L'Éclipse des Égarés - Tome 1 : L'Aube

Chapitre 8

4363 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 03/02/2026 22:47

Le soleil peinait à avancer malgré l’heure méridienne. Sa capuche sur la tête, les mains dans les poches de sa veste, Irys avançait d’un pas tranquille au milieu des commerçants et des artisans. Elle connaissait le chemin à présent.

Elle avait sauté sur l’occasion pour se rendre immédiatement dans la Basse-Ville. Il fallait qu’elle vérifie. Il fallait qu’elle sache.

Soudain, elle sentit les poils de sa nuque se hérisser, comme si elle sentait une présence derrière elle. Irys se retourna furtivement : personne. Plusieurs fois, il lui était arrivé de se sentir suivie. Mais cela était surement dû à sa paranoïa développée dans ce coin de la ville. Pour autant, Irys serra davantage le couteau dans sa poche qu’elle avait gardé le jour où elle s’était battue.

Arrivée devant le bar, elle consulta rapidement sa montre. Autour, il n’y avait pas âme qui vive. C’était étrange, mais pas étonnant à cette heure-ci. Elle regarda aussi discrètement que possible à travers le verre de la porte.

Les tabourets étaient retournés sur les tables. Il faisait noir. Seul le comptoir était éclairé par une faible lumière, soulignant les traits sombres et fins d’une silhouette presque féminine : Silco.

Bingo.

Il était seul, dos à elle. Dieu seul savait ce qu’il faisait. Mais peu importait : toute réjouie, Irys allait pouvoir vérifier sa théorie.

Elle testa la poignée. C’était ouvert. Avant de rentrer, elle jeta un rapide coup d’œil dans le reflet de la vitre. Elle réajusta ses boucles blondes, sa cravate, sa chemise et son gilet bleu.

Tel un agent en mission, elle pénétra furtivement dans l’établissement, faisant tout son possible pour ne pas être remarquée. Autant soigner l’effet de surprise tant qu’il ne savait pas qu’elle était là. Heureusement, le bruit de ses pas était masqué par la musique du jukebox, à sa droite. C’était surprenant : il s’agissait d’une musique classique. Elle ne s’attendait pas à entendre un jour des violons à La Dernière Goutte, et encore moins sur un jukebox.

Irys traversa la pièce à pas feutrés. Cela prit une éternité : c’en était presque ridicule. Sérieusement, à quoi jouait-elle ?

À présent, elle pouvait le voir plus clairement : les cheveux détachés, presque plus longs que ceux d’Irys, il écrivait sur du vieux papier. « Le poète de Zaun », se souvint-elle. 

De temps en temps, il trempait ses lèvres dans une boisson trop chaude qu’il reposait aussitôt.

La jeune étudiante arriva enfin derrière lui. Il ne l’avait toujours pas remarquée. Aussitôt, elle sentit l’odeur de la cigarette incrustée dans ses vêtements. Elle se retint de souffler pour chasser cette mauvaise odeur de ses narines. Posé sur le comptoir, à côté de lui, se trouvait un exemplaire du Piltover Times, et entre ses mains dansait un crayon de bois sur un petit carnet vert. Il portait une vieille veste un peu trop courte, raccommodée çà et là, remontée jusqu’aux coudes. Peut-être avait-il la même veste depuis qu’il était petit, là où Irys en possédait une différente pour chaque semaine, si ce n’était pour chaque jour.

Par-dessus son épaule, elle arrivait à voir ce qu’il écrivait. Au fond d’elle, une petite voix lui répétait : « La curiosité est un vilain défaut, Irys ». Mais c’était plus fort qu’elle. Elle voulait savoir ce qu’il écrivait. Elle aurait sûrement dû se sentir coupable.

« Ils se veulent progressistes. Ils parlent de libertés d’expression, d’opinion, de pensée.

Pourtant, depuis bien trop longtemps, nous sommes enchaînés par les maillons de leur ambition. Nous creusons, nous érigeons leur empire à la sueur de nos bras. 

Trop nombreux sont ceux qui s’assoient dans l’illusion d’une lueur de reconnaissance. D’autres, plus lucides, osent se lever. On les appelle terroristes, anarchistes, insurgés. Moi, je les appelle visionnaires, architectes de leur liberté.

Un jour, Zaun se lèvera et se libérera de ses chaînes. »

Elle devait admettre qu’elle ne s’attendait pas à cela. Elle était assez surprise par la qualité de ses écrits. Il fallait reconnaître qu’il avait une belle plume, d’autant plus pour quelqu’un de son milieu.

Quelques fois il s’arrêtait pour réfléchir, puis gribouillait un passage pour le réécrire. Complètement absorbé dans sa tâche, Silco n’avait toujours pas senti la présence d’Irys. Il écrivait, raturait, et recommençait pour donner lieu à un ballet de mots aux mille et une évocations.

