Le passé de TK
Dans la voiture, Jonah regardait son papa disparaître entre les arbres, accompagné de l’homme qu’il ne connaissait pas.
Il pleurait doucement, appelant son nom entre deux sanglots, avant de se raccrocher à la voix rassurante de son papa TK, juste avant son départ :
— Reste là, mon cœur. Papa revient tout de suite.
Mais Papa n’était pas revenu.
Et l’homme, là-bas… il faisait peur. Il parlait fort, et il n’était pas gentil avec Papa. Jonah le sentait jusque dans son ventre.
Il renifla fort. Ses joues étaient toutes mouillées. Autour de lui, rien que des arbres et une route inconnue. Pas une âme à l’horizon. Un frisson lui grimpa le dos. Pourquoi Papa ne l’avait-il pas conduit à l’école, comme d’habitude ? Pourquoi il l’avait laissé là, tout seul ? Il aurait voulu voir Papa TK. Mais on aurait dit que personne ne l’entendait.
Alors… peut-être qu’il pouvait appeler Papa Carlos ?
Il se tortilla sur son siège pour détacher la ceinture. Le bouton résistait, mais d’un coup sec, il céda. Jonah bascula à moitié, les jambes coincées sous le siège avant.
À genoux, il se hissa sur le siège du conducteur. Le volant lui paraissait immense.
Il fouilla des yeux, chercha. Le téléphone de Papa TK devait bien être là, quelque part… Il fouilla entre les sièges. Rien. Dans la portière. Toujours rien. Son petit cœur cognait si fort qu’il avait l’impression que ça faisait du bruit dans tout ce silence.
Et soudain, sous le siège, il vit briller un petit coin noir. Il tendit la main, se coupa un peu sur un ressort, mais réussit à l’attraper.
L’écran s’alluma.
C’était bien le téléphone de papa. Sur l’écran il y avait la photo d’eux trois à son anniversaire de 4 ans, devant son gâteau en forme de camion. Il essaya de déverrouiller le téléphone, mais sans succès. Mais, à force d’y toucher, un écran à touche apparu.
Sauf, qu’il ne connaissait pas le numéro de Papa Carlos. Alors il fit comme on lui avait appris.
Et il composa.
9 – 1 – 1.
Papa TK lui avait dit : « En cas de danger ou si tu as besoin d’aide, tu fais ce numéro-là. Toujours. »
Il porta le téléphone à son oreille. Ses yeux brillaient de larmes.
— 9-1-1, quelle est votre urgence ?
— Je connais pas le numéro de papa… souffla Jonah.
— Tu veux parler à ton papa ? demanda la voix de la dame. Tu as besoin d’aide ?
— C’est parce que… papa il est parti avec un monsieur méchant…
Sa voix tremblait à peine, presque comme un chuchotement.
— Comment tu t’appelles, mon trésor ? demanda doucement la voix.
— Jonah…
Il y eut un petit silence, comme si la dame retenait son souffle. Puis :
— Jonah ?... dit-elle un peu plus bas. Comment il s’appelle, ton papa ?
— Tyler Kennedy Strand… Mais moi, c’est Papa Carlos que je veux. Pour qu’il vienne nous chercher et qu’il arrête le méchant monsieur.
Un souffle. Et dans la voix, soudain, une tendresse immédiate.
— Jonah, c’est moi, Grace. Tu te souviens de moi ? Je suis la maman de Charlie.
— Oui… murmura-t-il.
— Écoute-moi bien, mon cœur. T’as très bien fait d’appeler. T’es si courageux. Je vais rester avec toi, d’accord ? Tu n’es pas tout seul. Respire doucement pour moi… voilà, comme ça.
Jonah hocha la tête, même si elle ne pouvait pas le voir.
— Je vais appeler ton papa Carlos. Mais en attendant, dis-moi : est-ce que tu sais où tu es ? Tu vois quelque chose autour de toi ?
Jonah essuya ses larmes avec sa manche. Il regarda dehors.
