Tuesday

Chapitre 8 : Minuit à Battery Drive

1956 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 01/03/2026 14:10

La Ford Crown Victoria glissait silencieusement sur l’asphalte telle une ombre s'échappant au coeur de l'obscurité. Le bitume humide scintillait dans le halo de lumière des deux phares avant d'être inlassablement avalé par la vitesse de la berline qui filait dans la nuit.


Manassas avait depuis longtemps disparu dans ses rétroviseurs, laissant place à des kilomètres de forêts et de champs plongés dans la pénombre la plus totale. Le ciel était voilé et semblait être fait de l'encre la plus noire, ne laissant apparaître aucune étoile au dessus la vieille cylindrée.


Et à l’intérieur de son habitacle, le silence régnait entre les deux hommes en noir.


Kay regardait les lignes blanches de la route défiler sous ses yeux alors que son partenaire et lui rentraient à toute allure en direction de Manhattan. Sa main droite était nonchalamment posée sur la poche interne de sa veste, là où le renflement du tissus trahissait la présence du diadème et de la pierre arquilléans.

La Terre avait encore réchappé à un cataclysme venu d'ailleurs, et l'homme en noir ne pouvait que se féliciter d'être venu à bout de ce qui lui semblait être la énième rébellion de bestiole à laquelle il avait eu affaire dans sa vie. Sans compter que cette mission, aussi simple aurait-elle pu paraître pour son coéquipier et lui, ne s'était pas déroulée comme prévu. L'intervention des deux Fédéraux de Washington avait failli tout faire capoter, et il s'en était fallu de peu pour que l'univers entier se retrouve bloquer dans un mardi perpétuel en plus d'être sous le contrôle d'un monstrueux cafard de quatrième catégorie. Ses doigts se refermèrent instinctivement sur la petite gemme bleue qui scintillait faiblement dans les méandres du revers de son costume, et Kay se permit un imperceptible soupir de soulagement.


Jay quant à lui conduisait, ses deux mains posées fermement sur le cuir du volant. Il roulait depuis des heures, ou bien cela lui paraissait-il peut-être être des heures, sa perception du temps ayant été mise à rude épreuve dernièrement. Ses yeux sombres fixait le ruban d'asphalte sans fin qui miroitait devant lui et le jeune homme affichait un masque imperturbable, en apparence du moins.

Cette mission n'avait pas été de tout repos, bien que d'une totale banalité au premier abord. Il s'était attendu à affronter une bestiole comme lors de ses premiers pas au sein des Men In Black, mais il s'était retrouvé, avec son mentor, bloqué dans une boucle temporelle sans fin qui avait bien faillit conduire à la fin du monde.

Jay frissonna à l'idée que cette faille puisse se reproduire encore et encore, en les condamnant à devoir supprimer, "jour après jour" ou plutôt, "mardi après mardi", le même monstre sanguinaire et dégoûtant tout en croisant le chemin de ces deux Agents du FBI bien étranges mais presque familiers désormais.


Le silence feutré qui régnait dans la voiture résista encore quelques secondes telle une bulle fragile et éphémère, puis la question qui brûlait tant les lèvres de Jay franchit la barrière de ses pensées, éclatant cet instant suspendu dans le temps:



-Alors? Est-ce que c'est... définitivement terminé?



Le jeune homme sentit son coeur cogner un peu plus fort contre sa poitrine tel un minuteur de chair et de sang qui égrenait les secondes jusqu'à l'obtention de la réponse à la fois tant attendue et redoutée.

Devant le mutisme de son collègue, Jay tourna légèrement la tête vers lui. Il ne pouvait pas apercevoir Kay dans la pénombre de l'habitacle, mais il discerna son fier profil, découpé devant le carré plus clair formé par la vitre côté passager.



-Rien ne l'est jamais totalement, Junior, finit par lâcher l'Agent expérimenté d'une voix grave.



-Tu veux dire..., bredouilla Jay sans relever l'usage du surnom qu'il détestait tant, que nous ne sommes pas sûrs que cette boucle temporelle soit totalement refermée?



-Nous ne sommes jamais sûrs de rien. Mais nous le saurons bien assez tôt. En attendant, nous devons vivre une minute après l'autre. Un jour à la fois.



La voix de Kay était calme et posée, comme s'il parlait banalement de la météo et de la pression atmosphérique en Virginie. Cela avait certes quelque chose de rassurant, mais Jay ne comprenait pas comment son coéquipier pouvait rester aussi stoïque suite à ce qu'il venait de se passer et face à l'incertitude du lendemain qui n'arriverait peut être jamais.



-Attends, attends, reprit le jeune Agent en secouant légèrement la tête, j'ai pas rêvé: on a vécu trois mardis d'affilée en frôlant la fin de l'univers, et toi tu me sors calmement qu'il faut vivre un jour après l'autre? Sérieusement?



-Que veux-tu que je te dise d'autre, Junior?



-Je ne sais pas, j'en sais rien... Dis-moi que tu sais pourquoi le neuralyseur a provoqué cette boucle. Dis-moi que tu sais désormais comment l'en empêcher... Parce que putain Kay, c'est mon arme préférée quand même. Si je ne peux plus l'utiliser sans me pisser dessus de peur à l'idée d'être à nouveau propulsé au début de la journée...



Le jeune homme s'interrompit et déglutit avec difficulté. Il avait réussi à parler d'une voix ferme tout en lachant un trait d'humour, mais son corps et son esprit tremblaient simultanément à l'idée que le temps puisse à nouveau leur jouer des tours. Il resserra imperceptiblement ses doigts autour du volant, tentant de s'accrocher vainement au réel et au palpable tout en espérant une réponse claire, une explication simple, une solution radicale. Kay avait après tout l'intelligence, l'expérience et l'instinct nécessaire pour résoudre définitivement cette affaire, Jay en était convaincu.



