L'Éclipse des Égarés - Tome 1 : L'Aube

Chapitre 5

3580 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 31/01/2026 15:07

-       Stop, arrêtez-vous !

Les pacifieurs étaient un peu plus loin à présent, mais toujours là à leur courir après : ils n’abandonneraient donc jamais.

Félicia poussa la porte du bar, doublant sans ménagement toutes les personnes qui faisaient la queue, mais Irys la retint par le bras.

-       Attends, tu es sûre que c’est une bonne idée ? réussit-elle à articuler entre deux bouffées d’air.

Elles étaient poursuivies par les forces de l’ordre, et s’engouffrer dans un endroit clos ne lui semblait pas être une bonne idée. 

Félicia se retourna, ses yeux gris pleins de lucidité :

-       Fait-moi confiance.

Elle semblait savoir ce qu’elle faisait.

De toute façon, dans une cité dont elle ne connaissait pas un seul centimètre, Irys n’avait d’autre choix que de suivre la femme devant elle, à défaut de se faire arrêter.

Ainsi, elles pénétrèrent ensemble dans le domaine de La Dernière Goutte. Irys prit soin de tirer à nouveau sa capuche sur son visage.

Personne ne prêta attention aux deux femmes qui venaient de débouler férocement dans le bar.

L’air était chaud et sentait la sueur et l’alcool bon marché. La salle grouillait de monde, et les rires, à peine recouverts par la musique rythmée du jukebox, s’envolaient dans les airs autant que les verres d’alcool. Sous les lumières tamisées, on jouait, on criait, on chantait autour de petites tables en bois, une bière à la main. 

Irys n’eut pas vraiment le temps d’en apercevoir davantage tant elle se précipitait, aux côtés de Félicia, vers le fond de l’établissement. Effaçaient sous la foule d’ivrognes qui ne demandaient qu’à se resservir, elles couraient droit vers le comptoir. 

Derrière le bar, deux hommes s’activaient à gérer toute cette clientèle : l’un, armé d’un chiffon, essuyait les verres à la chaîne, et l’autre servait les pintes. Ce dernier était aussi grand et large d’épaules que son camarade était svelte et chétif. En revanche, ils avaient pour point commun des yeux d’un bleu transperçant.  

Après s’être frayé une petite place, Félicia s’arrêta devant le comptoir, Irys juste derrière elle. Elle s’adressa aux deux barmen par-dessus le brouhaha de la foule, d’un air détendu, comme si des pacifieurs n’allaient pas du tout surgir incessamment. Qu’avait-elle en tête ?

-       Salut les gars ! 

Irys releva la façon dont elle s’adressa à eux et l’aisance avec laquelle elle prenait place : elle connaissait clairement ces deux hommes. Cela expliquait pourquoi elle avait insisté pour pénétrer dans cet endroit. Mais en quoi allaient-ils les aider ? 

L’horloge tourne, et les pacifieurs ne vont pas tarder, nota Irys.

-       Euh, salut…, articula le plus grand des deux hommes.

Son regard interrogateur s’attarda un moment sur la jeune Piltovienne, avant de revenir vers Félicia : il semblait surpris par la présence d’Irys à ses côtés. Il fallait admettre qu’Irys était elle-même surprise par sa présence ici, dans ce bar – dans un bar tout court, en fait. Ou bien était-ce le sang sur leur visage qui l’interpellait ? Sans doute un peu des deux.

-       Écoute Vander, deux pacifieurs vont débarquer d’une minute à l’autre pour nous choper. On a-

Elle fut aussitôt coupée par l’entrée fracassante de deux individus aux reflets dorés.

Le silence fut sans appel quand les deux pacifieurs, bâton à la main, transpercèrent la salle d’un pas lourd et déterminé. Seul le jukebox persistait à les défier.

-       Et moi qui pensait qu’on allait passer une bonne soirée, soupira ironiquement le moins costaud des deux barmen.

Était-ce vraiment le moment de faire de l’humour ?

À la recherche des deux fugitives, les pacifieurs regardaient tout le monde. Et tout le monde les regardait. 

La seule raison pour laquelle ils n’aperçurent pas immédiatement les deux femmes était la densité d’ivrognes réunis dans la même pièce, occultant légèrement le comptoir. Cela laissa juste le temps aux jeunes femmes de se précipiter derrière le bar et de se cacher aux pieds des deux barmen.

La poitrine de l’étudiante se soulevait de plus en plus rapidement : elle avait beau vouloir paraître sûre d’elle et cacher sa peur, les pacifieurs n’étaient qu’à deux pas d’elles, à deux doigts de les arrêter. Mais il est vrai qu’à travers cette situation plutôt inhabituelle pour elle, le danger provoquait aussi chez Irys une forme nouvelle d’excitation, une curieuse satisfaction de braver les interdits. N’importe quoi, se dit-elle en secouant la tête.

