L'Éclipse des Égarés - Tome 1 : L'Aube

Chapitre 3

2249 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 28/01/2026 21:49

« C’est assez simple à trouver », question de point de vue, semblait-il. 

Cela faisait déjà près d’une heure qu’Irys déambulait dans la cité de verre et de fer, et près d’une centaine de fois qu’elle relisait les instructions loufoques de son professeur, inscrites au dos du petit papier. Autant ses écrits étaient d’une qualité rare, autant sa graphie était d’une négligence douteuse. Et dans cette situation, c’en était vraiment déplaisant, rendant la quête d’Irys dans les rues de la Basse-Ville aussi simple que de trouver un bouton de manchette dans les rouages d’une machine à vapeur. 

Mais force était de reconnaitre que si elle avait fait l’effort de se rendre ne serait-ce qu’une fois dans ce district au cours de sa vie, la tâche aurait sans doute été moins rude. 

En effet, du haut de ses vingt-cinq ans, Irys Kiramman, talentueuse étudiante en dernière année, venait pour la première fois de son existence de poser pied à terre dans la ville jumelle de Piltover ; ville jumelle qui ne se trouvait qu’à quelques kilomètres de sa propre maison. Il est vrai toutefois que de nombreuses occasions se sont présentées à elle pour s’y rendre, dans un cadre académique notamment : observations, rapports, ou encore stages. Autant de possibilités que notre chère Irys s’était pris plaisir à esquiver en choisissant des destinations bien plus alambiquées : Ionia, Noxus, Targon... Oui, son aversion envers la Basse-Ville pouvait atteindre de telles proportions. Elle possédait ainsi une grande culture du monde qui l’entourait, pouvait naviguer seule à l’autre bout de Runeterra, mais était incapable de trouver une simple boutique dans les ruelles souterraines.

Elle soupira face au ridicule de l’état des choses. L’air chaud de sa bouche lui revint, emprisonné sous le foulard qui masquait le bas de son visage. 

Elle avait entendu parler de la piètre qualité de l’atmosphère qui flottait dans les Fissures, si polluée qu’il en était difficile de respirer. Elle avait donc pris cette maigre précaution qui, assortie à une capuche, lui permettait également de cacher son visage. Porter un tel nom impliquait souvent d’être reconnu à chaque coin de rue. Il ne manquerait plus que sa petite escapade dans la cité souterraine se fasse connaître jusqu’aux oreilles de sa mère : elle passerait un sal quart d’heure si c’était le cas.

Irys avançait dans une rue sombre et étroite, dont la seule lumière, verdâtre, provenait des fenêtres des habitations. Les tags et les affiches déchiquetées sur les murs étaient les seuls à donner un peu de couleur dans ce cadre qui lui donnait la chair de poule. 

Il faisait froid : c’était bien l’hiver, mais le fait de se trouver sous terre renforçait encore cette sensation. Plusieurs centaines de mètres de ferrailles s’élevaient au-dessus de sa tête, alors que ses bottes pataugeaient dans un fin tapis d’eau déposé sur les pavés. Le ploc qu’elle entendait à chaque pas ne faisait que satisfaire sa décision de porter le pantalon de l’Académie, plutôt que la jupe qui, ici, se serait surement transformée en serpillère. 

Malgré le foulard serré fermement sur l’arête de son nez, elle pouvait sentir l’odeur nauséabonde de l’humidité mêlée à celle des ordures étalées dans chaque coin de rue. Du coin de l’œil, elle surveillait les quelques individus qu’elle croisait, peu rassurée. Le plus souvent adossés au mur, parfois même affalés par terre, ces gens mendiaient, les mains tendues, couvertes de crasse. Les rues de la Haute-Ville étaient bien différentes. 

Ici, elle se sentait tout sauf en sécurité. Tous ses sens étaient en alerte : elle était à la limite de la paranoïa. Elle s’était pensée capable de se défendre seule, mais peut-être bien qu’elle aurait dû prendre de quoi se défendre. Une arme, par exemple. La prochaine fois… non, il n’y aura pas de prochaine fois.

