La Malédiction du Triangle

Chapitre 1 : Brume

2244 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 14/03/2026 15:29

L’Atlantique s’étendait à perte de vue, une immensité d’un turquoise presque irréel qui rejoignait le ciel pur à l'horizon : le monde semblait tout simplement infini sous cette voûte bleue d'une sérénité profonde, où aucun obstacle ni nuage ne se dressait. La mer était parfaitement calme et sa surface miroitante était uniquement troublée par le ronronnement d’un petit bateau à moteur qui fendait les flots à vive allure.


À son bord, Fox Mulder scrutait l’océan derrière ses lunettes de soleil, une main nonchalamment posée sur la barre. Il avait troqué son habituel costume et ses fidèles cravates bariolées pour un jean confortable et un pull noir qui le protégeaient de la fraîcheur et des embruns du large. Ses cheveux bruns étaient en bataille, ébouriffés par le vent et la vitesse de son embarcation de location. Le jeune homme piochait régulièrement des graines de tournesol dans un petit sachet en plastique posé sur la console hors d'âge du navire, et le plancher humide commençait à être jonché de petites coquilles vides.



C'est quand même autre chose que le sous-sol du FBI..., pensa Mulder en crachant une énième coque à ses pieds. Et si Scully pouvait me voir... elle me traiterait sans doute de cinglé.



Un léger sourire se dessina sur ses lèvres à la pensée de sa collègue : il avait déjà hâte de lui raconter en détail l'incroyable mission dans laquelle il se lançait.


Car malgré les apparences, l'Agent Fédéral n'était pas en vacances. Il était même en pleine investigation. Le grand brun avait reçu des informations la veille au soir selon lesquelles le célèbre paquebot anglais Queen Anne avait été aperçu aux abords de Puerto Rico, offrant une chance unique de mettre la main sur cette épave depuis si longtemps (et mystérieusement) disparue.


Selon les archives maritimes, ce géant d’acier et de verre s'était en effet volatilisé en 1939, sans le moindre appel de détresse, à la veille de la seconde guerre mondiale.

L'histoire avait retenu que le luxueux navire s'était fait torpiller par un sous-marin allemand, mais aucune épave n'avait jusqu'alors été retrouvée malgré les nombreuses expéditions lancées à sa recherche et les seulement vingt mètres de fond que comptait toujours l'océan à l'endroit de sa dernière position.


Mais Fox Mulder, lui, était bel et bien convaincu qu'il s'agissait d'autre chose : la zone où le Queen Anne avait disparu se trouvait en plein triangle des Bermudes et l'Agent avait déjà formulé une dizaine d'hypothèses sur le sujet.

En effet, un champ électromagnétique puissant était à l'œuvre dans cette périlleuse région, déréglant les appareils de navigation et expliquant les nombreux incidents recensés au cours des derniers siècles.

Et si un paquebot aussi imposant que celui-ci pouvait disparaître totalement puis réapparaître soixante ans plus tard, cela signifiait qu'il existait sans doute un vortex, une courbure de l'espace-temps, voire un portail énergétique pour naviguer entre deux mondes, ou deux époques.

Cela expliquait en tout cas la volatilisation du luxueux navire britannique et sa miraculeuse réapparition au large de Puerto Rico aujourd'hui.


Le cœur battant, Mulder jeta un coup d’œil au GPS posé sur le tableau de bord vieillot: les coordonnées correspondaient presque exactement aux dernières transmissions radio du Queen Anne: encore quelques milles nautiques, et il y serait. Le jeune homme tourna la barre légèrement à bâbord, se calant sur les données que lui affichaient ses divers instruments afin d'affiner son cap le plus précisément possible.


Le soleil, qui brillait toujours haut dans le ciel tout en se reflétant en millers d'éclats dans l'océan, fut brusquement éclipsé par un sombre nuage.


L'Agent Fédéral leva les yeux de ses appareils de navigation et regarda droit devant lui, surpris par la soudaine baisse de luminosité.


Comme surgi de nulle part, un épais brouillard s’élevait maintenant au-dessus de l’eau. La brume formait un mur gris dressé contre l’horizon, dense et immobile, presque menaçant. Le monde semblait tout à coup étriqué, ramené à la proximité soudaine de cette forteresse impalpable.

Mulder retira ses lunettes noires désormais inutiles, plissa les yeux et soupira, résigné.



Évidemment… cette météo était trop parfaite pour durer.