Elle jeta un coup d’œil à Félicia, accroupie tout près d’elle entre quatre bottes : elle semblait confiante. Irys se demanda si c’était la première fois qu’elle se cachait derrière ce gros morceau de bois.

Bien qu’à présent totalement aveugle de ce qui se déroulait dans la grande pièce, elle pouvait entendre les pacifieurs se rapprocher.

-       Où sont-elles ? lança l’un d’eux à tout le bar. On les a vues rentrer, ça ne sert à rien de les cacher.

La main d’Irys, sous son gant, se remit à trembler de plus belle. Son réflexe fut de l’immobiliser immédiatement avec sa main gauche, mais elle accrocha au passage une jambe maigrichonne, enfoncée dans une botte usée témoin de mille errances dans les ruelles de la Basse-Ville. Quand elle leva la tête, elle put voir le visage de son propriétaire la regarder d’un air perplexe et méprisant. C’était un visage à la fois doux et dur, qui provoqua une étrange émotion à Irys. Des pommettes hautes, un nez anguleux, une mâchoire imberbe fine mais bien dessinée. Leurs yeux se rencontrèrent un court moment qui lui sembla être des heures, mais le bruit métallique des pas qui se rapprochaient coupa leur dialogue silencieux.

L’un des agents dut taper du poing violemment sur le bois car Irys ressentit une forte vibration dans son dos, accoudé contre l’intérieur du comptoir.

-       Où. Sont. Elles.

C’était une bonne chose : leur impatience montrait au moins qu’ils ne les avaient toujours pas remarquées, malgré leur cachette de fortune.

-       De qui parlez-vous ? tenta Vander, d’une voix innocente.

-       Vous savez très bien de qui on parle.

-       Pas du tout. Silco, tu vois de qui ils parlent ?

-       Ne jouez pas à ça avec nous.

De sa position, Irys pouvait voir la main de Vander glisser vers sa cuisse, à l’endroit où un couteau était rangé dans son étui. Elle espérait sincèrement qu’il n’y ait pas besoin d’en arriver là.

-       Une femme brune, avec une tresse ? Suivie d’une Piltovienne blonde avec une sacoche noire ?

C’était l’homme à la jambe maigrichonne qui venait de s’exprimer. L’homme qui essuyait les verres. L’homme au regard énigmatique. Silco, si elle avait bien suivi. Mais à quoi jouait-il ?! La surprise pouvait surement se lire sur son visage car elle pouvait voir Félicia à sa gauche qui lui faisait signe de rester silencieuse.

-       Ah, je vois qu’au moins l’un d’entre vous a l’intelligence de nous dire la vérité.

-       Elles sont rentrées juste avant vous, et sont sorties par la porte de derrière. On n’a rien pu faire.

Il pointa de la tête une porte en bois à quelques mètres des deux femmes. Irys ne l’avait même pas remarquée dans la précipitation.

Pendant quelques secondes, il y eut un silence, comme si les pacifieurs hésitaient à croire les mots de l’homme. Quand ils se lancèrent à toute vitesse vers la porte, Irys retint son souffle : s’ils se retournaient, elles seraient démasquées. 

Mais ce ne fut pas le cas. Elle sentit tout son corps se relâcher d’un seul coup.

Pour être sûre que ce n’était pas trop beau pour être vrai, elle attendit quelques secondes après que le bruit de pas des pacifieurs eurent disparu. Il y avait surement une porte à l’arrière du bâtiment qui donnait sur l’extérieur, car ils ne revinrent pas.

Les rires reprirent de plus belle, et Irys, le sourire aux lèvres, pivota vers sa camarade, tout aussi ravie :

-       Alors, je t’avais pas dit de me faire confiance ?

Deux raclements de gorge provenant d’au-dessus de leurs têtes vinrent interrompre l’enthousiasme des deux jeunes femmes. Elles levèrent la tête pour en voir deux autres qui attendaient des explications.

-       Est-ce que tu vas enfin nous dire ce qu’il se passe ? lança Vander de sa voix rocailleuse.

Au premier regard, cet homme avait paru très grand à Irys. Depuis sa position assise, l’effet n’en était que plus renforcé. Il arborait une allure décontractée avec ses cheveux mi-longs et les manches de son t-shirt blanc retroussées jusqu’aux avant-bras. Pourtant ce n'est pas le genre de personne à qui Irys irait chercher des ennuis. Sa seule carrure imposait le respect. Il le fallait bien pour tenir un bar, surtout dans la Basse-Ville.

