L'Éclipse des Égarés - Tome 1 : L'Aube
Les échos des coups frappaient les murs, tandis que ses poings résonnaient contre le cuir froissé du sac de boxe. Sac de boxe qui, sans avoir rien demandé, subissait la fougue d’une jeune étudiante frustrée.
Le son lointain des cloches des bateaux se faisait entendre jusqu’ici. Le soleil venait à peine de se lever, et pourtant Irys était déjà couverte de sueur. Elle s’était levée tôt pour venir s’entraîner dans la salle de sport de l’Académie. Au moins, elle était sûre de ne croiser personne à une heure pareille.
Elle enchaînait les mouvements avec une agilité féline. Elle frappait, esquivait, puis recommençait. Quelques mèches de son carré blond collaient à son front.
Elle s’entraînait régulièrement à l’art de la défense depuis son plus jeune âge, comme le voulaient les coutumes familiales. Chez les Kiramman, que l’on soit un homme ou une femme, savoir se battre et savoir tirer faisaient partie des fondamentaux à posséder. Or, il lui était difficile de manier avec précision, à deux mains, une arme à feu – la faute à une main droite victime de tremblements incessants. Elle avait donc consacré tous ses entrainements au combat à mains nues.
Mais aujourd’hui, la jeune étudiante était surtout venue pour se corriger : elle avait commis la veille un manque d’inattention qui aurait pu lui coûter la vie. Au lieu d’une petite coupure sur la joue, son agresseur aurait pu lui trancher la gorge. Dans ce genre de situation, il n’y a pas de place à l’erreur.
Devant ce sac de boxe, les mains bandées, elles enchainaient les mouvements avec fluidité. Elle n’était pas particulièrement grande, encore moins épaisse : la force n’était guère son avantage. Il fallait donc qu’elle soit plus rapide, plus agile.
Alors que ses muscles ne demandaient qu’à s’arrêter sous l’effort qu’elle s’imposait, elle ne pouvait s’empêcher de repenser aux événements de la veille.
Après qu’elle soit partie de La Dernière Goutte, Félicia lui avait proposé de la raccompagner jusqu’au pont, évitant à Irys de se perdre une fois de plus dans la cité souterraine. Ainsi, elle avait finalement réussi à rentrer au manoir avant sa mère (fort fut son soulagement de ne pas avoir eu à justifier son arrivée tardive).
Irys avait d’ailleurs pu déposer sa commande au Professeur Orrenvald avant de venir s’entrainer. Il semblait avoir plutôt bien avancé la correction de sa thèse. Elle en avait vécu des choses pour obtenir ne serait-ce qu’un bout de cette correction.
Elle s’était toujours jurée de ne jamais fouler le sol de la Basse-Ville. Voilà qu’elle l’avait fait sur la seule motivation d’obtenir un prix. Et pour une première fois dans la cité souterraine, elle avait réussi à trouver le moyen de se battre (chose que, jusque-là, elle n’avait jamais mise en application).
Surtout, elle s’était jurée de ne jamais fréquenter les habitants d’en-Bas, après ce qu’ils avaient fait, ce qu’ils luiavaient fait.
Et pourtant, elle avait suivi Félicia jusque dans ce bar. Elle l’admettait à contrecœur, mais elle avait même pris plaisir à discuter avec elle sur le chemin du retour. Elle était différente de ses camarades de l’Académie. Elle était du genre plutôt direct. Elle ne s’encombrait pas d’apparences et de formalités comme tous les gens de la Surface. Elle était vraie, et c’est ce qui plaisait à Irys.
Elle sentit quelques gouttes perler sur ses tempes alors qu’elle augmentait la cadence de ses coups.
Il y avait aussi Vander, qu’elle n’avait croisé que quelques minutes. Peut-être son jugement était-il trop hâtif, mais il lui inspirait confiance, il avait l’air de quelqu’un de bien. Se pouvait-il que parmi les souterreux il y ait des exceptions ? Qu’ils ne soient pas tous pareils ?
Non, il ne fallait pas qu’elle oublie si facilement. Il lui suffisait de regarder son corps pour se souvenir.
Irys sentit une tension monter au creux de son ventre, qu’elle répercuta dans ses mouvements. Plus elle y pensait, plus elle tapait fort.
Et puis il y avait ce Silco. Elle n’arrivait pas à enlever son expression amère de sa tête. Sa nonchalance. Son esprit un peu trop vif à son goût. Ses mèches brunes. Ses yeux fins mais si profonds.
Ses gestes s’accélérèrent encore.
Elle sentait ses muscles la brûler. Elle sentait sa main droite se crisper davantage. Elle sentait sa poitrine exploser.
Elle sentait beaucoup trop.
Pourquoi même s’attardait-elle sur ce souterreux ? Elle ne le connaissait pas, elle ne l’avait vu que quelques secondes.
