L'Éclipse des Égarés - Tome 1 : L'Aube

Chapitre 4

3568 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 30/01/2026 22:01

Avant de sortir de la boutique, elle remit son foulard sur le nez, ses boucles sous sa capuche, puis franchit le pas de la porte pour se replonger dans le froid et l’humidité.

Forte fut sa surprise lorsqu’elle vit, au milieu de la rue, Félicia, encore là, son sac trainant par terre. Elle était dos à elle, encerclée par les trois hommes qu’Irys avait remarqués tout à l’heure. 

Plus personne n’était dans la rue. Sauf Félicia, face à ces trois hommes.

Deux d’entre eux étaient des montagnes de muscles, tout le contraire du troisième homme : un petit blond maigrichon, au visage balafré, un poignard à la main dont la pointe visait Félicia. 

Elle devina rapidement qu’il ne s’agissait pas d’une discussion amicale : exactement le genre de situation qu’elle avait voulu éviter depuis son arrivée dans la Basse-Ville.

Irys resta plantée là quelques secondes, sur le pas de la porte, tentant de rester suffisamment discrète pour ne pas attirer l’attention. Elle essaya de juger la situation : trois hommes contre une femme ; un homme armé ; deux géants. Plutôt déloyal. L’issue de cette « conversation » paraissait clairement définie. Sauf si… 

Non, elle n’interviendrait pas ! Elle ne connaissait pas cette femme ! Sans compter qu’elle n’était même pas armée. La meilleure solution était de s’enfuir. En ne faisant qu’un avec le mur, peut-être que personne ne la remarquerait.

-       Je t’le dit une dernière fois, ma belle : tu me files ce que t’as, sinon tu vas pas aimer c’qu’il va t’arriver. Vous avez mis le bordel dans nos rues, toi et tes amis. Tu nous dois au moins ça, pas vrai ?

-       Putain, mais combien de fois je vais devoir te le répéter, se défendit Félicia, j’ai rien sur moi !

Félicia essaya de s’échapper, mais les deux gardes du corps se rapprochèrent plus près d’elle.

Le plus petit des trois, qui portait une veste rouge à moitié déchirée, s’avança tout près d’elle et murmura :

-       Écoute-moi bien chérie…

Irys pouvait d’ici imaginer l’haleine de ce type s’étaler sur le visage de Félicia : la pauvre, quel enfer.

-       … les filles comme toi ont toujours-

La porte derrière Irys claqua derrière elle. Elle ferma les yeux une seconde : pourquoi n’avait-elle pas fermé cette fichue porte ? Lorsqu’elle rouvrit les yeux, tous les regards étaient braqués sur elle. Pour quelqu’un qui voulait passer inaperçu, c’était raté.

Elle sentait son cœur taper dans sa poitrine : elle n’avait jamais été aussi proche de mourir d’une crise cardiaque.

Alors que le regard que lui lançait Félicia était un subtil mélange de « Aide-moi, pitié » et de « Mais qu’est-ce que tu fous bordel ?! », celui du blondinet s’illumina à la vue d’Irys, ou plutôt de sa sacoche, aussi remplie que le bureau de poste pendant les fêtes de fin d’année.

-       Tu la connais ? C’est ton amie ? demanda-t-il à Félicia en pointant son couteau vers la Piltovienne.

-       Laisse-la en dehors de ça, pesta-t-elle.

-       Intéressant, continua-t-il, faisant mine de réfléchir, alors qu’Irys, sans vouloir tirer de conclusion trop hâtive, était presque certaine que c’était une capacité qui lui faisait défaut.

Il s’approcha doucement d’Irys, dans une démarche peut-être un peu trop dramatique. Son visage n’était plus qu’à quelques centimètres du sien. Cet homme dont la maigreur rivalisait avec une brindille essayait-il de l’intimider ? 

Elle ne broncha pas, même si le fait de voir la lame de l’homme se balader autour de sa sacoche la rendait un peu plus que nerveuse. Nervosité qui ne faisait qu’aggraver le tremblement de sa main droite. 

Elle serra les poings fermement : elle n’arrivait jamais à contrôler sa main, et cela la mettait hors d’elle. Malgré le fait que sa main était gantée, on pouvait tout de même observer la conséquence d’une vieille blessure : un tremblement permanent causé par une lésion d’un nerf de son avant-bras. Et le stress n’aidait pas… Maudite soit cette main.

-       Écoute ma jolie, tu vois, ton amie est dans une situation quelque peu embrassante.

-       Embarrassante, le corrigea Irys.

-       Euh oui, embarrassante, c’est c’que j’ai dit.

