L'Éclipse des Égarés - Tome 1 : L'Aube

Chapitre 1

5842 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 26/01/2026 13:59

8 ans.

Les clapotis des roues sur le sol humide n’étaient pas plus forts que le tambour de son cœur contre sa poitrine.

8 ans. 

Cela faisait huit ans qu’elle n’était pas retournée dans la Basse-Ville, dont l’accès lui avait été interdit depuis. Cette odeur fraiche et humide lui avait presque manqué.

8 ans.

Cela faisait huit ans qu’elle avait tourné la page, du moins essayé. Huit ans qu’elle tentait d’oublier. 

Oublier pour ne plus souffrir. 

Oublier pour ne plus y penser ; pour ne plus voir leurs corps sans vie embrasser le sol. 

Oublier pour ne plus songer à lui ; pour ne plus voir son visage qui comblait ses insomnies.

Pourtant, plus le désir d’oublier se faisait puissant, plus le souvenir se faisait vivant.

La voiture heurta une petite pierre et fit un sursaut, coupant court aux réflexions d’Irys, dont la respiration s’était quelque peu accélérée. Elle reprit rapidement conscience de son environnement et du monde autour d’elle.

Elle sentait l’agitation gagner les pacifieurs assis autour d’elle. Ils ne semblaient pas très à l’aise à l’idée d’exécuter une intervention dans la Basse-Ville. Pourtant, la mission était assez simple : la seconder dans sa phase de repérage.

 

 

Une semaine plus tôt


Le bruit de ses pas résonnait dans l’immensité de la pièce. Irys avançait sans hâte sur le marbre brillant, le bas de sa robe parfaitement ajustée volant au-dessus de ses bottes élégantes. 

Au fond, Cassandra, Shoola, la jeune Medarda ainsi que Salo l’attendaient sous les grandes fenêtres de la salle du Conseil. La lumière du soleil formait comme une auréole autour de leur silhouette droite, se reflétant sur chaque trait doré de leur tenue.

-       Autant de conseillers réunis rien que pour moi, je suis flattée, ironisa-t-elle.

-       Mme Kiramman, la salua Salo, droit comme un piquet. J’ai eu vent des résultats de votre dernière…affaire, à Ionia. Il semblerait que ce fut un succès. Félicitations.

-       Ce n’était pas si difficile, répondit Irys, sourire en coin. Les hommes sont si faciles à convaincre quand on leur montre où regarder.

Salo laissa échapper un petit hoquet suffisant.

-       Avez-vous eu mon rapport sur ma dernière visite à Demacia ? demanda Irys tout en connaissant déjà la réponse.

-       Oui. Votre intervention a été remarquablement efficace, commenta Mel, la scrutant depuis la hauteur de sa marche. Comme d’habitude, nous comptons évidemment sur votre discrétion sur ce genre de points, dirons-nous…sensibles. Mais nous avons à présent de quoi repartir du bon pied pour négocier avec eux. 

Et pourtant, Mel n’était pas au courant des informations les plus croustillantes qu’Irys s’était bien gardée de lui révéler. Ah, exultait Irys, si seulement elle savait.

Les conseillers pensaient tous qu’Irys travaillait pour eux, qu’elle leur était loyale. Tous s’imaginaient qu’elle s’agenouillait devant Piltover pour racheter ses « erreurs » passées. Mais ils ne savaient pas à quel point ils se méprenaient. Pour Irys, il s’agissait seulement d’un moyen d’exercer encore sa fonction sans être bannie de sa ville natale. Du moins, ça l’était au début. Jusqu’à ce qu’elle se rende compte à quel point les secrets qu’elle récoltait, les personnes qu’elle faisait chanter, les pays qu’elle menaçait pouvaient être importants et…utiles. Autant d’éléments qu’elle pouvait utiliser et garder précieusement sans même que les conseillers, ses « geôliers », ne s’en rendent compte.

-       « Négocier » ne serait peut-être pas le mot que choisirait le baron Valoran, ricana Salo.

