L'Appel du Ciel

Chapitre 1 : L'Appel du Ciel

Chapitre final

3954 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 25/01/2026 06:53

Cette fanfiction participe au Défi Inspiration par l’Image (Septembre/Octobre 2016) en Seconde chance. Il s'agissait de s'inspirer d'une image donnée (ici Performance of the Heaven, de RHADS) et aussi d'inclure quelque part un quatrain dans notre texte.



La nuit n’était pas encore tombée, et pourtant le monde avait déjà la couleur d’un lendemain trop tardif, ce gris plombé qui n’appartient ni au jour ni à l’obscurité, mais à cet entre-deux où les choses semblent avoir survécu à quelque chose dont on ignore encore le nom. La route s’étirait devant eux, droite comme un serment ancien qu’on n’oserait plus rompre, coupant deux plaines trempées et sans relief. Les champs détrempés renvoyaient une odeur lourde de terre retournée et d’herbe écrasée. L’asphalte luisait sous une pluie fine, persistante, pas assez forte pour noyer le ronronnement du moteur, juste assez pour transformer chaque reflet en lame mouvante. Les phares de la berline découpaient des couloirs pâles dans la brume, révélant par instants les lignes blanches, tremblées, comme si la route elle-même hésitait à continuer. Au loin, l’horizon ne s’éteignait pas comme il l’aurait dû. Il se gonflait, se déformait, se boursouflait d’une lumière impossible. Mulder ralentit sans un mot. Scully sentit le geste avant même de le voir, ce léger relâchement dans l’accélérateur, presque imperceptible, cette façon qu’il avait d’écouter le réel comme s’il craquait de l’intérieur, à l’affût d’une dissonance que lui seul semblait percevoir. Devant eux, une masse de nuages s’ouvrait lentement, comme une plaie qu’on n’aurait jamais vraiment refermée. Des volumes sombres empilés les uns sur les autres, lourds, charbonnés, striés de veines plus noires encore. Et au cœur de cette déchirure… un feu. Pas le feu familier d’un soleil couchant ni celui, mourant, d’un ciel d’orage. C’était un incendie d’or et d’orange, immense, pulsant, respirant presque, comme si quelqu’un avait allumé un brasier à l’endroit même où le ciel aurait dû être le plus froid, le plus stérile. La lumière semblait vivante, irrégulière, et donnait l’impression de battre au rythme d’un cœur invisible. La pluie tombait toujours, fine et insistante, mais cette clarté-là semblait tout sécher sur son passage, effaçant les ombres, avalant les distances, défiant les lois les plus élémentaires.

« Tu vois ça ? » demanda Mulder, inutilement.

Scully n’avait pas besoin de répondre. Son regard restait rivé à l’horizon, la gorge serrée, l’esprit déjà lancé dans une course effrénée, mesurer, comparer, classer. Orage lointain ? Explosion industrielle ? Réfraction atmosphérique due à une variation brutale de température ? Un phénomène rare, sans doute, mais rare ne signifiait pas impossible. Jamais. C’était une règle qu’elle s’imposait depuis le début. Et pourtant, l’ampleur de la chose arrachait quelque chose de primitif à la raison. Une sensation sourde, viscérale, qui n’avait rien à voir avec les chiffres ni les protocoles. Mulder se gara sur le bas-côté. La voiture glissa légèrement sur la boue avant de se stabiliser dans un soupir de pneus fatigués. Le moteur s’éteignit, et le silence qui suivit fut presque choquant. Un silence épais, pesant, rendu plus étrange encore par le fait que, là-bas, le ciel flambait sans bruit, comme une vision projetée dans un monde qui aurait oublié le son. Scully ouvrit sa portière. L’air la frappa au visage. Humide, froid, métallique, chargé de cette odeur d’ozone qu’elle associait aux équipements électriques défectueux et aux orages sur le point de naître. Elle posa le pied sur la bande d’arrêt, et l’eau éclaboussa sa chaussure dans un clapotis bref. Le monde était glacé jusqu’aux os, mais la lumière au loin donnait l’illusion d’une chaleur. Une chaleur trompeuse, inaccessible. Une promesse qui n’arrivait jamais. Mulder contourna la voiture et s’arrêta près de l’aile avant. Le col relevé, les épaules légèrement voûtées contre la pluie, il fixait l’horizon avec l’immobilité d’un homme qui n’attend plus qu’une preuve, ou une confirmation de ce qu’il pressentait déjà.

