Les Eclats de la Gloire

Chapitre 1 : Les Eclats de la Gloire

Chapitre final

3597 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 07/01/2026 10:30

La neige tombait sur Piltover comme une excuse tardive, fragile et inutile, cherchant à recouvrir ce qui ne pouvait plus être pardonné. Elle s’accrochait aux pavés lisses, glissait le long des passerelles suspendues, se déposait en silence sur les toits de verre étincelants, adoucissant artificiellement les angles d’une ville bâtie sur la domination, le contrôle et le mutisme des vaincus. Sous cette blancheur feinte, la pierre restait dure, impitoyable, et le métal continuait de gémir. Le froid mordait les os, s’infiltrant dans chaque interstice, rongeant la peau jusqu’à la douleur sourde. Pourtant, sous les couches de laine, de marbre et de verre, la ville continuait de brûler. Une chaleur arrogante, entretenue par les machines, les privilèges et l’illusion du progrès. Les lumières dorées filtraient à travers les verrières monumentales, se reflétant sur la neige comme un faux lever de soleil, un mensonge chaleureux offert à ceux qui vivaient au-dessus, un éclat artificiel destiné à faire oublier Zaun, ses fumées, ses cris étouffés et ses morts anonymes. Vi avançait dans la nuit sans ralentir. Ses épaules nues apparaissaient sous sa veste ouverte, offertes au froid comme un défi. Chaque inspiration lui brûlait la poitrine, chaque expiration formait un nuage bref qui disparaissait aussitôt, avalé par l’obscurité. Ses pas étaient lourds, décidés, imprimant leur rythme sur la ville endormie. Ses poings restaient serrés, blanchis par la tension, comme si relâcher la pression signifiait se briser. La violence vibrait sous sa peau. Elle n’était pas explosive, elle était contenue, compacte, prête à rompre ses propres chaînes. Elle battait dans ses tempes, roulait dans ses veines, contractait ses muscles jusqu’à la douleur. Une colère ancienne, façonnée par les pertes, les silences et les trahisons, qui refusait de s’éteindre. Elle ne marchait pas pour se cacher. Elle ne marchait pas pour survivre. Elle marchait pour être vue. Pour laisser une trace dans la neige immaculée. Pour rappeler à Piltover qu’elle existait encore. Pour que, cette nuit-là, la ville ne puisse plus détourner le regard.



Le salon de thé clandestin était enfoui entre deux immeubles de Piltover, dissimulé derrière une façade anodine que seuls les initiés savaient reconnaître. Vestige d’une époque révolue, il appartenait à ces lieux où les riches s’offraient le luxe de prétendre à la simplicité, jouant à la modestie dans des décors façonnés par l’opulence. Ici, on buvait dans des tasses ébréchées soigneusement choisies, on parlait bas pour mieux se faire entendre, et l’on croyait que la chaleur du bois et des lumières suffisait à masquer les jeux de pouvoir. Les lanternes étaient encore allumées, suspendues au plafond bas, projetant une lumière dorée et vacillante qui glissait sur les murs comme un mensonge bien entretenu. Leur chaleur était presque indécente, trop douce, trop confortable pour un monde qui se fissurait dehors. Le bois sombre des parois avait absorbé des décennies de murmures étouffés, de conspirations murmurées à demi-mot, de rires discrets et de promesses jamais tenues, il en gardait l’odeur, un mélange de thé infusé, de fumée et de secrets rances. Un poêle ronronnait doucement dans un coin, régulier, rassurant, comme le battement d’un cœur artificiel. Vi poussa la porte sans frapper. Le battant grinça à peine avant de se refermer derrière elle, coupant net le souffle de l’hiver. La chaleur l’enveloppa aussitôt, lourde, presque agressive, contrastant brutalement avec la morsure du froid encore accrochée à sa peau. Elle sentit ses muscles se tendre sous ce choc thermique, comme si son corps refusait d’accepter un confort qui ne lui appartenait pas. Elle retira ses gants lentement, dépliant ses doigts un à un, geste mesuré, calculé, comme si chaque mouvement devait être vu, compris, mémorisé par ceux qui observaient en silence. À son doigt brillait une bague. Une bague trop élégante pour elle. Trop lisse. Trop propre. Un éclat déplacé au milieu de ses jointures marquées et de ses cicatrices anciennes. Elle la tourna nerveusement, sentant le métal froid mordre contre sa peau calleuse, rappel constant du poids qu’elle portait, non pas comme un bijou, mais comme une provocation. La gloire avait parfois le goût du sang séché.



