Chapitre Un :
La source du mal
Le grognement du moteur se répercutait le long des galeries. Sur les parois des corridors couraient câbles, néons grésillants et autres panneaux indicatifs. Autant d'éléments dérisoires pour donner l'impression aux Hommes d'avoir dompté le cœur de la montagne.
Ces galeries avaient déjà vu disparaitre un ouvrier, aussi Mike n'était-il pas serein. La rumeur voulait qu'Anoki ait fuis pour d'obscures raisons. Mais Mike le connaissait bien : Anoki aimait sa vie et son job. Il savait surtout que la dernière fois que son collègue avait été vu, c'était juste avant de descendre au cœur de la montagne.
Mike, grand gaillard musclé, mais grisonnant, en était une, de montagne. Large, mâchoire volontaire, fils de mineur, il avançait en ronchonnant : il était tard, son épouse l'attendait. Son dîner également. L'ouvrier portait la veste jaune à bandes réfléchissantes réglementaires, son casque ainsi qu'un lourd trousseau a la ceinture qui cliquetait à chacun de ses pas. Non loin des clés, son talki appela :
-Mike? Tu y es Mike?
Il décrocha l'appareil, en pressa la gâchette :
-Encore quelques mètres Billy, encore quelques mètres...
Agent de maintenance, il était devenu agent de maintenance. Heureusement que son vieux père n'était plus là pour voir la tradition familiale se perdre.
Dans une salle creusée à même la roche, elle se dressait. L'immense pompe plongeait ses larges tuyaux dans les nappes en contrebas d'une falaise délimitée par un simple cordon de chaîne. La machine faisait ensuite remonter le précieux liquide via ses nombreuses veines de caoutchouc vers le sommet.
Dans la radio, la voix insista :
-Alors ?
-J'y suis. Aucune anomalie.
Et c'était le cas. La pompe tournait à plein régime. Du bout de l'index, Mike tapota un manomètre. Il approcha le talki de ses lèvres pour se corriger :
-Rectification : le moteur tourne, mais n'envoie plus d'eau.
Billy s'emporta :
-Je vois bien abrutis ! Ça fait deux heures que je fixe ces putains de robinet !
-Tu te détends p'tit con, sinon dès que je remonte je t'en colle une.
Billy vociféra de nouveau. D'un geste calme, Mike tourna la molette sur le haut de sa radio, faisait taire le florilège d'insulte de son collègue.
Il ne put cependant pas empêcher un "connard" de franchir ses dents serrées.
L'endroit était plutôt bien éclairé. Il décrocha tout de même une lampe torche de sa ceinture afin de balayer la nappe en contrebas.
Elle scintilla, caressait par les rayons de la lampe. Il ne mit pas longtemps à comprendre : la buse n'était plus plongée dans l'eau.
Il contourna la pompe pour constater que les colliers de fixation avaient été arrachés, et le tuyau d'aspiration remonté. Il traînait sur le sol.
À deux mains, il l'empoigna pour repousser la lourde conduite dans la vide. Il l'entendit frapper l'eau, puis Mike se frotta les mains, satisfait.
Un murmure mutin remonta des eaux pour l'enlacer, lui glaçant le sang. Une moquerie joueuse dont il était incapable d'identifier l'origine. L'ouvrier revint aux pas de course au milieu de la chambre, balayant les lieux du faisceau de sa lampe.
Comme une menace, le rire cristallin raisonna de nouveau.
Dans les étages, le jeune Billy martelait l'interrupteur de sa radio, n'arrivant plus à contacter son collègue.
L'eau coulait à nouveau dans les baignoires d'acier du spa thermal.
Mais le liquide clair se fit lentement plus épais et écarlate.
xxx
Les graviers de la cour semblèrent chanter sous les roues du Range Rover lorsqu'il s'immobilisa face au bâtiment. Le Shérif délaissa le volant, fit le tour du véhicule pour ouvrir la porte à l'agent Scully. Mulder n'avait pas mérité tant de galanterie.
Le Silver Mine Spa était un imposant bâtiment aux teintes roses et rouges que lui donnaient le gré et le pin lasuré de sa façade. S'élevant sur plusieurs étages, le centre thermal avait tout d'un pavillon de chasse luxueux qui aurait eu les proportions d'un manoir.
Ses étages en cascades partaient par endroit en de longues galeries vitrées.
Mais la démesure de la construction n'était rien face à celle du décor. Le plateau était situé sur le flanc d'une montagne enseveli sous une couverture de résineux de laquelle émanait de temps à autre le gazouillis de la faune locale.
Extirpant avec peine leur bagages de l'arrière de la jeep, Mulder n'arrivait pas à quitter la bâtisse des yeux.
-C'est ici que nous allons séjourner Shérif ?
Alexander Bennet était imposant. Le genre de Shérif qui n'avait nullement besoin de lever la voix pour imposer son point de vue. Le teint mate, la mine amusée, il glissa la main dans ses cheveux, sous son chapeau.
-Hey bien, vous, oui. Mais ne vous inquiétez pas, le centre n'est pas encore ouvert. Aucun client ne viendra perturber votre investigation.
Scully se tourna vers son partenaire avec des yeux ronds, contenant au mieux sa surprise. Mulder, lui, ne dissimula pas son plaisir :
-Ça va nous changer des motels miteux !
Le visage ovale de la jeune rousse se fit plus sévère. Après avoir lancé des éclairs à son collègue, elle expliqua au shérif Bennett :
-Nous avons rarement l'occasion d'enquêter dans un tel cadre.
-Vous n'aurez aucun mal à vous acclimater, plaisanta leur chauffeur. D'ailleurs, en parlant de travail, le corps de la victime sera transféré ici, dans l'après midi, dans une salle aménagée pour l'occasion. Ça vous évitera d'avoir à redescendre en ville.
