Le Dernier Passager

Chapitre 8 : Le Dernier Souvenir

3889 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 07/08/2026 18:56

Vendredi 12 septembre 1993

18h47 PM

Train de nuit reliant Salt Lake City à Seattle



Le roulis régulier des rails accompagnait la progression du convoi à travers les immenses étendues de l'Idaho. Le soleil avait disparu depuis un moment déjà et le crépuscule recouvrait désormais le paysage verdoyant.


Fox Mulder avançait lentement dans l'allée centrale du wagon de tête. Son regard balayait méthodiquement chaque détail, passant en revue les fauteuils au velours râpé, les filets à bagages qui pendaient tristement et les rares voyageurs présents à bord.

Un jeune couple somnolait, blotti l'un contre l'autre, bercé par le doux ronronnement du train. Plus loin, un homme d'affaires en costume-cravate annotait distraitement des dossiers à la lueur du petit plafonnier fixé au-dessus de son siège.


De prime abord, tout paraissait normal et rien ne distinguait ce train des centaines d'autres qui sillonnaient l'ouest américain.


Mulder franchit la porte coulissante du wagon suivant. Le souffle pneumatique résonna brièvement derrière lui avant d'être englouti par le grondement régulier des roues sur les rails.

L'atmosphère demeurait calme et feutrée et pourtant, quelque chose était à l'œuvre ici depuis plus de vingt ans, Fox en était persuadé.


L'Agent du FBI repensa à sa rencontre mouvementée avec Elias Carter, dont les traits marqués par la peine ne le quittait plus désormais. C'était le visage d'un père qui avait perdu sa fille et Mulder ne connaissait que trop bien cette souffrance : l'attente interminable, l'incertitude, les questions qui demeuraient sans réponse.

Depuis vingt ans, Carter réclamait justice pour Emily.

Et depuis vingt ans, Fox cherchait Samantha.


Un étau familier serra la poitrine du grand brun tandis qu'il poursuivait son inspection. Les souvenirs de sa sœur menaçaient de refaire surface, avec cette force implacable qui le prenait toujours au dépourvu et cette douleur que les années n'avaient jamais réussi à apaiser.

Une brûlure monta brusquement jusqu'à ses paupières et Fox inspira profondément.


Pas maintenant.


Le jeune homme essuya discrètement ses yeux avant de reprendre sa progression. L'Agent du FBI était ici pour empêcher qu'une autre famille ne vive le même cauchemar, il ne pouvait donc pas se laisser submerger par ses propres démons. Pas pour l'instant.


Une nouvelle porte coulissante s'ouvrit devant lui dans un chuintement discret : les mêmes fauteuils, le même velours, et seulement trois voyageurs à bord.

Deux religieuses lisaient en silence et, tout au fond de la rame, une vieille femme tricotait près de la fenêtre.


Fox s'engageait toujours plus loin vers la queue du convoi tandis que les révélations d'Elias Carter continuaient de s'assembler dans son esprit.

L'ermite lui avait en effet fourni le chaînon manquant à toute cette enquête : une expérience militaire classée secret-défense avait échouée, entraînant la mort de dizaines de soldats et donnant naissance à quelque chose que ses créateurs n'avaient jamais été capables de comprendre et encore moins de maîtriser.

Le gouvernement avait enseveli l'affaire mais Mulder était maintenant persuadé de toucher la vérité du doigt.


L'unique soldat survivant (si ce mot avait vraiment son sens ici) se trouvait probablement quelque part dans ce train, condamné à errer dans cette prison mouvante en absorbant les émotions humaines qu'il avait lui-même perdues.


Fox commençait même à entrevoir l'effroyable résultat du protocole imaginé par Emily Carter et le docteur Harper : ils avaient voulu reformater un homme pour en faire un super soldat mais en réalité, ils avaient créé un trou noir émotionnel, un être incapable de se rappeler qui il avait été, réduit à chercher désespérément chez les autres les souvenirs, les émotions et l'humanité qui lui avaient été arrachés.


