Le passé de TK
Plus loin dans la forêt…
Evan s’arrêta brusquement et sortit les deux seringues de sa poche. Il en déboucha une avec les dents, ses yeux brillants d’un éclat de folie.
— Tu veux sentir à nouveau ce que ça fait ? demanda-t-il, un sourire étrange aux lèvres. Cette chaleur dans les veines ? Ce calme… ce silence parfait ?
— Non, Evan. Jonah est là. Dans la voiture.
— T’as jamais su t’arrêter de réfléchir, hein ? Toujours en train de te juger…
Evan serra la seringue entre ses doigts, le sourire déformé.
— C’est à cause d’elle… Sans ta foutue mère, on serait encore ensemble ! C’est elle qui t’a poussé en désintox, qui t’a obligé à me sortir de ta vie ! Elle t’a brisé ! Elle nous a brisés !
Le sang de TK se glaça. La mention de sa mère, disparue depuis longtemps, frappa comme un coup de couteau. Une douleur sourde monta dans sa poitrine, si violente qu’il eut un instant le souffle coupé.
Il aurait voulu crier, frapper, défendre la mémoire de celle qui l’avait aimé plus que tout. Mais Jonah… Jonah était là, à quelques mètres, enfermé dans cette voiture.
Alors TK ravala sa colère, les mâchoires serrées à s’en faire mal. Son silence n’était pas de la faiblesse : c’était le prix de la survie.
— Moi j’essaie de t’aider, Tyler, reprit Evan. De nous aider.
D’un geste sec, il enfonça l’aiguille dans son propre bras et injecta le fentanyl. Son corps se tendit, puis il bascula la tête en arrière comme s’il touchait au paradis. Quand ses yeux se rouvrirent, ils étaient plus sombres encore.
— À ton tour.
Il tendit la deuxième seringue.
— Non, répondit TK, ferme, reculant d’un pas. Jonah est dans cette voiture. Je ferai rien qui puisse le mettre en danger.
— Tu me fais perdre la face, Tyler… Tu me trahis encore.
— Je te trahis pas… Je… je vais le faire…
À contre-cœur, TK attrapa la seringue et la leva. Sa respiration s’accéléra. Chaque fibre de son corps hurlait de ne pas céder. Alors, dans un éclair d’instinct, il changea de stratégie. Il planta son regard dans celui d’Evan.
— J’ai envie de toi avant… dit-il.
Cette parole, lui donna la nausée. Mais, il devait tout tenter pour gagner du temps.
Evan le regarda, interloqué.
Son visage se déforma dans une sorte de rictus satisfait, déstabilisé par cette confession inattendue.
Evan resta figé, interloqué. Puis son visage se tordit en un rictus trouble, excité par cette confession inattendue. Il fit un pas, puis un autre, jusqu’à effleurer TK. Et il l’embrassa. Un baiser volé, brutal, possessif. TK resta figé, le corps tendu, la bile au bord des lèvres, chaque fibre de son être hurlant de dégoût. Mais il ne bougea pas. Pas encore.
Quand Evan se recula enfin, ses pupilles dilatées brillaient d’un feu maladif.
— Tu vois ? C’est encore là. Tu peux mentir à tout le monde, mais pas à moi.
— Ouais… souffla TK, baissant les yeux. T’as raison…
— Alors vas-y. Fais-le pour moi.
TK serrait toujours la seringue dans sa main. Ses jointures étaient blanches.
Mais maintenant, il était à portée. Plus proche. Plus près de désarmer Evan…
TK leva lentement la seringue. Il la plaça contre son bras, comme tout à l’heure. Sa main tremblait. Il sentait son cœur cogner à ses tempes.
Puis il murmura :
— Je t’aimais, Evan. Mais t’es mort. Depuis longtemps.
Et dans le même mouvement, rapide comme l’éclair, il fit pivoter son bras, et planta la seringue dans la cuisse d’Evan, de toutes ses forces. Evan hurla.
— Enfoiré !
Il tenta de l’attraper, mais TK esquiva. Evan lui envoya un coup au visage. TK tomba, le sang au goût métallique dans sa bouche, mais roula immédiatement sur le côté.