-       Je doute qu’il puisse encore employer beaucoup de mots, répliqua tranquillement Irys. Il lui faudra encore quelque temps pour s’en remettre.

Cassandra croisa les bras, la fixant avec de gros yeux.

-       Ravalez votre fierté, Madame Kiramman, lâcha Mel. Si nous vous avons fait venir ici, vous devez vous douter que ce n’est pas seulement pour encenser vos talents.

Évidemment.

-       Ces derniers temps, poursuivit la conseillère, nous rencontrons de profondes résistances. Certaines négociations commerciales n’avancent plus. Les flux avec la Basse-Ville sont moins fluides : ce district est en train d’échapper à notre vigilance.

Oh, ils lui parlaient de la Basse-Ville à présent. C’est qu’ils devaient vraiment être à court d’idées.

-       Sans vouloir vous offenser, conseillers, ce n’est pas vraiment nouveau, souligna Irys, un poil provocatrice.

Shoola échangea un regard avec Salo.

-       Ce sont des difficultés inhabituelles, s’emporta Salo. Nos diplomates n’obtiennent plus rien par les voies légales : refus de dialogue, aucune figure claire avec qui négocier.

-       Le taux d’emploi dans nos entreprises souterraines est en chute libre depuis plusieurs mois, enchaîna Shoola.

-       Ce qui signifie, conclut calmement Irys, qu’un nouveau réseau est en train d’émerger.

Mel acquiesça d’un petit signe de tête.

-       Je conviens que la délinquance et la violence ne sont pas des éléments nouveaux pour la Basse-Ville, intervint Cassandra, mais la situation actuelle est assez préoccupante.

-       Assez préoccupante pour me consulter, acheva Irys.

Il était vrai que la Basse-Ville était un terrain qui effrayait les habitants de la surface, jusqu’à ses plus hauts dirigeants. À une époque, cela fut également son cas. C’est peut-être même cela qui avait fait échouer les diplomates précédant Irys. Rues insalubres, air toxique, rapts et vols : autant d’éléments qui caractérisaient la cité souterraine. 

Cela avait toujours été le cas d’une certaine manière, mais Irys était déjà au courant que la situation s’était détériorée depuis la mort de…Vander. Pendant quelques années, comme il le lui avait promis, il avait réussi à maintenir un semblant d’ordre. Depuis sa disparition, tout ce qu’il avait bâti s’était effondré en seulement quelques semaines.

Mais cela faisait déjà deux ans qu’il était mort. Quelque chose avait changé. Autrement, les conseillers ne l’auraient pas convoquée. Pas de cette manière.

Les yeux plissés et emplis d’espièglerie, Irys demanda :

-       Il y a quelque chose de plus. Quelque chose qui vous met vraiment dans l’embarras, n’est-ce pas ?

Un lourd silence tomba. Cassandra soupira.

-       Il y a des rumeurs, expliqua Mel. Une nouvelle substance circulerait en Bas. Ils l’appellent le Shimmer. Nos équipes n’ont pas encore tout à fait cerné de quoi il en retournait, mais il s’agirait probablement d’une drogue.

Malgré leurs efforts pour la masquer, Irys pouvait renifler leur inquiétude comme une mauvaise odeur que l’on essaie de camoufler.

-       Elle est encore trop récente pour avoir le recul nécessaire sur son impact, dit Salo. Ses effets sont encore flous. Si quelqu’un a la mainmise dessus, elle pourrait-

-       Inquiéter la population, le coupa sèchement Mel. Sans compter le fait qu’elle vient perturber notre marché à l’international, alors même que notre influence s’élève sous la lumière nouvelle de l’Hextech. C’est la réputation de notre cité qui en dépend.

Irys soutint son regard.

-       Et que suis-je censée en conclure ? ronronna Irys.

Elle voyait exactement où tout cela la menait, et elle jubilait intérieurement.