Et pourtant, il ne cessait de l’intriguer.
Elle était à deux doigts de transpercer la cible de ses poings, dont la trajectoire était maintenant celle d’une pendule. D’une minute à l’autre, une académicienne en dernière année allait commettre un terrible crime : le meurtre d’un sac de boxe.
- Il est bien rare de te voir levée de si bonne heure, Irys, déclara une voix féminine du fond de la salle.
Il y avait une certaine élégance, presque de la noblesse, dans la façon dont chaque mot avait été prononcé.
La surprise d’Irys fut si forte qu’elle laissa échapper un petit cri. C’était sûr : elle venait de faire un micro arrêt cardiaque.
Elle stabilisa le sac d’entraînement, et se retourna pour faire face à une femme qui se tenait dans l’encadrement de la porte aussi droite qu’un piquet. Ses cheveux courts et bruns encadraient un visage aux traits sévères, dont seuls les doux yeux bleus y ajoutaient un peu de douceur.
- Cassandra, la salua Irys en reprenant peu à peu son souffle.
Cassandra Kiramman : sa sœur, son aînée de sept ans. C’était une femme très occupée, qui passait le plus clair de son temps à obtenir les faveurs du peuple pour espérer un jour succéder au rôle de conseillère de leur mère.
- Tu es en forme on dirait, souligna sa sœur.
- Surement plus que toi. À quand remonte notre dernier entraînement ensemble ?
Un petit bruit guttural s’échappa de la gorge de l’ainée. Cela faisait en effet bien longtemps qu’elles ne trouvaient plus le temps de s’entraîner ensemble, comme autrefois. Cassandra avait à présent des choses plus importantes à gérer, et Irys un diplôme à décrocher.
- Que me vaut le plaisir de ta présence ici ? J’imagine que tu n’as pas fait le déplacement rien que pour bavarder, n’est-ce pas ?
Le sourcil arqué de Cassandra vint répondre au sourire arrogant d’Irys.
- Mère souhaiterait te voir.
- Et elle t’envoie pour me le dire ? se moqua Irys.
- Quelle perspicacité, lâcha-t-elle sèchement.
L’ironie transpirait à travers ses mots.
Irys avait toujours remarqué à quel point Cassandra était prête à se plier en quatre pour leur mère. Pas que lui rendre service était malvenu, au contraire. Mais pour une femme qui avait autant de caractère, qui vantait régulièrement son indépendance, c’en était simplement surprenant.
- Sais-tu à quel sujet elle me demande ?
- Je n’en ai pas la moindre idée. Tout ce que je sais, c’est qu’elle t’attend dans son bureau. Et nous savons l’une comme l’autre que notre très chère mère n’aime guère attendre. D’autre part…
Elle marqua une pause, durant laquelle elle survola la tenue de sport de sa cadette d’un air exagérément dégouté (elle aurait dû se lancer dans le théâtre, vraiment), puis reprit :
- … si tu pouvais éviter de te présenter à notre mère accoutré de la sorte, cela serait bien préférable.
Irys roula des yeux.
Sa sœur se retourna, prête à partir, mais s’arrêta un court instant.
- D’ailleurs, j’ai eu vent de tes résultats excellents au semestre passé. Félicitations.
Un sourire sincère vint conclure ses mots, avant que la porte ne claque derrière elle. Irys sentit sa poitrine se réchauffer.
…
Le couloir, aussi haut que large, était sombre malgré le grand nombre de fenêtres bordant son versant gauche. Quelques rayons du soleil de fin de matinée filtraient à travers les immenses vitres, laissant couler les ombres de la végétation extérieure sur les dorures ornant les murs.
Elle marchait d’un pas tendu, formant une empreinte à chaque foulée sur le velours vert obscur de la moquette. Elle sentait encore la chaleur coller à sa peau, son corps s’étant à peine remis de l’entraînement.
Sa veste de sport toujours sur ses épaules, Irys ne s’était même pas changée. Manque de temps, ou simple provocation ?
Elle avait en revanche pris la peine de maquiller un peu sa cicatrice à la joue. Elle ne voulait pas que sa mère y prête trop attention.
Irys avait également remis son gant en cuir sur sa main couverte de cicatrices : personne ne devait les voir. C’était la seule exigence que sa mère lui avait imposée lorsqu’elle l’avait recueillie : toujours porter son gant. C’était probablement pour éviter les moqueries ou les questions un peu trop indiscrètes. Irys était assez d’accord avec cela : elle n’avait pas besoin de ce genre de gouailleries supplémentaires. Elle en avait déjà bien assez au sujet de son adoption, ou encore de son étrange solitude, à laquelle elle semblait s’être résignée.
Et puis elle-même ne supportait pas de voir ces brûlures. Elle les détestait.
