Kâel Lame-Solaire, Tome 1 : La naissance d'un Sin'dorei
Chapitre 15 : Les braises de l’espoir
Il fallut plusieurs heures aux forestiers pour rattraper la masse sombre et grouillante aperçue à l’horizon. Les faucons dragons soufflaient bruyamment face à la cadence imposée par leurs pilotes, et le vent qui aurait dû porter les senteurs sucrées des fleurs de lys et de l'encens magique n'était plus qu'un souffle glacé, chargé d'une odeur de terre retournée et de métal froid.
En contrebas, la menace du Fléau s’était précisée à chaque battement d’ailes. L’armée était cette fois-ci au complet. Des dizaines de milliers de morts-vivants avançaient. Des abominations de chair recousue traînaient des chaînes massives, tandis que des gargouilles survolaient la colonne comme des vautours de pierre. Des charrettes à viande, chargées de cadavres frais destinés à gonfler les rangs, grinçaient sur le pavé des routes impériales que les Quel'dorei avaient mis des siècles à polir. Enfin, des chevaliers de la mort, chevauchant leurs montures squelettiques, menaient les colonnes de morts vers la bataille.
Mais ce n’est pas leur nombre qui fit frissonner Kâel, juché sur sa monture. C’était le silence. Aucun tambour, aucun cri, aucune incantation. Et surtout, la silhouette à la tête de cette horreur.
Monté sur un canasson squelettique dont les naseaux crachaient une vapeur bleutée, un autre chevalier de la mort menait la marche. Son armure était noire comme les abysses, et ses cheveux blancs flottaient sous un heaume menaçant. Même de si haut, l'aura de froid qui émanait de lui était terrifiante. C’était un froid absolu, une absence totale de vie qui irradiait du cavalier et montait jusqu'aux cieux. À sa ceinture, une lame runique massive exhalait des vapeurs bleutées. À chaque battement de cœur, Kâel avait l'impression que l'épée l'appelait, un murmure de glace qui résonnait jusque dans ses os.
— Restez hors de portée des mages noirs et des gargouilles ! cria Randril par-dessus le sifflement du vent. S’ils nous repèrent, nous n’atteindrons jamais Lune-d’Argent !
L’escouade dut décrire un large arc de cercle vers l'ouest pour éviter les patrouilles aériennes du Fléau. Le capitaine, le regard fixé sur les nuées de gargouilles qui survolaient la colonne principale comme des charognards de pierre, ordonna de gagner encore en altitude. Après les avoir débordés puis dépassés, l’armée des morts redevint petit à petit une masse ambulante, semblable à une immense nappe de goudron recouvrant les terres dorées. Cap mis au nord, les forestiers relâchèrent enfin la pression pour ménager leurs montures, épuisées par ces heures de vol ininterrompu.
— C’était lui leur chef, n’est-ce pas ? souffla Elyria, en ébouriffant les plumes rouges de son faucon dragon pour le calmer.
— Sans aucun doute, répondit Randril. Ils sont à environ une journée de marche des portes. Et ils ne s’arrêteront pas cette nuit.
— On a connu bien pire comme temps de préparation ! glissa Delios.
— Hâtons-nous de faire notre rapport à la générale, elle a sûrement déjà préparé quelque chose, conclut le capitaine de l’escouade.
Randril amorça la descente quelques instants plus tard. L’escouade laissa derrière elle l’armée des morts pour foncer droit vers le Bastion des forestiers, l’ultime rempart de Quel’Thalas situé aux portes de Lune-d’Argent.
Le soleil atteignit son zénith lorsque les forestiers franchirent enfin l’enceinte extérieure de la cité. Ils rasèrent les murs pour se poser au sein de la grande cour. Celle-ci n’était pas animée de la même manière que d’habitude. Elle était devenue une zone de guerre avant même l’assaut. Des familles de réfugiés venues du sud s’entassaient près des murs. Des mères serraient leurs enfants auprès d’elles, des anciens fixaient l’horizon d’un regard vide, et des jeunes thalassiens se portaient volontaires pour aider les soldats. Ces derniers s’agitaient dans un chaos fiévreux, empilant des caisses de flèches et aiguisant leurs lames pour se préparer au combat. Les mages étaient enfin parvenus à ouvrir des portails pour connecter le royaume. L’air était saturé de magie arcanique, Kâel pouvait la sentir. Des unités de forestiers entières jaillissaient des portails en ordre de marche pour se joindre aux leurs.
