans l’orbite.


— Pour Quel’Thalas !


Le cri de guerre de Randril résonna comme un coup de tonnerre. Solanna et lui chargèrent la tête du convoi avec une violence inouïe. Solanna porta un coup circulaire sur la tête du cheval squelettique devant elle, qui s’effondra aussitôt dans un hennissement spectral. Randril percuta violemment un soldat décharné avec son bouclier, le renversant au sol avant de l’achever avec son épée.


— Maintenant ! cria Tina’Thiel.


Kâel bondit de sa cachette pour la suivre, mais elle avait déjà pris quelques mètres d’avance. Le Quel’dorei fonça sur le flanc droit de l’attelage. Un zombie lui tournait le dos, focalisé sur Randril et Solanna. Il empoigna fermement sa lame et transperça le dos de la créature avec rage, avant de repousser la créature d’un coup de pied. Un autre ennemi se tourna vers lui. Ce qui restait d’un humain tenta d’asséner un coup d’épée. Kâel ne chercha pas la parade élégante. Verrouillant ses poignets, il raffermit encore un peu plus sa prise et croisa ses lames pour bloquer l’impact. La douleur lui mordit les paumes, mais il serra les dents et riposta avec une puissante attaque horizontale. L’impact fut brutal, mais ses lames ne se dérobèrent pas, et l’attaque trancha le reste d’armure et de chair pourrie de son adversaire. Le corps sectionné en deux tomba, et il enfonça ensuite maladroitement sa lame dans la tête du premier zombie qui rampait encore à ses pieds. Un autre mort-vivant s’effondra à quelques pas, la tête transpercée par une flèche d’Elyria.


Haletant, il chercha sa prochaine cible. Ses mains le brûlaient et il était plus lent, mais il parvenait tout de même à se battre et à tuer. Un autre revenant, plus imposant que les autres, s’avança vers lui. Contrairement aux simples coquilles vides, celui-ci faisait preuve d’une agilité troublante et maniait une épée longue elfique. Le duel s’engagea. Kâel frappa lourdement, mais son adversaire dévia sa lame avec une souplesse familière, avant de riposter par une fente rapide. Kâel dut se jeter en arrière pour éviter d’être éventré. L’ennemi avança, enchaînant les attaques. Kâel parait difficilement les coups, chaque impact résonnant douloureusement dans sa peau meurtrie.


La colère montait en lui, et la tentation de refaire appel à sa magie pour calciner cet adversaire redoutable lui traversa l’esprit. Mais il parvint à canaliser sa frustration par un coup d’épaule furieux qui fit vaciller le monstre. Avant qu’il ne puisse se rétablir, Kâel abattit une de ses épées sur son heaume cabossé. L'attache de cuir céda, et le casque roula dans la poussière. Le forestier leva ses lames pour le coup de grâce, mais son mouvement se figea en plein air. Le temps sembla se suspendre.


Ce n’était pas un humain décharné, ni une goule sans visage. Sous la crasse et la peau devenue grisâtre, il reconnut les traits fins et les longues oreilles pointues caractéristiques de son peuple. Les cheveux, autrefois blonds, étaient devenus ternes et collés par le sang séché. Et sous le plastron noirci par la corruption, il distingua les liserets dorés de Quel’Thalas. Des yeux bleus, brillants d'une lueur magique impie et vides de toute vie, le fixaient.


— Par le Puits… souffla Kâel en reculant d’un pas.


Le mort-vivant, privé de conscience, profita de sa sidération et se jeta en avant sur son ancien frère d’armes.


— Kâel ! Frappe ! 


L’ordre de Randril, hurlé depuis l’autre bout de la mêlée, brisa sa torpeur. Son instinct de survie reprenant le dessus, il esquiva de justesse, sentant le métal froid de la lame frôler sa joue. Kâel riposta. Sans hésitation cette fois, mais le cœur submergé par le dégoût. Ses deux épées s’abattirent en ciseaux sur la tête de son adversaire, qui tomba et roula dans la terre. Le reste du corps s’effondra lourdement. Kâel resta cloué sur place, le souffle court, fixant le visage de celui qu’il venait de tuer une seconde fois. 


