La fillette de Zaun
Il se résolut à l’emmener avec lui à l’Académie. Elle ne pouvait certainement pas retourner dans la rue : tout indiquait qu’elle avait de sérieux ennuis, surtout si quelqu’un l’avait forcée à prendre du Shimmer. Et elle n’était visiblement pas en état de se défendre seule.
Viktor l’entraîna hors de la ruelle, l’enfant toujours accrochée à sa main. Elle le suivait de près, silencieuse, comme une ombre frêle et perdue. Il ralentit légèrement le pas, boitant. La douleur lui tirait des grimaces qu’il s’efforçait de dissimuler, mais il persévéra pour ne pas l’inquiéter davantage.
Lucy resta muette tout le long du trajet, collée à lui comme un petit chien égaré. Viktor jetait parfois un coup d’œil dans sa direction. Sa silhouette menue, son visage fermé, ses yeux encore chargés d’incertitude… Elle semblait aussi fragile qu’une feuille ballotée par le vent.
À un moment, elle leva les yeux vers lui, puis les baissa vers sa jambe. Son regard glissa du visage de Viktor à son genou douloureux. Elle comprenait. Malgré son jeune âge, elle avait perçu sa gêne.
Viktor en fut presque étonné. Elle était observatrice, plus qu’il ne l’aurait imaginé.
Il poursuivit sa marche, un léger sourire adoucissant son visage.
— Ça va aller, murmura-t-il pour la rassurer. Juste une petite douleur. Rien d’insurmontable.
Lucy acquiesça d’un geste franc et reporta son attention vers la route.
Tout en avançant vers l’Académie, Viktor sentit les regards des passants se poser sur eux. Certains étaient simplement curieux ; d’autres, plus méfiants, s’attardaient sur la fillette aux vêtements élimés. Il ignora ces murmures silencieux. Son seul objectif était d’atteindre l’Académie — et de comprendre quoi faire de cette enfant qui avait, sans qu’il sache encore comment, bouleversé le cours de sa journée.
Δ ≠ 0
Une variation minime, presque imperceptible…
et pourtant suffisante pour modifier toute l’équation de sa journée.
En marchant dans les couloirs de l’Académie, Viktor sentit les regards se tourner vers eux. Étudiants et apprentis leur lançaient des œillades curieuses, parfois intriguées, parfois méfiantes. À leurs yeux, voir une enfant en guenilles collée à l’assistant du professeur Heimerdinger avait de quoi surprendre… voire inquiéter.
Lucy, elle, en fut terrifiée. Sous le poids de ces regards étrangers, elle se rapprocha de Viktor jusqu’à effleurer son flanc et agrippa timidement la manche de sa veste.
Viktor, surpris par cette nouvelle marque d’inquiétude, baissa les yeux vers elle. Ses doigts minuscules, crispés sur son tissu, trahissaient tout son malaise. Il comprenait : l’environnement froid, silencieux, ordonné de l’Académie était déjà intimidant pour un adulte — alors pour une enfant perdue, venue de Zaun et récemment traquée…
Il posa doucement sa main sur celle de Lucy et tapota ses doigts dans un geste apaisant. Il lui offrit un petit sourire rassurant.
Elle leva les yeux vers lui, et même si elle ne lâcha pas sa manche, ses épaules se détendirent un peu.
Ils pénétrèrent ensuite dans le laboratoire.
Jayce était là, entièrement absorbé par ses plans étalés en désordre sur son bureau, une tasse de café encore fumante à portée de main. Son crayon glissait sur le papier, concentré, et il ne leva pas la tête à leur entrée.
Viktor s’arrêta sur le seuil, jeta un bref regard à son collègue, puis un autre à la fillette qui restait collée à son côté. Il s’éclaircit alors la gorge pour attirer l’attention de Jayce.
— Hé, Jayce.
— Ah, Vik ! Je me demandais où tu—
Jayce se retourna, un large sourire déjà formé… qui s’effaça aussitôt lorsque son regard glissa de Viktor à la petite fille blottie contre lui. Son crayon resta suspendu entre ses doigts.
— Qu’est-ce que… ?
Le ton n’était ni accusateur ni hostile : simplement stupéfait. Et profondément perplexe.