Ils étaient déjà là. Occupant l’espace comme s’ils lui appartenaient, disséminés autour des tables basses et des banquettes usées, silhouettes immobiles figées dans une attente prudente. Certains avaient cessé de parler dès que la porte s’était refermée derrière Vi. D’autres n’avaient pas encore compris, mais leurs regards se levèrent l’un après l’autre, happés par sa présence comme par une onde de choc silencieuse. Les murmures s’éteignirent. Pas brutalement, mais avec cette lenteur inquiète propre aux lieux où l’on sent le danger avant de pouvoir le nommer. Les tasses cessèrent de s’entrechoquer, les mains se figèrent au-dessus des soucoupes. L’air lui-même sembla se contracter. Vi sentit l’instant exact où sa réputation la précédait. Ce n’était pas un bruit, ni un mot. C’était un glissement dans les regards, un calcul rapide, presque instinctif. Une reconnaissance mêlée de crainte. Elle n’avait pas besoin de se présenter. Ses cicatrices parlaient pour elle, tout comme la tension qui se propageait dans la pièce. Elle n’était pas venue négocier. Elle n’était pas venue demander. Elle était venue revendiquer.

« Vous savez qui je suis. »

Sa voix claqua contre les murs de bois sombre, grave, rauque, vibrante d’une colère contenue qui effrayait plus que les cris. Elle ne haussait pas le ton. Elle n’en avait pas besoin. Chaque syllabe portait le poids d’années de violence retenue, prête à se libérer au moindre faux pas. Personne ne répondit. Les regards glissèrent vers la bague, attirés par son éclat incongru, puis redescendirent vers ses poings fermés, massifs, marqués par les combats passés. Le bijou promettait le pouvoir. Les poings promettaient la douleur. Dans ce silence épais, tous comprirent la même chose. La gloire n’était pas une couronne. C’était une cicatrice.



Elle repartit avant que quelqu’un n’ose parler. Avant qu’une voix ne tente de marchander, avant qu’un souffle ne se transforme en supplication ou en menace. Elle se détourna sans un regard en arrière, laissant derrière elle la chaleur factice, les lanternes tremblantes et les visages figés dans un silence trop lourd pour être rompu. La porte se referma dans un grincement sourd, étouffant à nouveau les murmures et scellant ce qui venait d’être compris sans avoir été dit. Dehors, l’hiver l’attendait. La nuit l’engloutit aussitôt. Le froid se referma sur elle comme une mâchoire familière, lui mordant la peau, durcissant ses muscles déjà tendus. La neige continuait de tomber, plus épaisse, plus insistante, effaçant lentement ses traces derrière elle tandis que son souffle redevenait une buée blanchâtre dans l’air noir. Piltover brillait toujours au-dessus, indifférente, et Vi s’enfonça dans l’obscurité sans ralentir, prête à affronter ce qui venait ensuite.