Mais le grand brun n'ajusta ni sa trajectoire ni sa vitesse. Les coordonnées du paquebot se trouvaient droit devant, et il devait s'y rendre. Peu importait le brouillard ou la météo capricieuse du grand large, rien ne mettrait à mal son expédition.

Et comme pour appuyer ses pensées, Fox poussa la manette des gaz, impatient d'atteindre sa destination et la fabuleuse découverte qu'il allait y faire.


Aussi le petit bateau fonça droit dans la brume et disparut aussitôt, avalé par elle en un instant.


Brusquement privé de visibilité, Mulder ne pouvait s'en remettre désormais qu'au GPS et à la boussole du tableau de bord de sa petite embarcation. Ses yeux verts étaient rivés sur les données transmises et le jeune homme maintint son cap, frissonnant mais résolu, sa main toujours fermement posée sur la barre.


Puis, sans autre signe avant-coureur, tout bascula.


L'aiguille de la boussole se mit à tournoyer telle une girouette prise dans une tempête folle sous sa coupole de verre. L'écran du GPS grésilla, les chiffres défilant rapidement sans plus aucune logique. Mais loin d'en être alarmé, l'Agent Fédéral sourit : il savait maintenant qu'il touchait à son but.



Ça y est... j'y suis... Encore un dernier petit effort...



La frêle embarcation fit une soudaine et violente embardée, projetant douloureusement son occupant contre le tableau de bord. L'impact coupa le souffle de Fox qui se retrouva un instant sonné, et le grand brun mit quelques secondes à se rétablir. Mais une nouvelle secousse, encore plus puissante que la première, retourna finalement le petit navire sur son côté tribord. Perdu en plein brouillard, couché sur le flanc tel un animal blessé, l'épave commença à se remplir d'eau salée, amorce d'un naufrage inéluctable.

Le cri de surprise que Mulder poussa n'eut pas le temps de franchir ses lèvres. L'océan glacé s'engouffra dans sa bouche et ses narines alors qu'un tourbillon sans fin l'emportait vers d'obscures profondeurs.




                                 ***




Une odeur d'humidité, de sel et de rhum embaumait la vaste cabine du capitaine. La pièce était sombre malgré la triple fenêtre arquée qui donnait vue sur la poupe du navire et l'océan au-delà. Le reflet des vagues dansait sur les boiseries d'ébène, accentuant encore l'effet confiné du lieu, lui donnant un air d'obscure antre sous-marine.

De nombreuses consoles jouxtaient les parois, croûlant sous des centaines de rouleaux de parchemins. Des cartes maritimes y côtoyaient journaux de bord, compas en laiton et bouts de chandelles consumés sur leurs supports.


Et au centre de la cabine trônait le Capitaine Barbossa. Ce dernier était assis sur une chaise de bois brut, ses hautes bottes noires gorgées de sel posées nonchalamment sur la table de commandement face à lui. Son manteau noir tombait en lourds plis autour de sa silhouette longiligne et un imposant chapeau à plume et large bord accentuait sa prestance naturelle.


L'homme croquait une pomme verte à grands coups de dents, laissant le jus du fruit couler dans sa barbe grise et filasse.

Son visage grêlé exprimait une profonde satisfaction, et pour cause, il venait de réussir un coup de maître.


Hector Barbossa s'était enrôlé dans l'équipage du Black Pearl depuis quelques semaines à peine, et son expérience de marin et pirate lui avait valu d'y être rapidement nommé comme Second.

Mais son ambition ne s'était pas arrêtée là.


Le grand homme n'avait pas pour projet de rester sous les ordres d'un capitaine dont les capacités ne dépassaient guère celle d'un macaque ignare et grotesque. Aussi ce matin-même, après avoir convaincu un Jack Sparrow au trois quarts ivre de lui confier l'emplacement de l'île de la Muerta, célèbre archipel renfermant le trésor de Cortès en personne, Barbossa avait mis son plan à exécution en orchestrant la mutinerie.


L'équipage n'avait pas été difficile à convaincre, et leur miteux Capitaine s'était vu passé par dessus bord, exilé sur un minuscule îlot désert au large de Puerto Rico, dépossédé de son bâtiment, de son titre et de tous ses biens. Son rusé successeur avait cependant eu l'amabilité de lui laissé un pistolet chargé d'une seule et unique balle, afin que le bougre puisse mettre rapidement fin à ses jours et à son calvaire.