Autour de lui, le silence était retombé sur le ravin aussi vite qu'il avait été brisé. L'embuscade était terminée. L'escorte était anéantie, mais aucun cri de victoire ne s'éleva.


— Vérifiez les corps ! ordonna Randril d’une voix sèche.


Tina’Thiel retourna un cadavre près des chariots du bout de sa botte. Elle se figea.


— C'est Alarin… murmura-t-elle, la voix tremblante. Il a défendu la porte avec nous à la Passe.


Plus loin, Solanna s'agenouilla près d'un autre corps, retirant un casque. Elle jura. Un juron sale et violent qui résonna contre les parois rocheuses.


— Ils portent nos couleurs… nos armures.


Kâel rengaina ses armes, ses mains tremblant de manière incontrôlable. Ce n'était pas la douleur des brûlures cette fois. C'était l'horreur pure. Il regarda autour de lui. Sur la quinzaine de gardes qu'ils venaient d'abattre, presque la moitié étaient des hauts-elfes. Des visages qu'il avait peut-être croisés dans la grande salle du Bastion, ou lors d'une relève de garde. Randril s’approcha, le visage dur comme la pierre, observant le carnage.


— Ils ne se contentent pas de nous tuer, dit-il, sa voix vibrante d’une haine profonde et froide. Ils nous relèvent. Chacun des nôtres qui tombe renforce leurs rangs.


Il se tourna vers son escouade.


— Brûlez les chariots. Brûlez tout, ordonna-t-il sèchement.

— Et… et les corps ? demanda Elyria qui avait rejoint ses partenaires, son arc en bandoulière.


Le capitaine marqua une pause. Il regarda les visages pâles de ses anciens camarades.


— Brûlez-les aussi. C’est la seule sépulture que nous puissions leur offrir. Et la seule façon de s’assurer qu’ils ne se relèveront plus jamais.


Kâel s'empara d'une torche tendue par Solanna. Il s'approcha du chariot le plus proche. Alors que les flammes léchaient le bois et noircissaient la pierre, il comprit qu’ils ne se battaient plus seulement pour leur survie. Ils se battaient pour le salut de leurs âmes.


Les trois jours qui suivirent furent épuisants et boueux. La pluie s’était abattue sur Quel’Thalas. Autrefois accueillie avec gratitude pour irriguer la terre et les forêts, elle transformait cette fois la forêt en champ de bataille lugubre. La boue collait aux bottes et aux armures, et la pluie réduisait la visibilité et frigorifiait les forestiers. Surtout, le Fléau apprenait vite. Pour chaque patrouille éliminée, une autre, deux fois plus nombreuse, prenait sa place le lendemain. L’ennemi ne dormait pas, ne mangeait pas, ne connaissait pas la peur. Et au sud, Mortholme s’étendait comme un parasite sur la terre sacrée des hauts-elfes. 


Au soir du troisième jour, après une embuscade remportée difficilement contre les forces du Fléau, ils rejoignirent leur bivouac : une grotte naturelle dissimulée derrière un épais rideau de lianes. Un feu timide diffusait une lumière pâle sur les parois rocheuses et des forestiers issus de différentes escouades étaient installés autour, tentant de se réchauffer. Kâel s’assit à l’écart, adossé contre la roche froide, et posa ses épées à côté de lui avec un soupir de soulagement. Ses bras étaient engourdis. Ce n’était plus seulement à cause de la douleur de ses brûlures, mais de l'accumulation de chocs répétés. Son nouveau style de combat, brutal et sans finesse, taxait son corps bien plus que l'escrime elfique.


Une silhouette s’approcha silencieusement, rompant sa solitude. C’était Elyria. Elle portait un petit pot en terre cuite rempli d’eau et une petite caisse en bois sous le bras. Elle avait détaché ses longs cheveux châtains, et retiré son armure trempée pour enfiler une tunique en tissu. Elle s’agenouilla près de Kâel.


