Le Dernier Passager

Chapitre 9 : Le dernier voyage

Par piitiite

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Samedi 13 septembre 1993

03h40 AM

Gare de Pendleton, Oregon



Scully se précipita sur le quai, le cœur battant.

Le train de nuit reliant Salt Lake City à Seattle était là, immobile, tel un long serpent d'acier attendant silencieusement son heure, tapi dans l'obscurité.

Un immense soulagement traversa Dana : le chef de gare avait respecté ses instructions.

Pourtant, au fur et à mesure qu'elle avançait vers le convoi, d'autres pensées s'insinuèrent dans son esprit.

Et si elle s'était trompée ?

Et si toute cette histoire n'était finalement qu'une lubie de plus de la part de son partenaire et de ses drôles d'acolytes ?


Scully frissonna sans ralentir l'allure pour autant.

Elle avait fait immobiliser un train en pleine nuit, mobilisé du personnel ferroviaire et traversé une partie de l'Oregon à toute vitesse pour une intuition qui, la veille encore, aurait été parfaitement contraire à tout ce en quoi elle croyait.

Les Bandits Solitaires avaient parlé d'un dernier soldat ayant survécu à des expériences et d'un phénomène qui dépassait tout ce qu'elle pouvait raisonnablement accepter. Et l'absence de nouvelles de la part de Mulder et l'inquiétude qu'elle avait alors ressentie l'avaient poussée à croire en fonçant tête baissée.


Scully se sentit soudain honteuse, presque coupable d'avoir cédé si facilement à la panique en admettant l'impossible. Décidément, son partenaire commençait à déteindre sur elle bien plus qu'elle ne voulait l'admettre.

Mais le train était là, à l'arrêt en pleine nuit, n'attendant plus qu'elle : il était trop tard pour faire machine arrière maintenant.


Dana monta les marches du premier wagon en se demandant si les dernières décisions qu'elle avait prises étaient raisonnables. Et elle devait bien l'admettre : ce n'était pas le cas.


La porte du sas se referma derrière elle dans un chuintement pneumatique. La voiture de tête baignait dans la faible lumière des veilleuses et les rares voyageurs dormaient paisiblement, inconscients de leur escale prolongée et imprévue. Le grondement sourd du moteur à l'arrêt ressemblait au ronronnement d'un chat qui faisait vibrer le plancher sous les pieds de Dana, et cette dernière se prit à envier les passagers confortablement lovés dans les fauteuils râpés.


Scully se mit lentement en marche dans l'allée centrale tout en balayant l'espace des yeux : tout paraissait normal, comme lors de sa première inspection en gare de Seattle quelques jours auparavant avec son coéquipier.


La petite rousse traversa ensuite la seconde voiture, puis la troisième et la quatrième. Mulder ne s'y trouvait pas, pas plus qu'un quelconque soldat, entité ou autre phénomène paranormal, et la jeune femme soupira, à demi exaspérée.


À l'heure actuelle, Mulder avait sûrement dû abandonner ses recherches et il s'était probablement installé dans le dernier wagon pour s'y reposer.

Ou peut-être allait-elle, bien au contraire, le retrouver complètement exalté avec une nouvelle théorie extravagante en tête, échafaudée à partir d'indices dont lui seul saisissait le sens et l'imbrication.


Dana ouvrit enfin la porte de la cinquième voiture et la jeune femme s'arrêta net tandis que le souffle mécanique refermait le panneau derrière elle.


L'espace était désert, hormis un homme en costume sombre qui gisait sur la moquette élimée. Il était allongé de tout son long, son visage pâle tourné vers le plafond et le cœur de Scully manqua un battement lorsqu'elle le reconnut.


Mulder.


La petite rousse se précipita vers lui et tomba à genoux.

Une plaie sanguinolente barrait la tempe gauche du grand brun et du sang séché maculait sa joue jusqu'au col de sa chemise.

La jeune femme posa immédiatement deux doigts au creux de son cou tout en luttant contre les tremblements incontrôlables qui la secouaient.


Rien.


Puis soudain, une pulsation, lente mais puissante.

Puis une autre. Et encore une autre.

Son cœur battait, il était vivant.


Le soulagement fut si brutal que Scully en eut presque le vertige. La jeune femme releva la tête et inspira profondément pour retrouver son calme. Elle croisa alors son propre reflet dans la vitre du train, et ses pensées se tournèrent immédiatement vers Dan Mercer.