La nuit s’épaississait quand Vi atteignit la serre, avalant peu à peu les dernières lumières des rues inférieures. Le silence y était différent, plus dense, seulement troublé par le souffle du vent qui serpentait entre les structures métalliques. Suspendue au-dessus d’un quartier endormi, la serre dominait les toits comme un vestige déplacé, une anomalie lumineuse dans l’obscurité. C’était une immense cathédrale de verre, fragile et arrogante à la fois, dédiée à une beauté inutile que seuls les puissants pouvaient se permettre d’entretenir. Les parois transparentes s’élevaient vers le ciel noir, soutenues par une armature fine qui semblait trop délicate pour résister au monde réel. À l’intérieur, des plantes exotiques survivaient grâce à une chaleur artificielle constante, arrachées à leur climat d’origine et condamnées à prospérer sous des lampes suspendues. Leurs feuilles larges luisaient d’humidité, d’un vert presque irréel, comme si la vie elle-même y était mise en scène. Le verre craquait doucement sous les assauts du vent, plaintif, instable, rappelant à chaque instant la fragilité de l’édifice. Un son discret, mais persistant, qui donnait l’impression que l’ensemble pouvait céder à tout moment. Vi entra. La porte se referma derrière elle dans un souffle feutré, isolant aussitôt la serre du froid extérieur. Ses bottes laissèrent des traces humides sur le sol clair, marques éphémères qui s’étiraient derrière elle comme un chemin qu’elle n’avait aucune intention de rebrousser. L’air était chaud, presque étouffant, saturé d’humidité et d’odeurs végétales lourdes, terre humide, feuilles écrasées, sève chauffée artificiellement. Chaque pas résonnait, amplifié par les parois transparentes qui renvoyaient le son, le prolongeaient, le déformaient. Le moindre mouvement semblait trop fort, trop visible. Les vitres lui renvoyaient son reflet encore et encore, démultiplié à l’infini. Une Vi fragmentée, tordue par les angles, étirée par les courbes du verre. Elle se vit déformée, multipliée, morcelée en dizaines d’images imparfaites. C’était approprié.

« Tu es toujours aussi dramatique, ma sœur. »

La voix surgit de l’ombre, chantante, faussement légère, glissant entre les feuillages comme un écho moqueur. Elle ne venait pas d’un point précis, mais de partout à la fois, jouant avec l’acoustique de la serre comme avec un jouet. Vi se figea. Ses muscles se tendirent aussitôt, ses poings se serrèrent, et pendant une fraction de seconde, le monde entier sembla retenir son souffle.



Jinx était là. Elle occupait l’espace avec une désinvolture presque irréelle, perchée sur une rambarde métallique étroite, les jambes pendant dans le vide comme si la hauteur n’avait aucune prise sur elle. Sous ses pieds, le quartier endormi s’étendait dans l’obscurité, avalé par la nuit et la neige. Autour d’elle, des flocons s’étaient infiltrés par une vitre fendue, tournoyant lentement avant de se poser sur le métal froid et sur sa peau découverte. La neige fondait dans ses cheveux bleus, alourdissant les mèches qui collaient à ses tempes, glissant le long de son visage pâle en traînées translucides. Chaque goutte suivait les lignes fines de ses traits avant de tomber dans le vide, disparaissant sans bruit. Le froid semblait ne pas l’atteindre. Ou peut-être qu’elle l’ignorait volontairement, comme tout le reste. Ses yeux brillaient d’une lueur instable, presque fébrile, un éclat changeant, oscillant sans cesse entre l’excitation enfantine et une douleur ancienne, mal cicatrisée, prête à s’ouvrir de nouveau au moindre mot. Ils ne quittaient pas Vi, la détaillaient, la disséquaient avec une intensité troublante, comme si elle craignait qu’un clignement de paupières suffise à la faire disparaître. Elle souriait. Un sourire trop large pour être honnête. Trop fragile pour être réel.

« T’as choisi un drôle d’endroit pour me revoir. »

Sa voix était légère, presque chantante, mais chaque syllabe vibrait d’un sous-texte dangereux, comme une comptine mal apprise. Le son se répercuta contre le verre et les feuilles, revenant vers elles déformé, multiple.

« J’ai pas choisi. » répondit Vi, sans détour. « T’étais toujours destinée à me trouver. »

Jinx pencha la tête sur le côté, ses tresses glissant sur son épaule, geste faussement innocent qui contrastait violemment avec l’intensité de son regard. Une lueur amusée traversa ses yeux, rapide et imprévisible.

« Oh, ça… c’est romantique. »

Le silence retomba aussitôt, lourd, presque palpable. Il s’étira entre elles, chargé d’attente et de souvenirs inexprimés, vibrant comme une corde trop tendue, prête à rompre au moindre souffle. Le premier coup fut brutal. Il n’y eut aucun avertissement, aucun cri, aucun élan dramatique. Vi ne cria pas. Elle frappa. Son corps tout entier suivit le mouvement, guidé par une rage ancienne qui n’avait jamais trouvé d’issue. Son poing fendit l’air dans un sifflement sec avant de s’écraser contre l’épaule de Jinx avec une violence sourde, presque écœurante. Le choc projeta Jinx en arrière. Elle heurta une paroi de verre qui se fissura aussitôt, parcourue d’une toile de craquelures blanches. Un craquement net déchira l’air, suivi d’une pluie d’éclats minuscules qui retombèrent autour d’elles dans un tintement cristallin. Les fragments accrochèrent la lumière, suspendus un instant avant de s’éparpiller au sol. Jinx éclata de rire. Un rire clair, décalé, vibrant d’une joie malsaine, comme si la douleur venait enfin de donner un sens à l’instant.