Mel marqua une pause. Les lèvres de la jeune femme à la peau mate se relevèrent en un léger sourire condescendant, comme pour garder les derniers traits de fierté qu’il lui restait avant de prononcer ces mots :

-       Nous souhaitons que vous retourniez dans la Basse-Ville.

Cette fois-ci, Irys ne répondit pas de suite. Elle s’attendait à ces mots, mais le fait de les entendre réveilla en elle une tension sourde. Alors que son visage restait de marbre, son estomac se tordit à l’idée d’enfin pouvoir y retourner. Elle ne savait même pas si elle en avait vraiment envie, finalement.

Huit ans. Huit ans d’interdits balayés en seulement quelques mots.

Pendant des années, le Conseil avait interdit l’accès aux Bas-Fonds à Irys. Et voilà qu’à présent qu’ils étaient dans le besoin, les conseillers étaient prêts à lever sa peine. Quelle ironie.

-       Eh bien, vous devez vraiment être désespérés. C’en est presque navrant, finit enfin par dire Irys, un faux air désolé sur la face.

-       Nous estimons que les circonstances justifient les moyens que nous emploierons, se justifia Cassandra. Nous avons connaissance de tes…liens passés avec la Basse-Ville, et nous pensons en conséquence que tu seras la mieux placée pour intervenir. Nous avons besoin de renseignements, d’éclaircir la situation pour mieux pouvoir agir.

-       Bien entendu, reprit Mel, la levée temporaire de votre peine n’entend pas une défaillance de la qualité de vos services. Nous avons toujours la carte « exil » en main. Ne l’oubliez pas, Madame Kiramman.

Irys vit du coin de l’œil la mâchoire de Cassandra se serrer.

Bien sûr, maintenant qu’ils n’avaient plus de moyen de pression sur Irys, la peur les rongeait. La peur qu’elle leur échappe. Et qui n’a plus de cartes agite ses atouts sous le nez de son adversaire. 

Mais durant toutes ses années de « loyaux services », Irys avait bien retenu une chose : le pouvoir n’est que mirage. Il est à celui qui laisse son ennemi croire qu’il le détient.

-       Naturellement, conseillers, dit-elle simplement.

La voiture s’arrêta nette. 

-       Madame, nous sommes arrivés.

-       Bien, merci, répondit-elle, la voix tendue.

Irys réajusta rapidement son chignon raffiné et repositionna sa sacoche sur son épaule. Sa poitrine était serrée, sa main tremblait légèrement.

Les pacifieurs descendirent et elle leur emboîta le pas. Tous, y compris Irys, avaient remis leur masque doré : à une telle profondeur, la pollution industrielle rendait l’air irrespirable. 

Les rues de ce quartier étaient désertes et seul le bruit des machines résonnait autour malgré l’heure vespérale. Un léger brouillard flottait à hauteur de taille. Les températures étaient assez basses à cette profondeur, et tous ces éléments ne participaient qu’à rendre ce tableau encore plus glacial.

À mesure qu’Irys avançait, cet environnement jadis familier soulevait en elle les pierres de souvenirs effondrés et abandonnés depuis bien des années. 

Elle inspira profondément : elle était ici pour le travail, rien d’autre.

Le claquement de ses talons contre les pavés abimés résonnait comme un métronome au tempo impeccable. Elle avançait d’un pas raide, maîtrisant chaque mouvement de cheville. Pas toujours facile de marcher avec un couteau caché dans chaque botte.  

La garde de pacifieurs menée par la femme blonde arriva devant un long bâtiment en bois délabré, qui aurait fait fuir n’importe quel surfacien normalement constitué. Elle l’examina de haut en bas. Charmant endroit, pensa-t-elle.

Deux hommes vêtus de haillons montaient la garde de part et d’autre de la petite porte en bois. Ils n’étaient pas armés, mais leur seule carrure aurait suffi à effrayer le premier venu. À la vue de la troupe qui se dirigeait vers eux, ils se redressèrent rapidement et prirent une mine consternée. 

