La Malédiction du Triangle
Le monde était réduit à une chape liquide d'une pression insoutenable qui écrasait les poumons de Fox Mulder.
L'obscurité était totale et l'eau glacée engourdissait son corps, l'empêchant de faire le moindre geste pour remonter à l'air libre. L'Agent se sentait attiré par les abysses infinis en dessous de lui, menaçantes, prêtes à l'engloutir à jamais.
Puis soudain, tout bascula de nouveau.
Mulder fut propulsé avec force vers le haut, telle une vulgaire marionnette tirée par un fil invisible, et il finit par percer la surface de l'océan. Le jeune homme se sentit un instant planer dans les airs puis il termina sa course en heurtant de plein fouet une surface dure et rugueuse qui l'étourdit à moitié.
Allongé sur le ventre, le grand brun tremblait de tous ses membres et l'effort qu'il produisait pour reprendre son souffle le vidait de toute son énergie. Il recracha ce qui lui sembla être des litres d'eau salée, son diaphragme se contractant dans un spasme douloureux. Ses mains agrippaient désespérément le sol en une vaine tentative pour se rétablir et ses habits épais, détrempés, dégoulinaient abondamment, formant une large flaque autour de lui.
Tandis que l'Agent luttait toujours pour inspirer de grands bols d'air, ses yeux se posèrent sur les planches qui le soutenaient : du bois de chêne massif, noirci par le sel et le temps, dont les rainures étaient encrassées d'une substance poisseuse et indéfinissable.
Dans un effort surhumain, Fox Mulder redressa alors la tête. Le brouillard dans lequel il avait été plongé quelques instants plus tôt dans sa petite embarcation avait laissé place à un ciel d'un bleu éclatant, qui tranchait net avec l'immense voilure noire qui dansait au-dessus de lui et se gonflait d'un vent propice à la navigation.
Mon bateau... et les instruments qui s'affolent. Il y avait cette brume, puis j'ai chaviré... Que s'est-il réellement passé ? Où ai-je bien pu atterrir ?
Les questions se bousculaient à toute allure dans la tête de l'Agent à mesure que sa respiration se calmait et redevenait régulière. Mais pour l'instant, le lieu et les circonstances importaient peu : sans l'intervention providentielle de ce navire et de son équipage, il serait mort noyé.
Lentement, Mulder se redressa pour remercier ses sauveurs, qui l'avaient sans nul doute arraché à une mort certaine.
Fox parvint difficilement à s'asseoir, chacun de ses muscles tétanisés protestant à grand cri, et sa tête lui tourna tellement qu'il se demanda un instant s'il n'était pas en pleine hallucination. Il se trouvait en effet à bord d'un immense trois mâts aussi noir que la suie qui semblait tout droit sorti d'un film de pirates. Ses voiles assorties battaient au rythme du vent, fières et austères, prêtes à mener le navire jusqu'au bout du monde.
Mais le plus étonnant ne résidait pas dans le fait qu'il ait mystérieusement atterri sur cette embarcation inconnue, mais plutôt dans l'étrange attroupement qui s'était formé autour de lui.
Des hommes vêtus de haillons, le visage et le corps couverts de crasse et de cicatrices, le fixaient d'un air mi-apeuré mi-agressif. Leurs cheveux longs étaient emmêlés, parfois recouverts d'un morceau d'étoffe rapiécé ou d'un chapeau élimé. Ils étaient tous pieds nus, armés de sabres et de mousquets d'un autre âge tandis que certains tenaient des bouteilles en verre contenant un liquide ambré. Un des marins portait dans ses bras une chèvre bicolore qui ruminait calmement, parachevant la vision de ce curieux spectacle.
Est-ce un festival de bateaux anciens ? Une reconstitution historique ? Le tournage d'un long métrage ? Ces hommes sont sans doute des acteurs, des figurants, des...