L'escouade de Kâel toucha finalement le sol avec une lourdeur de plomb. Leurs faucons dragons, les ailes tremblantes et le bec entrouvert par l'épuisement, s'affaissèrent presque sur leurs pattes.
— Enfin… souffla Elyria en se laissant glisser de sa selle.
Ses mains tremblaient tellement qu’elle ne parvint pas à défaire la sangle de son carquois du premier coup. Delios, d'ordinaire si prompt à la plaisanterie, resta immobile un instant, le regard fixé sur ses bottes couvertes de poussière. Il semblait chercher ses mots, ou peut-être simplement le souffle pour les prononcer. Randril s’essuya le front d’un revers de manche avant de rassembler ses troupes.
— Ne traînez pas, allons faire notre rapport, ensuite vous pourrez vous reposer.
Kâel n’avait pas fait dix pas qu’une ombre lui barra la route. Nurlan. Il était arrivé avant lui grâce aux portails ouverts par les mages, et il l’attendait les bras croisés, avec sa fidèle expression de dédain gravée sur le visage.
— Le voilà enfin, le sauveur de Quel’Thalas ! cracha-t-il pour couvrir le tumulte ambiant.
— Nurlan. Pas maintenant.
— Ton petit spectacle à An’Owyn cette nuit… c’était pathétique. J’aurais pu me défaire de ces deux gargouilles sans ton aide.
— J’ai fait mon devoir, Nurlan, répondit Kâel sans lever la voix. J'ai empêché ces gargouilles de te mettre en pièces. Sans mon aide, tu ne serais qu’un cadavre de plus pour le Fléau.
Nurlan laissa échapper un rire nasal et méprisant. Il fit un pas vers Kâel, réduisant la distance jusqu'à ce que leurs visages ne soient plus qu'à quelques centimètres l’un de l’autre.
— Et où étais-tu quand Solanna avait besoin de toi ?
Le nom de Solanna frappa Kâel comme un coup de masse. La lame runique qui traversait son corps, l’image du bûcher improvisé à Tranquillien, l'odeur de la fumée… tout remonta d'un coup. Il sentit une vague de chaleur l’envahir. La fatigue, la tension et la colère accumulées agitaient son esprit.
— Tais-toi, gronda Kâel.
— Tu as été incapable de la sauver, persifla Nurlan en glissant son regard vers Elyria et Randril d’un air satisfait. Et tes chers compagnons finiront comme elle parce qu'ils auront fait l'erreur de compter sur toi. Et toi, tu resteras là, à regarder tes mains et à briller comme une torche inutile.
Le monde autour de Kâel devint flou. Le bruit de la foule s'estompa, remplacé par un bourdonnement sourd dans ses oreilles. La chaleur devint un incendie qui dévorait ses poumons. Dans un mouvement d'une rapidité fulgurante, Kâel projeta sa main en avant et saisit violemment Nurlan par le col.
— Redis son nom encore une fois… siffla Kâel tandis qu’une volute de fumée s'échappait de ses doigts.
Nurlan écarquilla les yeux lorsqu'il sentit la chaleur irradier des doigts de Kâel. Le cuir de son col commença à fumer, une odeur de brûlé s'élevant instantanément. Randril tenta d'attraper l'épaule de Kâel pour le tirer en arrière, mais le corps du jeune forestier était ancré au sol, immobile comme un bloc d’acier.
— Kâel, lâche-le.
Mais le jeune forestier n’entendit rien. Le visage déformé par la colère et les dents serrées, il resserra encore davantage son emprise sur le tissu incandescent.
Autour d’eux, les murmures des soldats cessèrent brusquement et la foule s’écarta en silence.
— Assez.
La voix de Sylvanas Coursevent tomba comme une chape de glace sur le brasier de Kâel. La Grande Générale des forestiers s’avançait, sa cape bleutée flottant au vent derrière elle. Ses traits d’ordinaire harmonieux étaient marqués par la fatigue et la tension. Elle ne cria pas, mais son autorité était absolue.
Kâel mit de longues secondes à reprendre le contrôle. Il desserra lentement ses doigts, laissant Nurlan retomber lourdement au sol, haletant, son col marqué par deux empreintes de suie noire. Kâel s’inclina ensuite respectueusement devant la générale, confus.