Mulder ralentit le pas et glissa sa main dans la poche intérieure de sa veste.

Son cellulaire demeurait désespérément hors réseau et inutile, et le grand brun soupira.

Il aurait voulu entendre Scully, connaître son avis sur ces nouveaux éléments, ce que leur récente communication ne leur avait pas permis de faire.


Et surtout, comprendre ce qu'elle avait tenté de lui transmettre elle aussi.

Sa partenaire ne perdait que rarement son sang-froid au cours de leurs enquêtes et pourtant, au milieu des bruits parasites, Fox aurait juré avoir perçu de la panique dans sa voix.


"Le dernier soldat... Mulder... le dernier passager de ce train..."


Puis plus rien, ou presque.


N'avait-elle pas ensuite prononcé un nom, une identité ?

Oui, elle avait prononcé un nom. John... quelque chose. Le grand brun l'avait entendu, mais il aurait été incapable de s'en souvenir sur l'instant. Deux petites syllabes, il en était certain, mais les paroles de sa coéquipière s'étaient entremêlées à ses propres pensées et au crachin électronique du combiné, créant un tourbillon confus que son cerveau n'avait pas jugé bon d'enregistrer.


Les troisièmes et quatrième rames se succédèrent ainsi sous les réflexions de Mulder, identiques et toujours à peine fréquentées.


Une immense lassitude s'empara alors de l'Agent du FBI : il n'avait pour l'heure aucun indice, aucun signe de la présence de l'entité. Les épreuves des dernières heures, la fatigue et la vrille qui lui perçait toujours le crâne finirent par avoir raison de lui, l'entraînant vers d'obscures pensées :


Était-il donc condamné à courir perpétuellement derrière une vérité qu'il n'atteindrait jamais ?

Parviendrait-il à prouver "l'existence" du dernier soldat et l'abjecte transformation dont il avait fait les frais à bord de ce train ?

Pourrait-il rendre justice aux autres victimes et à leurs familles ?

Pourrait-il un jour découvrir ce qui était arrivé à Samantha ?

Sa sœur était-elle seulement encore en vie ?


Une forte luminosité sortit brusquement Mulder de ses élucubrations, l'éblouissant à moitié. L'Agent du FBI avait finalement atteint le dernier wagon, dont la porte coulissante se refermait juste derrière lui. Le plafonnier baignait l'ensemble de la rame d'une lumière crue et l'espace était désert, accentuant le contraste avec les voitures précédentes.


Fox avança sur la moquette élimée qui étouffait le bruit de ses pas puis, soudain gouverné par un épuisement qui le dépassait et la douleur sourde qui battait inlassablement sa tempe gauche, il se laissa tomber sur un des sièges défoncés.


Les souvenirs de sa sœur, les révélations d'Elias Carter et les derniers mots de Scully se mêlèrent dans son esprit jusqu'à ne plus devenir qu'une succession d'images indistinctes et floues.


Et avant même qu'il ne s'en rende compte, Mulder s'endormit.




***




《°°°》 Le salon des Mulder baignait dans la lumière vive du plafonnier halogène.

Fox patientait avant le début de son émission fétiche, Le Magicien, tandis que Samantha faisait tout pour lui chiper la télécommande.

La petite peste aux couettes brunes voulait à tout prix mettre un western à la télé mais c’était hors de question pour Fox.


Et de toute façon, qu'avait dit papa avant de partir dîner avec maman chez les voisins ?


"Nous te confions la maison et ta sœur, Fox. Nous serons de retour pour minuit mais entre-temps, c'est toi le responsable ici."


Fox était effectivement l'aîné et il assurerait son rôle, ce qui incluait également le contrôle du programme télé et le bon déroulé de leur partie de Stratego.



-Tu triches, Fox, arrête !



L'adolescent leva la tête vers Samantha : le petit nez rond de la jeune fille était froncé et ses grands yeux bleus le fixaient d'un air de reproche.



-Pas du tout...



-Si. Tu regardes mes pions.



Fox éclata de rire.



-Tu es juste mauvaise perdante, c'est tout.