Mais l'illusion ne tint pas une seconde de plus dans l'esprit du jeune homme. Une odeur assaillit brusquement les narines Mulder, une puanteur tout simplement inimaginable et difficilement descriptible : un mélange de bétail, de poisson pourri, de sueur rance et d’excréments. Ce n'était pas l'odeur de la civilisation d'aujourd'hui mais celle de la vie, brutale et crasseuse, telle qu'elle avait dû exister trois siècles plus tôt. Le cœur de Fox se mit à battre à tout rompre alors qu'une folle hypothèse prenait forme dans son esprit.
Le Triangle des Bermudes... Ai-je fini par atteindre le vortex qui aurait permis au Queen Anne de disparaître mystérieusement pendant soixante ans ? Serait-ce seulement possible que je vienne de franchir un portail électro-magnétique vers une autre époque ?
L'équipage hirsute continuait de le regarder comme s'il était un extraterrestre tout droit tombé du ciel, et Fox n'aurait su dire s'ils s'apprêtaient à l'attaquer ou à se prosterner devant lui. Le silence était lourd, seulement entrecoupé par le bruit des voiles qui claquaient sous le vent, et l'Agent se décida à prendre la parole :
-Bonjour, hasarda-t-il d'une voix mal assurée, je m'appelle Fox Mulder, je suis un Agent Fédéral, je travaille pour le F.B.I...
-Par Neptune... murmura alors un des hommes d'une voix éraillée.
-Un démon ! Un renard des mers venu venger Jack ! Il faut qu'on le jette par dessus bord !, hurla un autre.
-Oui, rendons ce monstre aux abysses d'où il vient avant qu'il ne nous attaque..., proclama un troisième.
-C'est d'ta faute, Grapple, jamais on aurait dû repêcher ce diable ! Ce Hefbiaye va nous entraîner par le fond !
-Tais-toi, Twigg, espèce d'incapable..! C'est un rusé renard qui nous ment déjà, les Hefbiayes, ça n'existent pas !
Les esprits s'échauffèrent soudainement au sein de l'équipage : certains hommes s'agitaient en se menaçant frontalement tandis que d'autres se mettaient à tourner sur eux-mêmes en sautillant et en crachant par terre tout en murmurant des paroles incompréhensibles au sujet d'une soi-disant malédiction et d'une mutinerie.
Fox quant à lui était encore sous le choc de son récent séjour en plein océan : il se sentait faible, épuisé, et il ne savait pas où il se trouvait. Il aurait voulu se reposer, appeler les gardes-côtes pour leur signaler son naufrage, mais la bande de marins crasseux ne semblait pas encline à l'aider pour l'instant. Le jeune homme attendit encore quelques secondes, le coeur battant, puis il se résolut à intervenir à nouveau:
-Attendez, s'exclama-t-il tout en essayant de se relever sur ses jambes flageolantes, je ne vous veux aucun mal, je suis un Agent du F.B.I en mission ! J'étais à la recherche du Queen Anne... vous en avez sûrement déjà entendu parler?
-Le Queen Anne... hoqueta un matelot sur sa droite, le Queen Anne Revenge ?? Ce maudit renard est de mèche avec le terrible Barbe Noire ! Que Dieu ait pitié de notre âme ! Nous sommes perdus !
-Non, s'exaspéra l'Agent à bout de nerf, je ne suis de mèche avec aucun... enfin, vous avez bien vu, j'ai chaviré avec mon bateau à quelques miles de Puerto Rico, et vous m'avez secouru... Sans vous je ne serais plus de ce monde et je vous suis reconnaissant de m'avoir sauvé. J'aimerais seulement que vous me rameniez à terre pour que je prévienne les autorités de l'incident qui s'est déroulé...
Le silence qui suivit sa tirade fut plus pesant que le précédent vacarme des disputes. Le groupe échangeait désormais des coups d'œil hésitants, tantôt apeurés ou agressifs, mais apparemment incapable de trouver un sens à ce que Fox venait de leur dire. Et la réalité frappa alors Mulder de plein fouet : ces hommes n'étaient pas de son monde ou du moins, ils avaient dû l'être en des temps fort lointains.
-Que Neptune nous vienne en aide, gémit à nouveau un des marins en crachant sur le plancher. Je crois bien que le Hefbiaye existe, maintenant qu'il l'a redit... nous sommes tous perdus!