Nurlan, retrouvant un semblant d'audace, se releva en tremblant et pointa un doigt accusateur vers Kâel en regardant Sylvanas.
— Grande générale ! Vous avez vu ? Il est dangereux ! Il nous brûlera tous avant que le Fléau ne soit à nos portes !
Sylvanas ne lui accorda même pas un regard. Elle observait Kâel, les yeux plissés, évaluant le pouvoir qui refluait lentement dans les veines du jeune elfe. Puis, elle tourna la tête vers Nurlan. Son expression était d'un mépris si profond qu'il semblait plus tranchant que n'importe quelle lame.
— Serez-vous aussi virulent contre les morts que vous ne l'êtes contre vos frères ?
— Mais il m’a attaqué !
— Taisez-vous, coupa Sylvanas d’un ton monocorde. Si vous n'êtes pas capable d'accepter l'aide d'un camarade sans cracher sur la mémoire de nos morts, vous n'avez aucune place sur ces remparts. Maintenant, hors de ma vue.
Nurlan resta figé, la bouche entrouverte. L'humiliation était totale. Il fusilla Kâel du regard avant de bifurquer à travers la foule. Sylvanas reporta son attention sur les mains de Kâel.
— Reprenez-vous, forestier. La rage est un mauvais guide pour une lame.
Elle évalua du regard l’escouade qui se tenait maintenant à ses côtés.
— J’ai cru comprendre que vous aviez aperçu l’armée ennemie sur votre trajet. Suivez-moi, le conseil de défense va commencer, dit-elle en tournant les talons.
Kâel et ses compagnons durent fendre la foule pour atteindre l’escalier en colimaçon de la tour principale. L’ascension fut silencieuse, rythmée par le claquement de leurs bottes contre la pierre. Au sommet, ils pénétrèrent dans le bureau de la Grande Générale. L’atmosphère y était électrique, presque irrespirable. L’air était chaud, les rideaux tirés, de sorte à ce qu’un simple filet de lumière suffise à éclairer la grande pièce. Au centre, une grande carte du royaume avait été déployée. Autour d’elle, une douzaine de lieutenants et de capitaines débattaient vivement.
— On ne peut pas tenir les murs extérieurs sans Ban’Dinoriel ! hurla un capitaine en frappant du poing sur la table. C’est du suicide !
— Dans ce cas, que proposez-vous ?! De les affronter sur terrain ouvert ?! Ils nous surclassent en nombre !
Une voix rude et grave trancha la parole des autres.
— Faisons ce à quoi ils s’attendent le moins. Surprenons-les.
Légèrement en retrait, une silhouette détonnait dans ce décor de grâce elfique. Un humain, le regard acéré et les traits rudes, vêtu de l’armure des forestiers. Nathanos Marris, un des lieutenants de Sylvanas. Sa présence ici suffisait à alimenter les murmures, mais personne n’osa contester devant la générale.
Sylvanas leva une main, et le silence tomba immédiatement. Elle se tourna et son regard se posa sur Randril et l’escouade qui le suivait.
— Approchez. Au rapport.
Les forestiers s’exécutèrent. Sur la carte, des cristaux de mana bleus flottaient et représentaient les forces thalassiennes, les rouges représentaient le Fléau. Une partie d’entre eux étaient massés dans leur base à Mortholme. Le reste se dirigeait droit vers Lune-d’Argent. Randril dut éclaircir sa gorge sèche.
— Comme prévu, ils arrivent par le sud, Grande Générale. Une marée de morts, menée par un chevalier très puissant. Ils foncent droit sur nous, sans même se soucier des avant-postes environnants. Tranquillien n’a pas été attaquée. Ils seront aux portes demain matin.
— Et le bouclier ? demanda Nathanos d’une voix rauque.
Sylvanas répondit elle-même, sa voix chargée d’amertume.
— Ban’Dinoriel est tombé. Le Fléau a capturé les trois sanctuaires, grâce aux informations du traître Dar’Khan Drathir. Sans les cristaux de focalisation, nos magistères sont impuissants. Quant à ce chevalier… nos éclaireurs confirment qu’il s’agit d’Arthas Menethil, le prince déchu de Lordaeron. Il aurait succombé aux ténèbres et tué son père avant de prendre la tête de l’armée des morts.