Sa sœur lui tira la langue avant d'éclater de rire à son tour, un rire sincère et cristallin qui emplit Fox de joie. Tout était si simple et si merveilleux, pensa alors le jeune garçon : sa famille, les jeux avec sa cadette, leurs étés à Quonochontaug...


Mais cette légère baisse d'attention permit à la brunette de s'emparer de la télécommande et de bondir hors de sa portée tout en changeant le canal.


La traîtresse !


Fox se leva à son tour et entreprit de poursuivre Samantha autour de la table du salon. Cette dernière changeait de chaîne toutes les deux secondes alors que Le Magicien était sur le point de débuter. Par chance et en toute logique, Fox était déjà bien plus grand qu'elle et il pu rattraper la chipie sans difficulté. Cette dernière refusait cependant de lâcher prise sur son larcin et une furieuse bataille s'engagea tandis qu'à l'arrière, le téléviseur sautait joyeusement d'émission en émission.


Puis sans le moindre avertissement, l'écran grésilla avant de s'éteindre complètement.

Presque aussitôt, le salon bascula lui aussi dans une totale obscurité.



-Tu es contente, hurla alors Fox d'une voix plus forte qu'il ne l'aurait souhaité. Tu as détraqué la télé !



-Ce n'est pas que la télé... les lumières aussi sont éteintes...



-Bon, il y a intérêt que le courant revienne rapidement, sinon je vais louper le début de...



Un grondement sourd et puissant fit soudain vibrer le sol et toute la maison, recouvrant les paroles de l'adolescent.



-C'est quoi..?! Fox, j'ai peur...



Une lumière vive de provenance inconnue inonda brusquement la pièce et avant qu'il ne puisse amorcer le moindre geste, Fox se retrouva violemment propulsé contre le mur du fond. Son dos percuta le bahut dans un choc sourd accompagné d'un bruit de vaisselle cassée.

Le garçon tenta de se relever mais en vain : une force inexplicable, surhumaine, le maintenait collé au sol. L'adolescent était incapable de bouger, de marcher ou de parler. Une chape de plombs emprisonnait son corps, l'empêchant presque de respirer.



-Fox !!!



Le cri de désespoir de sa sœur lui vrilla le cœur comme la pointe d'une flèche et il vit, impuissant, son petit corps gracile se soulever dans les airs.

Les volets du salon battirent brutalement contre le mur extérieur et toutes les fenêtres s'ouvrirent à la volée comme sous l'effet d'une tempête.


Le vombrissement gagna encore en intensité tandis que la lumière crue agressait les yeux de Fox. Il devait lutter pour garder les paupières ouvertes et il assista, incapable d'intervenir, à l'envol de sa sœur par une des fenêtres ouvertes.


Mais soudain, ce fut la délivrance. L'étreinte invisible qui retenait le jeune garçon se dissipa aussi rapidement qu'elle était apparue. L'air revint dans ses poumons et ses jambes retrouvèrent leur force et leur mobilité.


Fox n'hésita pas un instant : il bondit et en deux enjambées, il atteignit la fenêtre.


Les jambes de Samantha disparaissaient déjà dans la lumière vers l'extérieur, comme attirée par cette même puissance invisible.


Fox se jeta alors en avant et agrippa sa sœur sous les bras.

Il tira de toutes ses forces, encore, encore et encore.

La lumière sembla résister quelques instants mais elle finit par céder enfin. Le corps de Samantha tomba lourdement contre lui et la fenêtre claqua en se refermant violemment.


Le silence revint dans le salon en même temps que le courant qui ralluma simultanément le plafonnier et le téléviseur. Le générique du Magicien retentit gaiement dans la pièce comme si de rien n'était, mais Fox n'y prêta aucune attention.


Il restait parfaitement immobile, à genoux sur le parquet, serrant sa petite sœur contre lui de peur que le simple fait de relâcher son étreinte puisse la faire disparaître.