-Mais oui, parbleu, c'est la malédiction dont parlent Morgane et Barthélémy dans le Code des Pirates, la damnation éternelle qui attend les mutins et les traîtres...
Plusieurs exclamations retentirent et les marins, tous plus catastrophés les uns que les autres, cédèrent à la panique devant la dernière affirmation de leur camarade. Certains se mirent à courir sur le pont à la recherche d'une échappatoire pendant que d'autres se tournèrent vers le ciel ou l'océan tout en murmurant des prières du bout des lèvres. Mulder les contemplait d'un air ahuri, désespéré d'avoir causé plus de dégâts que de résultats avec ses piètres tentatives d'explications.
Le matelot à la chèvre s'apprêta même à sacrifier son animal en offrande en la saignant directement sur le pont avec son sabre quand un claquement impressionnant résonna et interrompit son geste :
-Assez !, tonna une voix puissante.
Le chaos parmi l'équipage s’interrompit immédiatement et les marins se pétrifièrent sur place. La double porte battante de la cabine sous le pont supérieur s'était ouverte à la volée, laissant apparaître une silhouette longiligne enveloppée d'un long manteau sombre. Le nouveau venu toisait l'assemblée avec un regard vif et intelligent qui suffisait à lui seul à faire régner le silence parmi la foule. L'homme était richement vêtu par rapport au reste de son équipage, et ses cheveux longs dépassaient d'un immense chapeau à large bord et à plume. Un petit singe brun était perché sur son épaule droite et se mit à piailler frénétiquement à la vue de Mulder. Le puissant inconnu était entouré de deux sbires encore plus repoussants que tout le reste de l'équipage réuni, qui vinrent se camper de part et d'autre de leur Capitaine telles deux hideuses sentinelles.
-C'est donc cela, votre renard des mers et votre malédiction ?, ricana enfin Hector Barbossa en abaissant son regard pâle sur Mulder. Je refuse que l'équipage de mon précieux Black Pearl se comporte comme une bande de donzelles effarouchées !! Cet homme a juste l'air d'un fou accoutré en démon ! Mais peut importe l'apparence ou le nom qu'il se donne, il finira la gorge tranchée au fond de l'océan...
-Attendez, bredouilla Mulder, conscient de se trouver face au chef du navire. Il y a une énorme mésentente, je suis un Agent Fédéral, du F.B.I...
-Ça nous l'avions compris, Hefbiaye, railla le Capitaine en déclenchant les rires parmi ses hommes. Y-a-t-il autre chose que vous aimeriez rajouter pour votre défense ?
-Oui... Je vais vous montrer ma carte...
-Une carte ?, répéta hâtivement le chef des mutins, une soudaine lueur d'avidité passant dans son regard délavé.
Un frisson d'excitation parcourut également les matelots en guenilles, comme un écho face à l'intérêt subit de leur commandant. Les regards malveillants se métamorphosèrent sous la promesse de nouvelles richesses à découvrir grâce à ce mystérieux et maudit naufragé .
Fox, encore inconscient de la méprise, palpa précipitamment les poches de son jean, priant intérieurement pour que ses papiers d'identité s'y trouvent toujours. Le soulagement qu'il ressentit lorsque ses doigts rencontrèrent le petit étui de cuir fut immense, et il déplia alors le document tout en lachant un soupir.
Barbossa arracha la pochette noire des mains de l'Agent, et regarda attentivement son contenu. Ses prunelles sautaient de l'insigne doré derrière la protection transparente et lisse, à la parfaite reproduction miniature de l'étranger, comme une minuscule peinture parfaitement réaliste. Ses longs doigts décharnés ornés d'imposantes bagues caressaient la matière inconnue et improbable de l'objet qui venait, sans nul doute, des enfers eux-mêmes.
-Je ne vois là aucune carte digne de ce nom, ironisa Barbossa d'un air moqueur tout en essayant de garder contenance face à l'inconnu. En tout cas rien qui me mènerait à la fortune ou à la vie éternelle... Maître Bo'Sun, saignez ce fieffé menteur et jetez-le par dessus bord !