« C’est sur notre trajet ? » demanda Scully en sortant la carte routière plastifiée qu’ils conservaient dans la boîte à gants comme une relique d’un autre âge.

Le plastique crissa entre ses doigts mouillés tandis qu’elle cherchait un repère familier.

« À peu près. »

Mulder désigna la route d’un mouvement du menton.

« Et si c’est un accident… on est les premiers. Si ce n’est pas un accident… »

Il laissa la phrase mourir dans l’air humide. Il n’avait pas besoin d’aller plus loin. Scully connaissait cette fin par cœur. Elle replia la carte d’un geste sec.

« On n’a pas de radio locale. Pas de sirènes. Pas de panache de fumée qui se déplace avec le vent. »

Elle leva à nouveau les yeux vers la lueur.

« Ça ne ressemble pas à une explosion. »

Mulder sourit, ni joyeux, ni moqueur. Le sourire de quelqu’un qui reconnaît un motif, un écho familier dans le chaos.

« Ça ressemble à un signe. »

« Un signe n’est pas une catégorie scientifique, Mulder. »

Il la regarda enfin. Ses yeux brillaient autant que l’horizon.

« Ça pourrait être une catégorie pour nous. »



Ils reprirent la route. La voiture s’enfonça de nouveau dans le ruban noir de l’asphalte, et presque aussitôt, quelque chose changea. Plus ils avançaient, plus la lumière avalait les contours du paysage, comme si le monde reculait devant elle. Les champs n’étaient plus que des surfaces disloquées, des miroirs brisés où le ciel se reflétait en éclats instables. Les flaques se confondaient avec la route, rendant chaque limite incertaine. Les poteaux électriques défilaient à intervalles réguliers, silhouettes noires dressées dans la lueur, alignées comme une procession silencieuse vers un autel invisible. Par moments, Scully avait l’étrange impression que la pluie elle-même se transformait. Chaque goutte semblait s’illuminer brièvement, étirée en un fil de cuivre incandescent suspendu dans l’air, une illusion fugace, presque belle. Mais dès qu’elle clignait des yeux, dès qu’elle tentait de fixer le phénomène, le monde redevenait normal. Trop normal. Comme s’il se corrigeait. Ils franchirent un panneau rouillé, mangé par le temps et les intempéries : GIBSON’S RIDGE - 12 miles. La peinture écaillée brillait faiblement sous l’orange du ciel, et Scully sentit un frisson la parcourir, sans raison rationnelle. Et, comme si le nom avait servi de déclencheur, la radio crachota. Un souffle d’abord, puis une voix hachée, noyée dans les parasites :

« …restez chez vous… ne regardez pas… je répète, ne regardez pas la lumière… »

La transmission se distordait, s’étirait, disparaissait par à-coups, comme si quelque chose interférerait volontairement avec le signal. Scully se pencha vers l’autoradio, tourna le bouton avec précaution, cherchant à stabiliser la fréquence.

« C’est une diffusion d’urgence. »

Son ton était ferme, professionnel, mais son cœur battait plus vite qu’elle ne l’aurait admis. Mulder la regarda. Ses yeux reflétaient l’incendie lointain, plus brillants encore que les flammes elles-mêmes.