Pendant qu’elles se relevaient, Félicia tenta tant bien que mal de se justifier :

-       J’allais le faire avant que ces deux-là ne débarquent !

Irys laissa Félicia résumer rapidement la situation aux deux hommes, pendant que Vander tendait un chiffon humide à chacune des deux femmes pour essuyer leurs visages encore couverts de sang.

Il abandonna son devoir de barman quelques minutes pour écouter le discours de Félicia. Vander semblait à la fois fier et furieux. Fier de la prouesse de ces deux femmes. Furieux contre ces hommes qui avaient osé s’en prendre à elles.

Alors qu’il commentait volontiers l’histoire de Félicia, alors qu’il riait, qu’il s’insurgeait, Silco, quant à lui, restait silencieux. Il semblait profondément à l’écoute de son amie. Tantôt le coin de ses lèvres se retroussait, tantôt ses yeux se plissaient. Autant de signes que seul un œil aguerri pouvait percevoir, tant ils étaient imperceptibles.

Aussi discrète qu’elle essayât de l’être, Irys l’observait du coin de l’œil pendant qu’elle tamponnait sa plaie à la joue.

Il était accoudé au bar, comme une ombre incrustée dans le bois usé, toujours en train d’essuyer quelques verres avec un vieux torchon. C’était un geste mécanique, mais il y avait une certaine douceur, inattendue, dans la façon dont il s’exécutait. Ses cheveux sombres étaient tirés en arrière dans un chignon négligé. Quelques mèches tombaient paresseusement sur son long visage pâle, si pâle que ses yeux bleus n’en ressortaient que davantage. N’avait-il jamais goûté au soleil ?

Une chemise rouge venait relever ce teint blafard. Il était rare de voir des souterreux porter des chemises, même abîmées par le temps. Irys en fut assez surprise et nota ce soin apporté à sa tenue, aussi minime soit-il. Elle était recouverte d’une espèce de gilet renforcé, gris, solidement attaché à sa taille. On aurait dit une armure, comme si cet homme maigrichon se préparait à se battre. En même temps, du peu qu’elle avait vu de la Basse-Ville jusque-là, Irys trouva cette mesure justifiée. 

Peut-être que son regard se fit trop insistant, car il déporta ses yeux de Félicia pour les poser sur Irys. 

Elle ne détourna pas le regard.

Il plissa ses yeux, les transformant en deux lames de rasoir. Elle pouvait presque sentir son regard la transpercer. Un frisson parcourut l’échine de la jeune femme : que lisait-il à travers elle ?

Elle était face à ce garçon à la beauté étrange, qui la dévisageait sans retenue : c’était à la limite des convenances, presque une provocation. Aucun garçon là-Haut n’oserait soutenir son regard plus de quelques secondes (encore plus quand ils savaient qu’elle portait le nom Kiramman). Elle sentit ses joues rosir.

Amusé, il arqua un sourcil. Elle en fit de même : elle n’allait pas se décontenancer pour autant. S’il voulait jouer à celui qui tiendrait le plus longtemps, il ne savait pas à qui il avait affaire.

-       Donc t’es en train de me dire qu’à vous deux, vous avez mis ces trois raclures à terre ? lança Vander, épaté.

-       Oui, Monsieur ! Enfin, moi j’ai pas fait grand-chose, finit par avouer Félicia d’un air amusé en balançant son coude dans le bras d’Irys, la ramenant à la réalité. 

À présent, quatre regards étaient braqués sur l’académicienne, comme si un ne suffisait pas déjà.

-       Alors, quand est-ce que tu comptes faire les présentations ? demanda Vander.

-       J’allais presque oublier ! Irys, je te présente mes deux abrutis préférés ! 

Les deux hommes roulèrent des yeux. Drôle de surnom. Si elle tentait d’appeler ses camarades de classe de cette façon, pas sûr qu’ils réagiraient de la même manière que Vander et Silco. Sourire aux lèvres, Félicia lança ses bras au-dessus des épaules de chacun de ses deux amis, et reprit théâtralement :

-       Je te présente Vander, le meilleur barman de la Basse-Ville. Non, le meilleur des deux villes réunies, en fait. 

-       Enchanté ! lança l’intéressé.

Irys lui répondit par un sourire : il fallait reconnaître qu’il avait un certain charme, même pour un souterreux.

-       Et Silco, le poète de Zaun ! Si tu ne le vois pas derrière le bar avec son acolyte, c’est qu’il est surement en train d’écrire de beaux poèmes… visionnaires, disons-nous.

Une fois encore, Irys croisa le regard de cet homme : un littéraire donc. Elle ne pensait pas en trouver dans ces parties de la ville.