Un colosse torse nu à la peau d'ébène recouvert de cicatrices se dressa soudain face à Mulder tel un mur, éclipsant totalement le champ de vision de l'Agent. Le jeune homme n'eut d'ailleurs pas le temps d'esquisser le moindre geste : le géant l'empoigna par les cheveux et le traîna jusqu'au bastingage, sous les regards et les rires renouvelés du reste de l'équipage. Fox tenta vainement de se débattre mais la poigne de Bo'Sun était implacable, menaçant de lui arracher le cuir chevelu à chaque mouvement. La douleur était atroce et le grand brun ne put retenir un gémissement, ses mains cherchant désespérément à faire lâcher prise à son tortionnaire. Mais le gigantesque marin était bien plus fort, une véritable montagne de muscles qui le plaqua ensuite violemment contre la rambarde tribord. Bo'Sun dégaina habilement sa lame effilée et l'approcha dangereusement de la gorge de Fox. Le métal miroitait de mille éclats menaçants et meurtriers, aiguisé comme un rasoir.
Je suis venu pour trouver le Queen Anne, et voilà que je me retrouve perdu au beau milieu de l'océan sur un bateau pirates ou un bateau de fous. Ces hommes sont convaincus par ce qu'ils disent, et peut-être est-ce juste la simple vérité. Peut être suis-je réellement passé à travers les siècles pour venir trouver la mort ici... et ni Scully ni personne ne saura jamais ce qu'il m'est arrivé...
Cette pensée morbide tourbillonna à toute allure dans l'esprit de Mulder alors que la lame s'apprêtait à mordre sa chair. Le cœur du jeune homme tambourinait dans sa poitrine, paniqué par cette situation des plus improbables, tandis que le colosse resserrait encore sa prise sur lui. Mais Fox était un Agent Fédéral, et un profiler hors-pair. Ces hommes étaient persuadés d'être victimes d'un démon ou d'une malédiction, et bien soit, il userait de cette information à son avantage.
-Je ne ferais pas ça si j'étais vous !, parvint à articuler Mulder alors qu'il sentit dans un frisson la froideur de la lame se poser sous sa pomme d'Adam.
Ses mots restèrent un instant suspendus dans les airs, leur écho battant en rythme avec les voiles ténébreuses du navire. Le grand brun sentit l'hésitation dans le bras du colosse, qui se retourna vers son Capitaine d'un air indécis. Sa prise se relâcha légèrement, donnant à Fox un instant de répit et une lueur d'espoir.
Hector Barbossa, qui avait déjà tourner les talons vers sa cabine, se retourna dans une envolée de manteau et de plume et haussa les sourcils :
-Et pourquoi ne devrais-je pas faire ça?, demanda le Capitaine d'un air hautain.
Sentant l'ouverture et la possibilité d'une survie se dessiner à l'horizon, Fox fonça dans la brèche sans réfléchir :
-Si vous me tuez ou que versez mon sang dans l'océan, rien ne pourra jamais stopper la terrible malédiction du Hefbiaye qui plane d'ores et déjà au dessus de vous !
Un frémissement parcourut à nouveau l'équipage, et plusieurs marins firent le signe de croix, persuadés de la véracité de ses paroles. D'autres se tournèrent vers les flots comme s'ils s'attendaient à ce qu'une éternelle damnation surgisse soudainement des vagues pour les engloutir à jamais.
Mais l'Agent ne prêtait en réalité aucune attention aux restes des matelots. Ses yeux verts étaient rivés sur leur fringuant Capitaine, attendant sa réaction comme si sa vie en dépendait. Les secondes semblaient s'égrener au ralenti, suspendues au cœur de Mulder qui battait toujours la chamade sous la menace, et aux lèvres de Barbossa qui commençaient à s'entrouvrir sur la sentence tant attendue.
