Les dossiers égarés

Chapitre 6 : Drop the mic

1537 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 08/06/2026 16:03

Drop the mic

(Une mésaventure des Lone Gunmen)




L'obscurité était leur univers. Cependant, si celle-ci avait l'avantage de dissimuler légèrement la poussière, le ménage devait être fait régulièrement. L'intérêt premier de la cohabitation était le partage des tâches ménagères. Dans cette optique, Byers avait d'ailleurs organisé un planning de nettoyage divisé en trois.


Malheureusement, passant le plumeau entre boîte de pièces détachées informatiques, les vieilles tours de pc et les piles de magazines, l'homme en costume gris devait bien se rendre à l'évidence : ses deux comparses étaient d'indécrottables faignants, ignorants sciemment tout planning, ainsi que toutes répartitions des tâches.

Comme s'il mettait à mort le dragon d'une partie de D&D moribonde, il planta son plumeau entre deux étagères métalliques.

Les poings sur les hanches, le grand brun a la barbe finement entretenue contempla son royaume, légèrement désabusé.

Depuis une dizaine d'années, ses deux comparses et lui-même publiaient à intervalles plus ou moins régulier le Lone Gunman, journal lanceur d'alerte pointant du doigt les dérives du pouvoir.

Les maigres revenus générés par ce périodique leur permettaient de jouir d'un large entrepôt, devenu QG et garçonnière. Leur chez-eux sentait la sueur, l'encre et la poussière grillée par les tours de pc, les imprimantes et les néons.

Si leurs récents déboires financiers avaient été balayés par l'arrivée dans leur vie de Jimmy, un jeune mécène fortuné et sensible à LA cause, le trio ne roulait toujours pas sur l'or.


Ce havre de paix n'était cependant pas si paisible. Dans les petites enceintes de la bécane de Langly, les Ramones s'en donnaient à cœur joie. À en juger par la façon dont il maltraitait son clavier, le maigrichon à la longue chevelure blonde était indéniablement sur le pied de guerre.

Byers glissa son bras par-dessus l'épaule de Langly, saisi la molette de l'enceinte pour lui faire effectuer un léger quart de tour, réduisant la puissance sonore de Psycho Therapy.

Une suite de ligne de code se reflétait dans les larges lunettes de l'informaticien. Trop absorbé par sa "mission", par moment secoué d'un rire dément, il ne fut nullement vexé par la sourdine imposée. Sans quitter l'écran des yeux, il demanda à Byers:

-Tu te souviens de Master-Killer88?

-Qui ?

La réponse fut donnée par Frohike, le troisième larron, enfoncé dans un canapé défoncé, qui gardait sa bouille ronde mal rasée et fatiguée derrière un catalogue d'outillage :

-Le nouvel ennemi juré de Miss FPS.

-M'appel pas comme ça, Papa Bricole!

Langly se saisit d'un tournevis pour le jeter sur son camarade avant de reprendre, comme pour se justifier :

-Une série de 180 victoires sur Unreal Tournament, c'est pas humain. Master-Killer88 triche. Je ne sais pas comment. Mais il triche.

Les bras croisés, Byers s'inquiéta :

-Que comptes-tu faire ?

Pianotant de plus belle, le blondinet au t-shirt estampillé Korn, détailla :

-Je remonte son adresse IP, je choppe son adresse mail et je l'inonde de porno zoophile allemand ! Ha ! Un soldat traumatisé ça fait toujours désordre sur un champ de bataille !

Sans se départir de son calme, le barbu en costume cravate hasarda :

-Il ne t'est pas venu l'esprit que le 88 de Master-Killer88 était son année de naissance ?

Frohike se laissa emporter par un fou rire. Il jeta son catalogue dans la banquette après s'être levé, s'esclaffant toujours en rejoignant ses deux amis. Goguenard, il tapa lourdement l'épaule de Langly:

-12 ans ! Ton terrible adversaire est un mioche !

Il glissa un doigt derrière le verre de ses lunettes rondes pour essuyer une larme qui parlait au coin de son œil, puis il reprit une consistance, réajustant sa chemise à motif sous son veston de cuir noir. Clairvoyant, il glissa à Byers:

-Qu'est-ce qui te chiffonne, Grand Chef ?


Après une mise au point tout en finesse et diplomatie, le trio s'était mis au travail. Langly passait sa frustration en rattrapant les trois jours de vaisselle qui l'attendaient dans l'évier métallique. Byers avait délaissé son plumeau pour entamer le rangement de vieilles éditions du Lone Gunman. Frohike, quant à lui, balayait avec application, soulevant les tapis et tirant les meubles afin de traquer la poussière, tout en sifflotant Mack The Knife.