— Laisse-moi voir tes mains, dit-elle doucement.


Kâel obéit sans broncher. C’était devenu une sorte de rituel nocturne depuis leur départ de Tranquillien. Tous les soirs, Elyria renouvelait ses bandages et appliquait l’onguent offert par les prêtres de la Lumière. D’un coup de dague précis, elle trancha les bandages déjà en place, trempés et noircis par la boue. En tirant la dernière couche, le tissu s’accrocha à la peau encore irritée de Kâel. Le jeune forestier inspira brusquement et, par réflexe, tenta de retirer ses mains. Mais Elyria les retint avec fermeté, en le saisissant par les poignets. Sa peau était toujours craquelée, et des veines noirâtres couraient encore jusque sur ses avant-bras. Malgré tout, la guérison était en bonne voie, uniquement ralentie par les combats menés chaque jour par l’escouade. 


Elle ouvrit la petite caisse et elle appliqua doucement la pâte glacée sur la peau de Kâel, ce qui le fit à nouveau frissonner. Mais plutôt que de se concentrer sur la douleur, il se concentra sur le visage de sa partenaire. Il vit la tension se glisser subtilement dans sa mâchoire, preuve de sa concentration et de son malaise à lui faire mal. Ses yeux trahissaient une fatigue et une inquiétude qu’elle n’autorisait personne à voir, mais qu’il apprenait désormais à déchiffrer.


— Tu te souviens de la fois où c’est moi qui me suis occupé de tes bandages ? demanda-t-il pour changer de sujet.

— Non. S’il te plaît… répondit-elle, un sourire amusé étirant le coin de ses lèvres.

— Oh que si. Tu avais voulu me défier en duel à l’épée.


Le souvenir refit surface. Elyria s’immobilisa, retenant un rire honteux.


— Tu m’avais juré de ne jamais en parler, dit-elle en serrant doucement le nœud du premier bandage.

— Pas devant les autres, nuance. Je me rappelle parfaitement de la figure acrobatique que tu as tentée pour passer dans mon dos. Tu t’es entaillé le flanc avec ta propre lame.

— J’ai trébuché avant de sauter.

— N’empêche que j’ai passé plus d’une heure à nettoyer ta coupure. Et j’ai menti à l’instructeur en disant que tu t’étais griffée avec une branche. 

— Tu as sauvé mon honneur ce jour-là, je sais. C'est un juste retour des choses. Aujourd’hui c’est moi qui soigne l’expert qui se blesse avec ses propres armes. Et ne t’avise pas de faire une pirouette demain.

— Promis. Pas de pirouette, répondit Kâel en souriant.


Elyria termina le bandage avant de se lever, l’air un peu plus détendu. La distraction avait fait son effet.


— La chair se reforme, mais fais attention demain. Un geste brusque et tout pourrait s’ouvrir à nouveau. Repose-toi, je vais prendre le premier tour de garde.

— Elyria, attends. Laisse-le-moi. J’ai besoin d’un peu d’air frais, mentit-il.

— Comme tu voudras. Ne reste pas trop longtemps sous la pluie, dit-elle simplement avant d’aller se réchauffer près du feu.


Il était épuisé, comme tous ses camarades. Mais Elyria avait assez supporté le poids de sa bienveillance, et il lui avait fait une promesse. Il enfila son équipement puis se dirigea à l’extérieur de la grotte. 


La nuit était sombre, et la pluie tombait encore à grosses gouttes, claquant contre les épaisses feuilles d’arbres de la forêt de Quel’Thalas. Il se dirigea vers un petit surplomb à quelques pas de la grotte, d’où il pouvait avoir une meilleure visibilité des environs. Il y découvrit Randril le dos tourné, scrutant l’horizon, les bras croisés.


— Je viens prendre la relève, Capitaine, dit Kâel en déposant ses deux épées contre un gros rocher.