Après quelques secondes, Irys fit un petit mouvement de tête, donnant l’ordre aux pacifieurs de pénétrer dans la bâtisse en bois. Ils maîtrisèrent les deux gardes, défoncèrent la porte, libérant le passage à la diplomate.

L’intérieur du bâtiment s’offrit à elle : c’était en fait un grand hangar, animé et bruyant, imprégné de l’odeur de la sueur et du travail. D’innombrables caisses en bois étaient méthodiquement alignées sur le sol poussiéreux. Des véhicules, au fond, attendaient certainement d’être chargés. Autour de tout ce matériel, de nombreux hommes s’activaient tantôt à porter les caisses, tantôt à les remplir de flacons de verre – flacons de verre contenant une mystérieuse substance phosphorescente, épandant une lueur violacée dans l’ensemble de l’entrepôt. 

Le Shimmer. C’était donc bien là. 

-       Bonjour Messieurs, commença Irys, sa voix légèrement étouffée par le masque doré.

Au moment où elle avait pénétré à l’intérieur, le temps semblait s’être figé : tous les hommes s’étaient arrêtés à la vue des piltoviens, comme pris sur le fait.

Elle ne savait pas si c’était vraiment une bonne idée de débarquer de cette façon dans des affaires qu’elle savait plutôt très louches. Mais peu importait, c’était le moyen le plus efficace d’obtenir les informations qu’elle souhaitait.

Elle détacha de sa ceinture son insigne frappé du sceau de Piltover pour le leur exposer. Cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas effectué de si belle entrée, tout en légalité. 

Elle reprit d’une voix claire et ferme :

-       Irys Kiramman, diplomate mandatée par le Conseil de Piltover pour une inspection de routine. Veuillez stopper ce que vous faites, je vous prie.

Irys s’était rendue à cette adresse suite aux informations recueillies par les autres diplomates, espérant obtenir davantage d’informations sur cette mystérieuse substance. C’était ce qu’elle faisait toujours : avant chaque rencontre, avant chaque négociation, elle montait un dossier solide, elle recueillait des données sensibles, des arguments, permettant de faire faillir sans aucun doute ses adversaires avant même de les affronter. Ils n’avaient ainsi pour seule solution que d’accepter ses conditions.

Espérons donc qu’elle trouve ici quelques éléments intéressants, d’autant plus qu’elle ne savait toujours pas à qui elle avait à faire.

-       Allez les interroger, recueillez un maximum d’informations, ordonna Irys aux pacifieurs. Je veux savoir à qui ils livrent leurs cargaisons, et surtout qui leur en a donné l’ordre.

Les représentants de l’ordre s’activèrent et se dispersèrent dans la salle.

Alors que les zauniens semblaient manifestement pris par surprise, Irys profita de ce léger flottement pour se diriger discrètement vers l’une des caisses, tout au fond de la salle. 

Elle saisit de sa main gauche un des flacons violets pour l’examiner. Voilà donc la fameuse substance qui se propageait dans les Fissures. Qu’avait-elle de si particulier ? 

La jeune femme eut le temps de mettre trois échantillons dans sa sacoche, avant qu’un homme ne vienne l’interrompre.

Bien que sale et déchiré par endroits, son gilet donnait à cet homme un air important à côté de ses collègues. Sous sa casquette plate, Irys pouvait parfaitement apercevoir son regard agité et agacé, remuant les rides naissantes de son front. À la façon dont il se tenait, on pouvait deviner qu’il était probablement le responsable de son unité.

-       J’peux savoir c’qui se passe ? C’est quoi ce bordel ? On n’a pas été prévenu !

Irys roula des yeux. Bien sûr, elle ne les avait volontairement pas avertis à l’avance. Il était évident que, dans le cas contraire, ce qu’elle aurait trouvé à l’intérieur aurait sans doute été très différent. Il fallait vraiment tout leur expliquer.