« Voilà ! C’est ça que je voulais ! »

Elle se redressa avec une énergie désordonnée, imprévisible, répliquant aussitôt avec une violence chaotique. Un coup de crosse fendit l’espace entre elles, manquant de peu la tempe de Vi. Puis un tir claqua, assourdissant, frôlant son flanc avant d’aller pulvériser une autre vitre dans une explosion de verre. La paroi céda dans un fracas assourdissant, projetant autour d’elles une pluie scintillante d’éclats, figée un instant dans la lumière comme une tempête arrêtée en plein vol. Chaque éclat était un souvenir. Chaque fissure, une trahison. Le verre mordait la peau, griffait les bras, s’infiltrait sous les vêtements. Vi sentit le sang couler le long de son bras, chaud, poisseux, contrastant avec l’humidité de l’air. Elle n’y prêta aucune attention. La douleur n’était qu’un bruit de fond. Elle avançait, toujours, implacable, brisant le sol sous ses pas, traversant la pluie de fragments sans ralentir.

« Pourquoi tu fais ça ? » cria-t-elle enfin, sa voix rauque déchirant le vacarme.

Jinx tourna sur elle-même, légère, presque gracieuse au milieu du chaos, les bras écartés comme pour embrasser la destruction. Son sourire s’élargit, dément, exalté.

« Pour la gloire ! » répondit-elle. « La tienne, la mienne… c’est pareil, non ? On veut juste qu’ils nous regardent ! »

Sa voix se répercuta contre le verre brisé, démultipliée, comme si toute la serre riait avec elle.





Elles se battaient au milieu des plantes écrasées, piétinant des feuilles larges et luisantes, arrachant des racines épaisses qui se tordaient hors de la terre humide dans un bruit sourd. La végétation, entretenue avec une précision artificielle, se brisait sous leurs corps comme un décor trop fragile. Le verre brisé crissait sous leurs pas, grinçant à chaque mouvement, mêlé à la boue et à la sève qui s’échappait des tiges rompues. La serre se désintégrait autour d’elles. Chaque coup portait un peu plus atteinte à la structure, chaque chute envoyait de nouvelles fissures courir le long des parois. Ce lieu conçu pour préserver la beauté devenait un champ de ruines, un écrin trop fragile pour contenir leur rage accumulée. La chaleur étouffante se mêlait à l’odeur métallique du sang et à celle, sucrée, des plantes écrasées, saturant l’air jusqu’à l’écœurement. Vi attrapa Jinx par le col. Ses doigts se refermèrent sur le tissu humide, la tirant brutalement à elle avant de la plaquer contre une paroi déjà fissurée. Le choc fit vibrer toute la structure. Le verre gémit, parcouru de nouvelles craquelures qui se ramifièrent autour du visage de Jinx comme une toile d’araignée. Leurs regards se croisèrent. Un instant. Un instant suspendu, irréel, où le vacarme sembla s’éteindre, où le monde entier se contracta autour de leurs respirations haletantes. Vi vit son propre reflet mêlé à celui de sa sœur dans le verre fissuré, deux visages superposés, déformés, incapables de se distinguer l’un de l’autre.

« Je veux pas de ta gloire. » souffla Vi, sa voix tremblante malgré elle. « Je veux que ça s’arrête. »

Jinx cligna des yeux. Le sourire qui étirait encore ses lèvres vacilla, fragile, presque humain l’espace d’une seconde. Derrière l’excitation, quelque chose de plus ancien remonta à la surface, une blessure mal refermée, toujours à vif.