— Entendu. Merci, Kâel.


Les deux hauts-elfes n’avaient pas vraiment échangé depuis l’altercation entre Randril et Tina’Thiel à Tranquillien. Suivant les conseils de Solanna, Kâel avait préféré garder ses distances et attendre que Randril fende l’armure. La pluie ruisselait sur le visage du vétéran, sans qu’il paraisse s’en soucier. Le capitaine fit un premier pas en direction de la grotte, puis s’arrêta, hésitant.


— Tina’Thiel a raison. Je le vois. Partout, dit-il à voix basse, à peine audible sous le bruit de la pluie.


Il se tourna enfin vers Kâel, le regard perdu dans les ombres de son passé. Le jeune forestier ne répondit rien, laissant plutôt le silence répondre à sa place.


— Valion. Il était à peine plus âgé que toi, reprit le capitaine. Il avait ton talent et aussi… cette étincelle que tu as, celle qui t’as fait te jeter devant les autres sans réfléchir aux conséquences. J’étais si fier quand il a rejoint l’escouade avec Donnatar, son meilleur ami, sous mon commandement.


Randril leva les yeux au ciel, plissant les paupières pour ne pas être aveuglé par la pluie.


— Ils se pensaient invincibles, tous les deux. Ils pensaient que leur courage suffirait à repousser n’importe quoi. Mais un jour, nous sommes tombés dans une embuscade trolle, et nous avons été séparés. Il n’a pas accepté de battre en retraite, et je n’ai pas pu le retenir.


Il soupira longuement.


— Ils sont morts tous les deux ce jour-là. Parce qu’ils ont voulu couvrir notre retraite avant de penser à la leur. Quand je te vois foncer tête baissée Kâel, ou quand je t’ai vu faire appel à ce feu qui t’a détruit les mains. Je ne peux pas m'empêcher de le revoir. Et je me dis que si j’agis différemment cette fois, je pourrai peut-être changer la fin de l’histoire.


Kâel écouta, la gorge serrée. Il comprenait enfin la double perte qui motivait l’instinct protecteur d’un père et d’un capitaine. Il soutint finalement le regard de son capitaine, avec respect mais fermeté.


— Je n’ai pas eu la chance de connaître Valion. Mais je ne suis pas comme lui, dit-il en levant ses deux mains bandées. Je connais mes limites, je les sens brûler dans ma chair chaque jour. Valion et Donnatar ont peut-être fait l’erreur de penser qu’ils y arriveraient seuls, mais tu m’as appris à ne pas faire cette erreur. Si j’agis, ce n’est pas par bravoure aveugle ou par désobéissance, c’est justement parce que je crois en notre unité. Que nous avons besoin les uns des autres pour s’en sortir. Et si je dois utiliser le feu pour nous protéger, je le ferai. Mais je ne le ferai pas seul.


Un sourire mélancolique, teinté de soulagement, parcourut les lèvres de Randril. Il sembla soudain se redresser, délesté d’un poids sur les épaules. Il s’approcha de Kâel et posa une main large sur son épaule dans un geste paternel.


— Tu as la tête plus dure que lui, c’est certain. Cette magie que tu as manifestée, elle est rare chez nous… Mais je l’accepte, car elle fait partie de toi. J’ai laissé le fantôme de mon fils prendre les commandes, et je ne recommencerai pas. Veille bien, forestier, et prends du repos. Nous avons une guerre à gagner.


Randril quitta le surplomb pour se mettre à l’abri. Kâel reprit sa garde, sentant qu’un nouveau lien venait de se tisser entre eux. Plus vrai, plus respectueux. Les fissures avaient été comblées.


Ils étaient prêts pour la suite. Du moins, c’est ce qu’ils croyaient. 


Car loin au sud, les flèches d’une ziggourat sombre commençaient à percer par delà la cime des arbres. L’ombre de Mortholme s’étendait sur la forêt, rongeant la terre et les arbres telle une peste putride et dévastatrice.



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