Le chef des mutins s'approcha lentement du bastingage, ses bottes claquant sur le pont tel un compte à rebours vers le salut ou la mort inéluctable. Fox voyait désormais parfaitement le visage buriné et grêlé du Capitaine, ravagé par les années, l'alcool et les embruns salés, encadré par une cascade de cheveux d'un châtain terne et indéfinissable.
L'Agent pouvait presque discerner les rouages de sa réflexion tourner derrière ses yeux pâles et calculateurs, et le dilemme qui s'y jouait en cet instant : admettre que la malédiction du Hefbiaye existait bel et bien et lui laisser la vie sauve, quitte à passer pour un pleutre aux yeux de son équipage. Ou prendre le pari de le tuer et le jeter par dessus bord tout en risquant de déclencher une potentielle malédiction et la rébellion immédiate de ses hommes.
Le silence était devenu oppressant sur le pont, écrasant Mulder bien plus encore que la poigne cruelle que Bo'Sun exerçait toujours sur ses cheveux. Fox soutint cependant le regard de Barbossa tout en tentant de cacher sa douleur, son épuisement et sa peur : s'il voulait se faire passer pour une malédiction, il devait agir en tant que telle.
Enfin, après ce qui lui sembla être une insoutenable éternité, le Capitaine prit la parole, adoptant une voix de conspirateur et le ton de celui qui sait:
-La malédiction du Hefbiaye... Vous m'en direz tant.., murmura Barbossa. Eh bien soit !, tonitrua-t-il ensuite en se tournant vers ses matelots, nous laisserons finalement la vie sauve à cet envoyé des abysses ! Préparez la planche, Maître Bo'Sun ! Nous allons bientôt savoir si les renards savent nager jusqu'au rivage dans les eaux capricieuses des Caraïbes ! En avant toute, Hefbiaye !
***
Le soleil des Caraïbes frappait implacablement le petit îlot désertique à l'image d'un marteau se fracassant sans relâche sur une enclume. Le sable d'un beige éclatant reflétait la chaleur torride de ce début d'après-midi et l'ombre était rare sous les quelques palmiers regroupés au centre de l'archipel.
Jack Sparrow était assis contre un tronc, son regard fiévreux et complètement saoul fixé sur l'horizon. Un léger sourire retroussait ses lèvres tandis qu'il berçait dans ses bras une bouteille en verre désespérément vide. Ses longues dreadlocks ornées de perles et de breloques cliquetaient au moindre de ses mouvements sous son tricorne tandis qu'il fredonnait une petite mélodie d'un air absent.
Il était coincé là depuis des jours, des semaines, ou quatre minutes à peine: il n'en avait pas la moindre idée. Le temps semblait s'étirer à l'infini devant lui, tout comme l'opulente et accueillante poitrine de sa dernière conquête à Tortuga. Le pirate sourit de plus belle face à cet enivrant souvenir, découvrant plusieurs incisives et canines en or au milieu du reste de ses dents gâtées.
Mais malheureusement pour lui, nulle donzelle en jupon ne courait dans sa direction aujourd'hui, et l'expression de béatitude sur son visage se transforma rapidement en un rictus figé et inexpressif.
Instinctivement, Jack porta le goulot de verre à sa bouche, cherchant à aspirer un dernier fond de liquide ambré. Mais la bouteille était toujours aussi vide et ses lèvres ne rencontrèrent que de l'air et une vague odeur de rhum résiduelle qui accentua encore sa frustration.
-Le problème voyez-vous, expliqua-t-il alors à la noix de coco poilue posée sur le sable juste devant lui, ce n'est pas tant que le rhum soit éventé. C'est que la bouteille refuse de se remplir à nouveau. C'est un grave manquement à mon grade de Capitaine et cela devrait être puni de mort...
Le pirate ferma ensuite une paupière, la rouvrit puis ferma l'autre, tentant de faire la mise au point sur la grosse coque chevelue. Celle-ci semblait s'éloigner ou se rapprocher en fonction de quel oeil était ouvert, mais elle restait néanmoins indifférente et totalement muette.
-Tu ne réponds pas, l'ami ? C'est un signe d'accord tacite. Qui ne dit mot consent. Je vais donc écrire ce nouvel amendement dans le Code des Pirates dès que j'en aurais l'occasion...
