L'Éclipse des Égarés - Tome 1 : L'Aube
Qu’est-ce que ses parents auraient dit ?
Qu’est-ce que son père, qu’est-ce que sa mère, morts et enterrés depuis maintenant vingt ans, auraient dit ? S’il y avait un monde où les morts pouvaient voir les vivants, auraient-ils été déçus, atterrés par les nouvelles affaires d’Irys ?
Elle passait ses doigts dans les vallées laissées par les cicatrices sur sa main droite. Sa mâchoire était crispée, et elle ne savait plus quoi penser. Elle était seule, assise devant le bureau de sa chambre. Un petit courant d’air frais s’échappait à travers la fenêtre ouverte.
Pourquoi de tous les êtres en ce monde avait-il fallu qu’elle se lie d’amitié avec ceux qui avaient toujours été l’objet de sa haine ? Pourquoi ?
Son poing se serra, au moins aussi fort que son cœur.
Un mois. Cela faisait un mois qu’elle fréquentait régulièrement Félicia à La Dernière Goutte depuis ce fameux verre.
Elle avait voulu se prouver qu’elle n’était pas différente de ses pairs, qu’ils étaient tous pareils.
Mais Irys avait trouvé en elle une femme drôle, sympathique, honnête. Quelqu’un qui ne se prenait pas la tête avec la mièvrerie de la haute société. Quelqu’un qui avait su l’écouter.
Alors Irys y était retournée. Il lui avait été impossible de faire abstraction du sentiment douloureux que lui provoquaient les rues de la cité souterraine. Mais une fois passées les portes du bar, une fois installée aux côtés de Félicia, elle oubliait presque où elle se trouvait. C’était étrange : de cet endroit émanait ce je-ne-sais-quoi qu’il lui était impossible de ressentir dans les rangs de l’Académie. Il y avait de la vie, des rires, des fêtes. Ces gens n’avaient que faire des règles et se réjouissaient des interdits.
Irys nourrissait un profond ressentiment contre cette partie d’elle qui l’amenait à apprécier cela. Elle s’était jurée de les détester. Elle le devait. C’était une promesse intime qu’elle s’était faite il y a vingt ans. À elle et à ses parents.
Elle ferma un instant les yeux et prit une grande inspiration.
Malgré elle, son visage lui revint. Son visage à lui. Des traits anguleux, des yeux bleus perçants, des lèvres fines.
Silco.
Pourquoi lui ? Vander était bien plus aimable. Et puis, elle ne l’avait même pas revu depuis le premier soir où elle était revenue, le soir où elle avait revu Félicia pour la première fois.
Ce soir-là, Irys était rentrée dans le bar pour y trouver seulement Vander et Silco. Félicia n’était pas encore arrivée. Les deux hommes jouaient aux cartes autour d’une table. L’un pipe à la bouche, l’autre cigarette entre les lèvres, ils s’esclaffaient tellement qu’ils n’avaient même pas remarqué la présence de la jeune femme. Ils chahutaient comme deux enfants dans une cour d’école.
Elle était donc allée s’annoncer à eux, cherchant Félicia. Vander avait été surpris de la présence d’Irys, mais aussi plutôt ravi, d’une certaine manière. En revanche, pour ce qu’il en était de son camarade, il ne lui avait même pas adressé la parole. Même pas un regard. Rien. Il avait terminé sa partie de cartes, puis était parti précipitamment. Ce fut la dernière fois qu’elle le vit.
Irys était revenue plusieurs fois par la suite, et pas une seule fois elle ne l’avait recroisé.
Félicia lui faisait découvrir le monde d’en bas. Vander essayait de lui apprendre à jouer aux fléchettes (c’était un cas désespéré : elle était terriblement nulle). Elle avait même recroisé Benzo.
Mais pas une seule fois elle n’avait revu Silco. Chaque fois, il brillait par son absence. Et, malgré tout, il arrivait à occuper ses pensées. L’évitait-il ? Ou simple coïncidence ? Elle n’avait jamais demandé la raison de ses absences à Vander ou à Félicia. Ils penseraient qu’elle s’intéresse à lui. Bien évidemment, ce n'était pas le cas.
Il aurait fallu qu’elle se rende au bar à un horaire auquel elle n’avait pas l’habitude d’aller, et voir s’il était là. Seulement pour vérifier si c’était elle le problème. Mais encore fallait-il qu’elle trouve le temps et l’occasion, entre deux cours, sans que sa mère ne s’en rende compte.
Évidemment, sa mère, Liora, n’était pas au courant de ses petites escapades. Irys s’était toujours arrangée pour s’y rendre après ses cours, mais avant que sa mère ne revienne à la maison.
Toc. Toc.
On venait de toquer à la porte. Irys remit aussitôt son gant sur sa main mutilée.
- Oui ?
- Madame Irys, j’ai un message pour vous.
Une voix douce et posée : c’était Alric.
- Oui, bien sûr. Entrez.
La porte s’ouvrit pour laisser entrer le grand homme à la fourrure brune. Irys se leva et attrapa le tube qu’il lui tendait.
- Cela vient d’arriver à l’instant. C’est un courrier de l’Académie, si je ne me trompe.
- Merci Alric.
- Je vous en prie, Madame.
Il repartit, laissant Irys seule dans sa chambre.
Elle déplia le rouleau de papier qui se trouvait à l’intérieur du tube et lut le message qui y était inscrit :
« Chers élèves,
Comme vous le savez, la Fête du Progrès approche à grands pas. L’Académie de Piltover, fidèle à sa vocation d’excellence et d’innovation, a l’honneur d’en être l’un des principaux instigateurs.
En conséquence, l’ensemble des enseignements sera exceptionnellement suspendu cet après-midi, afin de consacrer ce temps- »
Elle ne termina même pas la lecture du document.
Eh bien, il semblait qu’il suffisait de demander : la voilà son occasion !