Viktor avança de quelques pas, Lucy toujours accrochée à sa manche. Il savait que la réaction de Jayce était inévitable : difficile de ne pas être déconcerté en voyant un enfant blotti contre lui.
— C’est une longue histoire… commença-t-il avec un léger sourire. Pour faire court, j’ai eu quelques ennuis sur le chemin du retour. Voici… — il tapota doucement l’épaule de la fillette — … Lucy.
Jayce se redressa d’un bond de son tabouret et s’approcha rapidement.
— Des ennuis ? Quels genres d’ennuis ? Tu es blessé ?
Viktor secoua la tête pour le rassurer. Même si son genou lui lançait toujours des élancements douloureux, il n’avait aucune envie d’inquiéter son ami.
— Rien de grave. Une petite altercation, c’est tout, répondit-il calmement. — Il inclina la tête vers la fillette silencieuse. — Je l’ai trouvée dans une ruelle. Des Zauniens voulaient la récupérer… probablement à cause du Shimmer.
Jayce s’agenouilla pour mieux l’observer. Son regard s’attarda sur les yeux de Lucy.
— Apparemment, elle en a déjà pris. La couleur de ses iris… c’est typique.
L’expression de Viktor s’assombrit. Entendre Jayce confirmer ses soupçons rendit la situation encore plus insoutenable.
— Oui. Je m’en doutais. C’est une enfant, Jayce… et pourtant ils lui font prendre cette satanée substance.
Jayce lui lança un bref regard avant de s’adresser timidement à Lucy :
— Salut. Je m’appelle Jayce. Et toi, c’est bien Lucy ?
Apeurée, la fillette recula instantanément pour se cacher derrière la jambe de Viktor.
Viktor soupira doucement. L’enfant n’était visiblement pas habituée aux inconnus, encore moins aux adultes qui tentaient de lui parler. Il posa une main rassurante sur sa tête, caressant doucement ses cheveux.
— Elle est timide, expliqua-t-il d’une voix douce. Lucy… voici mon ami, Jayce. Je te le promets, il ne te fera pas de mal.
Lucy leva les yeux vers Viktor, comme pour vérifier la véracité de ses paroles. Après un court instant, elle sembla y trouver la réponse qu’elle cherchait. Elle s’avança timidement vers Jayce, l’étudia un bref instant… puis hocha la tête.
Jayce arqua un sourcil, surpris mais attendri, puis poursuivit :
— Quel âge as-tu, petite ?
Lucy réfléchit quelques secondes, puis leva ses deux mains, les dix doigts bien écartés.
Viktor observa la scène, partagé entre tendresse et inquiétude. Dix ans seulement… Dix ans, et déjà confrontée au Shimmer, à la rue, à des poursuites.
Il échangea un regard avec Jayce. Dans ses yeux à lui se mêlaient l’inquiétude, l’étonnement… et cette pointe de tristesse qui lui serrait le cœur depuis qu’il avait rencontré la petite.
Il passa une main dans ses cheveux, visiblement troublé.
— Elle est si jeune, Jayce… murmura Viktor, la voix chargée de sympathie et d’une frustration impuissante.
Jayce poussa un léger soupir, partageant son inquiétude.
— Oui, je sais… mais quelque chose m’intrigue. Elle t’a dit quelque chose depuis que tu l’as trouvée ?
Viktor secoua la tête, les sourcils légèrement froncés.
— Non. Elle est restée silencieuse, se contentant de gestes ou de hochements de tête. Pourquoi cette question ?
Jayce replia les bras, l’air pensif, avant de regarder la fillette.
— Lucy… tu sais parler ?
Contre toute attente, la petite hocha la tête. Jayce cligna des yeux, surpris.
— D’accord… Tu sais parler, mais tu ne le fais pas. Tu ne veux pas ? Ou… tu ne peux pas ?
Lucy hocha de nouveau la tête, mais sa petite mine s’assombrit, plus triste.
Viktor observa la scène avec attention, troublé. Apprendre qu’elle pouvait parler, mais ne le faisait pas, le laissa perplexe… puis inquiet. Et lorsque Jayce suggéra qu’elle pourrait ne pas en être capable, son cœur se serra.
