Mercredi 11 septembre 1993
08h16 AM
Great Salt Lake, Utah
La vieille camionnette bondit dans une ornière et Mulder manqua de se cogner le crâne contre la vitre côté passager.
La fatigue et la contrariété se bousculaient en lui, et pour cause, le trajet en train jusqu'à Salt Lake City avait été des plus décevant : le jeune homme avait espéré, presque malgré lui, entendre à nouveau cette voix venue d'ailleurs qui avait murmuré le prénom de sa sœur.
L'Agent avait parcouru les wagons de longs en large, il s'était assit sur chaque siège vacant, il avait inspecté les allées en zigzaguant entre les sacs et les valises des passagers. Il avait même tenté de reproduire les conditions de l'apparition auditive en descendant sur le marche-pieds des voitures lors des nombreux arrêts en gare qui jalonnaient le parcours.
Mais cela n'avait eu aucun effet, à part de s'attirer les regards courroucés ou interrogatifs des autres voyageurs. Au bout de cinq heures de recherches et d'essais infructueux, Fox s'était finalement résigné à s'installer dans le dernier wagon, entre une équipe de hockey locale particulièrement bruyante et une classe de lycéens surexcités qui rentrait d'un voyage scolaire.
Mais Mulder ne s'avouait pas vaincu pour autant. Dès son arrivée à Salt Lake City, le grand brun avait aussitôt pris la direction du Grand Lac et, après être parvenu au bout des lignes de transport en commun, ses talents d'auto-stoppeur lui avaient permis d'être ramassé par un vieil habitant du coin qui passait par là. Chaque miles parcouru dans le tas de ferraille, sans nul doute aussi rouillé que son propriétaire, le rapprochait désormais d'Elias Carter et des révélations que ce dernier pourrait lui faire sur cette mystérieuse affaire au parfum de secret gouvernemental.
-Nom de Dieu, marmonna soudain le conducteur en se tournant vers son énigmatique passager. J'vous jure que ce chemin empire chaque année.
Un nouveau nids-de-poule fit sauter le fourgon et la tête de Fox vint en percuter douloureusement le plafond.
-J'arrive toujours pas à comprendre c'qu'un type en costume vient faire dans ce coin perdu coupé de tout, poursuivit, imperturbable, le vieil homme aux cheveux blancs.
Mulder esquissa un sourire tout en frottant son crâne endolori :
-Il ne vaut mieux pas que vous le sachiez. Pour votre propre sécurité.
Le chauffeur grogna alors quelque chose d'incompréhensible à propos des gens imbus de leur personne qui se croient plus importants que les autres, puis il cracha par la fenêtre ouverte tout en ralentissant l'allure.
-C'est là que la route s'arrête, conclut enfin le vieux en stoppant son antique véhicule. Enfin si on peut appeler ça une route. Plus loin, c'est la forêt et la nature sauvage. C'est le plus près que j'puisse vous déposer. Des arbres, le lac et des moustiques. C'est tout c'que vous trouverez ici.
Mulder observa les alentours à travers la vitre crasseuse. La végétation flamboyante s'étendait en effet à perte de vue, inondée par la magnifique luminosité orangée du soleil montant.
-Merci. Merci beaucoup, murmura Mulder en descendant du fourgon.
La camionnette fit demi tour dans un nuage de poussière, laissant l'Agent seul avec lui-même et le silence reculé du lieu. Fox prit quelques instants pour consulter les indications transmises par les Bandits Solitaires, puis il se mit en route sur l'étroit sentier qui serpentait entre les broussailles. Des branches basses accrochaient régulièrement sa veste de costume et des ronces particulièrement coriaces tiraient sur son pantalon, mais le jeune homme continua sa marche sans ralentir. D'un geste distrait, il attrapa son cellulaire dans le but de joindre Scully : cette dernière avait peut être, de son côté, trouvé de nouveaux éléments sur la mort du Docteur Ferguson qui viendraient étayer leur enquête.
Aucun réseau
Évidemment.
Mulder rangea l'appareil dans sa poche, espérant pouvoir appeler sa coéquipière plus tard, et il poursuivit sa progression.
Après plusieurs minutes à crapahuter entre les fourrés, la végétation dense commença enfin à s'éclaircir.
Sur sa gauche, Mulder pouvait même désormais discerner les eaux du Great Salt Lake qui miroitaient de mille éclats à travers une majestueuse rangée de pins.
Fox consulta à nouveau les coordonnées griffonnées à la hâte sur son dossier. Il devait être tout proche du domicile d'Elias Carter désormais.
Et ce fut au détour d'un léger virage qu'il l'aperçut.
Une cabane en bois se dressait discrètement entre les troncs, se mêlant aux conifères telle une excroissance naturelle de la forêt elle-même.
Mulder remercia silencieusement la fiabilité de ses informateurs et il pressa le pas. De près, la masure faisait triste mine. Ses murs de bois brut étaient écaillés, érodés par le temps et les intempéries. Les fenêtres semblaient recouvertes d'une peinture noire opaque, comme pour empêcher les regards indiscrets de voir à l'intérieur. Son toit disparaissait entièrement sous une couche de mousse et de branches, camouflant efficacement la bâtisse aux yeux des simples promeneurs de passage.
