Hereditas Daedali

Chapitre 3 : Fantôme

2045 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 28/04/2026 23:43

Chapitre 3

Fantôme


Ce fut en sursaut que Mulder se réveilla, alors que l’après-midi touchait à sa fin. Il tira vers lui la veste qu’il avait jetée quelques heures plus tôt sur le dossier de la banquette où il était étendu, afin d’en fouiller les poches.

​Scully était partie en le laissant dormir, seul face à la perte d’un document capital dans une affaire trouble. Skinner la protégerait, Mulder le savait. Mais les remords que s’infligeait Scully voulaient tous les blâmes et toutes les sanctions disciplinaires.


Assis au milieu de l'appartement chic de son amie, Mulder defroissa le morceau de papier qu'il venait d'exhumer de sa veste.

N'écoutant pas son estomac, l'agent tentait de mémoriser l'heure et le lieu de son prochain rendez-vous. Matheson lui avait glissé le mot avant de lui assurer que le prochain informateur en saurait plus long que lui.

L'agent quitta l'appartement qu'il referma avec son double de clé.

Il allait devoir presser le pas, se dégoter un taxi, et, surtout, sauter un autre repas.


X


Les freins du car sifflèrent lorsque l'engin freina. D'un mouvement mécanique le chauffeur fit pivoter d'un quart de tour la molette au-dessus de sa tête afin de changer l'affichage sur le front du véhicule, puis tira sur la poignée à sa droite afin d'ouvrir les portes étroites.

Quelques décennies à charrier des passagers pour les Grey Hound avaient fait du vieux chauffeur un élément à part entière de la mécanique de son véhicule.


Tandis que l'arrière de l'engin libérait quelques voyageurs, d'autres prenaient leurs places, après s'être engouffrés par la porte avant.

Derrière son volant, durant sa longue carrière, le conducteur en avait vu toutes sortes de regards : des pupilles dilatées par le stress, des yeux amoureux pressés d'arriver, des coups d'œil en coin pressés de partir. Mais jamais, jamais, il n'avait vu ce qu'il venait de voir sous les paupières de ce dernier voyageur.

Il l'expliquera plus tard à la jeune femme du FBI et elle n'en croira pas un mot. Mais dans les yeux du jeune homme qui venait de monter dans son car, le vieux chauffeur était persuadé y avoir décelé un nuage de fumée noire.


X


Les pesantes effluves d'alcool et de transpiration prirent Mulder à la gorge.

Avançant en plissant les yeux, tout en retroussant le nez, l'agent du FBI balaya le club d'un regard circulaire, en quête d'un visage connu, ou suspect faute de mieux.

Adepte de revues coquines et autres films pour adulte, le grand brun n'avait cependant pas ses habitudes dans les clubs de strip-tease de Washington.


Les ombres du club parmi lesquelles il cheminait étaient uniquement découpées par les lasers et les éclairages de la scène. Sur celle-ci se déhanchait une silhouette éthérée dans les volutes de cigarettes.

La poche intérieure de son veston se mit à sonner. Il en extirpa un imposant Motorola dont il déplia le clapet avant de s'annoncer, monocorde :

-Mulder.

-Mulder, c'est moi.

Le timbre nerveux de sa collègue n'annonçait rien de bon.

-Que se passe-t-il, Scully ? Skinner t'a tapé sur les doigts ?

-Les corps ont disparu, Mulder.

-C'était à prévoir, déclara-t-il après une courte réflexion.

Le fatalisme de son collègue laissa la jeune femme sans voix. Le "girls girls girls" de Mötley Crüe résonna dans l'écouteur de Scully. Suspicieuse, elle ne put s'empêcher de demander :

-Où es-tu, Mulder?

Mais la réflexion de celui-ci fut interrompue par les mouvements félins d'une grande blonde en lingerie noire perchée sur la scène.

La petite rousse dans le téléphone se rappela a lui.

-Mulder? Je peux savoir où tu te trouves ?

-Dans un haut lieu de l'expression corporelle. Je te rappelle, Scully.

-Mulder? Mulder?

Les relances disparurent derrière le clapet du cellulaire vivement refermé.

