Le Dernier Passager
Chapitre 10 : Dernières Morts laissées sans filtre
2023 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 23/08/2026 18:49
Département du FBI
Dossier : 348-SCH
Agent Spécial : Fox W. Mulder
Date : 17 septembre 1993
Objet : Rapport final sur l'affaire des amnésies de Seattle et Salt Lake City.
Les éléments recueillis au cours de cette enquête permettent d'établir un lien direct entre une série d'épisodes d'amnésie inexpliqués survenus depuis 1971 et un ancien programme militaire secret visant à développer les capacités humaines par l'expérimentation sur des officiers durant la guerre du Vietnam.
Les éléments dont nous disposons aujourd'hui permettent de considérer que l'entité responsable de ce phénomène était le dernier soldat survivant à ces expériences, qui n'a jamais pu quitter le wagon dans lequel il a subi les essais cliniques de l'armée.
Privé de son identité et de ses souvenirs, cet homme devenu autre chose semblait avoir développé un besoin compulsif d'absorber les souvenirs et les émotions d'autres individus afin de maintenir une forme d'existence primaire.
Sa première victime connue est Emily Carter, jeune interne en médecine ayant participé à la création du protocole et directement impliquée dans les expériences menées sur ce soldat.
À la suite de cet incident et de l'échec global du projet, le gouvernement a mit fin au programme et a entreprit d'en dissimuler les conséquences. Émily Carter fut rapidement internée et le docteur Harper, impliqué dans les recherches, fut nommé à la tête d'un prestigieux service de l'hôpital de Seattle, vraisemblablement en échange de son silence.
Cependant, contrairement à ce que les autorités avaient probablement prévu, le phénomène des amnésies n'a jamais cessé.
Au cours des vingt années suivantes, l'entité a continué à se manifester à bord du train reliant Seattle à Salt Lake City, provoquant au moins sept nouvelles victimes présentant des symptômes identiques à ceux observés chez Emily Carter.
Les dossiers médicaux et administratifs des concernés furent systématiquement classifiés et rendus inaccessibles, empêchant toute investigation. Plusieurs familles tentèrent néanmoins d'obtenir des réponses, mais sans succès.
Le dernier cas d'amnésie clairement identifié à ce jour est celui de Dan Mercer, contrôleur ferroviaire retrouvé lundi 8 septembre 1993 sur le quai de la gare de Seattle, irreversiblement privé de sa mémoire et de tout affect.
Les décès successifs des docteurs Harper et Ferguson, tous deux détenteurs d'informations sensibles concernant le programme militaire, soulèvent également la question de leur caractère prétendument naturelle. Leur disparition, survenue alors qu'ils étaient susceptibles de révéler certains éléments de cette affaire, pourrait difficilement être considérée comme une simple coïncidence. Les traces de digitaline retrouvées lors de l'autopsie du Docteur Ferguson ont été justifiées par la prise d'un médicament cardiotonique prescrit pour traiter une insuffisance cardiaque, bien qu'aucun élément dans son dossier médical ne permette de corroborer l'existence, même récente, de cette pathologie chez le jeune médecin.
Des investigations parallèles menées avec l'aide de sources confidentielles ont finalement permis d'établir l'identité du dernier soldat de ce programme militaire : John Bradford.
Cette information s'est révélée déterminante lors de ma rencontre avec l'entité à bord du train dans la nuit du vendredi 12 au samedi 13 septembre 1993.
Alors que celle-ci tentait de provoquer chez moi le même phénomène que chez les victimes précédentes, ma connaissance de son identité semble avoir interrompu le processus habituel.
Je considère comme probable que l'absorption de mes souvenirs, parmi lesquels figurait le nom de John Bradford, ai permis à l'entité de retrouver une partie de son humanité et de sa mémoire. Le phénomène s'étant interrompu immédiatement après cette révélation, je pense qu'il est raisonnable de penser que Bradford a finalement cessé de chercher à se nourrir des souvenirs des autres lorsque les siens lui ont été rendus. Je ne suis toutefois pas en mesure de déterminer ce qu'il est advenu du dernier soldat après notre rencontre : peut-être a-t-il finalement trouvé la paix, peut-être n'a-t-il fait que disparaître.