L'agent Scully avait effectivement plusieurs cordes à son arc. Diplômée en médecine légale, elle avait pris l'habitude d'effectuer elle-même les autopsies dans le cadre de ses enquêtes. Un gain de temps administratif pour lequel ses supérieurs lui étaient reconnaissants.
Après avoir salué et remercié le Shérif Bennett, les agents du FBI franchirent les imposantes portes vitrées du Silver Mine Spa.
L'écart de température à l'intérieur amena l'agent Scully à retirer son long trench de coton beige. La jeune enquêtrice était vêtue d'un blazer à épaulettes à carreaux gris assorti à sa jupe crayon.
Mulder, costume bleu marine et cravate fantaisie, traînait toujours péniblement l'imposante valise à roulette de sa collègue, sur laquelle il avait callé son sac de voyage, beaucoup spartiate.
Leur allure de gratte-papier était trompeuse. Le duo d'enquêteur passait le plus clair de son temps sur les routes démêlant les imbroglios inexpliquées de toute sorte dès que les forces de l'ordre locales étaient dépassées.
Scully se figea au pied d'une haute statue de marbre blanc. Avec ses couleurs claires, ses nombreux piliers et son ambiance méditerranéenne, le hall avait sans aucun doute été pensé afin d'accueillir la sculpture en parfaite harmonie.
Il s'agissait d'une femme au visage doux, a la coiffe en cascade surmontée d'un croisant de lune lui faisant comme des cornes, et vêtu d'une toge dont les plis couraient sur ses courbes généreuses. Le regard perdu au loin, elle tenait une torche éteinte à la main.
-Selene, fit Mulder.
Visiblement détendue, sa collègue plaisanta :
-Une invitation aux bains de minuit ?
-Mais la lumière de la lune a des vertus avérées. Il existe des thérapies visant à réduire le stress ou encore l'anxiété...
L'exposé de l'agent Mulder fut interrompu par l'arrivée de deux hommes. Le premier, tout sourire, vêtu d'un costume gris, avait l'embonpoint des hommes politiques plus enclins aux banquets qu'à se déplacer sur le terrain. Une main tendue, il salua :
-Vous devez être les agents Fox et Scully ?
-Mulder, rectifia l'agent durant la poignée de main.
Le politicien était confus :
-Alors Fox c'est votre prénom ?
Il chassa vivement cette considération et reprit empoignant les doigts de Scully :
-Je suis Archibald Little, maire de Care Falls. Et voici Bob, il dirige cet endroit. Dites bonjour, Bob.
Bob était un vieux maigrichon que le sommeil avait dû fuir depuis plusieurs jours à en juger par sa nervosité et les cernes qui creusaient son visage. Il prit toute fois la peine de corriger timidement son comparse :
-Robert Ludwig. Je suis soulagé de vous voir, si vous saviez...
La jeune femme crue devoir soulager le propriétaire :
-Nous ferons notre possible...
Mais Little l'interrompit :
-Il ne s'agit que d'attaque d'animaux sauvages. Vous ne devriez pas en avoir pour très longtemps à en venir également à cette conclusion.
Avec toute la diplomatie dont elle était capable, Dana nuança :
-Si tel est le cas, effectivement, nous nous en rendrons compte rapidement... Mais par respect pour les victimes, nous allons devoir vérifier toutes les théories qui s'offrent à nous.
La mine radieuse de Little s'était peu à peu assombri. Il ne se contenta que d'un "naturellement"... Avant que Mulder n'enfonce le clou :
-Cela ne devrait pas trop impacter l'ouverture de votre centre flambant neuf. Vous devez déjà avoir pas mal de réservation, j'imagine.
Mulder avait le don pour écourter les discussions superflues, et ses sous-entendus au sujet des motivations des deux hommes furent très efficaces.
Le maire avait fini par laisser les agents aux bons de Ludwig, qui, lui, les avaient laisser aux bons soins de l'un de ses subalternes.
Confortablement installé dans une banquette face à Séléne, les deux agents attendaient l'arrivée d'un quelconque garçon d'étage.
Mulder fredonnait un air entêtant.
-Les Dents de Mer? Demanda sa collègue.
-Le Maire aimerait éviter que l'on fasse fermer "les plages"... La situation est assez similaire, tu ne trouves pas ?
-Tu penses qu'il sait quelque chose ?
-Non, Little est un imbécile. Il ne souhaite qu'une chose : oublier cette histoire et accueillir ses touristes. Ludwig en revanche...
Scully ne l'écoutait que d'une oreille, fascinée par la majestueuse déesse de marbre.
-Pourquoi les hommes utilisent ils toujours l'image d'une femme pour vendre du tabac, des voitures ou des vacances ?
La question semblait rhétorique. Pourtant, après quelques secondes de réflexion, Mulder hasarda :
-Peut-être que les hommes n'inspire pas confiance ? Et si c'est vrai, qu'un joli visage puisse être là pour nous mettre en confiance, alors peut-être que, parfois, ce joli visage cache des intentions plus intéressées ?
Scully tourna son regard vers son ami. La tête légèrement penchée, de l'amusement aux coins des lèvres.
-Non, Mulder. Je me disais simplement qu'un bel éphèbe en toge aurait eut plus d'impact sur moi.
Un toussotement timide sorti le duo de sa bulle. Un jeune homme vêtu d'un bleu de travail était planté à quelques mètres. Les cheveux blonds coiffé en brosse, une tentative de moustache sur son visage constellé de points rouge, il annonça d'une voix éraillée :
-Agent Scully ? Votre "colis" est arrivé.