L'image du jeune contrôleur, qu'elle avait visité la veille à l'hôpital, s'imposa dans son esprit : son regard pâle et vide, son indifférence totale, l'oubli irréversible de ses proches et de ses souvenirs. Et pour finir, cette vision atroce de son reflet qui n'avait plus de visage lorsqu'il s'était tourné vers la fenêtre de sa chambre...


Le cœur de Dana se serra et un poids glacé tomba dans sa poitrine. La peur prit à nouveau le dessus sur le rationnel, et une terrible question émergea, la faisant trembler de plus belle : et si Mulder avait bel et bien rencontré quelque chose dans ce wagon ?


Scully reporta immédiatement son attention sur le grand brun et posa une main sur sa joue blafarde. La peau de son partenaire était chaude sous ses doigts, le sang affluait dans ses organes, l'air pénétrait dans ses poumons, c'était scientifiquement indiscutable.


Mais derrière ses paupières closes, que restait-il vraiment de Fox Mulder ?




***




Un jour

Quelque part



Il n'y avait plus rien.


Ni de haut ni de bas.

Pas de temps ni même d'espace.


Fox Mulder flottait, ou peut-être tombait-il indéfiniment. Il ne savait plus, et il n'y avait de toute façon aucune différence entre les deux : il était simplement là, suspendu dans une obscurité éternelle qui semblait s'étendre dans toutes les directions.


Un froid profond s'était insinué en lui, dans son corps comme dans son esprit, et il mit un certain temps avant d'être en mesure de formuler une question :


Où suis-je ?


Ses mots se perdirent dans le néant.


Suis-je encore vivant ?


L'obscurité sembla se resserrer autour de lui.


Qui suis-je ?


Les ténèbres se contractèrent et des images lui apparurent alors, floues et fragmentées, tel un déchaînement de souvenirs qui le frappa de plein fouet :


L'enquête.

Dan Mercer.

Emily Carter.

Le train.

Seattle.

Salt Lake City.

Les dossiers classifiés destinés à la destruction.

Les soldats. Les expériences.

L'entité, le dernier passager.

Les morts des docteurs Harper et Ferguson.

Puis Scully.

Et enfin, surplombant tout, Samantha : son visage enfantin, ses couettes brunes, ses grands yeux bleus qui le fixaient toujours avec intensité.


Le cœur de Fox se serra tandis que la mémoire lui revenait. Il était envahi par mille émotions qui lui écorchaient l'âme, et rien n'aurait pu combler le manque qu'il ressentait au fond de lui : il aurait tant voulu retrouver sa sœur, la voir, prendre son petit corps dans ses bras, lui dire qu'il était désolé de ne pas avoir su la protéger ce soir-là. Fox aurait voulu lui crier qu'il la cherchait chaque jour, et qu'il ne s'arrêterait jamais avant de la trouver.


Mais une terrible pensée s'insinua soudain dans son esprit : peut-être que tout cela ne servait à rien.

Vingt longues années.

Vingt longues années à chercher.

Vingt longues années à interroger les autres, à fouiller les dossiers, à suivre des pistes et des théories dont personne ne voulait entendre parler. Et il n'était finalement pas plus proche de la vérité qu'au premier jour. Il n'était pas plus proche de Samantha que de résoudre sa dernière affaire. Peut-être n'avait-il jamais été proche de quoi que ce soit d'ailleurs.


Un désespoir immense l'envahit alors.

Ses quêtes étaient-elles destinées à n'être que des chemins stériles menant au même néant infini ?


Les ténèbres s'intensifièrent subitement autour de Fox et avec elles, le froid toujours plus glacial, comme un écho à son propre accablement.


De nouvelles images, terrifiantes cette fois, l'assaillirent de toute part, le noyant presque sous les vagues sordides du réalisme de ses derniers souvenirs :


Le trou noir.

Cette absence sans visage.

Cette présence sans conscience.

Cette chose qui n'était ni humaine, ni animale, ni même véritablement vivante.

Juste, quelque chose.


L'image de l'apparition dans le train lui revint avec une violence inouïe, lui retournant l'estomac, le laissant tremblant et sans force :


L'obscurité.

Le faciès dépourvu de traits qui s'ouvrait sur un vide infini.

La faim intense, indécente, presque charnelle que cet entité ressentait.

La sensation atroce de sentir quelque chose pénétrer son esprit et l'envahir sans pouvoir lutter.

Puis l'aspiration, comme si une bouche vorace s'était refermée autour de son âme.

C'était comme si chaque souvenir le quittait avant même qu'il puisse tenter de le retenir.