Ils se jetèrent l’un sur l’autre. Poings, coudes, genoux : chaque coup claquait dans le silence des bois. Evan, désorienté par la drogue, frappait avec rage mais sans précision. TK encaissa, répliqua d’un coup de genou dans le ventre. Evan chancela, puis s’effondra, haletant.
TK recula, tremblant, les poumons en feu. Devant lui, le corps d’Evan s’affaissait, la drogue gagnant enfin du terrain. Il resta figé, incapable de savoir s’il grelottait de froid, de rage ou de peur.
Puis, au loin, les sirènes déchirèrent le silence.
Une voiture surgit. Carlos bondit du siège conducteur avant même qu’elle ne soit arrêtée.
— TK !
TK tourna la tête, les jambes fléchirent, et il s’effondra sur les genoux.
— Carlos…
En un instant, Carlos fut contre lui, ses mains encadrant son visage. À leurs pieds, deux seringues vides gisaient dans l’herbe. Carlos chercha fébrilement les bras de TK, paniqué.
— J’ai rien pris…, souffla TK d’une voix rauque. Je te le jure… j’ai rien pris…
Judd et Paul couraient déjà vers Jonah.
Nancy et Tommy accoururent avec un brancard. Mais, TK repoussa leur aide d’un geste sec, se précipitant plutôt sur la trousse d’urgence que Tommy tenait encore.
— TK, attends ! Qu’est-ce que tu fais ?
— Du naloxone… vite !
Tommy lança un regard inquiet à Carlos.
— C’est pour lui… murmura TK en sortant le flacon.
Ses mains tremblaient, mais il parvint à ramper jusqu’à Evan. Il lui administra l’antidote avec une précision désespérée.
— C’est pas vrai que je vais avoir sa mort sur la conscience…
Puis, il se laissa tomber en arrière, à bout de souffle, les bras ballants, le regard noyé. Il répétait en boucle, comme une prière :
— J’ai rien pris… je lui ai injecté la deuxième seringue… j’ai rien pris…
Carlos l’enlaça aussitôt, le serrant contre lui de toutes ses forces.
— C’est fini, bébé. C’est fini maintenant.
Nancy s’agenouilla près de lui, une main douce sur son bras.
— On va s’occuper de toi, TK. On est là.
— Jonah… Il est dans la voiture… murmura-t-il, presque sans voix.
— Il est avec Judd, répondit Carlos, rassurant. Il va bien. Il est en sécurité.
TK hocha la tête, les lèvres tremblantes, puis il se laissa aller contre son mari, enfin. Son corps tout entier semblait vouloir disparaître.
— J’ai rien pris… répétait-il encore, comme une litanie. J’ai rien pris…
— Je sais, chuchota Carlos. Je sais, mon amour. C’est fini.
Pendant ce temps, la police arrivait. Deux agents menottèrent Evan, qui avait repris conscience, pendant qu’un autre récupérait les seringues et l’arme. Nancy vérifiait rapidement les constantes d’Evan.
— Je vais t’ausculter, ajouta doucement Tommy. Juste pour s’assurer que tout va bien.
— Non… souffla TK, les yeux embués. Enlève seulement le sang sur mon visage… Je ne veux pas que Jonah me voie comme ça…
Carlos pressa tendrement ses lèvres contre son front.
— Il ne verra que son papa. Rien d’autre.
TK voulait se lever, mais son corps ne suivait plus. Ses bras étaient engourdis, ses jambes molles, Il se redressa à peine quand Tommy s’approcha, sa trousse à la main.
— Tommy… soupira-t-il. J’ai dit que j’allais bien.
— Et moi, j’ai dit que j’allais t’examiner, répondit-elle avec calme mais fermeté.
Carlos se tenait près de son mari, visiblement pas prêt à céder non plus.
— S’il te plaît, TK. Laisse-la faire, dit-il doucement. J’ai besoin de savoir que tu n’as rien.
TK soupira à contrecœur, puis tendit lentement son bras.