« Ou une prière. »

Ils atteignirent Gibson’s Ridge au moment précis où le ciel semblait s’ouvrir tout à fait. La petite ville dormait, et c’était ça, le pire. Rien n’indiquait une évacuation, ni même une alerte. Pas de foule dehors. Pas de voitures chargées à la hâte. Pas de cris. Seulement quelques porches éclairés, des ampoules jaunes tremblotantes, des rideaux tirés derrière lesquels on devinait des présences immobiles. La rue principale était déserte, l’eau ruisselant le long des trottoirs en minces ruisseaux qui reflétaient l’orange au-dessus. Et au-dessus de tout cela, la lumière. Immense. Écrasante. Si vaste qu’elle semblait peser physiquement sur les toits, courber les antennes, comprimer l’air. Scully eut la sensation absurde, presque sacrilège, qu’un dieu se tenait derrière les nuages, un dieu indifférent, et respirait lentement. Ils se garèrent devant le commissariat. Mulder coupa le moteur. Le bruit s’éteignit, mais le silence qui suivit n’était pas vide. Il était habité. Traversé par un bourdonnement lointain, presque inaudible, comme celui d’un transformateur géant enfoui sous la ville, vibrant jusque dans le sol et les os. Ils entrèrent. Le shérif était seul. Debout derrière son bureau, téléphone collé à l’oreille, le front luisant de sueur malgré la fraîcheur ambiante. Sa chemise était froissée, sa cravate desserrée comme s’il avait abandonné l’idée d’une apparence correcte depuis longtemps. Quand il les vit, il sursauta si violemment qu’il faillit laisser tomber le combiné.

« Vous êtes… fédéraux ? »

Mulder sortit son badge avec un geste fluide.

« Agent Mulder. Voici l’agent Scully. On a vu… ça, sur la route. »

Le shérif déglutit. Son regard glissa malgré lui vers la fenêtre, vers l’orange qui filtrait entre les stores comme une lueur de four entrouvert.

« On l’appelle la floraison. »

« Qui, “on” ? » demanda Scully.

« Tous ceux qui ont survécu à la première. »

Sa voix se fendit légèrement, comme un bois trop sec.

« Ça revient tous les sept ans, à peu près. Personne n’en parle, parce que ceux qui en parlent finissent par regarder. Et ceux qui regardent trop longtemps… »

Il inspira difficilement.

« …finissent par sortir. »

Mulder s’approcha lentement, comme on s’approche d’un animal blessé.

« Sortir où ? »

Le shérif eut un rire bref, sans joie, presque hystérique.

« Dans la lumière. Comme des insectes. »

Scully posa son sac sur un bureau, en sortit un dictaphone qu’elle enclencha aussitôt.

« Monsieur, ce que vous décrivez peut correspondre à une réaction de panique collective. Une suggestion. Un phénomène de masse exacerbé par un événement environnemental. »

Elle leva les yeux vers lui.

« Mais j’ai besoin de faits. »

Le shérif désigna d’un doigt tremblant un dossier jauni posé à l’écart.

« Docteur Halvorsen. La station météo sur la colline. »

Il hésita.

« Elle n’est plus une station météo depuis longtemps. »

Mulder ouvrit le dossier. Photos aériennes délavées. Coupures de journaux aux titres alarmants, tous soigneusement rangés. Des dates récurrentes, espacées de sept ans. Des routes désertées. Des rapports de disparitions. Des traces de pas interrompues net, comme si les corps s’étaient simplement effacés. Un motif pour aller jeter un oeil.