-C'est fini, Sam..., murmura-t-il d'une voix tremblante tout en caressant ses longs cheveux bruns. Je ne laisserai plus jamais personne te faire du mal. Je te le promets.



L'adolescent recula légèrement pour pouvoir croiser son grand regard bleu, lui sourire et lui assurer qu'elle était en sécurité à présent.


Mais lorsque Samantha leva elle aussi la tête vers son frère, ce dernier découvrit avec horreur que son visage avait disparu. Il n'y avait, à la place, plus rien que le vide et l'obscurité glaciale.


Et Fox hurla. 《°°°》




***




Samedi 13 septembre 1993

03h02 AM

Train de nuit reliant Salt Lake City à Seattle




Mulder se redressa brusquement dans son fauteuil.

Sa poitrine se soulevait à un rythme effréné et il lui fallut plusieurs secondes avant de comprendre où il se trouvait. Les images de son cauchemar continuaient de se bousculer dans son esprit tel un tourbillon diffu : la lumière aveuglante, Samantha qui criait son nom, ses propres efforts pour empêcher son enlèvement, puis le visage de sa sœur... ou plutôt son absence de visage.


Le grand brun passa une main tremblante sur son front couvert de sueur.

Ce n'était qu'un rêve, rien qu'un rêve qui avait sournoisement entremêlé son passé et son enquête actuelle.

L'Agent du FBI inspira profondément puis il consulta machinalement sa montre :


03 heures 02. Il devait se trouver au deux-tiers du chemin entre Salt Lake City et Seattle désormais.


Le train poursuivait en effet sa route dans un grondement régulier. À travers les vitres, il n'y avait plus que l'obscurité : une nuit profonde, sans lune, qui avalait entièrement le paysage et qui tranchait avec l'éclairage vif du dernier wagon.


Mulder balaya l'espace des yeux tandis que les battements de son cœur s'apaisaient, mais l'Agent du FBI se figea brusquement.


Il n'était plus le seul passager de la rame.

De l'autre côté de l'allée, juste en face de lui, une haute silhouette était assise, parfaitement immobile près de la fenêtre, le visage tourné vers les ténèbres qui défilaient sans fin.


Et comme si cet inconnu avait senti le regard de Fox dans son dos, il tourna lentement la tête dans sa direction.


Mulder sentit son sang se glacer.

La jeune femme qui le regardait avait de longs cheveux bruns et un visage délicat qu'il reconnu aussitôt pour l'avoir vu et revu cent fois dans ses dossiers : Emily Carter, il en était absolument certain.


Mais à peine cette pensée traversa-t-elle son esprit que les traits d'Emily se déformèrent grossièrement avant de disparaître.

À sa place apparurent ceux d'un fringuant quarantenaire puis, l'instant d'après, ce nouveau visage céda la place à une vieille femme aux cheveux blancs.

Puis à un jeune homme au crâne rasé.

Puis à une adolescente couverte de taches de rousseur.


Les visages défilaient les uns après les autres et Mulder les connaissait tous : chaque cliché dans ses dossiers, chaque victime retrouvée errante dans ce train ou sur les quais depuis plus de vingt ans.

L'entité portait leurs reflets comme si elle les avait conservés en elle depuis tout ce temps.


Enfin, le défilé ralentit et un ultime visage apparut. Fox l'identifia immédiatement pour l'avoir rencontré quelques jours plus tôt à Seattle : Dan Mercer, la toute dernière victime en date.

Ses yeux délavés, entièrement dénués de toute émotion, fixèrent Mulder pendant quelques secondes avant de s'effacer à leur tour.


Il ne resta alors plus rien sur le fasciès de cet être (ou cette chose) qui faisait face à l'Agent du FBI : plus de bouche, plus de nez, plus d'yeux.

Seulement une obscurité absolue et un gouffre sans fond, une absence si totale qu'elle semblait dévorer la lumière autour d'elle.


Mulder eut l'impression de contempler un véritable trou noir, une faim infinie prête à engloutir ses souvenirs, ses émotions, peut-être même son propre visage.