Un frisson parcourut l’assemblée. Arthas était un champion de la Lumière, un humain dont même Kâel avait entendu parler pour ses exploits héroïques. Il avait notamment vaincu Kel’Thuzad, le créateur de la peste mort-vivante.
— Ce n’est pas une invasion pour prendre nos terres. Nous sommes maintenant quasiment certains que leur objectif est le Puits de Soleil. Le Roi Anasterian, le conseil de Lune-d’Argent ainsi que leurs gardes rapprochées y seront menés pour empêcher toute intrusion, car Dar’Khan et ses sbires restent introuvables. Nous avons également tenté d’établir un contact avec Dalaran pour prévenir le Kirin Tor et le prince Kael’Thas, ajouta Sylvanas en fixant ses lieutenants un par un. En vain. Leurs mages noirs interfèrent avec les lignes telluriques. Tous les portails vers l’extérieur de Quel’Thalas sont coupés. Nous sommes isolés. Personne ne viendra à notre secours.
— Et Lor’themar ? osa demander un capitaine au fond de la pièce.
— Alar’annalas est toujours aux soins. Son emplacement est tenu secret pour sa sécurité. Pour l'heure, considérez qu’il ne rejoindra pas nos rangs, dit-elle en serrant les dents.
Elle avança et se pencha sur la carte, désignant une ligne bleue sinueuse qui contournait la cité. L’Elrendar.
— Voici notre stratégie, reprit-elle avec autorité. Nous ne gagnerons pas une guerre de siège classique sans bouclier. Nous l’avons vu à la Passe. Notre seule chance réside dans le fleuve. Les courants de l’Elrendar sont puissants, ils pourront freiner ces cadavres ambulants. Les magistères pourront également nous soutenir.
Elle pointa le pont massif qui enjambait les flots.
— Nous allons détruire l’unique pont menant à la cité. Cela forcera le Fléau à tenter une traversée à pied ou à s’entasser sur les rives. Nos forestiers seront postés en embuscade dans les bois environnants, et nous les cuillerons par les flancs pendant qu’ils pataugeront dans l’eau.
Nathanos hocha la tête, une lueur sauvage dans les yeux.
— Si nous parvenons à les fragmenter au passage du fleuve, nous pourrons réduire drastiquement leur nombre avant qu’ils n’atteignent les portes, ajouta la Grande Générale.
— Et pour Arthas ? demanda un autre capitaine.
— Je m’en occuperai moi-même, répondit-elle fermement.
Elle balaya la salle d’un regard qui n’admettait aucune faiblesse. Elle désigna une imposante pile de parchemins posée sur son bureau.
— Tout est dit. Transmettez ces ordres à toutes les unités et aux magistères. Demain, nous montrerons à ces cadavres ce qu’il en coûte de défier les fils et les filles de Quel’Thalas. Rompez !
Kâel descendit les marches de la tour, les ordres de Sylvanas scellés sous son bras. Arrivés au pied de la tour, il remit le pli officiel à un officier de liaison avant que Randril ne donne l’ordre de dispersion pour la nuit. Alors que ses camarades se dirigeaient vers leurs quartiers, le jeune forestier s’orienta vers le cœur de Lune-d’Argent, espérant y retrouver les siens. Elyria s’arrêta en chemin. Elle jeta un regard triste au loin. Ses yeux erraient sur la foule de réfugiés avec une distance qui serra le cœur de Kâel.
— Tu ne vas pas à la caserne ? demanda-t-il doucement.
— Pour quoi faire ? répondit-elle avec un sourire de façade. Mon équipement est prêt, mon couteau est aiguisé. Je… Je n'ai personne à aller voir ce soir, Kâel.
Kâel se remémora ses confidences à Tranquillien, à propos de sa solitude. Sans réfléchir, il lui tendit la main.
— Viens avec moi. Ma famille est forcément en ville. Allons les trouver.
Elyria hésita un instant, puis hocha la tête et emboîta le pas à son compagnon vers la ville. Ils quittèrent tous deux le bastion des forestiers pour se diriger vers le Bazar, le grand quartier commerçant où se trouvaient notamment la place de l'Épervier, une des plus grandes places marchandes de la ville et où beaucoup de réfugiés s’étaient réunis.