— Tu penses qu’elle est… muette ? demanda-t-il doucement, l’expression crispée à l’idée qu’un enfant si jeune soit incapable d’exprimer ses besoins ou ses pensées.
Jayce hésita, puis répondit :
— Peut-être. Mais il faut vérifier. Lucy, tu veux bien venir avec moi jusqu’à l’établi ? J’aimerais regarder quelque chose… ici.
Il désigna sa propre gorge pour illustrer son intention. Lucy suivit son geste du regard, puis hocha timidement la tête.
Jayce se redressa pour se diriger vers l’établi. Avant même qu’il n’ait fait deux pas, Lucy s’approcha et glissa sa petite main dans la sienne. Ce simple geste fit s’arrêter Viktor un instant — surpris par la confiance qu’elle accordait soudain à Jayce.
Jayce leva brièvement les yeux vers Viktor, partagé entre surprise et attendrissement, puis guida doucement la fillette jusqu’à son établi.
Arrivé devant, il se pencha pour la soulever et l’asseoir délicatement sur la surface du meuble.
— Bien, ne bouge pas. Je vais juste chercher quelque chose.
Il s’éloigna vers un des placards du laboratoire. Lucy le suivit du regard, sagement assise, ses jambes fines se balançant légèrement dans le vide. Un contraste saisissant avec la petite créature apeurée qu’elle était quelques minutes plus tôt.
Viktor s’approcha à pas lents, vint s’adosser contre le mur et observa la scène en silence.
Lorsque Jayce revint, il tenait une petite lampe de poche et un bâtonnet en bois, probablement ceux qu’ils utilisaient pour mélanger leur café.
— J’ai l’impression qu’elle n’est pas si timide que ça, fit remarquer Jayce. Elle se méfiait, c’est tout. Si des hommes lui ont fait du mal… c’est normal qu’elle soit prudente au début.
Viktor observa les objets dans la main de son ami, puis acquiesça doucement.
— C’est possible… murmura-t-il, son regard glissant vers la fillette assise tranquillement, les pieds oscillant au-dessus du sol.
Jayce se plaça devant elle, son expression se radoucissant.
— Bien… Lucy, il va falloir que tu ouvres la bouche. Je veux juste regarder ta gorge, d’accord ?
Elle hocha la tête et obéit aussitôt, entrouvrant la bouche aussi largement qu’elle le pouvait. Profitant de ce geste de confiance, Jayce alluma la lampe et utilisa le bâtonnet pour abaisser sa langue, tel un médecin habitué à ce genre d’examen improvisé.
— Hm…
Un bref son, concentré, alors qu’il observait attentivement l’intérieur de sa gorge.
Viktor observait la scène en silence, suivant chacun des gestes de Jayce avec attention. Que la petite ouvre la bouche sans broncher et reste immobile, même pendant que Jayce palpe sa gorge, témoignait d’une étonnante confiance. Cela éveillait chez Viktor un mélange de curiosité… et une inquiétude qu’il peinait à contenir.
— Alors ? Quelque chose ? Une indication concernant son larynx ? demanda-t-il à voix basse, les yeux rivés sur la fillette.
Jayce examina encore quelques secondes, plissant les yeux sous la petite lampe.
— Eh bien… je ne suis pas un expert — Heimerdinger nous serait bien plus utile — mais… oui. Son larynx est très rouge.
Viktor sentit son cœur se contracter. Une telle irritation n’était jamais bon signe. Il se tourna vers Lucy, la voix chargée de douceur et d’inquiétude mêlées.
— Une rougeur au larynx… c’est mauvais. Tu crois que ça pourrait venir du Shimmer ? Que la substance ait pu abîmer sa gorge ?
Jayce redressa légèrement la tête, la réflexion se lisant sur son visage.
— Peut-être… dit-il doucement. Ou alors une infection, ou une inflammation due à son mode de vie. Elle est jeune… et elle ne vit pas dans les meilleures conditions.
Il marqua une brève pause, avant d’ajouter avec un regard lourd de sens :
— Tu le sais toi-même.
Une allusion délicate, mais claire. À Zaun. À la pauvreté. À la maladie omniprésente.
À ce que Viktor avait connu, enfant.