L’hypothèse d’Irys se confirma : l’intelligence ne transpirait pas à travers les mots de ce personnage. Il reprit :

-       Et donc vu comme t’es froqué, je devine que t’as pt’être moyen d’aider ton amie, articula-t-il en gigotant une fois encore son couteau autour de son sac : quelle subtilité

-       Un ou deux joujoux en moins, tu verras pas la différence. J’te laisse une chance.

-       Tu as raison, enchaina Irys, j’ai peut-être un moyen de l’aider.

Elle visualisa rapidement les différentes options qui s’offraient à elle : en un, s’occuper de l’homme armé et lui retirer sa lame. Mouvement rapide, pas le droit à l’erreur. Les deux autres réagiront surement dans la foulée, mais sont armés. Il faudra que Félicia s’occupe d’au moins un d’entre eux. En deux, anticiper les gestes du deuxième agresseur : grand et musclé, donc puissant, mais surement lent et sans finesse. Avantage sur lui : agilité, précision et technique. En trois, neutraliser le troisième homme si Félicia ne l’a pas fait. Conclusion : favorable si bien exécuté et sans précipitation.

Et la voilà embarquée dans les problèmes d’une femme qu’elle ne connaissait même pas.

La vérité, c’était qu’en dehors des entrainements, elle ne s’était jamais battue. Mais elle imaginait que ça ne devait pas être beaucoup plus différent de la réalité. De toute façon, c’était eux ou elles.

Elle retira donc prudemment sa sacoche, qu’elle posa sur une caisse en bois, à sa droite. Elle jeta un rapide coup d’œil à Félicia qui était encerclée des deux molosses. C’étaient ces deux-là qui effrayaient le plus Irys. Mais Félicia semblait avoir compris son idée, puisqu’elle lui adressa un discret hochement approbateur.

-       Bah voilà ! Toi t’es intelligente, ma jolie !

-       Oh non, je ne crois pas que tu aies bien saisi, mon joli.

Il fronça ses sourcils. Elle profita de son incompréhension et de son incroyable lenteur de réflexion pour le désarmer d’un geste rapide et précis. Dans le même temps, elle lui tordit le bras et le plaqua à terre.

Les hostilités étaient lancées. 

Il tenta de se relever, mais fut vite dissuadé par Irys, qui brandissait à présent le couteau d’un air moqueur. La colère pouvait se lire sur son visage alors qu’il serrait son bras contre lui. 

Et d’un.

Les deux colosses se mirent aussitôt à l’action. Alors que l’un d’eux s’occupait de Félicia, l’autre venait droit vers la jeune étudiante. 

L’homme faisait probablement deux fois la taille d’Irys, et ce n’était pas ce petit couteau qui allait le faire reculer. Elle tenta tout de même de l’attaquer - qui ne tente rien n’a rien - mais le molosse saisit d’une main son bras, de l’autre le couteau qu’il jeta à terre sans difficulté.

Bien, se dit-elle, il veut jouer à ça.

Elle pivota sur elle-même pour se dégager de sa prise, et lui assena un coup de genou dans les parties sensibles. Elle ne savait pas trop s’il pourrait encore avoir des enfants à l’avenir.

Encore debout bien que torturé par la douleur, l’homme, qui n’était que plus énervé, projeta immédiatement son poing dans un élan fulgurant. Sa capuche glissa quand elle esquiva de justesse par le côté : quelques centimètres de plus et elle aurait surement perdu sa tête.

Elle pouvait sentir son sang battre dans ses oreilles, et l’adrénaline envahir chaque partie de son corps.

Le géant était à présent dos à elle. Elle saisit l’occasion pour lancer son pied dans la partie latérale de son genou. Des craquements suivis d’hurlements résonnèrent dans la rue, alors que l’homme s’étalait par terre, assommé par la douleur.

Et de deux.

Ce n’était pas si différent de l’entraînement finalement !

De loin, elle pouvait voir Félicia dans la même situation. Mais elle semblait beaucoup plus directe : coup de poing sur coup de poing, elle profitait du fait qu’elle était plus légère, donc plus rapide que son adversaire pour esquiver, puis cogner. Esquiver, puis cogner, encore et encore. Pas très fin comme méthode, mais plutôt efficace ici. Il en fallait du cran pour ne pas se démonter face à un géant fait que de muscles.

Distraite, Irys sentit soudainement ses cheveux qui s’échappaient violemment à l’arrière de son crâne. Elle laissa échapper un cri.

Le petit maigrichon s’était relevé et plaçait maintenant le couteau sous la gorge d’Irys.

Quelque peu embarrassant comme situation, en effet, pensa Irys. Elle s’en voulait tout de même pour cette erreur d’inattention.

-       Tu l’as pas vu venir celle-là, hein pétasse ?

Elle roula des yeux, et enfonça son coude dans son estomac. Il était si maigre qu’elle crut traverser son corps.