-       C’est le principe même d’une inspection surprise. J’imagine que vous préféreriez que je repasse dans quelques jours, le temps de mettre un peu d’ordre dans votre entrepôt ?

-       Oui, ça serait sympa, m’dam.

-       Dommage, soupira-t-elle. Rassemblez vos hommes. Je ne suis pas ici pour procéder à des arrestations. Tout ce que je veux, c’est le nom de votre employeur.

-       Vous feriez mieux de partir, la voix de l’homme prenant une tonalité soudainement plus hostile. Vous savez pas dans quoi vous mettez les pieds.

Irys entendit derrière elle des cris d’injures. Elle se retourna pour voir au fond de la salle un tableau qui ne pouvait que dégénérer. Les hommes de l’entrepôt répondaient violemment aux provocations des pacifieurs, tandis qu’un de ces derniers poussait avec véhémence l’un des hommes. Si prévisible… 

Ce fut le boulon de trop dans l’engrenage.

Le hangar se transforma en véritable champ de bataille, opposant les armures d’or et d’acier à la poussière et la crasse. Une haine mutuelle ancestrale qui s’illustrait ici à merveille.

Irys ne s’attarda pas davantage sur cette vision, car un sursaut d’énergie l’amena à plier ses genoux : l’homme derrière elle, profitant de son inattention, avait tenté de l’attraper. Elle se redressa aussi rapidement qu’elle s’était abaissée et lui asséna un coup de coude dans la mâchoire. Au contact de l’os, la douleur irradia le bras de la jeune femme.

Pour autant, le coup eut son effet : l’homme, surpris, lâcha le couteau qu’il avait sorti. Elle rattrapa la lame en vol et, de l’autre main, lança son poing dans l’abdomen de son agresseur pour l’achever. Il tomba à terre la main collée à la mandibule.

Le souffle court, les oreilles brûlantes, Irys était tout de même fière de ne pas avoir eu recours à ses propres armes, dissimulées sous ses vêtements. Elle admira un instant le couteau de l’homme : un de plus qu’elle pourra ajouter à sa collection. Chacune des lames qu’elle possédait avait jadis appartenu à l’un de ses agresseurs. Un beau souvenir d’une victoire méritée.

Puis soudain, sans même avoir bougé, elle se retrouva au milieu du combat.

Un homme barbu fonçait droit devant elle. Elle l’esquiva avec une agilité féline.

Elle en évita un autre, bâton à la main, de justesse. Il trébucha sur une caisse, son corps s’étalant à ses pieds.

Le coude d’un pacifieur maladroit manqua de peu le visage de la jeune femme, ne faisant que renforcer son agacement.

Un souffle. Un saut. 

Un souffle. Un coup. 

Un souffle. Une esquive.

Entre élans et parades, slalomant à travers les cargaisons de Shimmer, son ultime but était d’atteindre la sortie. Il fallait qu’elle parvienne à s’enfuir. Irys avait les flacons dans sa sacoche, c’était tout ce qui comptait. Elle les donnerait ensuite à analyser, elle obtiendrait des informations et pourrait enfin commencer son travail.

Elle n’avait plus rien à faire ici. Les pacifieurs pouvaient très bien se débrouiller seuls. De toute façon, elle ne portait pas ce corps de Piltover dans son cœur : une vieille rancœur de jeunesse. S’ils étaient là, c’était seulement pour la diversion.

La main sur sa sacoche, elle courait aussi vite que ses jambes pouvaient le permettre ; la sortie n’était plus qu’à deux pas. La diplomate jeta un dernier coup d’œil derrière elle : elle s’était tout de même bien débrouillée. Elle n’avait même pas une égratignure. C’était du bon travail.

Elle regarda à nouveau devant elle, poursuivant sa course, atteignant enfin la…

Boum.

La chute fut brutale et inattendue.

Une barre de métal venait de surgir devant Irys. Elle l’avait pris de plein fouet, à hauteur de poitrine.