Elle ne voulait pas redescendre dans ces rues, où chaque fois qu’elle croisait quelqu’un, son cœur s’emballait et son corps se préparait à se battre.

Depuis qu’elle était descendue de la Bathysphère, elle n’avait traversé que ce genre de ruelles oppressantes et malfamées. Cela lui procurait un étrange sentiment de voir que de telles conditions de vie, certainement connues des hauts dirigeants de Piltover, étaient complètement ignorées. Ces gens représentaient tout de même la quasi-moitié de la cité, et comptaient pour autant deux fois moins aux yeux du Conseil, apparemment.

Puis Irys se souvint rapidement ce dont étaient capable les souterreux, ce qu’ils avaient fait, et que, finalement, ils méritaient probablement leur misère. La seule évocation de ces souvenirs lui donna le vertige.

Soudain, elle sortit de ses pensées amères et ses mains gelées se crispèrent de soulagement autour de la lanière de sa sacoche lorsqu’elle aperçut, écrit sur un morceau de bois fixé au mur, « Chez Benzo ». 

Enfin, elle y était ! Et en un seul morceau !

Elle consulta sa montre, soigneusement rangée dans son gilet : dix-huit heures six. Elle avait bien fait de partir en avance, prévoyant qu’elle ne trouverait pas de suite la boutique. Autrement, elle aurait surement pris un retard substantiel.

Un petit auvent en tôle protégeait la façade du magasin. Des pierres colorées, émettant de petites lueurs réchauffantes, y étaient suspendues sur tout le long, presque comme un avertissement avant de franchir le seuil de la porte. Décoration ou superstition ?

Malgré l’opacité de l’énorme fenêtre ronde qui se trouvait à gauche de la porte en bois, Irys parvenait à distinguer deux silhouettes qui s’animaient à l’intérieur.

Avant d’entrer, elle inspira une grande bouffée d’air pas vraiment frais, réajusta son gilet, sa cravate sous le col de sa chemise immaculée, et jeta un dernier regard derrière elle : trois hommes à quelques mètres de là jouaient aux cartes sur des caisses en bois ; un peu plus loin, un marchand vendait des fruits pourris ; en face de lui, un homme et une femme se bécotaient. Rien à signaler.

Irys poussa la porte et entra d’un pas incertain, malgré ce qu’elle voulait montrer. 

Les rires et l’animation qu’elle avait observés plus tôt à travers la fenêtre cessèrent soudainement.

Immédiatement, elle sentit la chaleur du poêle à sa droite venir réchauffer ses membres. Des bougies, des livres et toutes sortes d’objets étranges agrémentaient cet espace qui dégageait une forme d’ésotérisme.

Depuis le moment où elle avait posé le pied à l’intérieur de la boutique, deux personnes face à face sur un comptoir défiguraient d’un œil réprobateur la jeune femme. 

Elle laissa échapper un petit rire : ils n’essayaient même pas d’être discrets. Rien qu’à travers leurs regards, elle pouvait deviner que ce qu’elle éprouvait à l’égard des souterreux venait de lui être rendu.

L’homme derrière le comptoir, probablement le propriétaire, était un homme corpulent, au début de la trentaine. Son visage rond était encadré par une paire de rouflaquettes brunes et épaisses, lui donnant un air négligé.

La jeune femme qui prenait place en face de lui était quant à elle d’une beauté rare. Une tresse violacée reposait sur son épaule. Une cordelette noire faisant office de collier venait contraster avec sa peau fine et pâle, rappelant à Irys la quasi-absence de Soleil à cette profondeur. 

Elle retira son foulard, abaissa sa capuche, laissant échapper ses courtes mèches blondes et s’avança vers le comptoir. Amusée par le tableau qui se présentait à elle, un sourire se dessina sur ses lèvres, bien qu’elle essayât de masquer son mépris.

-       Bonsoir, commença-t-elle sur un ton qu’elle espérait sûr.