Elle avait en horreur la façon dont elles défiguraient son corps.
Elle haïssait la façon dont elles lui rappelaient chaque seconde son passé, preuve éternelle de ce qu’elle avait perdu ce jour-là. Elles étaient les marques indélébiles d’un feu qui brûlait encore, ancien et lointain, mais qu’aucun temps ne pouvait éteindre.
Elle abhorrait tout ce qu’elles représentaient.
Irys arriva enfin face à la porte du bureau de sa mère, puissante et imposante, comme la petite boule qui grandissait dans le creux de son ventre.
Il était rare que sa mère la convoque d’une telle façon, et elle ne savait pas vraiment à quoi s’attendre. Elle espérait de toutes ses forces que cela n’ait aucun rapport avec les événements de la veille. Non, ce n’était pas possible qu’elle soit au courant. Elle avait certes les yeux et les oreilles partout, mais à ce point, ce serait de l’omniscience fantasmagorique.
Elle prit une grande inspiration et tenta de paraître la plus détendue possible.
Irys poussa la porte, et pénétra dans la pièce. Elle y trouva sa mère, debout, derrière son bureau en bois massif sur lequel étaient gravées deux clefs dorées et croisées.
À côté d’elle se tenait, droit et digne, Alric, le médecin de famille des Kiramman. Un duvet brun en guise de peau, de grandes cornes blanches spiralées, et deux lames de rasoir à la place des yeux, Alric était surtout le bras droit et confident de sa mère. Soutien inconditionnel des Kiramman depuis nombre d’années, il était présent avant même l’arrivée d’Irys dans la famille. Malgré sa façade peu commode et assez bourrue, il était en réalité quelqu’un de tendre et attentionné, sur qui Irys avait toujours pu compter. S’il y avait une personne à qui elle confierait sa vie, ce serait lui.
Elle les trouva donc tous les deux, face à face, leurs visages empreints de surprise (ou était-ce de l’agacement ?), alors que la cadette Kiramman venait d’entrer dans la pièce.
- Bonjour mère, Alric, les salua-t-elle en les gratifiant d’un sourire hésitant.
- Irys, combien de fois faudra-t-il que je te répète d’annoncer ta présence avant de pénétrer dans une pièce ? répliqua sa mère, ses traits trahissant son exaspération. Merci Alric, vous pouvez nous laisser.
Le grand homme poilu salua poliment Irys, puis sortit de la pièce sans autre mot, laissant les deux femmes seules.
- Assieds-toi, je t’en prie, dit sa mère, elle-même prenant place dans un grand fauteuil en velours vert derrière son bureau.
Irys faisait à présent face à sa mère : Liora Kiramman, matriarche du clan éponyme, membre du Conseil. C’était une grande femme brune, aux traits fins et aux yeux sombres. De sa seule prestance se dégageait une élégance naturelle, imposant à quiconque lui faisant face un respect immédiat.
Liora portait, comme à son habitude, une cravate mauve déposée entre les revers d’une veste bien ajustée.
Derrière elle, une grande fenêtre venait éclairer les innombrables livres qui reposaient sur le vieux bois des étagères.
- Cassandra m’a dit que vous me demandiez. De quoi s’agit-il ?
- Oui en effet, j’avais à te parler. J’ai croisé Cecil après le conseil d’hier soir.
Cecil Heimerdinger : doyen de l’Académie et chef du Conseil. C’était un petit homme dont la taille du savoir dépassait les plus hauts sommets de ce monde. C’était un inventeur de génie, qui avait à cœur de transmettre ses connaissances. Mais Irys, appartenant au département diplomatique, n’avait eu l’occasion de le croiser que de rares fois : dans les couloirs ou lors de cérémonies.
Sa mère reprit :
- Nous avons beaucoup parlé de toi. Il semblerait que ton brillant travail soit parvenu jusqu’à ses oreilles. Tu viens ici clôturer un parcours d’exception, surpassant tous tes camarades. Je tenais donc à te féliciter vivement, je suis réellement impressionnée. Tu fais honneur aux Kiramman, Irys.
- Merci, mère.
La jeune femme aux boucles d’or sentit ses joues se réchauffer : elle ne pouvait demander plus grand compliment venant de sa mère. Un soudain sentiment de fierté s’empara de son corps, soulevant légèrement le coin de ses lèvres.
- Je ne suis pas censé te le dire, mais à la vue de tes résultats exceptionnels, je crois sincèrement que tu es en droit de le savoir : Cecil m’a aussi révélé que tu es l’actuelle favorite pour le Prix Heimerdinger.
Liora arborait maintenant un sourire franc, et ses yeux brillaient d’admiration.