Tommy s’agenouilla, attrapa délicatement son poignet et prit son pouls. Elle regarda ensuite ses pupilles, vérifia sa tension, palpa ses côtes. À chaque contact, TK serrait les dents, non de douleur, mais d’un mélange de fatigue et de honte.
— C’est juste une contusion ici, dit-elle en touchant prudemment l’énorme bleu qu’il avait déjà sur le côté. T’as des égratignures, des bleus… mais rien de cassé, apparemment.
— Je t’avais dit que j’allais bien…
— Physiquement, peut-être. Mais je suis pas bête, TK. Tu viens de traverser l’enfer, conclut Tommy, en rangeant doucement ses instruments.
Carlos se rapprocha et s’agenouilla face à TK. Il lui prit doucement la main
— T’as mal quelque part ?
TK leva les yeux. Ils étaient rouges, embués, tremblants.
— J’ai juste envie de vomir, gémit-il. Pas à cause de la douleur… mais à cause de ce que j’ai dû faire pour gagner du temps…
Il ferma brièvement les yeux, sa voix se brisa :
— J’ai dû… j’ai dû l’embrasser, Carlos. Pour qu’il baisse sa garde. Pour qu’il me lâche…
Un silence tomba, lourd.
Carlos ne détourna pas les yeux. Il se rapprocha encore, serra doucement la nuque de TK, appuya son front contre le sien.
— T’as fait ce qu’il fallait. Tu m’entends ? Ce qu’il fallait pour survivre… et pour protéger Jonah.
TK se laissa aller, secoué d’un sanglot discret. Il n’avait plus la force de lutter. Carlos le tenait, fermement, tendrement.
— Tu l’as protégé. Il est sain et sauf grâce à toi, murmura-t-il.
— J’ai eu si peur…, souffla TK en tournant la tête vers Tommy. Que vous ne compreniez pas… que vous pensiez juste que j’avais rechuté…
Sa voix était à peine plus forte qu’un souffle, tremblante. Un aveu mêlé de honte et de douleur.
Tommy s’agenouilla de nouveau à ses côtés, son regard doux mais ferme.
— On te connaît, TK. On sait que t’aurais jamais mis Jonah en danger…, expliqua doucement Tommy. Dès qu’on a compris que quelque chose n’allait pas, on a appelé du renfort. Tout de suite.
TK baissa les yeux, les larmes au bord des cils. Il n’était pas certain de mériter autant de foi… mais à cet instant, il s’y raccrochait comme à une bouée dans la tempête.
— J’ai jamais voulu mêler Jonah à tout ça… murmura-t-il. Je voulais pas qu’il vive un autre traumatisme. Pas encore.
Il passa une main tremblante sur son visage, essuyant ses joues humides.
— Il avait l’air si… terrorisé. Et moi j’étais là, à faire semblant… à lui mentir. À me mentir aussi.
Tommy posa une main apaisante sur son épaule.
— Ce que t’as fait, TK, c’est tout le contraire d’un échec. T’as protégé ton fils, t’as résisté à la tentation, t’as tenu bon sous une pression inhumaine.
Carlos l’attira tout doucement contre lui, posant son front contre le sien dans un geste chargé d’amour et de soulagement.
— Tu peux marcher ? demanda Tommy, sa voix douce mais inquiète.
TK hocha la tête, encore essoufflé.
— Oui. Je crois…
Carlos lui tendit la main. TK l’attrapa, se hissa debout, chancela brièvement, puis resta debout, les jambes un peu tremblantes.
— Je veux juste… rentrer à la maison, dit-il d’une voix éraillée.
Carlos échangea un regard avec Tommy.
— Bien, dit-elle doucement. Mais pas de discussion : si t’as le moindre vertige, la moindre douleur… tu m’appelles. C’est clair ?
— J’suis secouriste, Tommy… marmonna-t-il avec un demi-sourire.
— Oui. Et c’est souvent les pires patients, répliqua-t-elle, un brin moqueuse.
— Je veillerai sur lui, promit Carlos.
Ils firent quelques pas en direction de l’ambulance. Au loin, Judd marchait vers eux, Jonah dans ses bras. Le petit garçon avait les joues trempées de larmes et le visage bouleversé. Mais dès qu’il vit son papa, il tendit les bras, criant son nom de toute la force de son cœur.