« Ça s’est arrêté le jour où tu m’as laissée. »

Sa voix était plus basse, dépouillée de sa légèreté habituelle, tranchante comme une vérité trop longtemps enfouie. La vitre céda. Dans un fracas brutal, le verre explosa autour d’elles, libérant l’air glacé de la nuit et précipitant leur chute, tandis que les derniers éclats se mêlaient à leurs mots, irrévocablement brisés.




Elles chutèrent ensemble. Le sol se déroba sous leurs pieds dans un vacarme assourdissant, et pendant une fraction de seconde, il n’y eut plus ni haut ni bas, plus de colère ni de raison, seulement la sensation vertigineuse de la chute. Elles furent retenues in extremis par une plateforme inférieure, leurs corps heurtant le métal dans un choc brutal qui leur arracha l’air des poumons. Le monde se reconstitua autour d’elles dans une douleur sourde, accompagnée du fracas continu du verre qui cédait. Au-dessus d’elles, la serre se disloquait. Le verre explosa dans toutes les directions, projeté dans la nuit comme une pluie d’étoiles tranchantes. Les éclats tourbillonnaient en captant la lumière avant de disparaître dans le vide, retombant sur Piltover dans un tintement lointain. La ville s’étendait en contrebas, immense et silencieuse, ses lumières dorées dessinant un océan artificiel, indifférent à leur chute, magnifique dans sa froideur, cruelle dans son immobilité. Vi se redressa la première, les mains appuyées contre le métal glacé de la plateforme. Son souffle était court, irrégulier, chaque inspiration brûlante. Elle sentit ses muscles protester, ses côtes la lancer, mais elle se força à se relever, vacillante, le regard encore accroché au vide béant sous ses pieds. C’est alors qu’elle le vit. La bague avait glissé de son doigt, arrêtée près du rebord, scintillant faiblement sous les lumières de la ville. Vi la ramassa lentement, comme si le geste demandait un effort démesuré. Le métal était froid, lisse, étranger. Elle la fixa un instant, observant son éclat artificiel, le poids qu’elle avait porté, ce qu’elle avait cru devoir prouver. Puis elle la lança dans le vide. Le métal décrivit un bref arc brillant avant d’être avalé par l’obscurité, sans bruit, sans témoin.

« La gloire, c’est du verre. » dit-elle d’une voix rauque, encore tremblante. « Ça brille… et ça coupe. »

Les mots s’échappèrent sans colère, sans défi, comme une vérité enfin acceptée. Jinx la regarda. Silencieuse pour une fois, immobile au bord de la plateforme, ses yeux suivant la trajectoire invisible de la bague disparue. Le sourire avait disparu. Il ne restait plus que le vide, et quelque chose d’indéchiffrable, fragile, au fond de son regard.



La neige recommença à tomber. Lentement. De larges flocons dérivaient depuis le ciel noir, portés par un vent presque absent, comme s’ils hésitaient à toucher terre. Ils se posaient sur le verre brisé encore chaud, sur les feuilles déchirées, sur les traces sombres laissées par leur combat, effaçant peu à peu les marques de violence. Chaque flocon absorbait un éclat, une goutte de sang, un fragment de colère, recouvrant le chaos d’une blancheur trompeuse. La serre n’était plus qu’un amas de ruines ouvertes au ciel. Les parois éventrées laissaient passer le froid, mêlant l’air glacé à la chaleur artificielle qui s’éteignait lentement. Les plantes écrasées gisaient dans le silence, figées sous la neige naissante, tandis que les lumières suspendues vacillaient encore, obstinées, refusant de reconnaître la fin. Deux sœurs se tenaient là. Debout au milieu des décombres, immobiles, séparées par quelques pas seulement, mais par des années de silences et de malentendus. Le lieu avait été trop beau, trop fragile, trop artificiel pour survivre à la vérité qu’elles y avaient déversée. Le verre n’avait pas résisté. Rien n’aurait pu. Et pour la première fois depuis longtemps, aucune des deux ne frappa. Les poings restèrent ouverts. Les armes oubliées. La rage, enfin, se tut. Il n’y avait plus rien à détruire. Juste le froid, qui s’installait lentement dans leurs corps fatigués. Juste le silence, lourd, définitif, rempli de tout ce qui n’avait jamais été dit. Juste les éclats de ce qui aurait pu être, brillants un instant sous la neige, avant de disparaître à leur tour.


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