Jack prit alors la noix de coco entre ses mains et il fut prit de frissons en la détaillant de près de son regard ivre :
-Tu me fais étrangement penser à quelqu'un. Tu n'aurais pas de la famille à Singapour par hasard ?
Puis sans autre cérémonie, le forban lécha la surface rugueuse, se collant des poils rapeux partout sur la langue.
Devant l'absence de réaction et le mutisme exaspérant de son compagnon fruitier, le pirate reporta son attention sur l'océan qui scintillait à perte de vue autour de sa prison à ciel ouvert. L'appel du large était fort pour l'ancien Capitaine, et la proximité immédiate de la mer sans l'espoir de pouvoir y naviguer à nouveau était une punition des plus cruelles.
Cette pensée allait presque l'emporter dans la mélancolie quand Jack repéra soudain une ombre surgir de l'eau à quelques mètres devant lui.
En effet, au milieu du turquoise miroitant, une silhouette se dressait à contre-jour au milieu de l'écume et des vagues.
-Hector, espèce de vieille canaille, c'est toi?, s'écria le forban. Te manquerais-je déjà, ou reviens-tu parce que tu incapable de manœuvrer mon navire tout seul ?
Mais l'inconnu resta muet, ses contours à peine discernable entre le soleil éblouissant et l'état d'ébriété actuel de Jack.
Intrigué, le pirate se leva et marcha vers le rivage, là où les dernières vaguelettes venaient mourir en écume sur la plage brûlante. Ses bottes s'enfonçaient dans le sable humide à mesure qu'il avançait, rendant sa démarche encore plus chaloupée et instable qu'à l'accoutumée. Ses yeux soulignés de noir fixaient intensément l'ombre du nouveau venu toujours à demi immergée, tentant de percer le mystère de cette présence inespérée, et il continua à progresser dans l'eau.
La mer lui arrivait presque à mi-cuisse désormais, et Jack s'arrêta brutalement, soudain fasciné par le magnifique spectacle qui s'offrait à lui.
Une sublime sirène lui faisait face, son buste dépassant gracieusement des flots : ses cheveux d'or cascadaient autour de son visage opalescent et retombaient en fils scintillants sur sa poitrine nue. Sa nageoire d'un rose perlé venait parfois fendre la surface derrière elle en ondulant dans un lent et hypnotisant balai aquatique.
-Bonjour, Jack, mumura la jeune femme de sa voix mélodieuse.
-Est-ce que nous nous connaissons ?, hasarda le forban en haussant les sourcils, ravi.
-Non, mais l'océan m'a murmuré que tu avais un baril de graines tournesol. Tu pourrais m'en offrir quelques unes ? J'en raffole.
-Voilà une requête bien spécifique pour une magnifique créature comme toi. Malheureusement les graines de tournesol, si seulement je savais de quoi il en retournait, me font défaut, au même titre que le rhum, mon équipage et mon navire. Mais je suis certain que je pourrais t'offrir d'autres plaisirs, si tu le souhaites aussi ardemment que moi...
Jack prononça cette dernière phrase en lissant sa moustache brune, retournant ses extrémités pour se donner un air fatal de séducteur. Il cligna ensuite des yeux, totalement ébloui par les rayons du soleil et leurs reflets sur l'eau, et il se rendit alors compte qu'il était seul.
En effet, et à son grand désarroi, nulle créature magique ne flottait face à lui, et cette vérité emporta avec elle tout espoir de conversation et de plaisante compagnie.
Jack soupira et, sans autre forme de procès, fit demi-tour pour regagner l'ombre apaisante de son palmier attitré.
La chaleur était décidément source de bien des désappointements s'il en était venu à halluciner sur des chimères et des graines de tournesol au beau milieu des vagues.
Il faudra que j'écrive un nouvel article dans le Code. Chaleur écrasante interdite, mais rhum à volonté, sirènes et graines de tournesol... tourne-soleil... non, pas de trop de soleil... sinon trop de chaleur, et adieu la petite sirène de mon cœur...