— Papa !
TK s’arrêta net. Son souffle se coupa, sa gorge se serra, et ses yeux s’embuèrent aussitôt.
Carlos pressa doucement sa main.
— Va le chercher.
Et TK s’avança vers son fils, les jambes encore fragiles, mais le cœur soudain plus solide. À chaque pas, la peur s’effaçait un peu, remplacée par l’amour. Jonah se jeta dans ses bras, et TK le serra contre lui, aussi fort qu’il le pouvait.
— Ça va, mon cœur… Papa est là.
Jonah enfouit son visage dans son cou, sanglotant doucement. TK resta là, Jonah accroché à son cou, les yeux fermés. Il respirait lentement, comme pour se convaincre que tout ça était bien réel. Carlos avait une main sur son épaule, l’autre dans le dos de leur fils.
— C’est fini, souffla Carlos, à la fois pour TK et pour lui-même. Vous êtes en sécurité.
Une voix douce s’approcha. C’était Tommy.
— Tu veux savoir comment on vous a retrouvés aussi vite ?
TK leva un regard fatigué, encore sous le choc.
— Grace a reçu un appel. D’un petit garçon très courageux, dit-elle avec un sourire tendre.
Jonah releva la tête, les joues encore mouillées.
— C’était moi… dit-il tout bas.
TK le regarda, les yeux grands. Il semblait ne pas comprendre tout de suite. Puis l’émotion le submergea.
— C’est toi qui as appelé les secours?...
Jonah hocha la tête.
— J’ai trouvé ton téléphone… Et j’ai fait le 9-1-1, comme tu m’as appris.
Une larme roula sur la joue de TK. Il attrapa doucement le visage de son fils entre ses mains, les pouces caressant ses joues.
— Tu nous sauvé, mon cœur…
— T’avais dit : « en cas de danger… » alors j’ai appelé, murmura Jonah, fier et un peu timide.
Carlos sourit, la gorge serrée.
— Il a été incroyable, ajouta-t-il. Il a tenu la ligne avec Grace jusqu’à ce qu’on le retrouve.
— Comme un pro, approuva Tommy en s’accroupissant à côté d’eux.
TK serra son fils contre lui, un peu plus fort.
— T’es mon p’tit héros, souffla-t-il dans ses cheveux.
Jonah s’accrocha à son tour. Et pendant un instant, le reste du monde n’existait plus. Il n’y avait plus que les bras d’un père, l’amour d’un enfant, et le souffle de la vie retrouvée.
Puis Nancy s’approcha, un sourire doux sur les lèvres.
— Grace nous as dit que tu avais une petite blessure, demanda-t-elle à Jonah.
TK releva la tête, instinctivement inquiet. Jonah leva timidement le bras.
— C’est là. Je me suis coupé en allant chercher le téléphone …
— Tu as bien fait, dit-elle en sortant une paire de gants et une compresse stérile. Grâce à toi, on a pu retrouver ton papa.
TK déroula doucement le petit mouchoir autour de la blessure et souffla en voyant que tout était superficiel.
Nancy examina délicatement la petite entaille sur l’avant-bras de Jonah, puis lui adressa un clin d’œil complice.
— C’est une égratignure de guerrier. Rien de méchant.
— Ça saigne plus, fit remarquer Jonah.
— C’est normal, tu as fait de l’excellent boulot, dit-elle. Mais on va nettoyer ça quand même.
Jonah hocha la tête courageusement. Il ne broncha pas quand elle tapota doucement la plaie avec une gaze.
— Même pas peur, murmura-t-il.
— Tu pourrais apprendre des choses à certains adultes, répondit Tommy avec un sourire malicieux en jetant un coup d’œil à TK.
Nancy termina en posant une compresse avec un pansement.
— Voilà.
— Merci… dit Jonah en regardant son bras, fasciné par le petit pansement.
TK l’attira contre lui à nouveau.
Carlos les regardait tous les deux, le regard humide.
— Je vous ramène à la maison, maintenant.
Et pour la première fois depuis des heures, TK se permit de croire que le pire était vraiment derrière eux.