— C’est pas la ville… Y’a juste des arbres, un chemin en terre… Et le monsieur, il a dit de passer par les bois.
Grace tapait sur son clavier.
— Tu te rappelles d’autre chose ? Un magasin ? Un panneau ? Une station-service ?
— Non… répondit-il, la gorge toute nouée.
— C’est pas grave, mon trésor. Tu m’aides beaucoup, tu sais ?
Il inspira plus fort, comme pour ne pas se remettre à pleurer.
— Tu t’es blessé, Jonah ? Tu as mal quelque part ?
Il se souvint soudain de la coupure. Baissa les yeux. Une fine ligne rouge sur son avant-bras, une goutte de sang qui perlait.
— Oui… souffla-t-il. C’est là… sur mon bras.
Sa voix devint plus paniquée à la vue du sang.
— D’accord, et il y a beaucoup de sang ? demanda Grace.
— Non…
— Qu’est-ce qui s’est passé ? Qui ta blesser mon cœur ?
— C’est quand j’ai cherché le téléphone sous le siège…
— D’accord…, dit Grace, tout doucement. Alors c’est une petite blessure, rien de grave. Tu es un garçon très, très courageux, Jonah. Tu m’entends ?
— Oui…
— Parfait. Tu vois la boîte à gants ? Peut-être qu’il y a quelque chose dedans pour essuyer un peu le sang. Tu sais où c’est ?
— Oui… Papa met ses lunettes de soleil là-dedans.
Il tendit la main, ouvrit la boîte à gants. Une avalanche de papiers, une vieille paire de lunettes, et… un petit paquet de mouchoirs froissés.
— J’ai trouvé des mouchoirs !
— Excellent travail, Jonah. Tu fais tout parfaitement. Maintenant, presse doucement un mouchoir sur la coupure. Mais pas trop fort pour ne pas te faire mal.
— Oui… je le fais.
— Tu serais un excellent secouriste, tu sais ça ?
Jonah renifla. Il sentait la chaleur du téléphone contre sa joue.
— Je vais rester avec toi en ligne. Mais je vais te passer Papa Carlos maintenant. Il est là, il veut te parler.
— D’accord…
Un petit silence. Puis une voix qu’il connaissait mieux que tout.
— Jonah ? C’est moi, mon cœur. C’est Papa.
Jonah poussa un hoquet.
— Papa…
— Je suis là, bébé. Tu vas bien ?
— Oui. J’ai soigné mon bras… mais… j’ai peur. Papa TK, il est parti avec le monsieur. Alors j’ai voulu t’appelé.
Sa voix se brisa. Carlos sentit son cœur se serrer.
— T’as fait exactement ce qu’il fallait, mi amor. C’est grâce à toi qu’on va pouvoir aider Papa TK. Tu es tellement, tellement brave. Moi, Grace, toute la caserne, on arrive. On va vous ramener à la maison.
— Tu vas venir ?
— Oui, mon cœur. Je suis déjà en route. Tu vas me voir bientôt. Mais en attendant, tu restes au téléphone avec Grace, tu touches à rien dans la voiture, et tu continues de respirer comme un champion.
Jonah s’appliqua. Carlos entendit un petit souffle tremblant. Il sourit, malgré les larmes.
— Voilà. Je suis fier de toi. Tu veux me dire ce que tu vois autour ? Comme un jeu ?
— Y’a des sapins… beaucoup. Une grosse roche. Et un arbre qui a l’air cassé.
— Parfait, mon détective. Continue de parler avec Grace. Quand les secours seront là, tu restes avec Judd, d’accord ? Et après, je viendrai te chercher.
— Promis ?
— Promis. Je t’aime, Jonah.
— Moi aussi je t’aime… Papa.
La voix de Grace revint dans l’oreille du petit garçon, douce et rassurante :
— Je suis toujours là, Jonah. Tu as été parfait, mon cœur. On s’occupe de tout maintenant.
Jonah renifla, essuya ses joues avec sa manche déjà trempée. Puis il s’adossa contre le siège, serra le téléphone contre lui.
Il n’était plus seul.