Un souffle glacial s'insinua dans sa poitrine et, pour la première fois depuis longtemps, Fox Mulder hurla.




***





Samedi 13 septembre 1993

3h02 AM

Route 84, à quelques kilomètres de Pendleton, Oregon




La Taurus avalait le ruban d'asphalte à vive allure. Dana Scully, pieds au plancher, gardait les mains crispées sur le volant de la voiture de location. Le compteur dépassait largement la vitesse maximale autorisée mais elle s'en moquait.


John Bradford.


Ce nom tournait en boucle dans son esprit, virant presque à l'obsession alors qu'elle ignorait si Mulder l'avait entendu.


La petite rouquine n'avait évidemment aucune certitude scientifique, aucune preuve tangible, seulement une intuition, aussi irrationnelle que terrifiante : Mulder était monté dans ce train et il courait droit vers ce qui avait détruit Emily Carter, Dan Mercer et toutes les autres victimes d'amnésie. Et ce nom, ce simple nom, pouvait en réalité le sauver.


La jeune femme jeta un regard à l'horloge du tableau de bord.


03 heures 02.


Dana attrapa son cellulaire et composa le numéro de la gare de Pendleton, qu'elle avait griffoné à la hâte sur la paume de sa main avant de quitter le motel :



-Ici l'agent spécial Dana Scully, FBI. Passez-moi immédiatement le chef de gare.



Des grésillements retentirent quelques secondes dans le combiné et la jeune femme pria pour que le réseau ne refasse pas des siennes.



-Gare de Pendleton, j'écoute, retentit soudain une voix masculine à l'autre bout du fil.



-Le train de nuit en provenance de Salt Lake City à destination de Seattle doit arriver chez vous dans moins d'une demi-heure. Je vous demande de l'immobiliser dès son entrée en gare.



Un silence hésitant répondit à sa requête, puis :



-Madame... nous ne pouvons pas retenir un train sans...



-Écoutez-moi attentivement, trancha Scully, autoritaire. Je suis un Agent Fédéral en mission et je prends l'entière responsabilité de cet ordre. Vous ne laisserez repartir ce train sous aucun prétexte. J'arrive d'ici une vingtaine de minutes.



-Très bien, Agent Scully. Le train en provenance de Salt Lake City vers Seattle ne quittera pas notre gare avant votre arrivée...



Dana raccrocha sans ajouter un mot et appuya un peu plus sur l'accélérateur, faisant rugir le moteur de la Taurus.



Tiens bon, Mulder.

Pourvu que je n'arrive pas trop tard.





***




Un jour

Quelque part



Elle était revenue. La lueur. Quelque Chose avait attendu, Quelque Chose avait espéré, Quelque Chose avait continué de l'appeler. Et elle était enfin là.


La faim dévorante explosa alors en Quelque Chose, ce vide insondable et insatiable dans les ténèbres glacées de sa presque-conscience.


Cela glissa vers la lueur, très lentement. Quelque Chose savait qu'elle ne pourrait pas lui échapper. Les lueurs ne lui échappaient jamais.


Et cette lueur-ci était tellement différente, plus vaste, plus chaude, plus irradiante.

Elle débordait de souvenirs.


Cela avait hâte, Cela ne pouvait plus se contenir.

Alors Quelque Chose tendit la main. Ou peut-être n'était-ce pas une main. Peut être n'était-ce qu'une onde de ténèbres parmi l'obscurité, plus dense encore que la plus noire des nuits.


La distance qui le séparait de la lueur disparut et Cela put enfin la toucher.


Aussitôt, Quelque Chose ressentit une vague de chaleur et des milliers de couleurs éclatèrent dans le vide glaciale :


Des rires.

Une maison entourée d'arbres.

Une partie de base-ball sur la pelouse.

L'odeur des pins après la pluie.

Le goût d'un gâteau d'anniversaire.

Un jeu de société avec des pions rouges et bleus.

Les voix aimantes d'une mère et d'un père.

Une résidence en bord de mer.

Des empreintes de pieds sur une plage.