Que venait-il de se passer ?!

La respiration coupée, la douleur inondant son corps tout entier, Irys était dos au sol, incapable de se redresser. Heureusement que ses boucles blondes épaississaient son chignon, amortissant ainsi le choc à la tête. Elle peinait désespérément à trouver de l’air, alors qu’elle recouvrait petit à petit la vue. Son masque était tombé, sa sacoche avait disparu, et devant elle s’élevait une silhouette, grande et sombre. 

C’était une femme. Les cheveux courts, la peau mate, les épaules larges, elle laissait échapper un rire gras.

À mesure que la vue d’Irys se stabilisait, elle pouvait voir qu’un bras mécanique était venu remplacer le membre gauche de la femme – la même femme qui était actuellement en train de fouiller son sac.

Non. Elle ne pouvait pas la laisser faire. Elle n’allait pas se laisser abattre si facilement.

-       Tu t’es bien servie, en plus, s’exclama la femme aux cheveux sombres, alors qu’elle comptait les flacons de Shimmer présents dans la sacoche d’Irys. Pas sûr que le patron apprécie…

Malgré la douleur, Irys se releva tant bien que mal, couteau à la main. Cette fois-ci, elle mettait toutes les chances de son côté.

-       Oh, mais c’est qu’on est coriace !

Irys tenta une première approche : elle projeta sa main gauche armée, tout en essayant de récupérer son sac de la droite ; mais en vain. Son adversaire esquiva aisément. Elle recommença une seconde fois, mais ses mouvements s’étaient faits lents et laborieux. La femme au bras de fer ne ripostait même pas : elle s’amusait de la situation.

Peu importait, Irys n’allait pas lâcher l’affaire ; si bien qu’à la force de la persévérance, elle réussit à lui écorcher la joue. Blessure certes minime, mais qui suffit à lui faire lâcher la sacoche par surprise. Irys n’eut à peine le temps de la récupérer qu’elle reçut aussitôt un violent coup dans l’estomac, la projetant à terre, contre le mur extérieur de l’entrepôt. 

Une fois encore, la douleur fut sans appel. Irys avait l’impression qu’elle allait vomir tout l’intérieur de son corps. Elle toussota et sentit un goût de métal dans sa bouche.

Cette fois, il lui était impossible de se relever : elle essaya, plusieurs fois, mais son corps ne répondait plus, si ce n’était pour lui envoyer des décharges plus qu’éprouvantes.

-       Plutôt pas mal… pour une Pilto.

Sa voix râpeuse raisonnait comme un déjà-vu dans la tête d’Irys.

-       On verra ce que tu répondras face au patron. Allez les gars, on dégage. On prend Boucles d’or avec nous.

Comment ? Face au patron ?! 

Deux géants chauves surgirent de part et d’autre d’Irys et la soulevèrent par les aisselles.

Non, non, non… Ce n’est pas ce qui était prévu !

Elle voulait découvrir qui était l’homme à la tête de ce réseau, mais pas de cette manière ! Elle était incapable de réagir. Elle voyait trouble, sa tête était lourde, sa poitrine irradiait, et sa gorge la brûlait, faute d’avoir pu remettre son masque. Elle bouillait de l’intérieur, sans pouvoir rien faire.

Menés par la femme manchote qui avançait d’un pas assuré, les deux molosses trainaient Irys dans les rues de la Basse-Ville. Ses bottes en cuir grattaient le sol rugueux. Irys eut du mal à suivre le chemin qu’ils empruntaient, mais il lui semblait qu’ils étaient remontés d’une strate, certainement au niveau de l’Entresol.

Mais où l’emmenaient-ils ? Avait-elle une chance d’en repartir vivante ? Son cœur se mit à battre plus fort. Tout ça à cause d’une erreur d’inattention ! Il fallait qu’elle trouve une échappatoire.