Il fut projeté en arrière, et dans son envolée, la lame du couteau accrocha la joue d’Irys, lui déclenchant une vive douleur.

Elle vérifia cette fois-ci qu’il restait bien à terre : on ne fait pas deux fois la même erreur

Elle sentit un filet chaud couler le long de sa joue. Elle l’essuya d’un doigt ganté : du sang. Elle avait commis la faute de croire l’agresseur immobilisé. Elle ne se laisserait plus avoir. Irys ramassa ensuite le couteau et le mit dans sa poche pour être certaine qu’il ne soit plus utilisé contre elle.

 Elle reporta son attention vers Félicia, dont la situation avait quelque peu changé : elle se trouvait à présent plaquée au mur par l’autre homme. La méthode Esquiver, puis cogner avait, semblait-il, ses limites.

Irys s’empressa de se saisir d’un gros morceau de bois qui se trouvait à quelques pas d’elle, apposé contre des caisses.

-       Ça t’embêterait ? demanda Félicia, à moitié étouffée par le bras du géant.

-       Pas le moins du monde, répliqua Irys.

Sans réfléchir plus longtemps, elle brandit le morceau de bois, tout humide, et le fit fusionner avec le crâne de l’homme. Il s’écroula d’un seul coup, sur le corps de son camarade. Sa poitrine se soulevait encore, mais ses paupières étaient bien closes.

Et de trois.

Irys, qui se plaignait d’avoir froid, avait à présent l’impression d’avoir passé des heures au Soleil, dont les rayons étaient pourtant bien absents ici. Elle baissa son foulard, cherchant à tout prix de l’air.

Elle se tenait là, surplombant le corps inconscient de l’homme. Une sensation troublante s’empara d’elle. Elle l’avait mis à terre, elle le dominait. À la place de ce sentiment de pouvoir, ne devrait-elle pas ressentir de la culpabilité ? Elle secoua la tête, et reporta son attention vers sa camarade.

Alors qu’elle avait la joue en sang, Félicia, quant à elle, semblait avoir trempé son nez dans un tonneau de jus de tomate.

Les deux femmes, à bout de souffle, se regardèrent pendant un long moment, puis éclatèrent de rire.

-       T’as vu la tête qu’il a fait quand tu lui as pris le couteau des mains ?!

-       Je ne suis pas sûre qu’il ait apprécié.

-       Non, je ne dirais pas ça !

Elles n’arrivaient pas à s’arrêter de rigoler. C’était complètement indécent, elle le savait. Mais la pression devait surement retomber : elles venaient tout de même de se faire agresser par trois hommes !

-       Merci…

-       Je m’appelle Irys.

-       Félicia. Je dois admettre que tu te débrouilles pas trop mal. Enfin, pour une Pilto, lança Félicia pendant qu’elle ramassait son grand sac en toile, un sourire reconnaissant sur ses lèvres.

Irys laissa échapper un petit rire.

Félicia aussi ne s’était pas si mal débrouillée. Peut-être qu’elle l’avait mal jugée finalement.

Quelle drôle de situation : les voilà toutes les deux s’esclaffant au-dessus de trois hommes gisant au sol, alors que quelques minutes auparavant, dans la boutique, elles se dévisageaient comme deux guerrières avant un duel.

Irys récupéra sa sacoche, intacte, qui l’attendait sagement sur la caisse en bois. Pour rien au monde elle ne la donnerait. Sa mère lui avait offerte il y a des années, et lui avait même brodé à la main ses initiales, en doré, sur le bord inférieur droit : I.K., peut-être pour qu’elle se sente un plus « Kiramman ». Sans compter qu’elle contenait la commande du professeur, qu’elle avait promis de lui rapporter contre la relecture de son document. Décidément, elle espéraitvraiment qu’elle obtiendrait une bonne note à ce devoir, qui lui avait presque couté la vie.

Elle prit le temps de consulter sa montre : dix-huit heures vingt-cinq. Elle allait être en retard pour le diner. Elle pria de toutes ses forces pour que sa mère rentre tard du Conseil et ne remarque pas son absence.

-       Et merde, il manquait plus qu’eux, marmonna Félicia pendant qu’Irys remettait son garde-temps dans son gilet bleu.

Cette dernière se retourna pour voir deux pacifieurs arriver du fond de la rue. Le claquement de leurs bottes contre le sol humide résonnait jusqu’aux oreilles des deux femmes. Elles se regardèrent, ne sachant comment réagir : trois corps inconscients s’étalaient à leurs pieds, et elles étaient couvertes de sang. La situation se présentait plutôt mal pour elles.