-Il semblerait que l'Agent Scully ait la capacité de déclencher un grand pouvoir au contact de l'artefact arquillian, déclara enfin Kay après quelques secondes de réflexions interminables.



-Mais, pourquoi elle?



-Parce qu'elle n'est pas tout à fait humaine.



-Quoi? Comment ça?



Le choc de la réponse que venait de lui donner Kay dérouta le jeune homme, manquant presque de lui faire perdre le contrôle de la berline. Jay resserra encore un peu plus ses mains sur le cuir du volant, les jointures de ses doigts blanchissant tant il se crispait.



-Tu veux dire... putain Kay, tu veux dire... Qu'elle est extraterrestre?



-En partie seulement. Les rapides tests effectués après leur première neuralysation ont révélé qu'elle porte un implant métallique à la base de la nuque. Et cette technologie n'est pas terrestre. Son ADN présente également une sorte... d'altération. Ou d'amélioration. Difficile à dire.



-Tu veux dire, que c'est un être hybride?, s'exclama le jeune Agent, médusé.



-En quelque sorte. J'ignore comment ça lui ai arrivé. J'ignore également si elle en a conscience. En tout cas sa condition unique a fait réagir le diadème, un peu comme s'il l'avait reconnue comme étant, elle aussi, une entité venue d'ailleurs. Cela a eu pour effet de décupler le magnétisme de la tiare de façon exponentielle. Et c'est cette puissance extraordinaire qui a ensuite interféré avec le neuralyseur lorsque nous l'avons utilisé, provoquant ainsi cette faille temporelle.



-Donc, si on ne neuralyse plus jamais l'Agent Scully, et qu'on place l'artefact le plus loin possible de Washington, la boucle temporelle sera à jamais brisée? Ça ne se reproduira plus?



-Une fois encore, Junior, ce n'est qu'une hypothèse. Mais nous devons nous y accrocher pour continuer de vivre tout en poursuivant notre mission au sein des MIB.



Le silence retomba entre les deux partenaires tandis que la berline filait toujours dans la nuit, les paysages se faisant plus urbains au fur et à mesure qu'ils approchaient de leur destination.


Les hautes silhouettes des gratte-ciel qui garnissaient New York apparurent enfin devant eux tels des pointes scintillantes se découpant sur le firmament noir d'encre.


Jay tentait de digérer les informations que son coéquipier venait de lui révéler tout en restant concentré sur la route qui s'éclairait progressivement aux abords de la mégalopole. Le jeune homme était persuadé d'avoir déjà tout vu et tout affronté aux côté de Kay, mais il s'était à priori fourvoyé. Dans son esprit, les habitants de la Terre se divisaient en deux catégories, les humains et les extraterrestres, mais il devait désormais accepter que des êtres exceptionnels tels que l'Agent Scully foulaient également le sol de la planète. Il comprenait désormais pourquoi Kay avait offert un poste au sein de l'organisation à la jeune femme et il ne pouvait nier que de la garder auprès d'eux avait ses avantages. Ils pourraient ainsi la surveiller de près afin d'éviter tout futur drame temporel (ou pire encore) tout en accueillant dans leur rang un élément d'une valeur indiscutable.



-Est-ce que tu penses..., hasarda soudain Jay, qu'elle acceptera ta proposition? Est-ce qu'elle viendra à Battery Drive?



-Je n'en sais rien. Elle a entendu ce que j'avais à lui dire. Elle a compris. Le reste ne nous appartient pas.



Jay se demanda un instant comment son coéquipier pouvait se montrer si détaché et distant quant aux événements qui venaient de se dérouler, puis il se souvint que Kay avait abandonné sa vie dans le monde, parmis les civils, depuis des décennies déjà. Il lui était donc plus aisé d'accepter de ne pas pouvoir agir sur certains faits, chose qui était encore difficile pour le jeune Agent au vue de son ascension toute récente au sein des MIB.

Les premiers immeubles illuminés de New York les accueillirent enfin de part et d'autre de l'immense avenue qu'ils franchissaient, et la berline se fondit anonymement dans la circulation de cette ville qui ne dormait jamais totalement.



-Et si elle révèle quelque chose à son collègue? À Mulder?, finit par demander Jay.



-Elle n'en fera rien. Mulder a son propre chemin à suivre. Peut être le conduira-t-il à la vérité, peut être le conduira-t-il à sa perte, ou peut être le mènera-t-il une nouvelle fois jusqu'à nous...



-Et si cela devait arriver? Nous serions obligés de le neuralyser à nouveau? J'aime bien ce type, il aurait sa place parmis nous, lui aussi...



-Je ne peux pas te contredire. Mais l'Agent Mulder n'est pas prêt. Pas encore. Il a des personnes à retrouver, des démons à affronter, des quêtes à terminer. Et s'il y parvient un jour et que sa route le conduit jusqu'à nous...



-Nous lui proposerons une visite guidée de Battery Drive ainsi qu'un café avec les Vers au sein des archives?, demanda Jay d'une voix un peu trop enjouée alors qu'il manœuvrait la voiture entre les files de taxis jaunes et pressés.



-Ça se pourrait bien..., murmura Kay avec un sourire aux lèvres.



La circulation se fit ensuite plus fluide, moins dense, tandis que la veille Ford rejoignait le quartier sud de Manhattan.

Bientôt, l'immense bâtiment de béton de Battery Drive dressa sa silhouette massive devant eux et Jay ralentit l'allure pour se garer contre le trottoir juste devant l'entrée. Les montres des deux hommes en noir affichèrent alors simultanément minuit, mercredi, dissipant à jamais ce fameux mardi qu'ils n'étaient, eux aussi, pas prêts d'oublier.

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