Après de longues minutes (ou étaient-ce des heures ?) de trainage de pieds, ils débouchèrent dans une grande allée très animée, inondée par les couleurs vives des commerces et des habitations. Irys ne reconnaissait que trop bien ce chemin. Se pouvait-il que … Non, impossible.

 À travers la foule bien trop dense pour une heure si tardive, ils avançaient, encore et encore. Surtout, ce qui surprit le plus Irys était le fait que personne ne leur prêta attention. Personne ne vint en aide à la jeune femme. Personne. La normalité, pour eux, était-elle cela ? De voir des hommes, des femmes, traînés et maltraités si souvent que cela en devenait banal ? Il fut une époque où, même dans les Bas-Fonds, une telle situation aurait fait réagir.

La petite troupe s’arrêta enfin un court instant devant une foule rangée et alignée devant la porte d’un bâtiment métallique. Les néons l’éblouissaient, ne faisant qu’aggraver la vision déjà peu fonctionnelle d’Irys.

Elle plissa les yeux pour essayer de cerner son environnement. Elle leva le regard. 

C’est alors qu’elle lut le nom de l’établissement, entouré par les énormes bâtons lumineux.

D’un seul coup, tout son être se crispa. Sa conscience tout entière lui revint. Ses muscles furent saisis d’une énergie soudaine. La douleur des coups fut aussitôt oubliée pour laisser place à une souffrance bien plus lointaine. 

Et elle comprit : « le patron », c’était lui.

-       Non ! cria Irys.

Sa voix n’était qu’un murmure. Elle essaya de se débattre, sans succès.

Sur ordre de la femme à la peau mate, l’homme qui gardait l’entrée leur dégagea un passage pour les laisser passer. Ils pénétrèrent dans le bar qu’Irys avait si bien connu. 

Mais que s’était-il passé ?! C’était à peine si elle reconnaissait cet endroit jadis si chaleureux. La musique abominablement forte cognait contre ses tympans ; des néons violets, rouges, verts avaient colonisé les murs ; des hommes et des femmes dansaient sur les tables, d’autres se droguaient au… Shimmer. C’était donc bien plus grave que ce que le Conseil pensait : la drogue s’était répandue beaucoup plus vite que ce qu’ils n’imaginaient.

La grande femme brune les guida jusqu’à l’escalier sur la gauche. Tout le monde les regardait du coin de l’œil. Mais Irys avait du mal à les observer. Elle voyait seulement des visages déformés enveloppés de fumée. La tête lui tournait, il lui était difficile de se concentrer. Était-ce la musique, trop puissante ? Ou les souvenirs, trop abondants ? 

Une jeune fille aux cheveux bleus (que faisait une fille de cet âge à une heure pareille dans un tel endroit ?!) les accosta :

-       Bah alors Sevika, t’es allée chercher un gros poisson pour te faire pardonner ?

-       La ferme, Jinx.

Sevika. C’était donc le nom de cette femme.

Irys profita que cette dernière fût occupée avec la petite fille pour tenter une dernière entreprise. Elle dégagea rapidement son bras et donna un puissant coup de coude à l’homme à sa gauche. Mais la douleur au niveau de son estomac la fit s’écrouler aussitôt à terre.

Cette tentative infructueuse ne lui valut qu’un coup supplémentaire de la part de l’homme qu’elle venait de frapper.

Son geste avait été stupide. En fait, toute cette situation était stupide. Le fait même d’avoir accepté cette mission dans la Basse-Ville était stupide. Elle savait que cela arriverait, que cela la rattraperait. Elle aurait dû savoir qu’à un moment ou à un autre elle aurait été amenée à le revoir.

-       N’aie pas si peur, se moqua Sevika. Avec un peu de chance, il ne te fera pas tuer.

Cette femme n’avait donc rien compris.

Ils reprirent leur chemin, trainant Irys dans l’escalier. Elle regarda autour d’elle, faisant défiler sous ses yeux des images qu’elle pensait depuis longtemps effacées. 

Lorsqu’elle regardait le comptoir, elle y voyait un carnet.

