Chapitre 4
Les filles de Séléne
Les lampes torches découvraient les recoins de la galerie que n'atteignaient pas les néons accrochés aux murs du boyau le long duquel cheminaient désormais Mulder et Scully.
-Avoue Scully: tu pensais être la seule à avoir bossé aujourd'hui ?
Balayant les ombres, celle-ci prit un air dégagé :
-Rassure-toi, je n'ai pas fait que "bosser".
Puis, elle changea de sujet :
-Mais comment as-tu échafaudé une telle théorie?
Le grand brun laissa galamment passer sa collègue en avant alors qu'ils s'aventuraient sur une plateforme métallique qui surplombait les irrégularités du sol.
La nuit venait de commencer.
Ils avaient tous deux de nouveaux revêtus leurs habits d'enquêteur. La chaleur ne les avait pas accompagnés dans leur descente au cœur de la montagne.
-J'ai un peu honte de t'avouer ça, mais lorsque tu faisais ton autopsie ce matin, je me suis rendu au salon de massage. Et il y a un type là-bas...
-Manolo?
Les joues de la jeune femme s'embrasèrent. Ses pas ne résonnèrent plus l'espace d'un instant.
-Tu le connais, Scully ?
L'echo de ses talons se précipita sur la plateforme, qu'elle quitta pour continuer à cheminer sur la pierre.
Au loin se rapprochait le ronronnement d'un puissant moteur. Dana se defendit :
-Tu m'avais conseillé de me détendre.
-Et bien, je l'ai interrogé, moi, rétorqua le grand brun, une nuance de reproches dans la voix. Il en savait beaucoup sur son patron et ses voyages.
-Et cette histoire de vampires ?
Ils débouchèrent finalement dans la vaste chambre dans laquelle chantait la gigantesque pompe au bord de la falaise souterraine: un monstre de métal de plusieurs mètres de haut, plongeant ses bras dans la nappe en contrebas.
-La statue dans le hall, je l'avais déjà vu. Sur de vieilles photographies. Mais ce sont les histoires de Manolo qui m'ont aidé à me rappeler.
La jeune rouquine se retourna vers son ami, inondant son visage de la lumière de sa maglite. Elle allait rétorquer qu'une telle histoire ne pouvait se trouver dans les dossiers du sous-sol, l'enquête concernant un autre pays. Mais Mulder avait étudié les sectes dans ses jeunes années, et la mémoire de son collègue avait tendance à s'accrocher à de tels récits.
Du bout des doigts, Mulder baissa la torche et se pencha vers Scully.
-Ce ne sont pas des vampires. Ce sont des fantômes.
À ces mots, les deux lampes torches grésillèrent.
-Donc tu es en train de me dire que les fantômes de trois gourous grecques buveuses de sang et autres fluides corporels se baladent désormais dans les sous-sols de l'Idaho ?
Un sourire satisfait se dessina sur le visage d'ange malicieux de son collègue.
-Tu lis en moi comme dans un livre ouvert, Scully.
-Un livre de contes un peu tordu, excuse-moi.
Cette réflexion n'entama nullement son exaltation.
Mulder se mit au centre de la pièce et pointa la surface au-dessus de sa tête :
-Les esprits doivent être liés à la statue. Les filles de Séléne ont traversées l'océan en compagnie de Ludwig.
Puis il indiqua le bassin, loin derrière les rambardes.
-Le sol de ces galeries est en grande partie en pierre de sel, Scully. C'est avec ça qu'on fait les batteries, Scully. Et les esprits sont connus pour puiser leur force des batteries environnantes, comme celles de nos lampes torches.
A ces mots, les deux maglites s'éteignirent. Dans la clarté de néons, le visage de Scully se renfrognât.
-Cela ne prouve rien, Mulder.
L'écho d'un rire mutin rebondit entre les roches.
L'enquêtrice fit des yeux ronds.
-L'écho de l'eau. Indubitablement.
Mulder baissa les bras :
-Tu es incorrigible, Scully.
Des volutes de brume s'élevèrent dans les ombres, de longues vagues de soies nacrées dessinant les courbes de reins, s'ouvrant par endroit pour laisser avancer une jambe, libérant un bras à la peau d'albâtre, puis un autre.