Le grand brun franchit les derniers mètres d'un pas rapide et frappa trois coups à la porte, mais il n'obtint aucune réponse.
Évidemment.
Aucun bruit n'émanait de l'intérieur, et rien ne laissait finalement penser, de prime abord, qu'un homme vivait réellement ici.
Fox attendit quelques secondes puis il toqua à nouveau.
Toujours rien.
L'Agent entreprit alors de contourner la cabane par sa façade ouest, à la recherche d'un quelconque signe de vie. Il finit par découvrir l'indice qu'il cherchait à l'arrière de la bâtisse : un petit potager y était entretenu avec soin. Les rangées de légumes s'alignaient, parfaitement parallèles, habilement camouflées entre des haies sauvages.
Mulder remarqua également plusieurs filets de pêche méticuleusement accrochés au mur, prêts à servir sur le lac proche.
Juste à côté, une réserve de bûches était entreposée à l'abri sous une bâche, sans doute en prévision des rudes soirées d'hiver.
Le lieu n'était donc pas abandonné : l'homme qui vivait là avait méthodiquement préparé son mode de vie pour l'auto-suffisance puis il s'était entièrement coupé du reste du monde.
-Monsieur Carter, appela Mulder d'une voix claire et forte.
Silence.
-Monsieur Carter, je suis l'Agent Fox Mulder du FBI. J'aimerais vous parler de votre fille.
Cette fois, quelques oiseaux effrayés lui répondirent, s'envolant en piaillant de la branche juste au dessus de sa tête.
Mulder s'apprêta à retourner vers l'entrée de la masure lorsqu'un bruit de bois sec craqua au sol derrière lui.
L'Agent du FBI se retourna, trop tard.
Quelque chose percuta violemment son crâne, peut être le manche d'un outil ou la crosse d'un fusil.
Une explosion de lumière blanche envahit son champ de vision, puis des étoiles dansèrent sur ses rétines. Le sol vint alors percuter son corps, à moins que ce ne fut l'inverse.
Fox tenta de lutter un instant contre la douleur, en vain. Il sombra totalement dans l'obscurité, et il ne vit plus rien du tout.
***
Un jour
Quelque part
Quelque Chose attend.
Depuis combien de temps ? Cela l'ignore.
Les heures n'existent pas ici. Les jours non plus.
Il n'y a que les ténèbres glaciales et cette chute sans fin dans l'obscurité.
Parfois, Quelque Chose croit entendre battre son cœur.
Puis le bruit disparaît.
Parfois, Quelque Chose croit sentir son propre corps.
Puis la sensation s'efface à son tour.
Alors Cela recommence à sombrer.
Toujours plus profondément.
Comme une pierre abandonnée au fond des abysses de noirceur.
Et la faim.
Toujours la faim.
Elle brûle en Cela depuis si longtemps qu'elle fait désormais partie de Quelque Chose.
Cela fait une éternité que Quelque Chose ne s'est pas nourri.
Pourtant, l'occasion s'était présentée.
Les lueurs étaient revenues.
Nombreuses.
Trop nombreuses.
Elles avaient envahi les ténèbres de leurs rires, de leurs émotions, de leurs pensées entremêlées.
Le vacarme avait été insupportable.
Quelque Chose n'avait plus distingué le bruit des rails.
Ni celui du wagon.
Ni celui du train.
Alors Cela était resté immobile, tapi dans l'ombre.
Incapable d'approcher, incapable de choisir.
Comme arraché au milieu ce tumulte bouillonnant.
Mais au milieu de cette insupportable multitude...
Oui.
Quelque Chose l'avait ressentie.
La lueur différente, la même que précédemment.
Sa vibration singulière, son besoin de comprendre, sa quête obstinée pour la vérité.
Sa recherche de la jeune fille aux yeux si bleus, immenses.
Cette lueur n'avait été qu'une goutte minuscule perdue dans l'océan des autres.
Et pourtant, Quelque Chose l'avait immédiatement reconnue.
Puis aussi soudainement qu'elles avaient envahi son espace, toutes les lueurs avaient disparu.
Et les ténèbres étaient revenues.
Le silence aussi.
Quelque Chose était à nouveau seul.
Et toujours affamé.
Mais la lueur différente reviendra.
Elle doit revenir.
Parce qu'elle n'est pas comme les autres.
Quelque Chose n'a jamais rien ressenti de semblable.
Et plus le temps passe, plus la faim grandit.
Peut-être que cette lueur sera enfin assez brillante pour combler le vide qui dévore Cela.
Et quand la lueur différente se représentera alors, Quelque Chose la consumera toute entière.
***
Mercredi 11 septembre 1993
10h41 AM
The Grove West Motel, périphérie de Seattle
Scully relisait pour la troisième fois les résultats des analyses toxicologiques qui venaient de lui être transmis via le fax du motel.