Lorsqu’elle regardait le jukebox, elle se souvenait de cette danse.

Lorsque, arrivée à l’étage, elle regardait les tables usées par les paris et les boissons, elle se rappelait d’une montre. L’avait-il toujours ?

Ils arrivèrent enfin devant une porte en bois.

-       Non…

Non. Elle n’était pas prête.

Ils entrèrent tous les quatre, et passèrent une seconde porte permettant d’isoler du bruit la pièce qui suivait. 

C’était une grande pièce dont la lumière verdâtre émanait d’une vaste fenêtre circulaire, sur le mur du fond. Elle était là, grande et puissante, auréolant un magnifique bureau rouge aux traits dorés (qu’on s’attendrait plus volontiers à trouver à Piltover en réalité).

Il faisait frais, comme toujours dans la Basse-Ville, et une odeur de cigare et d’alcool chatouillait les narines d’Irys.

Face à la fenêtre, sous un léger brouillard de fumée, une silhouette se tenait dos à eux, droite et svelte. Un cigare à la bouche, un gilet bien coupé, les cheveux courts : il avait changé, mais elle le reconnut immédiatement. 

Irys Kiramman ne baissait jamais les yeux, mais à ce moment précis elle fut incapable de le regarder plus longtemps, même de dos. La pièce était calme, coupée de la folie nocturne du bar, et pourtant ses oreilles bourdonnaient, et son cœur battait à tout rompre.

Les deux hommes de main jetèrent la jeune femme à terre, sans aucune délicatesse. Le bois usé du plancher craqua sous le poids de ses genoux. Sevika s’avança tandis que les deux molosses prenaient place aux côtés d’Irys : elle n’avait plus aucune chance de s’enfuir. 

-       J’ose espérer que c’est important, articula l’homme derrière le bureau, entre deux bouffées.

Sa voix lui fit l’effet d’un énième coup de poing dans l’estomac. Il avait prononcé ces mots sans même se retourner, avec une désinvolture si caractéristique. 

-       On a trouvé des Pilto qui fouillaient le site de cargaison numéro deux, expliqua Sevika. 

-       Hmm… La Surface commence enfin à prendre conscience de la menace qui se terre sous ses yeux.

-       J’ai réussi à choper leur cheffe : elle était en train de s’enfuir avec du Shimmer. Elle a l’air importante, j’me suis dit que ça pourrait vous intéresser.

-       Bien, il semblerait que tu aies été moins décevante que la dernière fois. Montre-moi.

Sa voix avait légèrement changé : elle s’était faite plus grave, plus râpeuse, usée par le temps, par la violence, faisant vibrer chaque partie du corps de la jeune femme.

De sa position, Irys pouvait voir les bottes aux pointes d’argent du « patron » se diriger vers Sevika. Elle entendit les frottements du verre dans sa sacoche, entre les mains de la manchote.

Il semblait qu’il n’avait toujours pas posé son regard sur elle. Autrement, il aurait réagi, n’est-ce pas ? 

Alors qu’Irys avait toujours les yeux rivés au sol, se préparant à l’inéluctable rencontre, elle perçut un léger flottement. Elle voyait simplement du coin de l’œil les pieds de Sevika face à ceux de son chef, immobiles. Elle pensait qu’il allait fouiller son sac, récupérer les flacons de Shimmer. Il n’en fit rien. 

Elle n’entendit qu’un léger reniflement de sa part. Puis un deuxième. Et ses talons prirent soudainement sa direction.

Avec le peu de force qu’il lui restait, elle osa enfin lever les yeux pour rencontrer les siens. Elle fit tout son possible pour cacher son immense surprise face à ce visage défiguré et cet œil de lave.

Lui n’en fit pas autant lorsqu’il comprit enfin à qui il avait à faire, son expression se rapprochant de celle d’un enfant apeuré.

-       Kiramman ?!

-       Ravie de vous revoir aussi, Silco.


Laisser un commentaire ?