Ils montèrent jusqu’à la station sous une pluie qui semblait vouloir les retenir, s’abattant en rafales obliques contre le pare-brise comme une main insistante posée sur l’épaule. Les essuie-glaces peinaient à dégager une vue nette, laissant derrière eux des traînées troubles où l’orange du ciel se fragmentait en éclats mouvants. La route se rétrécissait à mesure qu’ils gagnaient de l’altitude, le bitume se craquelant par endroits, rongé par les hivers successifs. De chaque côté, des arbres tordus par le vent se penchaient vers la chaussée, leurs troncs maigres et leurs branches noueuses grinçant et claquant comme des avertissements trop tardifs. L’orange du ciel filtrait entre les troncs, déformant les ombres, les allongeant jusqu’à leur donner une consistance presque solide. Par moments, la forêt semblait se courber vers la lumière, comme attirée elle aussi, complice muette d’un phénomène qu’elle connaissait depuis plus longtemps que les hommes. Le bourdonnement s’intensifiait à chaque virage. Il n’était plus une simple sensation diffuse. C’était une vibration basse, régulière, qui se logeait dans la poitrine avant même d’atteindre les oreilles, faisant résonner les os, perturbant le rythme cardiaque. Un son qu’on ne pouvait pas vraiment entendre, seulement subir. Scully sentit son cœur battre trop vite. Pas de panique. Elle compta ses respirations. Mais son corps réagissait avant sa raison, comme si quelque chose dans l’air cherchait à court-circuiter ses défenses habituelles, à contourner la logique pour atteindre directement les instincts les plus archaïques. Ils se garèrent devant le bâtiment. La station météorologique ressemblait à une carcasse oubliée, abandonnée à la colline comme un sacrifice ancien. Le béton était fissuré, strié de lézardes noires où l’eau s’infiltrait lentement. Les antennes dressées vers le ciel évoquaient des doigts implorants, figés dans un geste de supplication éternelle. Des câbles serpentant au sol luisaient sous la pluie, semblables à des veines à ciel ouvert. Derrière les vitres épaisses, une lumière intermittente pulsait, synchronisée avec les éclats du ciel, comme si l’intérieur et l’extérieur dialoguaient dans un langage interdit. Mulder força la porte. La chaleur les frappa aussitôt, brutale, presque violente. Un air lourd, étouffant, saturé d’ozone, de métal chauffé et d’électricité mal contenue. Scully eut l’impression d’entrer dans un poumon malade. Les écrans tapissaient les murs, affichant des graphiques instables, des courbes affolées, des chiffres défilant trop vite pour être lus consciemment. Des alarmes clignotaient sans bruit, leurs voyants rouges et ambre s’allumant et s’éteignant comme des battements de cœur désynchronisés. Au centre de la pièce, un homme se tenait immobile. Le docteur Halvorsen semblait à peine tenir debout. Son dos voûté et ses épaules tombantes donnaient l’impression qu’il portait un poids invisible, accumulé au fil des années. Ses cheveux blancs collaient à son front en mèches humides, et ses mains pendaient de chaque côté de son corps, inertes. Il fixait une large vitre renforcée donnant directement sur le ciel, ou plutôt sur la lumière, immense, brûlante, presque vivante, qui semblait palpiter à quelques mètres seulement. Il ne se retourna pas tout de suite.

« Vous auriez dû rebrousser chemin, » dit-il enfin, d’une voix rauque, râpée par l’insomnie et la peur, sans quitter l’horizon des yeux. « Tout le monde le devrait. »

Scully fit un pas en avant, ses bottes crissant légèrement sur le sol.

« Docteur Halvorsen ? Je suis l’agent Scully. Voici l’agent Mulder. Nous avons constaté une anomalie lumineuse... »

« Anomalie… » répéta-t-il doucement, comme s’il goûtait le mot, l’évaluait, le pesait.

Puis il eut un rire bref, sec, sans la moindre joie.

« Oui. C’est une façon élégante de dire que le ciel s’ouvre. »

Il se tourna vers eux. Ses yeux étaient rouges, injectés de fatigue, cerclés d’ombres violacées. Mais plus que l’épuisement, c’était ce qu’ils contenaient qui troublait. Une présence. Comme ceux de quelqu’un qui n’avait pas seulement vu quelque chose d’inexplicable, mais qui l’avait entendu, ressenti, laissé entrer. Mulder s’approcha lentement.

« Vous saviez que ça allait arriver. »

Halvorsen hocha la tête.