Et c'est ainsi qu'Hector Barbossa était passé aux commandes du vaisseau le plus rapide des Caraïbes et en possession des coordonnées de l'île de la Muerta. Il y voguerait dès le lendemain avec son équipage, devenant ainsi le premier Capitaine à atteindre cet inestimable magot. Mais il n'y avait pas d'urgence à vrai dire, puisque l'archipel ne pouvait être découvert que par ceux qui savaient déjà où il se trouvait...

Le grand pirate pouvait donc aisément accorder cette après-midi de repos à ces hommes et les autoriser à rouler sur le pont en compagnie de quelques bouteilles de rhum. Après tout, ils venaient de se mutiner contre Sparrow et de le hisser lui-même au rang de Capitaine: ils méritaient bien une récompense avant de devoir trimer comme des chiens galeux sous son implacable poigne de fer. Le Pearl mouillait donc actuellement en toute quiétude à l'entrée de la mer des Caraïbes, attendant son heure pour fendre à nouveau les flots.


Barbossa ferma un instant les yeux tout en continuant de déguster son fruit. Il imagina un instant à quoi pouvait ressembler le repère secret de Cortès, cette île tant convoitée mais qui restait un mystère même pour les plus grands pirates.

La légende disait que le lieu renfermait des montagnes d'argents, de pierres, de bijoux et d'objets précieux, ainsi qu'un coffre remplit de pièces d'or aztèque. Barbossa deviendrait alors riche, plus riche qu'il ne l'aurait jamais imaginé. Peut être pourrait-il acheter des terres, des domaines entiers, peut-être pourrait-il même devenir le nouveau Gouverneur à Port Royal et entrer dans l'aristocratie britannique, allez savoir...


Cette pensée loufoque élargit encore le sourire qui déformait le visage marqué du pirate, et son corps fut parcouru d'un frisson tandis que la soif de pouvoir ne cessait de grandir en lui.


Le Capitaine ignorait cependant s'il serait capable de vivre sur la terre ferme, lui qui avait vogué sur un pont et pillé en mer toute sa vie. L'océan était son seul et unique amour, et chaque jour au large était un jour béni par les Dieux marins.

Mais peut-être que ce projet pourrait aboutir plus tard, lorsqu'il atteindrait un âge avancé et que ses forces l'abandonneraient alors. Peut-être pourrait-il, à ce moment là, se trouver un vaste domaine en bord de mer, avec des serviteurs et une jeune donzelle à épouser. Il passerait ses derniers jours à regarder ses rejetons courir sur la plage tandis que l'heureuse élue lui masserait les pieds, pendant que lui-même dégusterait des cageots entiers de pommes sous le soleil radieux de Port-Royal.



Un cri aigu et strident sortit brusquement Hector Barbossa de sa rêverie. Un minuscule macaque beige et brun lui sauta sur les jambes et alla se percher agilement sur son épaule droite, multipliant les couinements suppliants. Le pirate lui tendit nonchalamment son trognon de pomme, et le petit singe entreprit d'y ronger consciencieusement les derniers restes de chair.


Distraitement, Barbossa caressa la douce fourrure de l'animal du bout de ses longs doigts décharnés.

Tout était véritablement pour le mieux, et le vent soufflait aujourd'hui en sa faveur : il commandait un navire exceptionnel avec un équipage féroce sous ses ordres et il s'apprêtait à devenir le pirate le plus riche et le plus puissant des Caraïbes, assurant ainsi sa réputation et son avenir. Des chansons et des légendes conteraient ses exploits, et rien ni personne ne pouvait désormais plus se mettre en travers de son chemin...



-Cap... Capitaine Barbossa !



Deux hommes de l'équipage firent irruption dans la sombre cabine, à moitié ivres et apparemment fort paniqués. L'un était aussi grand et fin que l'autre était trapu, vêtus de guenilles et tous deux d'allure repoussante.


Pintel ouvrit la bouche et la ferma à plusieurs reprises, lui donnant l'air d'un brochet en manque d'oxygène. Devant son mutisme exaspérant, Ragetti s'avança alors, frottant son œil de bois qui produisit alors un grincement répugnant dans son orbite, et bredouilla:



-Cap... Capitaine Barbossa... Je crois que nous sommes maudits pour avoir chassé Jack Sparrow du Black Pearl... L'océan vient de recracher un démon pour nous punir, un renard des mers qui nous détruira tous...

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