-       Une jeune académicienne dans les parages, c’est pas tous les jours qu’on voit ça, pas vrai ? cracha la femme.

Ses yeux bleu gris dansaient au milieu de son visage dans une forme d’espièglerie. Elle portait une robe à bretelles qui semblait avoir été fabriquée à l’aide de plusieurs bouts de tissus sans rapport, cintrée autour de sa taille mince grâce à une épaisse ceinture. Irys se demanda comment elle faisait pour ne pas avoir froid habillée de la sorte.


-       Que puis-je faire pour vous ? demanda le propriétaire, d’un ton sceptique, tout en jetant un regard complice à sa compagne.

Irys arqua un sourcil, mais ignora la remarque de la jeune femme. Elle continua, s’adressant à l’homme derrière le comptoir :

-       Je viens récupérer la commande du Professeur Orrenvald.

L’homme la scruta un moment les yeux plissés, puis un rire gras s’échappa de son corps.

-       Ah, notre vieux Thaddeus n’est même plus capable de venir chercher sa ferraille tout seul ! Je vais vous chercher ça.

-       Bon, je me casse, Benzo, lança la femme à la tresse. Je vais voir les garçons.

-       Ça marche, on se voit demain de toute façon !

La femme se leva, attrapa le grand sac en toile vide qui se trouvait à ses pieds et se dirigea vers la sortie. Elle lança un dernier regard dédaigneux à Irys avant d’ouvrir la porte.

-       Ne vous perdez pas en rentrant, ça serait bête.

Irys s’apprêtait à répondre, mais fut interrompu par le marchand :

-       Eh, Félicia !

-       Hum ?

-       Embrasse les gosses de ma part.

-       Évidemment, gros bêta ! finit-elle par dire d’une voix enjouée à la simple mention de sa progéniture, avant de disparaitre derrière la porte.

Elle avait des enfants. Pourtant, elles ne devaient pas avoir beaucoup d’écart. Alors qu’Irys n’avait même pas fini ses études, alors qu’elle vivait encore chez sa mère, d’autres avaient déjà des enfants dont ils devaient s’occuper, qu’ils devaient élever dans une ville où la misère faisait partie prenante de leur vie. Elle se rendit compte à quel point leurs vies devaient être différentes.

Irys sentit un petit courant d’air froid chatouiller sa main gauche avant que la porte ne claque derrière Félicia, faisant trembler les murs.

Elle reporta son attention vers Benzo qui revenait du fond de la boutique, les bras pleins de divers bouts de métal. Elle ne savait pas ce que préparait Orrenvald, mais il avait dû dépenser une petite fortune pour les obtenir. 

Il les déposa sur le comptoir déjà bien rempli, sans aucune délicatesse et dans un fracas digne d’une fanfare.

-       Voilà ! Il a réglé la dernière fois, donc tout est bon Mademoiselle…

-       Irys.

-       Irys. Parfait ! 

La jeune étudiante déposa son sac en bandoulière sur le comptoir et commença à mettre une par une les pièces du professeur dans son sac. Bon sang, qu’avait-il prévu de faire avec tout ce débarras ? 

Sa main droite, comme à son habitude, tremblait légèrement lorsqu’elle attrapait les objets aux formes inconnues, ce qui ne fit qu’accentuer le boucan qu’elle faisait en entrechoquant les pièces dans le sac en toile noir. 

Lorsqu’elle eut fini, elle put enfin remettre son sac en bandoulière. Son épaule pleura quand elle sentit le poids du sac qui avait triplé. À son tour, elle se pressa vers la sortie.

-       Eh bien, passez mes amitiés à Thaddeus !

-       Je n’y manquerai pas ! Bonne soirée !

-       Bonne soirée ! Pt’être à bientôt ! dit-il en lui lançant un clin d’œil avant de se diriger vers l’arrière-boutique.

Elle lui adressa un sourire poli. Oh non, elle ne comptait pas retourner ici de sitôt. La prochaine fois qu’elle proposera de rendre service à quelqu’un, elle y réfléchira à deux fois.


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