La Dernier Passager
1h52 A-M
Quelque part dans la campagne de l'Oregon
Le train de nuit reliant Salt Lake City à Seattle fendait l’obscurité sous une pluie battante.
Dan Mercer parcourait les wagons tamisés d’un pas tranquille, poinçonnant méthodiquement les billets des rares passagers encore éveillés. À cette heure avancée de la nuit, la plupart dormaient déjà, bercés par le roulis régulier et apaisant du chemin de fer. Les néons principaux des voitures étaient éteints, laissant place aux petites veilleuses des plafonniers bas.
Au dehors, la pluie tapait sur le toit et traçait de longues stries mouvantes sur les vitres. Dan aimait ce bruit.
Le ronronnement sourd du moteur mêlé au martèlement monotone des rails formait également une sorte de cocon rassurant que le jeune homme affectionnait particulièrement. Et plus que tout, il appréciait les trajets nocturnes. Cette pénombre, calme et feutrée, lui apportait une sérénité sans égal. Il avait la sensation de se trouver au cœur d'une bulle hors de tout, veillant au confort et au respect de ses passagers pendant que ceux-ci rejoignaient leur destination, confortablement installés sur leur banquette.
Dan rajusta machinalement sa casquette de contrôleur, repoussant une boucle blonde tombée devant ses yeux, puis il consulta sa montre.
1h53.
Encore quelques heures de trajet, et il arriverait lui aussi chez lui.
Un léger sourire étira alors les lèvres du jeune homme, traçant d'adorables faucettes au creux de ses joues lisses.
Peggy devait probablement dormir à cette heure-ci. Ou peut-être pas. Ces derniers jours, elle peinait à trouver le sommeil avec le bébé qui dansait le rock chaque nuit, de plus en plus à l'étroit entre sa vessie et son estomac.
Cette pensée élargit son sourire tandis qu'il passait à pas feutrés devant l'ultime rangée de sièges de ce wagon. Encore quelques heures de trajet, et il rentrerait auprès de sa femme.
Plus que quelques jours… et ils seraient parents.
Dan inspira profondément, se laissant envahir par une totale félicité, puis il poussa la porte pour pénétrer dans la dernière voiture du train.
Le néon principal grésilla aussitôt au-dessus de sa tête, rendant une lumière blanche crue des plus désagréables. Le jeune homme cligna des yeux, ébloui. Il y avait sans nul doute un dysfonctionnement dans l'inversion de l'éclairage nocturne de ce wagon, et le contrôleur nota mentalement cette information afin d'en référer aux techniciens lors de leur arrivée à la gare de Seattle.
L'espace semblait vide au premier abord, mais Dan avança de quelques pas supplémentaires, ses yeux bleus s'habituant peu à peu à la luminosité soudaine et excessive.
Puis il la vit.
Assise tout au fond dans la dernière rangée, une haute silhouette en manteau sombre se tenait droite et immobile, le visage tourné vers la vitre striée de pluie.
Mon dernier passager, pensa Dan.
Le contrôleur traversa le wagon d'un pas aérien sans se départir de son sourire béat et de sa bonne humeur.
-Votre billet, s’il vous plaît monsieur, chantonna le jeune homme en tendant la main vers le voyageur.
Mais il n'obtint aucune réponse.
Le train amorça un virage et grinça sur les rails dans un crissement strident.
L'inconnu ne fit par le moindre mouvement, mais le contrôleur avait la nette impression qu'il ne dormait pas. Et qu'il l'avait parfaitement entendu.
Dan se pencha alors sur son dernier passager, au moment même où ce dernier tournait la tête vers lui.
Et Dan hurla.
***
7h47 A-M
Gare King Street, Seattle
La gare bourdonnait d’activité matinale. La danse des voyageurs pressés était rythmée par le roulement des valises et les diverses annonces faites dans les hauts-parleurs qui jalonnaient le bâtiment.
Sur le quai numéro quarorze, le train en provenance de Salt Lake City était à quai, débarquant ses passagers avant d'accueillir de nouveaux occupants.
Des amoureux éperdus se sautaient dans les bras et s'enlaçaient, heureux de se retrouver à nouveau, tandis que des business-man rejoignaient la sortie au pas de course pour espérer attraper un taxi vers le quartier d'affaire de la ville.
Et au milieu du tumulte de ces vies bien remplies, un jeune homme en uniforme errait lentement le long des voies, ses yeux bleus fixant le vide.
Une femme chargée de bagages s’approcha soudain de lui, apparemment perdue dans toute cette agitation :
-Excusez-moi, monsieur… savez-vous sur quelle voie arrivera le train pour Portland ?
