La fillette de Zaun
Les deux hommes de Zaun s’immobilisèrent, surpris de voir la fillette réfugiée derrière Viktor. Ils échangèrent un regard perplexe avant que le premier ne lâche, d’un ton moqueur :
— Eh bien, regarde ça. La petite morveuse s’est trouvé un ange gardien.
Le second ricana, la voix chargée de sarcasme :
— Un Piltovien qui joue les héros. Quel cliché.
Ils ignoraient totalement que l’homme face à eux était tout aussi Zaunien qu’eux.
Viktor serra les dents en entendant leurs moqueries. Leur mépris le heurta plus qu’il ne voulait l’admettre. Ils voyaient en lui un Piltovien naïf, un intellectuel qui se prenait pour un héros. Une pointe de frustration monta en lui. Ils ne savaient rien de lui. Rien de son passé, ni de ce qu’il avait enduré.
Il fit abstraction de leurs piques et se concentra plutôt sur la petite fille agrippée à son pantalon, tremblante de peur derrière lui.
Le premier homme s’adressa alors directement à lui :
— Allez, mec. Rends-nous la gamine et on ne te fera rien.
Viktor plissa légèrement les yeux. L’exigence était claire : leur livrer l’enfant en échange de son propre salut. L’idée même le révolta. Abandonner cette fillette à ces brutes ? Jamais.
Il répondit d’un ton ferme :
— Non. Elle ne retourne pas avec vous.
L’homme sembla pris au dépourvu.
— Quoi ? Tu la connais même pas, cette gosse. Fais pas le con, mec. Rends-la-nous sans faire d’histoire.
Le second Zaunien, plus impatient, se mit à tapoter sa paume avec sa batte, signal évident d’un passage à l’acte imminent.
Le regard de Viktor se durcit. À chaque seconde qui passait, leur insistance renforçait sa détermination. Il ne les laisserait pas poser la main sur elle. Jamais.
Sa canne solidement ancrée entre ses pieds, il répliqua d’un ton glacial :
— J’ai dit non. Elle reste avec moi.
Les deux hommes échangèrent un sourire mauvais et avancèrent de quelques pas. Le premier reprit :
— Ce serait dommage d’en arriver à la violence. Surtout que t’as pas l’air au meilleur de ta forme.
Lucy s’agrippa plus fort au pantalon de Viktor, ses doigts tremblants serrant le tissu comme si sa vie en dépendait. Viktor sentit son petit corps vibrant de peur contre sa jambe.
Sa main se crispa sur sa canne, mais il garda le regard fixe, froid.
— Je n’ai pas peur de vous, répondit-il. Et croyez-moi : je suis loin d’être paralysé.
Le premier homme arqua un sourcil, tandis que celui qui tenait la batte s’avança pour pointer la canne du bout de son arme.
— Et ça, c’est quoi alors ?
Viktor resserra sa prise sur son appui. La manière dont ils se moquaient de son handicap était exaspérante, mais il resta impassible. Il refusa de laisser transparaître la moindre faiblesse.
Il se redressa légèrement, s’appuyant sur sa canne, et répondit avec un calme teinté de défi :
— Une aide nécessaire. Cela ne me rend pas moins capable, si c’est ce que vous insinuez.
Le deuxième homme esquissa un sourire carnassier.
— Et si on te l’arrache… il se passera quoi ?
Il fit un pas menaçant dans sa direction.
Les yeux de Viktor se plissèrent. La menace était limpide : sans sa canne, il serait presque sans défense. Mais il ne reculerait pas.
Le menton légèrement relevé, il répondit d’un ton dur :
— Alors je me défendrai. J’ai affronté bien pire que deux voyous de Zaun.
Les deux hommes échangèrent un regard, puis s’avancèrent en même temps. Le second brandit sa batte pour frapper.
Viktor réagit aussitôt : il pivota légèrement et asséna avec force un coup de canne dans les côtes de l’homme armé. Celui-ci laissa échapper un grognement de douleur et recula en se tenant le flanc.
Le premier Zaunien se prépara à riposter… mais des sifflets retentirent soudain, suivis de bruits de pas rapides. Une dizaine de Pacifieurs débouchèrent dans la ruelle.
Les deux hommes jurèrent entre leurs dents, jetant à Viktor et à Lucy un dernier regard de frustration avant de prendre la fuite — le second toujours plié en deux — poursuivis par les Pacifieurs qui se ruaient dans la ruelle.
Viktor expira un souffle dont il ne s’était même pas rendu compte qu’il le retenait. Le soulagement l’envahit, mêlé à l’écho des sirènes et au martèlement des pas. La tension retomba d’un coup, laissant place à une vague d’épuisement et de douleur qui lui monta aux jambes. Il s’adossa au mur, cherchant à reprendre son souffle.
Il baissa alors les yeux. La fillette s’accrochait encore à son pantalon, le visage pâle, les traits crispés par la peur. Elle leva vers lui un regard hésitant.
Leurs regards se croisèrent. Ses yeux demeuraient emplis d’effroi et d’incertitude, et son petit corps tremblait toujours.
Viktor s’accroupit à sa hauteur, grimaçant sous la douleur lancinante de son genou. Il lui adressa un sourire doux, rassurant.
— Tout va bien maintenant. Ils sont partis. Tu es en sécurité.
Elle hocha lentement la tête, le fixant sans un mot. Puis, contre toute attente, elle fit un pas vers lui… et se blottit contre lui.
Les sourcils de Viktor se relevèrent, surpris par ce geste soudain et désarmant. Instinctivement, il passa un bras autour d’elle, l’enveloppant avec précaution, comme pour la protéger encore.
Il sentit les tremblements qui parcouraient le petit corps se calmer peu à peu. Une pointe de tristesse, mêlée à une compassion profonde, lui serra le cœur. Quel genre de vie avait-elle dû mener pour chercher refuge ainsi dans les bras d’un inconnu ?
Lucy resta silencieuse, le visage caché par ses vêtements, blottie contre lui. Peut-être était-ce sa manière de dire merci.
Le visage de Viktor s’adoucit. Il la serra légèrement contre lui, posant une main douce dans ses cheveux, dans un geste d’apaisement.
Sa voix se fit presque un murmure :
— Tout va bien… Je suis là. Je te tiens.
Il ne put s’empêcher d’être surpris par la facilité avec laquelle il s’était retrouvé dans cette position : protéger une enfant qui, quelques instants plus tôt, était une parfaite inconnue. Pourtant, quelque chose chez cette petite fille le touchait profondément — une fragilité qui réveillait en lui un instinct qu’il ne pensait pas posséder. Il ne comprenait pas encore pourquoi, mais il savait qu’il ne pouvait plus la laisser seule.