L'Éclipse des Égarés - Tome 1 : L'Aube
LIVRE I – L’AUBE
6 ans avant l’acte 1, saison 1 (canon)
Avant que le Soleil ne brûle, l’aube tisse la promesse d’un lendemain.
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- Ravi de vous revoir, Kiramman.
- Professeur Orrenvald.
Irys pénétra dans le bureau de son professeur. Cela faisait un moment qu’elle n’y était pas passée.
Un air léger et doux s’élevait depuis le gramophone, posé au fond de la pièce, camouflant le brouhaha de la cour qui s’échappait de la fenêtre ouverte. C’était l’étude numéro trois du célèbre Lystar Chopvik. Légère et gracieuse, mais traversée d’une mélancolie discrète, cette œuvre était digne de la virtuosité de son compositeur. Irys aurait adoré la jouer. Elle aurait aimé pouvoir faire un jour danser ses doigts sur un piano.
Le soleil du début d’après-midi épandait sa douce chaleur à travers la pièce, réchauffant le visage pâle de la jeune femme. Les dorures qui encerclaient les quelques vitres venaient contraster avec les murs bleu marines. Elle respira un moment le fort parfum des vieux meubles et du papier froissé – une odeur qu’elle aimait tant.
De nombreux livres étalés çà et là témoignaient de l’immense culture de l’homme assis derrière le petit bureau en bois qui ornait le centre de la pièce. Une petite pièce exiguë, sombre mais élégante, mystérieuse mais intrigante, elle ne demandait qu’à explorer le savoir dont elle regorgeait. À l’image de son propriétaire : le professeur Thaddeus Orrenvald, du département des sciences sociales et de la philosophie éthique.
C’était un homme de petite taille, à la peau sombre, d’un certain âge. Il avait des yeux aussi bruns qu’Irys les avait émeraude. Mais il ne fallait pas s’y méprendre : derrière ce petit personnage se cachait un sacré caractère ! Il était réputé à l’Académie pour ses méthodes d’enseignement peu banales, mais efficaces, au grand désespoir des dirigeants de l’Académie de Piltover. Il osait, affirmait, quitte à parfois être désapprouvé, affichait haut et fort ses opinions. Il n’avait que faire de ce que pensait la foule.
C’était bien pour cela qu’Irys l’appréciait particulièrement, et elle espérait que c’était réciproque. À dire vrai, de toutes ses élèves, elle était celle qui lui ressemblait le plus : aussi passionnée et… solitaire que lui dans sa jeunesse. Ils avaient tissé un lien particulier au fil des années, très enrichissant tant pour l’un que pour l’autre. Une élève brillante assoiffée de savoirs, et un professeur comme source inépuisable de connaissances. Il était une des rares personnes qu’Irys fréquentait régulièrement, de son plein gré.
- Dites-moi, que me vaut l’honneur de votre visite ? demanda-t-il en levant à peine les yeux de ses copies.
Des papiers, partout, étaient étalés sur son bureau, au milieu des livres et des plumes. Un encrier brillant là, une lettre celée d’un sceau gravé d’un « A » en forme de compas ici. Elle s’était toujours demandé comment il arrivait à travailler dans ce désordre : un vrai mystère encore non élucidé à ce jour.
- Je viens vous demander votre avis, professeur.
- Que l’Éthos en soit témoin, Irys Kiramman vient demander conseil !
La jeune femme roula les yeux, et ignora la remarque.
- J’aimerais que vous relisiez ceci pour moi.
Elle posa sur le bureau un énorme bloc de feuilles, si lourd que le choc entre le bois et le papier résonna dans la pièce suffisamment fort pour faire sursauter le vieil homme. Si elle avait voulu attirer son attention, c’était chose faite.
Il s’agissait de la thèse qu’elle présenterait pour le Prix Heimerdinger. Un prix prestigieux accordé aux élèves de dernière année dont le parcours avait été remarquable. La tête du classement de sa promotion ne lui suffisait pas. Elle voulait obtenir ce prix. Elle le devait.
Après avoir passé plusieurs semaines à Noxus en début d’année, elle avait donc choisi pour objet de thèse le suivant : « Stratégies Internationales sur la Limitation des Conflits Organisés ». Si Orrenvald acceptait de la relire, et peut-être même de parrainer son ouvrage (ne lui accordant que plus de crédibilité et de points), le prix n’attendrait plus qu’elle.