Le jeune homme tourna lentement la tête. Il avait un air totalement absent, comme s'il regardait quelque chose situé très loin derrière elle.
La voyageuse hésita :
-Monsieur ?
Mais avant qu'elle ne puisse rajouter quelque chose, une voix tonna plus loin sur le quai :
-Dan !
Harry approchait en courant, rouge et essouflé, sa silhouette courtaude engoncée dans sa tenue bleue et blanche de chef de gare. Le vieil homme avait néanmoins un large sourire aux lèvres lorsqu'il s'écria :
-Dan ! L’hôpital a appelé ! Comme tu étais en plein trajet, ils nous ont contactés ici... Peggy a été admise il y a une heure, le travail a commencé ! Tu vas être papa, mon grand !
Mais le dénommé Dan n'eut aucune réaction. Il regarda longuement le visage de son collègue, puis de la femme restée à côté de lui, comme s'il cherchait à comprendre la raison de leur présence. Enfin, le jeune contrôleur déglutit et finit par murmurer :
-Je suis désolé, vous devez faire erreur. Je ne sais pas de quoi vous parler.
Le sourire du chef de gare vacilla tandis que la voyageuse s'éloigna en maugréant sur l'incompétence permanente du service des chemins de fer.
-Dan... Enfin, ta femme, le bébé...Qu'est-ce qu'il t'arrive?
Les yeux bleus du contrôleur fixèrent à nouveau Harry quelques instants, tels deux puits abandonnés et vide de toute essence.
-Je... je ne sais pas. Je n'ai pas de femme. Je n'ai pas d'enfant. Je... je n'ai pas de nom. Laissez-moi tranquille, maintenant.
Puis le jeune homme s'éloigna en longeant le train toujours à quai, disparaissant parmis la foule des voyageurs.
Harry resta là, abasourdi et incapable de bouger, et il cligna des yeux pour être sûr qu'il n'avait pas rêvé. Pendant une fraction de seconde, il aurait jurer que la vitre du wagon le plus proche ne renvoyait aucun reflet du jeune contrôleur.
***
16h28.
J. Edgar Hoover building, Washington DC.
Dana Scully referma la porte du bureau du Chef de Section Scott Blevins avec un agacement à peine contenu. Elle resta un instant immobile dans le couloir, ajustant la bride de sa sacoche sur son épaule. L’entretien avait été bref, mais l’insistance de Blevins à obtenir des détails compromettants sur les lubies de Mulder devenait, à ses yeux, presque malsaine. Il ne lui demandait plus d'analyser scientifiquement des preuves et des dossiers, il lui ordonnait tout bonnement de monter un réquisitoire contre le jeune Agent.
Pourtant, après les seulement quelques mois passés dans l'ombre du bureau des affaires non classées, les certitudes de Scully commençaient à vaciller. Si les méthodes de son coéquipier étaient loin d'être académiques, la petite rousse avait en effet été témoin de phénomènes qu'aucun manuel ne pouvait expliquer.
Et la jeune femme se sentait désormais coincée entre une hiérarchie qui voulait enterrer Mulder et un partenaire qui s'échinait à déterrer des vérités impossibles.
Lentement, Scully entama sa descente vers les entrailles du bâtiment tout en restant hermétique aux murmures de ses collègues sur son passage. Ces derniers se demandaient probablement comment une légiste et physicienne si prometteuse avait pu finir dans la remise du FBI, au côtéde celui qu'on surnommait ironiquement le Martien.
Mais elle n'en avait cure.
La jolie rouquine pressa le pas, ignorant les remarques désobligeantes, et elle dépassa les bureaux d'administration pour s’engager dans l’escalier qui menait au sous-sol.
Scully se faufila ensuite entre des étagères surchargées d'archives obsolètes et une vieille photocopieuse défoncée dont le capot fracassé pendait tristement.
Elle finit par pousser la porte du bureau et elle pénétra dans l'antre des affaires non classées.
La pièce était exiguë et obéissait à un chaos organisée que seul Mulder semblait maitriser : des journaux ufologiques s'entassaient en piles aléatoires, des cartes géographiques criblées de punaises colorées masquaient les murs aux côtés d'un poster d'ovni affublé du slogan I want to believe. Des colonnes entières de dossiers étaient posées sur les étagères et à même le sol, transformant l'espace en un véritable labyrinthe du surnaturel.
Et aux centre de cet extraordinaire capharnaüm, Mulder était assis les pieds posés sur son bureau, lançant nonchalamment une petite balle de caoutchouc orange contre le mur dans un rythme parfait. Son attitude tranchait étrangement avec son impeccable costume rehaussé d'une cravate à motifs douteux.