Les feuilles reposaient devant elle, alignées sur la table de sa chambre, mais la jeune femme ne parvenait toujours pas à y croire.
La digitaline.
Dana connaissait parfaitement cette molécule.
Extraite de la digitale pourpre, elle était utilisée en médecine comme un puissant cardiotonique chez les patients souffrants d'insuffisance cardiaque ou d'arythmie sévère. Mais en sortant au-delà de l'étroite marge thérapeutique, cette substance provoquait tout simplement un infarctus.
Et Ferguson présentait un taux de quinze nanogrammes par litres de sang, soit sept fois plus que le seuil toxique habituel.
Le neurologue n'était donc pas mort naturellement : on l'avait assassiné.
La petite rousse se passa une main sur le visage, perplexe.
Mulder avait finalement raison.
Depuis le début de cette affaire, elle s'était efforcée de trouver une explication rationnelle aux intuitions discutables de son partenaire, mais désormais les faits étaient là, scientifiques, tangibles, inscrits noir sur blanc sur le rapport..
Deux neurologues successifs et deux morts prétendument naturelles en un mois à peine.
Et de sûr, un empoisonnement soigneusement maquillé.
Dana avait immédiatement joint le service des légistes de l'Hôpital Central de Seattle afin de réclamer une analyse comparable sur le prédécesseur de Ferguson. Mais elle s'était heurté à un mur : le Docteur Harper avait été incinéré le lendemain même de son décès. Il n'y avait donc à ce jour plus aucune chance de déterminer si la mort de ce dernier était criminelle.
Mais cela serait en tout cas suffisant pour ouvrir une enquête pour meurtre, et un léger frisson parcourut l’échine de Scully lorsqu'elle composa le numéro de Mulder pour lui annoncer la nouvelle.
Une série de bips étranges retentit dans le combiné, puis la communication coupa quasi instantanément.
Mulder n'avait aucun réseau.
Évidemment.
Son partenaire avait encore disparu dans la nature au moment précis où elle avait besoin de lui transmettre une information cruciale.
Combien de fois l'avait-il déjà laissée derrière lui pour courir seul après une piste improbable ?
Dana ne tenait même plus le compte. Mais cette fâcheuse manie de la planter sur place sans la concerter en amont commençait à lui taper sur les nerfs. Mulder allait devoir comprendre que...
La sonnerie soudaine de son cellulaire la tira brusquement de ses pensées.
Sans perdre un instant et légèrement soulagée, Scully décrocha aussitôt.
-Mulder, lacha-t-elle avec plus d'empressement qu'elle ne l'aurait souhaité.
-Ah, la belle et douce Agent Scully, ronronna une voix familière à l'autre bout de la ligne.
La jeune femme ferma les yeux :
-Oh... c'est vous.
-Je suis vexé, susurra Frohike. Voilà des semaines que je n'ai pas entendu votre charmante voix et c'est l'accueil que je reçois ?
-Comment avez-vous eu ce numéro ? Et pourquoi m'appelez-vous, demanda la jolie rouquine. Avez-vous des nouvelles de Mulder ?
-Il est parti jouer les explorateurs dans l'Utah, annonça Byers d'un ton beaucoup plus sérieux que son compère.
-Je suis au courant de cela, merci, répliqua sèchement Dana. Avez-vous autre chose d'utile à m'apprendre ?
-Eh bien... commença Frohike.
-...après l'appel de Mulder pour nous demander un coup de pouce sur votre enquête, poursuivit Byers, nous avons continué à creuser cette affaire...
-...et nous avons probablement creusé beaucoup trop profondément, ajouta Langly d'une voix plus lointaine.
Scully fronça les sourcils.
Pour la première fois depuis le début de la conversation, aucun des trois hommes ne semblait plaisanter.
-Vous êtes en train de me dire que Mulder est dans l'Utah à cause de vous ? Sur vos... indications ?
-Absolument, confirma Byers. Nous sommes toujours là pour venir en aide à un vieil ami. Et pour prouver que le gouvernement nous ment à tous...
Dana poussa un discret soupir.
Formidable. Il ne manquait plus que ça.
Son coéquipier suivait désormais une piste fournie par trois hackers paranoïaques vivant cachés dans un entrepôt, convaincus que le sens du vent même était un complot d'État.
-Très bien, finit par répondre la petite rousse en tentant de maîtriser sa voix. Qu'avez-vous trouvé en creusant si... profondément ?
-Quelque chose que nous n'aurions jamais dû voir, affirma Frohike.
-Quelque chose qui ne devrait tout simplement pas exister, renchérit Langly.
Un nouveau frisson parcourut la nuque de Scully. Cette fois, il n'y avait pas que de la paranoïa ou du conspirationnisme, mais également une profonde inquiétude de la part des trois hommes avec qui elle était en ligne.
-Que voulez-vous dire, interrogea finalement la jeune femme.
-Avez-vous de quoi noter, Agent Scully ?
-Oui...
-Alors écoutez attentivement, ordonna Frohike. Parce qu'à l'heure actuelle, vous êtes probablement la seule personne capable de sauver Mulder.