À dire vrai, Irys se doutait qu’elle était plutôt bien placée pour l’obtention de ce prix. Il fallait dire qu’elle s’était donnée les moyens pour y parvenir. Ce prix représentait beaucoup pour elle, et elle était tellement heureuse que sa mère souligne ses efforts. Tout ce qu’Irys souhaitait était de lui montrer qu’elle en était capable. Elle voulait lui prouver qu’elle méritait son nom.
- Mais il se trouve que j’ai également croisé Grayson en rentrant.
Il y avait toujours un « mais ». Celui-ci ne sentait pas très bon, d’autant plus qu’il évoquait la shérif adjointe des pacifieurs. Son cœur se serra brièvement à sa mention.
Par-dessus cela, la mère Kiramman avait délaissé ses traits admiratifs pour une expression qui se faisait bien plus sérieuse. Cela avait été un peu trop beau pour être vrai, n’est-ce pas ?
- Elle m’a rapporté un incident des plus étranges, continua Liora, son ton léger contrastant étrangement avec son attitude sévère.
- Ah oui ?
Irys sentait que la conversation prenait une tout autre tournure, et tentait de masquer sa panique sous une douce innocence.
- Oui. Dans la soirée d’hier, en Bas, deux pacifieurs ont découvert trois hommes à terre, inconscients, qui avaient été malmenés. Ils ont été extrêmement surpris d’apprendre que les auteurs de cette agression étaient deux jeunes femmes, qui ont malheureusement pris la fuite.
Elle avait donc bien les yeux et les oreilles partout, comment était-ce possible ?! Irys était d’autant plus consternée par l’emploi de l’expression « malmenés ». C’était eux qui les avaient agressées d’abord. Ils avaient seulement récolté ce qu’ils avaient semé.
- Cela est fort bien contrariant. Mais je ne vois pas en quoi cela me concerne ? tenta Irys.
Plus c’est gros, plus ça passe, n’est-ce pas cela que l’on dit ? Pour autant, la jeune femme sentait son corps tout entier se tendre.
- Oui, assurément. Ne t’en fais pas, la partie te concernant ne va pas tarder. Nos deux pacifieurs ont effectivement eu le temps de décrire les fugitives avant de les perdre de vue. Il s’agirait d’une souterreuse, accompagnée d’une académicienne, au vu de sa tenue. Elle était blonde, avec un gant unique.
- Oh, ce serait donc l’une des nôtres, voilà qui est regrettable.
- Ne joue pas à cela avec moi, Irys. Nous savons toutes les deux très bien qu’il s’agit de toi, et la cicatrice que tu essaies de masquer sur ta joue ne fait que me le confirmer.
Sa voix résonna violemment dans la pièce. Son ton s’était durci autant que le visage d’Irys était devenu rouge.
Un silence tomba.
Sa mère n’avait même pas eu besoin d’hausser la voix, ce qui la rendait encore plus glaciale. Elle était intimidante par la seule force de son caractère.
- Bon sang Irys : la Basse-Ville ! Tu n’as rien trouvé de mieux ?!
Aucun son n’arrivait à franchir la bouche de la jeune femme. Elle déglutit, et essaya tant bien que mal de se justifier :
- C’est eux qui nous ont agressées en premier ! Nous n’avons fait que nous défendre ! N’est-ce pas vous-même qui m’avez toujours dit de ne pas hésiter à le faire envers quiconque de menaçant ?
- Et c’est également moi qui t’ai toujours dit que la Basse-Ville n’était que délinquance et danger ! Cette fois tu t’en es bien sortie, mais Dieu sait que ça aurait pu être bien pire. Et surtout, ce n’est pas parce que tu excelles à l’Académie que tu peux te permettre de tels écarts. Tu es la fille d’une conseillère, Irys. Ne l’oublie pas. Tu as une image à tenir. Est-ce bien clair ?
- Oui, mère.
Elle savait que sa mère avait raison, mais pour autant Irys bouillait de l’intérieur.
Il y eut une longue pause où les deux femmes se regardèrent dans le blanc des yeux.
Irys détourna le regard.
Après une longue expiration, Liora reprit :
- Je vais te libérer, j’imagine que tu as beaucoup à faire pour préparer tes examens, sa voix se faisait à présent plus douce.
- En effet.
Irys se leva, presque précipitamment, et essaya de ne pas courir vers la sortie.
- Irys, as-tu montré ta joue à Alric ?
- Non. Ce n’est rien, mère.
- Montre-lui quand même s’il te plaît.
Elle hocha la tête, saisit la poignée de la porte comme une délivrance, mais sa mère la coupa une énième fois dans son élan vers la liberté :
- Ces trois hommes sont à présent en prison. Mais j’espère que cela t’aura servi de leçon.
Pas vraiment.
Sa mère ne savait pas qu’hier, Félicia l’avait invitée à boire un verre ce soir.