Mulder balaya à nouveau l'espace du regard avant de reconnaître une personne au comptoir, installée à côté d'un tabouret vide qui n'attendait que lui.

Légèrement penché en avant, prenant autant de précautions que s'il s'était trouvé face à une bombe à désamorcer, Mulder demanda, malgré lui, à l'homme qui l'attendait:

-Oncle Dan?



X



Les années qui suivirent la disparition de Samantha furent les plus sombres de la vie de Fox Mulder.

Une suite d'images disparates défilèrent longtemps sous ses paupières lorsqu'il fermait les yeux: la silhouette de sa sœur flottant au travers du salon familial en direction d'une vive lumière, un plateau de stratego en désordre et cette inexplicable présence au-dehors...

S'il allait falloir des années au jeune Fox pour mettre de l'ordre dans les souvenirs de cette nuit-là. Les répercussions de l'absence de la fillette, cependant, se firent aussitôt ressentir.

Là où le clan familial aurait dû faire front s'était installé la division.

Teena Mulder semblait avoir entamée un deuil solitaire dont elle blâmait son époux, pour d'obscures raisons. De son côté, supportant le poids de cette injuste responsabilité, Bill faisait son possible pour garder la face.


En toute bonne foi, le patriarche commit alors sa première erreur. Afin d'épargner à son épouse les histoires de petits hommes gris auxquels se raccrochait le jeune Fox, Bill confia son fils à son frère, Dan. Les weekends pour commencer. Puis les weekends devinrent des semaines.

Les jours et les vacances passés chez l'oncle Dan furent bénéfiques pour le jeune Fox qui retrouva un semblant de sérénité au pied de l'incroyable bibliothèque du bon Daniel, y dénichant des ouvrages de théoriciens, des traités de sciences parallèles ou de cryptozoologies, affinant à jamais son appétit pour la vérité au-delà de la vérité.


Tenu ainsi à distance, l'adolescent fut cependant témoin du délitement entre ses parents qui se solderait par un inévitable divorce durant ses années d'études en Angleterre.


L'homme qui avait accueilli le garçon dont personne ne savait quoi faire était là, assis sur un tabouret de bar, dans un sombre strip club, à lui sourire comme s'il s'était quitté quelques semaines auparavant.

Malheureusement, Mulder n'avait pas revu son oncle depuis son entrée à Quantico. La vie s'était chargé de les séparer, et sa mère de calomnier ce pauvre oncle Dan.

Le grand brun ne trouva rien de mieux que :

-Tu n'es pas venu à l'enterrement.

Portrait craché de son frère, avec une bonne trentaine de kilo en plus, engoncé dans une veste de tweed rapiécée, une cravate fantaisie sur une chemise à carreaux olive, Dan avait dans le regard un éclair de malice parfaitement déplacé.

-Tu n'y étais pas non plus, gamin.

Avant d'en vider le contenu, l'oncle invita Fox d'un mouvement de son verre à s'installer sur le tabouret vaquant.

-Tu jouais les morts, à ce que j'ai cru comprendre, ajouta-t-il en tapotant du doigt sur le comptoir à côté de son verre vide, a l'attention du barman.

-J'avais mes raisons*, déclara froidement Mulder, toujours planté à côté de son tabouret.

-Eh bien moi aussi, glissa Dan avec un regard en coin avant de demander au ravitailleur: Vous mettrez la même chose pour mon neveu.

Sans un regard pour le jeune homme, il insista après une courte pause, le temps que les deux verres soient remplis :

-Fais pas ta mauvaise tête, gamin. Trinque avec ton oncle. Histoire de dire que ce vieux Sénateur ne nous ait pas réuni pour rien.

Sans un mot, Fox obtempéra.

-Ta mère n'a jamais pu m'encadrer. Et ça ne s'est pas arrangé après le divorce.

Dan tourna lentement son visage, présenta des yeux fatigués avant d'ajouter :

-J'étais présent. À bonne distance. Il était hors de question de me disputer avec ta mère ce jour-là, tu comprends. Je m'suis fait discret. C'est ce que Bill aurait voulu.

D'un revers de la main, il fit glisser le verre de whisky face à son destinataire, puis leva le sien.