Irys essayait de trouver une solution : si elle déclinait son identité, il était certain qu’ils les laisseraient tranquilles. Peut-être même qu’au son du mot « Kiramman », ils s’excuseraient du dérangement. C’était tout de même sa famille qui finançait une grande partie de la garde des Pacifieurs. Mais ce qui était sûr, c’était que si elle révélait qui elle était, sa mère entendrait forcément parler de ce qui s’était passé : sa descente dans la Basse-Ville, la bagarre.

Alors que choisir : se faire arrêter ou bien prendre le risque que sa mère soit au courant de tout ? Hum… La première option se montrait moins pénible. Pas sûr que Félicia apprécierait.

-       Eh vous, arrêtez ! Ne bougez plus !

Les pacifieurs étaient maintenant qu’à quelques pas d’elles, et venaient de prendre conscience du tableau qui se présentait à eux.

-       Allez, on dégage ! s’exclama Félicia.

Félicia attrapa la main d’Irys et l’entraina vigoureusement dans les rues. Elles coururent aussi vite qu’elles le pouvaient : elles étaient à présent officiellement en délit de fuite. Une première pour la jeune académicienne. Mais il fallait admettre que dans ce contexte, c’était peut-être la solution la moins terrible.

La sacoche d’Irys battait contre sa hanche, et les pièces qu’elle contenait s’entrechoquaient dans un fracas assourdissant. Elle posa sa main droite dessus : quitte à fuir, autant bien le faire, sans leur laisser la possibilité de les retrouver au bruit.

Elle s’efforçait de suivre sa nouvelle partenaire tout en jetant un regard derrière elle : les deux pacifieurs ne les lâchaient pas d’une semelle.

Félicia connaissait parfaitement son terrain, il n’y avait aucune hésitation dans ses pas : elle avait surement grandi ici.

Cela leur procurait un avantage sur les pacifieurs : elle savait quand et où tourner, elle anticipait chaque muret à grimper, chaque obstacle à esquiver, permettant chaque fois de distancer un peu plus leurs poursuivants.

Elles finirent par déboucher dans une grande allée, bien différente des ruelles vides, sombres et étroites qu’Irys avait empruntées jusque-là. 

Non, ici tout était plus lumineux. Partout, des vitraux, des lanternes, des fenêtres, des néons, des mosaïques aux mille et une couleurs reflétaient leur lumière tout autour. L’expression « la cité de verre et de fer » prenait ici tout son sens.

Tout était plus animé. Des artisans, des marchands de légumes, de journaux, des forgerons, des restaurateurs… Tous étalaient leurs marchandises à l’immense foule qui se présentait à eux. Leurs cris se mélangeaient pour essayer de vendre leurs marchandises à qui le voulait bien. 

On aurait dit que tout Runeterra s’était rassemblée dans ce même couloir : on y trouvait toutes les populations inimaginables. Créatures à cornes, géants masqués, humains, ou Yordles, tous ici y trouvaient leur compte. 

La mâchoire d’Irys manqua de se décrocher du reste de son visage. Jamais, de toute sa vie à Piltover, elle n’avait vu telle animation, telle vie concentrée dans un même endroit. Il y avait bien des marchés là-haut, mais jamais de cette ampleur. 

En haut, tout était propre, symétrique, parfaitement aligné. Ici, tout était chaotique, toutes les couleurs se mélangeaient, il n’y avait aucune règle. 

Et pourtant, de tout cela se dégageait une certaine beauté.

Elle ne pouvait s’empêcher d’admirer le spectacle qui s’offrait à elle, mais la main de Félicia sur son épaule la ramena aussitôt à la réalité. 

-       Allez, on se grouille !

Elles plongèrent dans la foule, où elles pourraient peut-être enfin semer les pacifieurs, toujours à leurs trousses.

Coup d’épaule sur coup d’épaule, elles avançaient, Irys suivant à l’aveugle la jeune femme devant elle. Elle se sentait mal à l’aise, oppressée au milieu de tout ce monde, et resserra sa prise autour de sa sacoche. Les effluves du poisson et des pâtisseries chaudes vinrent chatouiller ses narines. Il y avait toujours cette odeur âcre d’humidité, mais elle n’était guère gênée par la qualité de l’air, ici camouflée par toutes les bonnes odeurs du marché local.

Quand la foule commença à se dédensifier, Irys comprit qu’elles arrivaient au bout de l’avenue centrale, qui se séparait en deux artères principales. 

Au point de convergence de ces deux artères se trouvait un grand bâtiment fait d’assemblages métalliques, où fonçait tête baissée Félicia.

À cet endroit, les gens s’étaient regroupés pour… pour faire la queue ? Au-dessus d’eux, une grande enseigne lumineuse, avec au centre une pinte de bière, indiquait le nom de l’endroit : « La Dernière Goutte ».

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