Sans même s’en rendre compte, Irys s’était pris d’intérêt pour la lecture de ces quelques lignes, si bien qu’elle resta finalement un moment derrière lui sans bouger.

D’un seul coup, le jeune homme se mit à renifler, comme si une odeur venait le déranger. Il se figea aussitôt, se dressa droit comme un piquet et claqua d’un geste vif le carnet qu’il tenait entre ses mains.

Oups. Elle venait de se faire repérer, semblait-il…

-       Est-ce donc cela les bonnes manières que l’on vous enseigne à Piltover : fourrer votre nez dans ce qui ne vous regarde pas ? grogna-t-il, les dents serrées, sans même se retourner.

Malgré le fait qu’il essayait de le masquer, on sentait l’agacement ronger sa voix grave. Irys vint s’asseoir sur l’un des tabourets à côté de lui, à sa droite. Les jambes croisées, un coude sur le comptoir, elle posa son menton dans sa main gantée.

-       Vous pouvez parler de bonnes manières pour quelqu’un qui m’évite, lui répondit-elle.

Un petit rire s’échappa de la gorge de Silco.

-       Je vous évite ? Tout ne tourne pas autour de vous… Kiramman.

Il marqua intentionnellement le dernier mot, haut et fort. C’était de la provocation, c’était sûr. Depuis leur dernier échange, il savait qu’elle voulait rester discrète dans cette partie de la ville. Il n’y avait certes personne autour d’eux, mais il avait tout de même fait le choix d’employer son patronyme. Ça l’énervait, et il le savait. 

Un silence s’installa.

Elle l’observa pendant qu’il attachait ses cheveux. Quelques mèches paresseuses retombèrent sur son front. Elle cherchait en ses traits la moindre trace de surprise.

Était-il étonné par sa présence ? Si c’était le cas, il n’en montrait rien.

Elle le regardait siroter tranquillement sa boisson. Irys pouvait voir ses avant-bras couverts de bandages. Elle se demanda s’il s’était battu. Vu son gabarit, elle le voyait mal jouer à la bagarre. Puis elle se souvint qu’elle-même n’était pas très costaud, et pourtant...

Puisqu’il n’essayait même pas de lui faire la conversation, comme on s’en attendrait d’un gentleman, elle tenta de le faire à sa place :

-       Vous écrivez plutôt bien.

Il la regarda du coin de l’œil d’un air sceptique. 

-       Vous faites cela souvent ? poursuivit-elle.

-       Seulement quand on ne profane pas mon intimité. Vous aussi, vous faites cela souvent, violer la vie privée des autres ?

Irys roula des yeux. Elle ne put s’empêcher de rire intérieurement. On dirait bien qu’il était vraiment touché par son intrusion. Cela la fit sourire.

Un silence, encore.

Décidément, il n’était pas très bavard. Ou alors, il était vexé. Peut-être un peu des deux.

Il regardait intensément le contenu de sa tasse, apparemment plus intéressant qu’Irys, qu’il s’amusait à remuer à travers de petits mouvements circulaires. 

Elle n’avait pas coutume de chercher des sujets de dialogues. D’autant plus quand son partenaire n’y mettait pas du sien. Elle se força donc à engager la parole : après tout, c’était elle qui était venue.  Elle essaya une autre approche :

-       Qu’est-ce que Zaun ? demanda-t-elle, réellement intéressée.

Elle l’avait lu dans ses notes, et il lui semblait l’avoir déjà entendu de la bouche de Félicia ou de Vander, sans vraiment l’avoir relevé. Était-ce un code ? Une mission entre « visionnaires » ?

Qu’importait ce dont il s’agissait, Silco soupira, posa sa tasse et se tourna face à Irys :

-       Écoutez, si vous êtes venue pour « bavarder », Vander revient dans cinq minutes. Vous n’avez qu’à l’attendre sur une des tables derrière.

D’accord, très bien. On ne pouvait pas dire qu’elle n’avait pas essayé.

-       Oh, je vois. Votre aversion envers la Haute-Ville est telle que vous ne pouvez même pas supporter une étudiante de la Haute-Ville le temps de cinq minutes ? Je vous assure que ce ne sera pas si terrible.

-       Ça l’est déjà.

Elle rigola. Eh bien, il ne prenait même pas la peine d’y mettre les formes. Soit. Elle ne voyait plus pourquoi elle se gênerait. Elle pivota sur son tabouret pour s’assurer de le regarder en face.

-       Bien. Je vais être plus directe dans ce cas. 

Elle marqua une pause.

-       Pourquoi me fuyez-vous ?