-À ton père.

Mulder souffla lentement au travers ses narines. Il n'arrivait pas à se figurer précisément les raisons de la rancœur qu'il éprouvait en cet instant. Il saisit son verre, le leva et baissa sa garde.


Il avala une gorgée qui lui rappa la gorge. L'alcool ici possédait le même standing que le spectacle qu'offraient les danseuses : simple, direct, efficace, sans aucune subtilité.

Alors, il comprit.

La vie les avait séparés, et inconsciemment, il lui en avait tenu rigueur.

Le vieil oncle avait cruellement manqué au gosse que Mulder avait encore au fond de lui, au point de faire germer une rancune injuste.

Une rancune rincée par le premier verre. Du second découla les souvenirs.


X


Les verres s'étaient succédé jusqu'à ce que l'homme derrière le comptoir en coupe l'approvisionnement, insensible à l'émotion qui habitait désormais les deux hommes.


Aussi, avec l'aide providentielle d'un taxi, s'étaient-ils présentés face aux tours pourpres du Smithsonian Castle, avaient-ils salué la statue qui en gardait l'entrée sous les étoiles pour déambuler ensuite dans les entrailles de l'antique bâtiment.

Si, au travers les fenêtres à lancettes, la clarté nocturne avait guidé leurs pas le long des couloirs supérieurs, Dan dû activer un vieil interrupteur pour chasser les ombres de la cage d'escalier. Ses clés de conservateur cliquetaient à mesure qu'ils descendaient les marches.

-Je ne voulais pas de cette enveloppe mais ton père, dans un élan de paranoïa très communicative, a su se montrer plutôt convaincant.

S'enfonçant plus profondément encore vers les tréfonds du Smithsonian, sous la lumière agressive des néons, le vieux Dan cru bon d'ajouter, comme un aveu honteux :

-Comme tu peux le voir, je suis toujours relégué au sous-sol…

-Ho, crois-moi, je sais ce que c'est, Oncle Dan.

En avance de quelques mètres, Mulder lui jeta un regard complice avant de poursuivre :

-Être sous terre, ça permet de prendre les problèmes à la racine. Ho, je n'y crois pas ! Il est toujours là !

Au pied de l'escalier, enfouis sous les ombres telle une relique des temps anciens, un distributeur de snacks attendait un tribu que Mulder n'hésita pas à payer. Après y avoir glissé un billet, pianoté sur le cadran, le jeune homme observa la machinerie grinçante revenir à la vie, une main respectueusement posée contre la paroi de verre.

Le grand brun suivit du regard la chute du petit sachet que venait de relâcher une spirale de métal.

Derrière Mulder, alors qu'il levait la trappe du distributeur pour récupérer sa récompense, le vieux Dan faisait jouer son trousseau de clés pour ouvrir son bureau.


Les deux hommes s'installèrent là, sous la lueur vibrante des ampoules, de part et d'autres d'un bureau probablement centenaire, encadré d'étagères métalliques sur lesquelles étaient entreposés cartons, reliques et anciens ouvrages.

Retrouvant de vieux réflexes, Daniel poussa du bout des doigts un cendrier vide vers Fox qui venait d'ouvrir son pochon de graines de tournesol. Puis, il effectua un rangement sommaire du capharnaüm qui s'étalait sur son poste de travail avant d'y lâcher une enveloppe kraft qu'il venait d'extirper d'un tiroir.

Fox glissa son snack dans la poche intérieure de sa veste avant de déplorer :

-Tu l'as ouvert.

-Évidemment gamin, que je l'ai ouvert ! C'est l'une des dernières choses que mon frère m'ait confiées.

Mulder fit glisser hors du pli un dossier jaunis qu'il se mit à feuilleter.

À son grand étonnement, le document n'était gâché par aucune marques de censures ni aucunes annotations.

-Il n'y aucun nom de cités, commenta le vieil oncle, mais il s'agit de l'écriture de ton père. Il fait partie du duo à avoir étouffé les évènements décrit dans ce dossier.



Ndla: *Et pour cause, Mulder était au seuil de la mort durant la trilogie Anasazi.

Laisser un commentaire ?