« Je le sais depuis sept ans. Je le sens depuis sept ans. »

Il posa une main tremblante sur une console vibrante.

« Ce n’est pas une explosion. Ce n’est pas une aurore. »

Sa voix se fit plus basse.

« C’est une réponse. »

Scully observa les instruments, notant machinalement les taux d’ionisation aberrants, les pics électromagnétiques impossibles.

« Une réponse à quoi ? »

Le vieil homme inspira profondément, comme s’il rassemblait ce qui lui restait de courage.

« À un appel que je n’aurais jamais dû lancer. »

Il leur parla alors. Lentement. Par fragments, comme quelqu’un qui recollerait un souvenir brisé. De ses premières expériences. De l’émetteur. De la nuit où la lumière était née pour la première fois. Des habitants sortis de chez eux, attirés, silencieux, leurs visages étrangement apaisés. De sa femme. De son fils. Marchant vers l’orange sans se retourner.

« Elle parle, » murmura-t-il. « Pas avec des mots. Avec des promesses. Elle dit que la douleur s’arrête. Que le monde devient simple. »

Un frisson remonta la colonne vertébrale de Scully. Elle se força à rester dans le tangible, dans les chiffres, dans les faits.

« Les champs électromagnétiques intenses peuvent provoquer des hallucinations auditives, des sensations de présence, des compulsions... »

« Je sais, » coupa Halvorsen avec douceur. « J’ai écrit ces rapports moi-même. Pendant des années. Jusqu’à ce que je comprenne que ce n’était pas seulement dans nos têtes. »

Il se dirigea vers une étagère branlante et en sortit un carnet usé, gonflé de pages griffonnées, tachées, cornées par l’humidité et le temps.

« Quand la voix devient trop forte, il faut quelque chose pour se souvenir. Quelque chose de simple. De solide. »

Il ouvrit le carnet et lut, à voix basse mais ferme, comme on récite une formule de protection :

« Sous le ciel en brasier, la route est un miroir,

La voix promet la paix et déguisera le soir.

Mais tiens ta main, vivant, et refuse le néant ;

Car l’aube a plus de force que le plus beau des chants. »

Les mots restèrent suspendus dans l’air, plus lourds que le bourdonnement des machines. Scully sentit leur rythme s’imposer à sa respiration, comme un métronome intérieur auquel s’accrocher. Même Mulder détourna les yeux du ciel pour la première fois depuis leur arrivée. Dehors, quelque chose frappa la porte. Puis encore. Des silhouettes se dessinaient à travers la pluie, floues, lentes, avançant vers la station, attirées par la lumière comme par un phare intérieur, leurs pas hésitants mais obstinés.

« Faites-le, » supplia Halvorsen. « Arrêtez-la. Avant que je cède. »

Scully n’hésita plus. Elle se plaça devant la console, ses gestes précis malgré la pression sourde qui montait dans ses tempes. La machine protesta. Voyants rouges, vibrations erratiques, alarmes muettes. Mulder se posta près de la vitre, dos à la lumière, comme pour lui refuser le droit d’exister. Quand Scully actionna la séquence finale, le bourdonnement s’interrompit brutalement. Le silence fut si total qu’il en devint assourdissant. Dehors, l’orange pulsa une dernière fois, immense, presque furieuse, puis se rétracta lentement, comme une plaie qu’on referme à la hâte. Le ciel redevint lourd, noir, orageux, mais fermé. La lumière mourut sans cri. Les silhouettes s’immobilisèrent, vacillèrent, puis reculèrent, désorientées, comme réveillées d’un songe trop intense. Halvorsen s’effondra sur une chaise, brisé, mais vivant. Et pour la première fois depuis des années, le monde respira.