L’endroit était méconnaissable. Sous les arcades de marbre, là où les marchands de soie et d’objets enchantés vantaient d’ordinaire leurs luxes, des centaines de Quel’dorei s’entassaient sur des couvertures et dans des tentes montées à la hâte. Après avoir erré de longues minutes à la recherche de sa famille, Kâel finit par repérer une silhouette familière près d’une fontaine.
— Grand frère !
Une petite silhouette s’élança à travers la foule. Belana, sa petite sœur, le percuta avec la force d’un boulet de canon. Le jeune forestier vacilla sous le choc, mais il l’entoura de ses bras, respirant l’odeur rassurante de son foyer qui flottait encore sur elle.
— Tu es là ! Tu es revenu ! s’écria-t-elle contre son armure. Regarde Kâel, j’ai apporté l’épée en bois que tu m’as donnée, je m’entraîne tous les jours ! Je veux défendre la ville moi aussi !
— Chaque chose en son temps petite fleur, dit Kâel en l’embrassant sur le front.
Elenna s’approcha plus lentement. Son regard portait une douceur inébranlable. Elle prit le visage de son fils entre ses mains, ignorant la poussière sur ses joues.
— Mon fils. Par le puits, j’ai prié pour que tu nous retrouves.
Ses yeux glissèrent vers Elyria, qui se tenait un peu en retrait, mal à l’aise. Elle s’avança et prit les mains de la jeune elfe dans les siennes.
— Et tu dois être Elyria. Kâel nous a beaucoup parlé de toi. Tu es la bienvenue ici. Reste avec nous.
Une ombre plus imposante s’avança à son tour. Aegnor, son père, se tenait droit, les bras croisés. Il garda une distance prudente, ses yeux balayant l’armure sale de son fils, les lames fixées à sa ceinture, puis sur ses mains, qu’il savait désormais capables de brûler.
— Les rumeurs disent que les forestiers sont notre dernière ligne de défense, dit Aegnor, sa voix dépourvue de la chaleur de sa femme. C’est donc là qu’ils vont t’envoyer ? En première ligne face aux morts ?
— C’est mon devoir, père.
— Ton devoir aurait pu être dans les sanctums ou les bibliothèques, répondit Aegnor en détournant le regard. Mais tu as choisi l’acier.
Un silence pesant s’installa, brisé par l’arrivée d’une silhouette vêtue d’une robe de soie azur et or. Elorion fendit la foule, un bâton de cristal à la main.
— Père, laissez-le respirer, lança Elorion avec un clin d'œil à son frère. Il vient de passer une nuit difficile semble-t-il, il n’a pas besoin d’un sermon sur les carrières professionnelles.
Les deux frères s’étreignirent fermement.
— Les magistères sont sur le qui-vive, mon frère, confia Elorion à voix basse. Nous essayons de canaliser le mana qu’il nous reste pour le plan de Sylvanas. Mais ce sera serré.
Le groupe s’installa dans la tente de fortune qui leur avait été installée pour y prendre du repos. Dans le chaos de la capitale, cette petite enclave familiale devint un sanctuaire. La journée s'étira avec une lenteur salvatrice. Pour Kâel, ce fut une parenthèse qu'il n'aurait jamais cru possible après l'horreur des derniers jours. Il passa de longs moments à jouer dans la poussière du campement avec Belana. La petite elfe, avec son enthousiasme innocent, le harcelait pour qu'il lui montre comment désarmer son adversaire, ignorant que le monde dehors était en train de brûler. Kâel se prêta au jeu, et l’écho de son rire sous les arcades effaça, le temps d’un après-midi, le souvenir hanté de Solanna.
Assise sur un muret de pierre, Elyria observait la scène. Elle ne dit rien pendant longtemps, mais son regard trahissait une profonde mélancolie. Lorsque Belana s'approcha d'elle pour lui demander si elle aussi avait tué des monstres, Elyria ne se détourna pas. Elle lui montra, avec une patience infinie, comment ajuster la sangle de son carquois. Pour une seconde, derrière le masque de l’archère, Kâel aperçut la petite fille qu'elle avait dû être avant. Elle souriait, mais c’était un sourire qui faisait mal à voir.