Mulder fut rapidement entouré des brumes de trois silhouettes, se précisant de seconde en seconde.
Vêtu de longues toges couvrant bien peu leurs corps graciles, trois diaphanes tentatrices gravitaient doucement autour de l'agent, le caressant de leurs doigts dangereusement manucurés. Les ongles avaient l'aspect de griffes, tranchant net par endroit le costume de Mulder, sous le charme.
Blonde, brune et rousse, accrochant à chaque révolution le regard émeraude de leur proie de leurs iris dorée, azur et argent.
L' ondoiement des caresses fit tomber la veste. Des griffes remontèrent le long du torse de Mulder, tranchant les boutons de sa chemise. L'une des vamps plongea son visage dans le cou de sa victime, laissant cascader sa chevelure de jais sur ses épaules.
-Éloignez vous, Mesdames, c'est ordre!
Scully venait de dégainer son glock, le pointant a tour de rôle sur les enjoleuses.
Les doux traits de la soeur blonde se firent sévères. Une main outrée sur sa délicate poitrine, elle feula en direction de Scully.
La troisième créature, a la chevelure cuivrée, venait de s'agenouiller à même la roche, découvrant ses jambes, ses mains s'aventurant des cuisses jusqu'à l'entrejambe de l'agent du FBI soumis et hypnotisé.
Témoin impuissante de cette scène surréaliste, Scully hurla une nouvelle fois, espérant en ramener les protagonistes à la raison, sans résultat. Dans un ultime espoir, elle fit feu.
Visant les recoins sombres de la grotte, elle tira. L'écho n'eut aucun effet sur les filles de Séléne qui continuaient ludiquement a déshabiller leur proie, léchant du bout de leurs langues les coupures qu'elles ouvraient de leurs ongles sur le torse désormais nu.
L'écho du coup de feu eut le mérite de sortir Mulder de sa torpeur. En partie du moins.
-Scully, articula t'il, immobile. La statue, Scully. Il faut la détruire.
-Je ne peut pas te laisser ici, Mulder !
-Ne... T'inquiète pas... Elles vont prendre... Leur temps... Je vais les tenir occupées.
Il semblait soupirer d'aise sous les caresses et les morsures. De fins ruissellements écarlates descendaient le long de son torse, puis près de son nombrils. L'une des sœurs en remontait le cours de sa langue affamée.
-...La... Statue... Répéta Mulder, le pantalon sur les chevilles.
Entre exaspération et inquiétude, Dana tourna les talons. Glissant le Glock dans son holster, contre ses côtes, la jeune femme constata que, s'étant éloignée des créatures, sa lampe torche s'était de nouveau allumée dans sa poche.
Balayant les ombres, Scully se lança sur la passerelle métallique, en route vers la surface.
Un jeu de dents se planta dans l'avant-bras de Fox Mulder, un autre sous son oreille droite. Si les trois vamps le dégustaient silencieusement et méthodiquement, le grand brun, lui, gémissait, entre douleurs et plaisir.
La troisième sœur trancha le tissu du caleçon, libérant le sexe tendu de l'homme du FBI qu'elle avala doucement jusqu'à la garde.
Sa chevelure cuivrée dansait au rythme des lents mouvements réguliers de sa nuque, ses doigts décidés dégageant minutieusement sa toge pour aller se perdre entre ses propres cuisses, son autre main remontant le long de la jambe de sa complice. Frémissante sous la caresse, celle-ci abandonna le bras abîmé pour embrasser la troisième vamp, le sang coulant aux commissures de leurs lèvres rondes.
Elles jouaient avec leur victime. Elles n'avaient pas de nom. Elles n'avaient pas de consistance et pourtant le sang coulait.
À bout de souffle, Scully referma la lourde porte sur les corridors. Elle refusait de croire ce qu'elle venait de voir, mais n'arrivait cependant pas à chasser l'image du corps déchiqueté de l'ouvrier. Il devait y avoir une explication logique.
Quatre à quatre, la jeune femme remonta les quelques étages qui la séparait de la surface, puis fini par émerger dans les entrailles du spa. Quelques couloirs de plus, quelques portes, et Scully se retrouva de nouveau dans le hall, face à la divinité de pierre, plongée dans les ombres de la nuit.