Il avait été mis à nu, dépouillé, vidé de tout ce qui faisait de lui un être sensible doté d'émotion.


Fox tenta de se débattre contre ces sensations, essayant vainement d'échapper à ce souvenir immonde.

Mais se débattre contre quoi ?

Il n'y avait rien à saisir.

Rien à frapper.

Rien à fuir.

Il était seul, perdu dans ce gouffre inexorable qui l'attirait toujours plus profondément.


Et finalement, peut-être n'était-il plus. Peut-être était-il devenu une coquille vide dans ce train, comme Dan Mercer et les autres passagers.

Mais s'il avait été victime de l'entité, comment pouvait-il avoir conservé sa mémoire ? Comment pouvait-il se souvenir de tout cela ? Comment pouvait-il ressentir une telle douleur et un tel manque au fond de son cœur ?


Comme une nouvelle réponse à ses réflexions, des lumières apparurent, vives et cruelles.


Était-ce les mêmes lueurs qui étaient venues enlever sa sœur vingt ans plus tôt ?


Non...


Fox ne pourrait pas supporter de revivre cette soirée une fois encore, aussi ferma-t-il les yeux. Il ne voulait plus voir, il le refusait. Mais les éclats blancs traversèrent malgré tout ses paupières tandis qu'une douleur fulgurante lui transperça subitement la tempe gauche. Fox voulu porter une main à sa tête mais son bras était devenu trop lourd.


Puis il sentit quelque chose, comme une présence, un regard. Quelqu'un était en effet là, tout près, tapi dans les lueurs.



-Mulder...



Le grand brun se figea. Il avait entendu le murmure, comme une voix faible portée par-delà les lumières mouvantes.



-Mulder...



Il voulut se retourner mais il en était incapable. Le froid le clouait sur place, et les éclats de plus en plus vifs l'empêchaient de se concentrer.



-Mulder...



Cette voix grave, masculine, était étrangement familière.

Fox chercha désespérément à se souvenir : qui était-ce ?


Une respiration forte émergea alors tout près de lui. Puis une seconde. Et une troisième.


Mulder voulut reculer, se cacher, fuir cette nouvelle intrusion, mais il n'y avait nulle part où aller.

La lumière s'intensifia soudain, envahissant son esprit.

Trois visages sans traits apparurent devant lui, et la voix hurla cette fois :


-MULDER !



Puis tout bascula.




***




Samedi 13 septembre 1993

06h14 AM

Hôpital de Pendleton, Oregon




L'obscurité avait disparu et la lumière explosa.

Fox cligna plusieurs fois des paupières mais sa vision demeura floue sous la douleur qui transperçait son crâne de part en part.

Il parvint cependant à discerner le plafond et les murs blancs d'une petite chambre d’hôpital fortement éclairée, et trois silhouettes qui se penchaient au-dessus de lui.


Le premier homme qui lui faisait face était petit et trapu dans son blouson de cuir noir, les cheveux grisonnants et la barbe négligée. Il affichait une expression faussement détendue qui ne parvenait pas tout à fait à masquer son anxiété.


Frohike.


À côté de lui se tenait un second homme, grand et dégingandé, à l'allure geek et éternellement adolescent. Ses longs cheveux blonds encadraient un visage pâle derrière de petites lunettes rondes et il portait, comme toujours, un vieux t-shirt noir des Ramones.


Langly.


Le dernier individu, brun à la barbe impeccablement taillée, était debout aux côtés de ses comparses. Avec son costume sombre et sa cravate impeccablement nouée, il était sans nul doute le seul homme au monde capable de paraître présentable au chevet d'un patient au petit matin.


Byers.


Les noms revinrent à Mulder comme des bulles qui perçaient la surface de sa conscience tandis que le trio échangeait un regard inquiet.



-Tu crois qu'il nous reconnaît, murmura Langly.



-Difficile à dire à ce stade, annonça Frohike dont les mains serraient un peu trop fermement le pied de lit.



Mulder inspira profondément tandis que la vrille atroce traversait toujours son crâne, lui arrachant une grimace. Il finit tout de même par articuler, non sans peine :



-Désolé de te décevoir mon vieux... Tu ne récupéreras pas encore ma collection de VHS...



Les trois acolytes laissèrent échapper un soupir de soulagement simultané.



-Tu nous as fait une peur bleue, Mulder, avoua Byers.



L'Agent du FBI esquissa un sourire :



-Il n'est pas impossible que je me sois fait peur, moi aussi... Je suis ici depuis combien de temps ?