Les pieds de la table basse raclèrent le sol, le sifflotement cessa.

Le grand blond posa sa dernière assiette puis jeta un regard en direction d'un Frohike silencieux, à quatre pattes près du canapé, les fesses en l'air.

-Qu'est-ce que tu fous ? Tu attends qu'on vienne te butiner ? Lui lança-t-il en s'approchant tout en s'essayant les mains dans un vieux torchon.

Le bricoleur rondouillard se releva péniblement, toujours mutique. L'absence de reparti de son ami déstabilisa Langly avant même qu'il ne voit ce que Frohike tenait en étau entre le pouce et l'index : une petite pièce de plastique blanche en forme de goutte d'eau surmontée d'un court fil dénudé.


D'un claquement de doigts, Langly attira l'attention de Byers, et le trio s'agglutina autour de l'établi foisonnant de Frohike.

Le protocole avait été établi dès les premiers mois de leur cohabitation, aussi restèrent-ils tous les trois murés dans un silence tendu. Ce qu'ils redoutaient depuis toujours était arrivé : quelqu'un avait planqué un micro dans le QG des Lone Gunmen.



Serré dans un étau, grossi par trois épaisseurs de loupes, l'objet semblait vouloir garder ses secrets. Pour les trois hommes, il ne faisait aucun doute, il s'agissait bel et bien d'un appareil d'écoute. De cette déduction découlait une seule question : qui était à l'écoute ?

Frohike fit de grands gestes pour signifier qu'il avait sa petite idée. De ses index, il étira le coin de ses yeux, les bridant. En vain.

Il saisit un vieux cahier, y gribouilla à l'aide d'un marqueur noir avec colère puis présenta le résultat : les chinois, avait-il inscrit.

Melvin Frohike venait en effet d'écrire un article sur une société de téléphonie s'apprêtant à inonder le marché d'un portable nouvel génération ayant la faculté d'écouter et d'analyser toute discussion en permanence afin de cibler les goûts des utilisateurs. Cette fonction cachée aurait pour but de proposer des publicités ciblées en fonction des goûts des abonnés.

Le grand blond lui arracha le cahier des mains pour l'abattre sur le haut de son crâne dégarni. Il lui chipa ensuite le marqueur afin d'y gribouiller à son tour : Skinner!!!


Walter Skinner était le supérieur hiérarchique de deux des plus proches amis du trio parano. Directeur Adjoint au Bureau Fédéral d'investigation, Skinner s'était invité récemment au QG des Lone Gunmen, malmenant ainsi une quantité non négligeable de principes chère à Langly.


Arborant chacun un regard noir, Byers et Frohike écartèrent silencieusement cette théorie provoquant ainsi l'incompréhension de leur comparse qui lâcha un sonore :

-Et pourquoi pas?!

La sentence fut sans appel et immédiate, Melvin assena une pichenette sur le lobe de l'une des oreilles proéminentes de Langly.


Le protocole du silence en cas d'espionnage n'était pas une chose à prendre à la légère.


Byers rapprocha l'une des loupes grossissantes. Ce qu'il avait en premier lieu pris pour une antenne semblait avoir été arraché à une partie annexe : le fil qui terminait la pièce de plastique n'était pas coupée proprement, la gaine autour des fils de cuivres non plus.


Un court signal sonore retenti, suivi de la symphonie des verrous de la porte d'entrée cliquetant les uns après les autres et la porte blindée s'ouvrit. La réflexion de Byers allait devoir attendre : Jimmy venait de faire son entrée.

Le grand blond à la coupe en brosse, vêtu d'un polo chic Ralph Lauren, était, comme à son habitude, rayonnant.

En quelques enjambés le jeune mécène traversa la pièce, et accompagna ses salutations d'une franche tape dans le dos de Langly.

-Hey, les gars, comment ça va ? Vous faites quoi ?

Jimmy ne remarqua même pas les mines sombres de ses comparses, son attention se porta instantanément au-delà du jeu de loupe.

-Ho ! Trop fort ! Vous l'avez retrouvé ! Commença-t-il en fouillant dans ses poches pour en sortir un long et fin câble blanc au bout duquel pendait un lecteur mp3. J'ai dû le coincer entre deux étagères l'autre jour et ça s'est arraché.

Il présenta les deux extrémités de ses écouteurs. L'une était en parfaite forme de goutte d'eau, l'autre était absente et le fil était comme déchiré.

Avec un rictus benêt, Jimmy demanda à Frohike:

-Tu penses pouvoir le réparer ?


Langly, qui se frottait son épaule douloureuse, reprenait la direction de son ordinateur.

-Mouais, bah moi, j'ai des choses plus importantes à gérer. Y a un gosse de douze qui attend sa raclée.

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