L’aube arriva sans éclat, presque à pas feutrés, comme si elle craignait de déranger ce qui venait à peine de se refermer. Elle ne chassa pas brutalement la nuit ; elle la dénoua lentement. Le ciel, encore chargé de nuages sombres et lourds d’humidité, se fendit à l’est d’une clarté pâle, hésitante, une lumière fragile, honnête, qui ne brûlait pas les yeux et n’exigeait rien de ceux qui la regardaient. Elle se contentait d’être là, discrète, patiente, comme un souffle après l’apnée. La route, en contrebas de la colline, brillait d’humidité. L’asphalte gardait la mémoire de la nuit, des reflets orangés désormais éteints, des flaques agitées par la pluie, de la peur mêlée à l’attente. Par endroits, la chaussée semblait encore marquée par l’ombre de ce qui l’avait traversée, comme une cicatrice qui mettrait du temps à s’effacer. Elle paraissait plus étroite qu’à l’aller, mais aussi plus réelle, plus dense, comme si chaque mètre reconquis appartenait de nouveau au monde des choses solides, mesurables, imparfaites mais tangibles. Mulder conduisait sans parler. Le moteur ronronnait doucement, presque timidement, comme s’il testait lui aussi le retour à la normalité. Ses mains étaient calmes sur le volant, stables, mais son regard trahissait encore les échos de l’appel, non comme une tentation persistante, plutôt comme une question laissée en suspens, un fragment de vérité qu’on n’avait pas su ou pas voulu saisir entièrement. Il n’avait pas regardé une seule fois dans le rétroviseur. Derrière eux, la colline s’effaçait lentement dans la brume matinale, reprenant peu à peu l’apparence banale d’un relief parmi d’autres, privée de sa voix, de sa lumière, de son importance monstrueuse. Scully observait le jour naître. La lumière du matin dessinait des contours nets, précis, presque rassurants. Les arbres redevenaient des arbres, les champs des étendues de terre labourée, la route un simple ruban d’asphalte. Rien ne vibrait. Rien ne murmurait. Aucun bourdonnement souterrain, aucune promesse insinuée. Seulement le monde, tel qu’il était censé être. Elle sentit alors la fatigue l’atteindre, profonde et différée, celle qui ne se manifeste qu’une fois le danger passé, quand l’adrénaline se retire enfin et laisse derrière elle un corps vidé, un esprit lourd. Après un long moment, Mulder rompit le silence.

« Tu penses qu’il y aura une prochaine fois ? »

Sa voix était calme, mais la question portait plus loin que Gibson’s Ridge. Scully le savait. Il parlait de la lumière, de l’appel, de ces failles invisibles tapies dans le réel, prêtes à s’ouvrir dès qu’on les regarde trop longtemps, dès qu’on cherche trop fort à comprendre. Elle tourna légèrement la tête vers lui. Son visage était marqué, tiré par la nuit, mais stable. Elle réfléchit une seconde avant de répondre.

« Peut-être ailleurs, » dit-elle. « Peut-être autrement. »

La voiture poursuivait sa course, régulière, le bitume défilant sous les pneus avec une constance presque apaisante, comme si la route elle-même avait retrouvé un rythme normal. Puis elle ajouta, plus doucement, comme une pensée qu’elle se formulait autant à elle-même qu’à lui :

« Mais pas pour eux. Pas si on continue à être là. »

Mulder hocha la tête, imperceptiblement. Ce n’était pas une certitude. Ce n’était même pas une promesse. Mais c’était ce qu’ils avaient de plus proche de la foi. La conviction fragile que leur présence, leur obstination, comptaient encore face à ce qui dépassait l’entendement. Devant eux, la lumière du matin s’étendait, claire et simple. Une lumière qui ne promettait rien d’autre que la continuité. Qui n’attirait pas, qui n’ordonnait pas, qui ne murmurait aucune vérité cachée. Une lumière qu’on pouvait traverser sans s’y perdre. La voiture s’éloigna sur la route encore humide, laissant derrière elle une nuit qui avait trop demandé, et avançant vers un jour qui, pour une fois, se contentait d’exister.


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