Kâel jeta ensuite un regard nerveux à son père, resté en retrait, s'occupant de préparer un maigre repas avec les rations de réfugiés. Le silence entre eux fut rompu lorsque Aegnor se leva pour aider sa femme à distribuer quelques morceaux de pain séché. En passant près de Kâel, il posa une main brève sur son épaule. Il y exerça une pression ferme, comme s'il vérifiait que son fils était encore là.
Alors que le crépuscule commençait à peindre les flèches de la cité en pourpre et or, Elenna attira doucement Kâel à l'écart. Ils marchèrent jusqu'aux abords d'une petite cour intérieure.
— Comment te sens-tu ? lui demanda-t-elle d’une voix douce.
— Je suis confiant, le plan de Sylvanas est sérieux. Nous avons une chance, répondit-il en fronçant les sourcils.
— Kâel… Je ne parle pas au forestier, je parle à mon fils. Comment te sens-tu vraiment ?
Kâel baissa le regard vers ses mains encore abîmées. Il mit quelques secondes à chercher ses mots.
— J’ai peur, Minn’da. Je n’ai pas peur de mourir, j’ai peur de tout ce qui peut se passer. Peur de ne pas pouvoir protéger mes amis. Et j’ai peur de mon feu. Je sais que je vais devoir y faire appel, mais c’est comme si une bête, au fond de moi, attendait que je baisse la garde pour sortir. Lors de la bataille de la Passe, j'ai eu l'impression que le feu ne m'obéissait pas... il m'emportait.
Elenna hocha la tête, compréhensive. Elle prit les mains de son fils dans les siennes.
— As-tu déjà entendu parler de ton ancêtre, Melanath ?
— Brièvement, je crois avoir vu son nom apparaître dans les chroniques d’Elorion. Pourquoi ?
— C’était un esprit brillant. Un mage dont les pouvoirs dépassent de loin les miens ou ceux de ton frère. Il était convaincu que les émotions étaient la source de sa puissance. Il croyait que plus fort il ressentait les choses, plus fort sa magie se manifestait, dit-elle en fixant les fleurs de la cour.
Elle resserra sa prise, ses yeux plongeant dans ceux de Kâel avec une intensité bouleversante.
— La magie répond à la volonté. Elle donne forme à nos pouvoirs. Mais l'émotion, elle, est un combustible sauvage. Elle n’a pas de limites. Melanath a laissé sa rage le déborder. À la fin, il ne cherchait plus à protéger. Il cherchait à détruire. Et le feu ne fait pas de différence entre l'ennemi et la famille.
— Tu penses que je risque de finir comme lui ? demanda Kâel en frissonnant.
— Seulement si tu oublies pourquoi tu te bats, mon fils, répondit-elle en lui caressant la joue. Demain, tu verras d’autres horreurs. Tu auras envie de crier, d'haïr, de laisser la rage tout balayer. Mais ne laisse pas le feu prendre le contrôle. Rappelle-toi qui tu protèges. Tes amis. Ta famille. Et reviens-nous.
Kâel ferma les yeux, sentant la chaleur couler dans ses veines, calme et domptée sous sa surveillance.
— Je reviendrai. Je te le promets.
La nuit tomba brusquement, apportant avec elle un vent glacial venu du sud. Les adieux furent sobres. Belana pleura en serrant la jambe de son frère, tandis qu'Aegnor se contenta d'un hochement de tête rigide, ses yeux trahissant enfin une lueur de terreur pour son fils. Elorion échangea un dernier regard de solidarité avec son frère.
— Nous allons devoir puiser dans nos propres réserves, Kâel, confia son frère en observant ses mains fines. Le Puits de Soleil est notre seule source désormais, mais les conduits sont saturés. Soyez prudents
Ils se saluèrent chaleureusement avant de rejoindre leurs camps respectifs. Le chemin vers le bastion des forestiers était sombre, les lampadaires magiques vacillant par manque de mana. Elyria marchait en silence, mais son habituelle garde semblait s'être fissurée.
— Merci de m'avoir emmenée, finit-elle par dire, sa voix presque inaudible.
Le jeune Quel’dorei lui répondit par un sourire amical. Elyria s'arrêta brusquement près d'un balcon surplombant les jardins intérieurs de la cité. Elle tourna son visage vers lui. Sous la lueur des étoiles, ses traits semblaient encore plus fins.
— Pourquoi m'as-tu invitée ? Tu aurais pu passer ces dernières heures seul avec eux.