S'efforçant à ne pas rationaliser, Scully balayait Sélène de sa lampe torche, cherchant un appui entre la statue et la fresque derrière elle, en vain. Elle scruta l'obscurité recherchant une corde, un levier. Mais la déesse n'allait pas se laisser basculer si facilement.
Son faisceau entoura finalement un extincteur. Elle lança la maglite dans la banquette du hall et décrocha le lourd réservoir avant de commencer à en marteler les fines chevilles de Sélène.
Les coups se suivirent, résonnant dans une interminable succession. La femme n'avait qu'une crainte : que l'acier ne fissure avant le marbre.
Au cœur de la montagne, Mulder, dans un état second, était fiévreux. Une langue râpeuse remontait le long de sa joue, dessinant un sillon aux teintes rubis tout en récoltant les perles de sueurs. La chaire de son torse pâle était tranchée en plusieurs endroits, sous la caresse des griffes. De nombreux ruissellements écarlates roulaient sur son abdomen, puis sur sa sombre toison pour aller se mélanger à la semence ivoire qu'il déversait sur la langue de son espiègle dominatrice.
À mesure que l'antique créature rousse étanchait sa soif, la rouquine du FBI donnait les derniers coups. La créature dévoila des crocs prêt à mordre alors qu'une fissure se dessina sur la cheville de Sélène qui glissa doucement dans un grondement, avant de se laisser lourdement tomber sur les dalles du hall d'entrée du Silver Mine Spa, Scully ayant tout juste le temps se jeter quelques mètres plus loin, évitant les gravats.
xxx
Skinner referma le dossier. Le jeta devant lui.
Le soleil déclinait au dehors au-dessus des tours de Washington. Dans le bureau les ombres s'allongeait.
Le directeur adjoint avait dû attendre que l'agent Mulder puisse sortir de l'hôpital afin de le recevoir, lui et l'agent Scully, pour un débriefing.
Les blessures étaient sévères. Fox Mulder était toujours pâle. Scully n'avait pas mis longtemps à le rejoindre après la destruction de Sélène. Les secours, par chance, avaient agi promptement.
La description des évènements concordait dans les deux rapports, ce qui était aussi rare qu'agaçant aux yeux de Walter Skinner.
Il retira ses lunettes, les replia puis se pinça l'arrête du nez avant de desserrer sa cravate.
Les rayons du soleil brillaient sur son crâne rasé.
-Vous tenez vraiment à garder cette version des faits ?
Entre sévérité et inquiétude, le regard de leur supérieur allait et venait entre Scully et Mulder.
Le regard de la jeune femme était fuyant.
Mulder affichait, comme souvent, une détermination sans faille à prouver l'existence d'événements paranormaux. Il en portait une fois de plus les stigmates : vêtu d'un t-shirt gris, il avait le cou et le bras droit bandés. Son teint était terreux et son visage ainsi que ses bras étaient couverts de griffures.
Ses mains faisaient rouler la canne qui l'avait aidé à atteindre le bureau de son supérieur.
Scully brisa le silence :
-Pour la statue, j'espère que la facture sera prélevée sur mon salaire...
Skinner tourna lentement des yeux ronds vers la jeune agent :
-C'est tout ce qui vous inquiéte, agent Scully ? Eh bien, sachez que Mr Ludwig n'en a pas fait grand cas: "Un accident" a-t-il dit. Je pense qu'il était bien trop ravi que vous ayez mis un terme à...
Il chercha ses mots :
-.... mis un terme à cette histoire...
-Et pour le rapport d'autopsie falsifié à la demande du maire Little ?
La voix de Mulder était éraillée.
Walter posa une main sur les dossiers, se voulant conciliant.
-Vous pouvez garder ces dossiers pour vos archives agent Mulder, mais comprenez bien que le Bureau va devoir donner un avis officiel moins ...
-Exotique ? Hasarda Scully.
Mulder soupira :
-Et quelle sera la version officielle ?
Skinner repositionna calmement ses lunettes :
-Il s'agissait de trois bêtes sauvages.