Lorsqu’elle vit la bouche d’Orrenvald se tordre à la façon d’un lombric, face au monticule d’encre qui venait de surgir devant lui, la jeune femme ne sut trop dire ce qu’il en pensait. Tout en feuilletant le pavé d’un doigt, le professeur déclara de sa voix légère :
- Pourquoi vous entêtez-vous à vous rajouter du travail supplémentaire alors même que tout le monde sait que vous finirez major de votre promotion ?
Il la regarda, les sourcils hauts et l’air affligé.
- C’est pour le Prix Heimerdinger, n’est-ce pas ? Ce n’est qu’une broutille. Ce prix, bien que vous pensiez le contraire, n’apportera pas plus de valeur à ce que vous êtes. Ce qui le fera, c’est ce que vous avez là, et là, dit-il en pointant sa tête, puis son cœur. Ne finissez pas comme moi : sortez, profitez, vous êtes encore jeune Kiramman. Ne vous prenez la tête avec ce genre de futilité !
Pour sortir, il faudrait avoir des amis, et ce n’était pas vraiment son cas. Ses seuls véritables amis étaient ses livres et son encrier. Elle n’avait jamais été très douée pour s’en faire : problématique pour quelqu’un qui voulait évoluer dans les relations internationales. Mais il fallait dire qu’être l’enfant adopté d’une des familles les plus en vue de Piltover n’avait jamais été facile. D’autant plus quand sa grande sœur, elle, était un enfant biologique. Il était possible que certains exprimaient une forme de jalousie envers elle. D’autres y voyaient peut-être une part d’illégitimité. Peu importe le motif, la plupart de ses camarades ne se gênaient guère pour le lui faire remarquer. Mais Irys Kiramman ne se laissait pas faire. Elle n’avait pas sa langue dans sa poche, ce qui ne faisait pas d’elle l’élève la plus populaire de l’Académie…
- Professeur, j’ai beaucoup travaillé pour ce devoir. Mes professeurs me le demandent pour la fin du mois. Pensez-vous que vous pourrez me le rendre dans ce délai ?
- Écoutez, je ne doute pas que votre travail soit fort intéressant, comme à son habitude.
À ces mots, le coin des lèvres d’Irys se redressera.
- Mais comme vous pouvez le constater, reprit Orrenvald, j’ai un grand nombre – beaucoup trop à mon goût - de copies à corriger. Ce soir je sors récupérer une commande, pour la Fête du Progrès. Sans compter la visite que j’ai promis de rendre à mes neveux et le fait que le vendredi je suis occupé. À moins que vous fassiez tout cela à ma place, je doute que cela m’en laisse le temps.
Elle rougit devant l’évidence de la situation : il avait un travail, une famille, une vie. Elle avait presque oublié que tout le monde n’était pas dans son cas. Mais il lui fallait ce devoir, il fallait qu’elle prouve à sa mère qu’elle dépasserait ses attentes. Et au-delà de cela, par auto-respect pour son travail : elle y avait passé du temps tout de même ! Elle devait trouver une solution.
- Je peux peut-être vous aider ? Votre commande, de quoi s’agit-il ? tenta-t-elle, sourire aux lèvres.
Feindre l’innocence avec un poil de malice, un mélange parfait pour persuader n’importe qui. Même si elle savait qu’un soir ne suffirait pas à corriger l’entièreté de son devoir, cela pourrait toujours participer à le convaincre.
- Oh, vous connaissant, je ne m’y tenterais pas, répondit-il sur le même air, jouant le jeu.
- Ah oui ? Et puis-je savoir pourquoi ?
- Parce qu’elle se trouve dans la Basse-Ville.
- Dans la Basse-Ville ?!
L’expression de surprise qui s’imprégna sur le visage de l’étudiante sembla satisfaire le professeur, qui renchérit, suffisant :
- Y a-t-il un problème ?
Elle marqua une longue pause, hésitant avant de répondre. La Basse-Ville, sérieusement ?
- Absolument pas.
Oh si, absolument. Elle détestait cette ville (qui, soi-disant passant, n’était même pas une ville, puisqu’étant sous la propriété de Piltover). Elle avait en horreur tout ce qu’elle représentait : crasse, misère, feignantise…violence. Et par-dessus tout, ses habitants. Les souterreux. Piltover leur fournissait la sécurité grâce à ses pacifieurs, leur proposait la possibilité d’une stabilité économique grâce à d’avantageux accords, mais ils trouvaient toujours le moyen de protester. Elle ne pensait jamais devoir poser un jour les pieds dans ce pays d’impertinents.