Distrait par ses pensées et alourdi par ses bottes désormais gorgées d'eau de mer, l'homme au tricorne trébucha et s'étala de tout son long sur de la plage. Jack resta immobile un instant, méditant sur le fait que cuire lentement sur le sable n'était finalement pas une fin en soi. Il servirait de repas aux crabes, et il retournerait ainsi à la mer (et à ses sirènes) pour l'éternité.
Plusieurs minutes (ou plusieurs années) s'écoulèrent sans qu'aucun crustacé ne vienne pour autant réclamer son repas. Puis dans un sursaut comique, le pirate se souvint soudain que sa fidèle noix de coco l'attendait à l'ombre, et qu'il ne pouvait la laisser dans l'expectative plus longtemps. Il roula alors sur le côté pour se relever, et c'est alors qu'il l'aperçut.
Une forme allongée, effondrée à à peine une dizaine de mètres de sa position.
Jack cracha grains de sable et poils de noix de coco et se redressa, méfiant, face à sa nouvelle découverte.
-Intéressant, murmura-t-il pour lui-même. Est-ce un éléphant de mer cette fois-ci ? Ou une saucisse volante échouée ?
Jack décrivit une trajectoire approximative vers la silhouette, sa démarche plus chaloupée et hésitante que jamais.
Avec une prudence toute relative, il se pencha sur l'amas de tissus et de chair inerte, qu'il poussa du bout de son pieds.
-Oooh. Vraiment très intéressant.
La chose était tout à fait réelle et vraiment là, palpable sous la semelle de sa botte. Le pirate eut cependant un frisson de dégoût face à l'étrange texture qui la recouvrait. C'était mou, humide, noire et tissée de manière et matières inconnues. Le forban n'avait jamais rien vu de tel, même dans ses délires alcooliques les plus extravagants. La forme se retourna alors, découvrant un visage glabre et pâle couvert de sel et de sable.
Jack poussa un hurlement de terreur et fit un bond en arrière, abasourdi qu'un homme puisse être coincé dans de pareils oripeaux. Il hésita quelques secondes, puis il s'accroupit auprès du naufragé. Les yeux de ce dernier étaient clos et sa respiration était faible, comme s'il était profondément endormi.
-Excusez-moi, l'ami, hasarda Jack, j'ai eu l'idée de servir de banquet aux crabes sur cette plage avant vous. Pourriez-vous... allez un peu plus loin afin de respecter mon festin corporel ?
Mais seul le silence lui répondit, et il entreprit alors de tapoter l'épaule de l'éléphant volant, ou de la saucisse des mers, il ne savait plus trop bien à qui ou à quoi il avait affaire.
-Dites moi l'ami, reprit le pirate, vous ne seriez pas venu en chaloupe par hasard ? Avec un barril de graines de tournesol ? Ou, bien plus mieux, avec des bouteilles de rhum ?
L'homme échoué n'eut à nouveau aucune réaction, apparement plongé dans un sommeil des plus agréables.
-Bien, finit par rétorquer Jack. Continuez votre sieste, j'ai moi-même besoin de poursuivre une conversation importante avec une noix de coco... tout à fait folle de moi. Surtout ne vous dérangez pas, faites comme chez vous !
Jack se retourna à nouveau, prêt à rejoindre son palmier et sa chérie imaginaire lorsqu'un faible gémissement lui parvint dans son dos.
-Intéressant..., murmura une nouvelle fois l'homme au tricorne en faisant volte-face. Seriez-vous donc en vie, l'ami ?
Lentement, les paupières du naufragé s'ouvrirent en papillonant, et ses iris vertes firent le point sur le pirate. Ses lèvres gercées s'entrouvrirent légèrement mais plus aucun son n'en sortit. Le pirate remarqua alors que cet inconnu en forme de saucisse volante des mers n'avait finalement pas l'air très en forme pour quelqu'un qui sortait d'une sieste bienfaisante.
-Bien, finit par déclarer Jack. Je vois que nous faisons des progrès fantastiques dans notre relation. Je ne mourrais peut être pas seul sur cette île, finalement.