Depuis cet événement, les victimes amnésiques encore en vie, parmis lesquelles Emily Carter et Dan Mercer, ont été transférées dans un hospice psychiatrique sous supervision gouvernementale. Mes demandes visant à pouvoir les rencontrer et poursuivre mes recherches sur cette enquête ont jusqu'à présent été rejetées.
Parallèlement, un incendie d'origine indéterminée a également été signalé dans une zone forestière de l'Utah, sur les rives du Great Salt Lake. Les coordonnées communiquées correspondent au secteur où se trouvait la cabane d'Elias Carter, père d'Emily Carter.
À ce jour, aucun corps n'a été découvert et l'incendie n'est toujours pas maîtrisé.
En conclusion, je souhaite soulever une question à laquelle aucune enquête ne permettra de répondre entièrement : qu'est-ce qui fait de nous des êtres humains ?
Notre patrimoine génétique et les centaines de milliers d'années d'évolution hérités de par nos ancêtres ?
Ou la réponse est-elle plus profonde que cela ? Serait-ce notre mémoire, notre nom, les souvenirs de ceux que nous avons aimés qui conditionnent ce que nous sommes ? Serait-ce notre capacité à ressentir, à apprendre, à créer, à communiquer qui fait de nous des Hommes ?
Et que reste-t-il d'un être humain lorsqu'on lui retire tout cela ?
Un corps sans substance ?
Une enveloppe sans conscience ?
Un être animal uniquement guidé par un instinct de survie primitif ?
John Bradford semble avoir été victime de ces questions avant même que nous ne nous les posions.
Des hommes ont tenté de modifier sa nature afin de créer un soldat plus puissant, plus résistant, plus efficace, en voulant dépasser les limites imposées aux capacités humaines.
Peut-être l'ont-ils fait au nom de la défense nationale, de la renommée ou de la science. Mais à quel moment l'homme cesse-t-il d'étudier la nature pour commettre l'erreur de la réécrire ?
Nous passons notre existence à chercher des monstres. Nous les traquons dans l'obscurité, nous cherchons à comprendre leur origine et nous nous demandons ce qui a bien pu les rendre différents de nous.
Mais peut-être que le véritable danger apparaît lorsque nous décidons que nous avons le droit de créer ces monstres nous-mêmes.
Sauf que John Bradford n'en était pas un : il était un Homme, il avait un nom, une famille et un avenir. Et en lui arrachant tout cela, ses bourreaux ont voulu se rapprocher de Dieu en prétendant pouvoir perfectionner la vie.
Ils avaient l'ambition de fabriquer des super-soldats.
Ils ont créé une créature.
Ils ont voulu effacé leurs erreurs.
Ils ont effacé des Hommes.
Et pendant vingt années, le gouvernement a appelé cela un secret d'État.
Peut-être est-il temps de trouver une autre dénomination à cette injustice, au nom de la vérité et de toutes les victimes du train de nuit reliant Seattle à Salt Lake City.
Agent Fox W. Mulder pour les affaires non classées
***
Jeudi 18 septembre 1993
10h28 AM
J. Edgar Hoover building, Washington DC
Bureau du Directeur Adjoint
Walter Skinner acheva la lecture du rapport et resta quelques secondes immobile, les yeux rivés sur la dernière ligne :
Agent Fox W. Mulder pour les affaires non classées.
Le directeur Adjoint connaissait ce nom depuis un moment déjà. Tout le monde ici le connaissait.
Dès ses premiers pas à Quantico, le jeune Mulder avait été promis à un avenir brillant : intelligent et remarquablement doué, il avait rapidement attiré l'attention de ses supérieurs et de ses pairs. Certains le considéraient même comme l'un des éléments les plus prometteurs de sa génération.
Mais lors de son arrivée au Bureau, Mulder s'était tourné vers les affaires non classées et le paranormal, vers ces dossiers de l'étrange que ses collègues préféraient habituellement reléguer dans la poussière des archives.