Mais il fallait bien admettre que certaines fois, la fierté l’emportait sur ses convictions : elle n’allait pas faiblir devant son professeur.
- Très bien, alors vous n’y voyez aucun inconvénient à y passer pour me rendre service, pendant que j’avance sur votre devoir ?
- Aucun, répondit-elle sèchement, s’en voulant de s’être fait avoir dans son propre jeu.
- Ravis de l’entendre ! C’est une petite boutique fort sympathique. En parallèle de la grande avenue, dans l’Entresol. Vous voyez ? C’est assez simple à trouver.
Elle acquiesça, ses petites boucles blondes rebondissant sur ses épaules.
Elle ne savait absolument pas où c’était. Ajouter à cela qu’en plus de devoir pénétrer dans ce district, elle allait aussi devoir descendre un niveau. Décidément, espérons que ce devoir en vaille la peine.
- On y trouve toute sorte de fournitures tout à fait originales. Et si je veux concurrencer mes collègues scientifiques cette année, je dois me démarquer, n’est-ce pas ?
- Tout à fait, confirma-t-elle, sceptique.
Elle cernait surtout le caractère illégal de l’affaire : quoi de mieux qu’une petite boutique souterreuse loin du regard de Piltover pour y faire transiter toutes sortes d’objets qu’on ne trouverait pas à la Surface. Et elle connaissait Orrenvald : cela faisait maintenant plusieurs années qu’elle lui rendait visite en dehors de ses cours. Elle savait qu’il aimait briller aux yeux des autres par son excentricité. C’était d’ailleurs lui qui l’avait toujours poussée à assumer ses propres différences, et même à les exploiter. Mais quitte à se démarquer, il était prêt à utiliser tous les moyens qui s’offraient à lui. Aujourd’hui, il semblait même disposé à s’engager dans ce genre de trafic un peu louche, pour le seul dessein de s’illustrer à la Fête du Progrès.
La méfiance d’Irys à l’égard de cette boutique devait se lire sur son visage puisqu’un petit rire se dessina sur la bouche du vieil homme.
- Kiramman, je sais combien la Basse-Ville vous rebute. C’est d’ailleurs le cas de bien trop d’entre nous. La plupart préfèrent ignorer la cause souterraine au profit de notre propre complaisance. Vous avez probablement vos raisons, mais vous avez tort.
- Sauf votre respect, professeur, je-
- Cependant, je ne pense pas que cela serait mauvais pour vous d’y faire un tour. Depuis combien de temps n’y êtes-vous pas allée ? Y êtes-vous seulement déjà allée ?
La mélodie qui s’échappait du fond de la pièce fut la seule réponse à laquelle eut le droit Thaddeus Orrenvald. Il laissa échapper un soupir lorsqu’Irys détourna le regard.
- Votre profession consistera en un travail de terrain, notamment sur des populations étrangères. Vous devrez observer, négocier, recueillir des informations ; et à partir de ces dernières, trouver des solutions, établir des accords, assurer la paix. Connaître le monde qui vous entoure fera partie intégrante de votre vie, pardi ! Et je pense que cela ferait un excellent exercice pour vous de découvrir un paysage nouveau en mettant de côté vos préjugés, mon enfant.
- Mettre de côté mes préjugés dans un monde d’apparences et de faux-semblants : excellente idée, merci professeur, dit-elle, s’armant d’un faux sourire.
- Vous verrez Kiramman, la Basse-Ville est bien différente de ce que vous pensez. De ce que le monde pense.
Elle fronça les sourcils.
- Vous semblez savoir de quoi vous parlez.
- Comme je l’ai dit, la cause souterraine est un sujet que bien trop d’entre nous ignorent.
Ses paroles raisonnèrent dans la pièce telles une incantation sacrée. Le vieil homme prit un bout de papier parmi tous ceux présents sur son bureau et le griffonna d’une main féroce. On aurait dit un mage qui écrivait une formule magique.
- Tenez, avec ça vous devriez vous y retrouver. Dites que vous venez de ma part, et vous serez aussi vite servie que repartie.
Il lui tendit un vieux bout de papier, qu’elle accueillit de sa main non tremblotante. Elle dut plisser les yeux pour arriver à décrypter l’écriture farfelue d’Orrenvald.
18H ce soir.
RDV à la Boutique de Benzo.