Quelque Chose absorba tout avec une avidité désespérée et pourtant, la faim demeurait.

Toujours et encore.

Alors Cela continua, plongeant plus profondément encore dans la lueur :


Une jeune fille.

Toujours la même.

Des cheveux bruns.

Des yeux bleus.

Un rire cristallin.


Samantha !


Son absence.

Cette plaie béante qui ne s'était jamais refermée.

La culpabilité.

L'obsession.

Des années entières passées à chercher.

À espérer.

À souffrir.

La quête de toute une vie pour la vérité.


Quelque Chose dévorait tout, les souvenirs, les peines, les joies, sans distinction aucune.

Les émotions vives coulaient en Cela comme une rivière en crue mais le besoin de se remplir était encore là.

Toujours aussi béant.

Toujours plus intense.


Et la lueur faiblissait déjà, Cela sentait qu'elle s'approchait de son point de rupture. La lueur allait bientôt se tarir, s'éteindre pour toujours. Quelque Chose aurait voulu la rassurer, lui crier que Cela ne voulait pas aller jusque là, que Quelque Chose était désolé, mais le vide glacial menaçait de revenir. Encore et encore.

Alors Quelque Chose alla plus loin, puisant dans les moindres émotions restantes, dans chaque souvenir, même refoulé, même oublié :


Des diplômes. Oxford et Quantico.

La réussite. La fierté de l'insigne.

Mais le besoin de comprendre, plus fort.

Les recherches sur le paranormal.

Les railleries de ses pairs.

La solitude dans un sous-sol poussiéreux.

Puis un partenaire.

Une femme.

Des cheveux roux.

Un regard clair.


Scully.


Sa logique implacable.

Leur travail complémentaire.

De l'agacement parfois.

Mais du respect, toujours.

Sa confiance inébranlable.

Son amitié inconditionnelle.

L'admiration qu'il avait pour elle.

Peut être même autre chose...


Puis soudain, la voix paniquée de la jeune femme.

Des parasites dans un téléphone.

Une peur inhabituelle.

"Le dernier soldat..."


Les mots résonnèrent dans l'obscurité glaciale.


"...Mulder... le dernier passager de ce train..."


Quelque Chose continuait de dévorer avidement tandis que la lueur était désormais épuisée, quelque part au sol, sans force.


"...John..."


Cela hésita. Quelque Chose venait de vaciller dans le noir.


"...Bradford."


Le temps s'arrêta soudain. La faim aussi.

Le nom traversa les ténèbres comme un éclair et vint percuter Cela de plein fouet.

La noirceur infinie et le vide glacial rétrécirent.


John Bradford.


Les souvenirs, les couleurs et la chaleur refluèrent dans l'autre sens vers la lueur, comme la pellicule d'un film que l'on rembobine à toute vitesse, l'emplissant à nouveau de sa lumière et de sa vitalité.


De nouvelles images jaillirent alors, mais cette fois de l'obscurité elle-même :


Une odeur de savon.

Des bras blanc qui berçaient Cela.

Un père qui emmenait Quelque Chose à la pêche.

Une enfance et des éclats de rire.

Puis un uniforme soigneusement repassé.

La fierté de servir son pays.

Une jeune femme blonde qui l'embrassait tendrement.

Une bague cachée dans une poche.

Ce feu dans la poitrine.

Un avenir.



Puis deux médecins. Une mission.

Des signatures.

Des injections.

Le train. Le froid. La douleur. L'oubli.

Encore.

Toujours.

Jusqu'à ne plus rien être.

Plus rien qu'une faim sans nom.


Mais maintenant... Quelque Chose savait.

Il savait enfin.

John Bradford.

C'était lui.

Le vide avait complètement disparu.

Le froid s'était dissipé.

Les ténèbres avaient cessé d'engloutir.

Et quelque part, un jeune soldat esquissa un sourire à la lueur qui brillait à nouveau de toute sa chaleur.


Pour la première fois depuis plus de vingt ans, il n'avait plus faim.

John Bradford ferma alors les yeux.

Et il disparut enfin.




































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