Et Skinner avait entendu les rumeurs, bien sûr. Il avait entendu parler de ses théories, de son obsession et de ses méthodes peu orthodoxes mais vraiment, il ne s'attendait pas à ça.
Ce rapport était différent de tout ce qu'il avait pu lire jusqu'à présent, regroupant des hypothèses que la plupart auraient jugées absurdes et, plus grave encore, il mettait directement en cause les autorités dans la dissimulation de preuves et de victimes en tout genre.
Skinner aurait presque pu se réjouir de constater qu'un homme était enfin à la hauteur de sa réputation, si cette clairvoyance ne risquait pas, à terme, de lui coûter son poste ou pire encore. Et d'en faire, entre temps, un sacré emmerdeur.
Lentement, le directeur adjoint releva les yeux vers l'individu en costume sombre paisiblement assis de l'autre côté de son bureau. Ce dernier semblait parfaitement à son aise et, comme s'il était chez lui, il alluma une cigarette d'un geste nonchalant. Après en avoir expiré deux bouffées, le vieil homme demanda d'une voix nasillarde :
-Alors ?
-Ce rapport est en effet... édifiant, répondit le Directeur Adjoint en soutenant le regard d'acier de son interlocuteur.
Un léger sourire apparut sur les lèvres de l'homme à la cigarette.
-Et problématique, Monsieur Skinner. Qu'allez-vous faire ?
Skinner baissa les yeux vers le dossier cartonné et prit quelques secondes avant de répondre :
-Ce papier ne quittera pas mon bureau.
L'homme tira longuement sur sa Morley, puis il interrogea à nouveau :
-Et ?
-Et l'Agent Mulder sera dirigé vers une nouvelle affaire.
Le sourire du vieil homme se figea dans un rictus glacial :
-Vous comprenez désormais l'importance cruciale de votre nouvelle position, n'est-ce pas ?
Walter Skinner fixa son interlocuteur en silence. Il ne s'attendait pas à devoir choisir, dès sa prise de fonction, entre la vérité et ceux qui avaient le pouvoir de la faire disparaître. Et la légère menace contenue dans la voix du vieil homme ne lui plaisait guère, tout comme le fait que celui-ci fume dans son bureau sans s'être donné la peine de lui demander la permission.
Finalement, Skinner se redressa dans son fauteuil et annonça d'une voix assurée qui masqua parfaitement son trouble sur l'instant :
-Je comprends que je dois protéger mon pays, mon gouvernement et les hommes qui sont sous ma responsabilité dans ce service.
L’homme aux cheveux gris hocha lentement la tête dans un nuage de nicotine puis il écrasa consciencieusement son mégot dans le cendrier en verre posé sur le bureau :
-Bien. Veillez alors à ce que cela reste toujours dans cet ordre de priorité.
Et sans un regard en arrière, il se leva. L'homme à la cigarette quitta le bureau par la porte du fond, laissant derrière lui une odeur de tabac froid et un mince voile opaque dans l'air.
Walter Skinner, désormais seul, fixa la Morley encore fumante d'un oeil contrarié : il faudra qu'il pense à retirer ce cendrier, il n'accepterait plus une telle inconvenance de la part de cet individu qu'il n'appréciait guère.
Puis son regard se posa à nouveau sur la couverture cartonnée du rapport.
Non, décidément le Directeur Adjoint ne s'était pas imaginé un seul instant devoir tenir cette position entre ses Agents et les puissants. Entre ceux qu'il devait protéger et ce qu'on lui demanderait peut-être de faire disparaître. De maintenir un équilibre relatif au nom d'une vérité qui, manifestement, ne devait jamais éclater.
Et ce n'était là que la première enquête des affaires non classées sous son égide.
Skinner détourna enfin ses yeux du dossier. Il allait devoir appeler l'Agent Mulder et le convoquer dans son bureau. Immédiatement. L'Agent Scully devra être présente elle aussi, même s'il n'avait aucun reproche à formuler à l'encontre du compte-rendu exemplaire de la jeune femme.
Le Directeur Adjoint attrapa le combiné de son téléphone en soupirant. Il allait vraiment avoir du pain sur la planche.