— Parce que demain, nous serons entourés par la mort, répondit-il d'un ton calme. Je ne voulais pas que tu passes ces dernières heures à te souvenir de ce que tu as perdu. Je voulais que tu te souviennes de ce qu’il nous reste, conclut-il en s’accoudant à la rambarde à côté d’elle.
Elyria resta silencieuse un long moment, le regard perdu dans les ombres des jardins. Puis, dans un mouvement incertain, elle fit un pas, glissa contre son épaule et y déposa sa tête en soupirant. Kâel resta immobile, surpris par la soudaineté du geste, avant de laisser ses bras se détendre et de laisser la jeune elfe s’appuyer contre lui.
— J’espère qu’on s’en sortira demain, avoua-t-elle à voix basse.
— On va y arriver. On le doit. Demain, on veillera les uns sur les autres. Je donnerai tout pour qu’on s’en sorte.
Elyria ferma les yeux, une esquisse de sourire se dessinant sur ses lèvres. Elle resta blottie contre lui quelques secondes de plus.
— Ça me suffit, souffla-t-elle. Et je veillerai à ce que tu ne te perdes pas dans ton propre feu.
Elle se redressa lentement, réajustant sa posture avec une détermination retrouvée, mais elle ne lâcha pas totalement le bras de Kâel avant de reprendre sa marche.
Le retour au bastion marqua la fin de tout répit. Malgré l’heure tardive, l’enceinte bourdonnait encore d’une activité fébrile, et de forestiers qui ne trouvaient pas le sommeil. Kâel et Elyria se dirigèrent vers la grande salle. Le reste de l’escouade était installé en bout de table. Randril avait déployé une carte et suivait précisément avec son doigt la ligne de l’Elrendar. Tina’Thiel, assise à ses côtés, jouait avec sa dague en la faisant passer agilement entre ses doigts. Delios quant à lui, caressait Ronae, couchée à ses pieds. L’animal avait été reconduit jusqu’à Lune-d’Argent par le reste des troupes stationné à Tranquillien.
— Vous voilà, soupira Randril sans lever les yeux de sa carte. Dormez si vous le pouvez, nous partons pour le fleuve deux heures avant l’aube.
Les deux forestiers répondirent par un sourire forcé avant de s’installer à table. La grande salle était faiblement éclairée par des bougies à la flamme vacillante. Tina’Thiel leva les yeux, une lueur de défi dans le regard.
— J’ai hâte qu’on en finisse. Cette attente est pire que la bataille. Je veux juste voir la tête qu’aura cet Arthas quand il verra ses petits soldats balayés.
— Il ne les verra pas. Il sera déjà mort, répliqua Delios d’une voix ferme. Et Solanna sera vengée.
Le forestier plongea alors une main dans sa besace et en sortit une petite bouteille de vin de soleil, sa boisson préférée, le reste d’une réserve qu’il conservait pour une grande occasion.
— J’ai volé cette bouteille lors de notre dernier passage à Quel’Lithien. J’aurais dû parier avec elle que j’y arriverai. À Solanna. Et à nous, déclara Delios en levant la bouteille avant d’en boire une gorgée. Peu importe ce qui arrive demain, personne ne reste derrière, compris ?
Tina’Thiel saisit la bouteille à son tour.
— À Solanna. Et à notre prochaine tournée, celle qu’on boira à la taverne quand tout sera terminé.
Chacun hocha la tête. C'était un pacte simple, qui semblait presque crédible à la lueur du feu. Kâel prit la fiole à son tour, sentant le liquide sucré brûler sa gorge. Ils se couchèrent peu après, la fatigue finissant par l'emporter sur l'appréhension. Kâel rejoignit sa chambre et s'allongea sur son lit, ses épées à portée de main. Mais le sommeil était un ennemi fuyant. À chaque fois qu'il fermait les yeux, les images s'entrechoquaient. Les derniers mots de Solanna, le visage rieur de Belana, la froideur de son père, et surtout, ce "froid" d'Arthas. Kâel se concentra sur sa volonté. Il visualisa le noyau dur au fond de son esprit, cette pierre immuable que sa mère lui avait décrit avant de succomber au sommeil.
Il fut réveillé quelques heures plus tard quand le cor sonna enfin, déchirant le silence comme une lame.
L’heure avait sonné.