-Alors, Scully, lança le grand brun sans détourner les yeux de sa balle. Est-ce que le Chef de Section Blevins s’inquiète toujours de ma santé mentale ou cherche-t-il simplement à savoir si je dépense trop d'argent en fournitures de bureau ?
Scully marqua un temps d'arrêt. Au vue de la perspicacité de son coéquipier, elle n'était pas surprise qu'il devine si facilement l'objet de son absence.
-Mulder, il souhaite simplement un rapport mensuel. Ce qui est tout à fait standard pour un département aussi... particulier.
-Standard..., répéta Mulder avec un sourire moqueur tout en rattrapant sa balle. Je crois plutôt que Blevins compte sur toi pour lui fournir les clous qui scelleront le cercueil des affaires non classées.
Puis sans avertissement, le jeune homme se redressa et alluma son rétroprojecteur, coupant court à la discussion. L'appareil afficha une diapositive sur le mur du fond, avant même que Scully ne put ouvrir la bouche pour protester.
-Mais avant qu'ils ne nous retirent nos badges, enchaîna immédiatement Mulder, jette un œil à ceci, Scully. Gare de Seattle, ce matin.
L’image d’un jeune homme blonds aux traits tirés et aux yeux délavés, l’air hagard sur un quai, apparut sur le mur opposé.
-Voici Dan Mercer, vingt-huit ans, continua Fox. Il y a sept heures, il était un contrôleur des chemins de fer assidu et un futur père comblé. Actuellement, il ne se souvient même pas de son propre nom. Il n'a également plus aucun souvenir de sa vie d'avant cette nuit, et il semble désormais incapable d'éprouver le moindre sentiment.
Scully s'approcha du mur, le visage éclairé par le faisceau blanc. Ses yeux bleu glacier parcoururent encore un instant le visage sans expression du jeune homme avant de se tourner à nouveau vers son partenaire.
-Mulder, tu as dit que ce jeune homme était contrôleur de train ? Le travail de nuit peut avoir de sérieuses répercussions sur la santé mentale.
-Au point d'en oublier son épouse enceinte de neuf mois, demanda ironiquement le grand brun en haussant les sourcils.
-Mulder, soupira Scully. Une amnésie dissociative n'est pas une affaire pour le FBI. Énormément de choses peuvent en être la cause, comme un stress subit lié au travail, à un futur rôle de père, ou encore à la consommation régulière d'alcool et de certaines substances psychotropes...
-Selon sa femme, Dan Mercer avait une hygiène de vie irréprochable, ce que confirme les analyses sanguines et le rapport toxicologique. Il était habitué à son travail de nuit qu'il adorait et il n'avait pas de plus grand bonheur au monde que de devenir père.
-Où veux-tu en venir, Mulder, soupira Scully. Tu vas m'annoncer que quelqu'un à voler les souvenirs et l'affect de ce jeune homme ?
-Quelqu'un ou quelque chose, s'exclama Fox d'un air satisfait. Mais tu marques sans aucun doute un point, je savais que tu comprendrais vite.
-Mulder ce n'est...
-... Pas possible ? Combien de choses ont défié les lois de ta logique depuis que nous travaillons ensemble, Scully ?
Dana fixa intensément son coéquipier. Ses cheveux bruns en bataille, son visage juvénile et son regard vert semblaient la supplier de se souvenir.
Et elle ne se souvenait que trop bien.
Elle revit non sans frissonner les yeux jaunes d'Eugène Tooms lorsque ce dernier l'avait agressée chez elle. Ce tueur en série avait été l'objet de l'une de leur première enquête et l'impensable était alors devenu réalité : Tooms s'était révélé être un mutant qui traversait les siècles et se repaissait du foie de ces victimes tous les trente ans afin de survivre... sans doute indéfiniment.
-Mulder, on ne trouve pas un phénomène paranormal à chaque coin de rue, se reprit Dana en se forçant à effacer la monstrueuse image de ses pensées.
-Non tu as raison. Mais le seul souvenir que ce brave Dan Mercer parvient désormais à verbaliser aux médecins et à la police locale, c'est l'image d'un passager. Un passager sans visage.
-Mulder...
Le grand brun éteignit brusquement le rétroprojecteur, faisant disparaître la photo de la victime amnésique. Et Dana put lire, malgré la semi-pénombre de la pièce, une résolution absolue gravée dans chacun des traits de son coéquipier. Une lueur brillait également dans ses iris vertes, celle-là même qui l'animait lorsqu'une chasse à la vérité se profilait à l'horizon.
Et comme pour confirmer ses pensées, Mulder se pencha finalement par dessus son bureau et murmura :
-Nous devons y aller, Scully. Je dois voir ce que Dan Mercer a rencontré dans ce train.