-Quelques heures, déclara Frohike. L'Agent Scully a fait stopper le train à Pendleton, et elle t'a trouvé...



-Tu étais dans le dernier wagon, poursuivit Langly, seul et inconscient sur le plancher...



-Seul, s'étonna Mulder. Mais... l'entité, le soldat... je l'ai vu de mes propres yeux, il m'a...



-Attaqué, compléta Byers. Parce qu'il ne pouvait pas faire autrement. Je pense que tu as eu une partie de tes réponses en allant à la rencontre d'Elias Carter. Il a dû te révéler la nature des travaux de sa fille...



Mulder resta un instant silencieux, laissant les fragments de l'enquête se reconstituer progressivement dans son esprit.



-Mais si j'ai réellement affronté l'entité... comment se fait-il que je ne sois pas dans le même état d'amnésie que les autres victimes ?



-Parce que pendant ta petite excursion au bord du Great Salt Lake, expliqua Byers, nous avons continué à creuser cette affaire de notre côté...



-... et nous avons réussi à pénétrer dans certains fichiers gouvernementaux très bien protégés, enchaîna Frohike. Et devine ce que nous y avons trouvé ?



-Un nom, hasarda Mulder.



-Absolument, confirma Byers. Le nom de ce soldat, que nous avons alors transmis à l'Agent Scully. Et elle a à priori trouver une façon de te le faire parvenir à temps.



Le grand brun réfléchit un instant, fouillant sa mémoire dans un effort exceptionnel compte tenu de son état de faiblesse actuel.



-John... Bradford, finit par murmurer l'Agent du FBI en grimaçant à nouveau.



-Si cette chose n'a pas finalisé son... processus sur toi, poursuivit Langly, c'est parce que tu lui as rendu ce qu'elle cherchait désespérément depuis plus de vingt ans.



-Son identité, murmura Mulder en se laissant aller contre son oreiller. Elle voulait juste... se rappeler qui elle était.



-Et nous pouvons sans doute affirmer, conclua Frohike, que c'était le dernier voyage de John Bradford à bord de ce train.



Un long silence s'installa entre les quatres hommes jusqu'à ce que la porte de la chambre s'ouvre à la volée, laissant apparaître une fine silhouette à la chevelure rousse. Dana Scully avait le visage marqué par la fatigue et elle faisait tourner une canette de soda entre ses mains, son unique petit réconfort durant cette longue et angoissante attente. Son regard bleu glacier s'éclaira cependant dès qu'elle aperçut son coéquipier éveillé et elle se précipita à son chevet :



-Mon dieu, Mulder, comment te sens-tu ?



Fox observa un instant son visage : cet ovale pâle et parfait, ces yeux bleus, cette intelligence hors du commun, cette loyauté sans faille.

Une évidence.

Le grand brun sentit alors un poids s'envoler de sa poitrine.

Scully.

Elle était là, provoquant également en lui quelque chose d'indéfinissable, une agréable chaleur qui se déversait inexplicablement dans tout son corps. Alors Mulder répondit à sa partenaire en choisissant l'option la plus étrange possible, comme souvent lorsqu'il fallait masquer ce qu'il ressentait :



-Excusez-moi mademoiselle, nous nous connaissons ?



La canette glissa des doigts de la petite rouquine et alla frapper le sol dans un bruit mat tout en répandant son contenu pétillant sur le linoléum. Le visage de la jeune femme se décomposa et Mulder ne put continuer sa supercherie une seconde de plus :



-Excuse-moi Scully, je suis là. Je voulais juste... plaisanter un peu.



L'Agent du FBI sentit les petites mains de sa partenaire se crisper sur la sienne tandis que le regard de Dana passait du désespoir à la colère pour finalement exprimer un profond soulagement.



-Pourquoi ça ne m'étonne même pas de toi, Mulder, s'exaspéra la jeune femme en levant les yeux au ciel. Je me demande bien comment ces trois-là (elle désigna les bandits solitaires d'un signe de tête) font pour te supporter depuis si longtemps.



-Note que je te manquerais si je n'étais plus là, la nargua Fox.



-Sans nul doute. Mais note à ton tour que tu me dois un soda, Mulder. Et j'ai une très bonne mémoire pour m'en souvenir.



-Ça me semble raisonnable en effet..., lâcha Fox.



Scully sourit enfin et, pendant quelques secondes, plus personne ne parla. Mais le silence de la chambre n'était plus celui des ténèbres : c'était celui de la confiance, de la complicité et de la vie qui reprenait simplement son cours.





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