Il se redressa : il avait le regard plus dur face à elle que face à Félicia. Deux secondes plus tôt, il adressait un tendre sourire à son amie, sincère et doux, et le revoilà maintenant face à Irys, avec une expression qui frôlait le dégoût. Elle lui rendit la pareille. C’était impressionnant comme il changeait de posture entre les deux femmes. 

-       Les gars, je vous présente ma sauveuse : Irys.

-       Kiramman, ajouta Silco.

Le cœur d’Irys fit un bond dans sa poitrine.

-       Wow ! Je suis pas tombée sur n’importe qui, finit par dire Félicia après un long silence, visiblement surprise.

En tout cas, elle ne l’était certainement pas autant qu’Irys, dont les yeux manquaient de tomber de leurs orbites. Par quels moyens l’avait-il deviné ?! Elle avait justement pris soin de ne pas mentionner son nom depuis son arrivée dans la Basse-Ville. Et pour autant qu’elle le savait, elle ne portait pas l’écusson du clan familial au milieu du front.

-       N’ayez pas l’air si surprise. 

Quelque chose dans le léger pli de ses lèvres trahissait une satisfaction tranquille. Il avait l’air fier de l’effet produit, amusé. Il enchaîna, sur un ton lent et monocorde, avec une forme d’assurance désabusée :

-       Tous les surfaciens (il prononça ce mot comme s’il allait lui arracher la langue) ne cherchent pas à cacher leur visage, même dans la Basse-Ville. Seuls ceux d’un rang familial important risqueraient d’être reconnus par ici. De toute façon, votre peau est trop soignée pour une ouvrière, vos bottes n’ont jamais connu la suie des usines. Il suffit de lire sur votre sacoche que vos initiales son I.K., et, corrigez-moi si je me trompe, mais les clans dont le nom commence par la lettre K ne courent pas les rues. 

Il fit une pause, puis reprit :

-       Vous pouvez essayer de vous cacher, mais les bas-fonds finiront toujours par vous mettre à nu.

-       Un vrai poète, donc, lâcha Irys, faux sourire armé, bras croisés, essayant tant bien que mal de se contenir.

Il avait vu sa capuche, sa sacoche. D’accord. Rien de bien compliqué. Cherchait-il à l’impressionner ? À lui faire peur ? Elle ne sut le dire. Mais dans les deux cas, ce fut en vain. 

Ou du moins, elle essayait de s’en convaincre.

Elle sentait une pincée de frustration tourbillonner dans son ventre. D’habitude, c’était elle qui jouait à ce petit jeu. Dans ce sens, ça ne lui plaisait pas du tout. Tout ce qu’elle pouvait faire était de feindre l’indifférence la plus pure.

-       Alors, dite-nous : que fait une riche étudiante dans la Basse-Ville, si ce n’est pour souiller ses manches dorées ? continua Silco.

-       Vous voulez dire à part répondre à des petits génies comme vous ?

Eh bien, il avait envie d’enfoncer le clou.  Ainsi soit-il. Cette fois-ci, elle obtint pour seule réponse un petit son suffisant qui s’échappa de sa gorge.

Elle sentait malgré tout son cœur tambouriner contre sa poitrine. Pas de peur comme devant les trois agresseurs. Pas d’excitation comme lors de la fuite. Non. D’agacement. Cet homme avait peut-être trois ou quatre de plus qu’elle, mais elle n’allait pas pour autant se laisser marcher dessus.

À côté, Félicia la regardait mi-impressionnée, mi-amusée, et Vander riait, l’air gêné. La main derrière sa tête, ce dernier finit par articuler :

-       Eh bah ! On dirait que cette soirée n’a pas fini de nous surprendre ! Je vous sers un verre ?

-       Oh non, faut que je rentre. Connol m’attend avec les filles ; je venais juste te rapporter ton sac. On se voit demain ! Merci les gars !

D’un seul coup, l’évidence de la situation revint brutalement à l’esprit d’Irys. Elle sortit d’un geste rapide sa montre : elle avait complètement oublié qu’elle devait rentrer pour le diner ! Il restait peut-être une chance d’arriver avant sa mère, aussi mince était-elle : le revers d’un poste de conseillère, c’est qu’elle rentrait souvent tard. 

-       Je vous remercie, mais je vais aussi devoir partir.

-       Bon, d’accord. Peut-être un autre soir alors ! Je crois qu’on vous doit une fière chandelle pour Félicia, dit Vander, en terminant par un clin d’œil.

« Peut-être un autre soir. » 

Elle lui adressa un sourire poli. Puis jeta un dernier regard vers l’homme appuyé au comptoir, à côté de lui. Peut-être un autre soir.


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