Il arqua un sourcil, amusé.

-       C’est donc pour cela que vous êtes venue ? 

-       Pourquoi me fuyez-vous ? insista-t-elle.

Il expira profondément, comme exaspéré par l’évidence de la réponse.

-       Je fuis Piltover.

Au moins, il n’avait pas nié : il l’évitait. À présent, c’était établi. 

Un air satisfait flottait maintenant sur le visage imberbe de l’homme assis à côté d’elle.

-       Je ne suis pas Piltover, reprit Irys en se redressant, les yeux plissés.

Silco la balaya du regard, de la tête aux pieds. 

-       Oh que si, finit-il par lâcher, sûr de lui.

-       Et si ce n’était pas le cas, vous arrêteriez de me fuir ?

-       Cela voudrait dire que je me serais trompé. C’est assez rare, à vrai dire.

Quelle humilité.

-       Peut-être est-ce le cas. Vous ne me connaissez pas, après tout.

Il rit.

-       Vraiment, vous croyez ?

Irys fronça les sourcils, elle ne voyait pas où il voulait en venir. Appuyé sur un coude contre le comptoir, un sourcil levé, Silco continua d’une voix lente et posée : 

-       Je vois en vous la jeune cadette de la famille chérie de Piltover. 

» Une élève du département diplomatique, avec un parcours brillant qui en ferait rêver plus d’un. Major de promo chaque année, vous dominez tous vos camarades dans chacune des catégories, n’est-ce pas ? 

» Mais la question que je me pose est la suivante : pourquoi se donner autant de peine, pourquoi s’acharner avec un tel entêtement vers l’excellence, si ce n’est la perfection ? Votre mère est conseillère, votre sœur dans l’engrenage politique. Vous avez clairement une entrée privilégiée dans le métier. On pourrait se dire que vous êtes simplement perfectionniste, dans la recherche de la réussite pure. 

» Mais une enfant adoptée dans l’un des clans les plus en vue de Piltover est souvent démérité, n'ai-je pas raison ? Nombreux ont dû être ceux qui ont remis en question les privilèges auxquels vous avez accès sans pour autant être une Kiramman de sang. Ainsi, à travers cet obstinément, ne se cacherait-il pas un moyen de prouver sa légitimité ? D’assouvir ce besoin irrépressible de reconnaissance vis-à-vis de la haute sphère, de montrer aux yeux de tous que, malgré tout ce que vos origines pourront dire, vous êtes une Kiramman.

Irys fulminait : si de la fumée avait pu sortir de son nez, la pièce serait surement déjà enfumée. Sa respiration s’était accélérée et dire que sa mâchoire était serrée serait un euphémisme. La douce mélodie des violons en arrière-plan était clairement malvenue. 

Garder la face. Surtout, ne rien lui montrer.

Comment avait-il osé ? Comment avait-il pu dire ce genre de choses ? Comment avait-il fait même ? Il ne la connaissait pas !

-       Eh bien, vous savez ce que je vois, moi ? commença la jeune femme, d’une voix faussement calme. Je vois un homme qui se cache derrière ses grands idéaux et son mépris affiché pour la société qui le gouverne. Mais derrière cet air désabusé se cache en réalité un manque profond, n’est-ce pas ? Vous écrivez de grandes idées, vous vous exprimez bien, vous portez de belles chemises : vous voulez qu’on vous écoute, qu’on vous respecte. Mais de qui attendez-vous cela ? Piltover ? Vos pairs ? Vous parliez de reconnaissance. Soyons honnêtes : qui de nous deux la recherche le plus ? Hm ? En réalité, les chaînes dont vous cherchez à vous défaire ne sont pas seulement celles des autres, mais celles que vous portez encore.

Elle fit une pause, puis poursuivit, un sourire satisfait sur le visage :

-       Alors si je peux me permettre, avant de briser les chaînes de vos « oppresseurs », commencez peut-être par démêler les vôtres.

Il y eut un long moment où ils se regardèrent sans un mot. Alors, qu’allait-il dire ? Comment allait-il réagir face à cela ?

Comme s’il réfléchissait profondément, Silco plissa ses yeux bleus et pinça ses lèvres, remuant légèrement son nez aquilin. Puis, en quelques secondes, son expression changea du tout au tout. 

Il se mit à rire. 

C’était un rire moqueur, provocateur.

Irys fronça les sourcils. Qu’y avait-il de drôle ?

-       C’est donc cela que vous allez leur répondre ? demanda-t-il entre deux rires.

Avait-elle manqué quelque chose ?

-       De qui parlez-vous ?

-       Des journalistes. 

Pendant qu’il parlait, il attrapa de sa main bandée l’exemplaire du Piltover Times posé sur le comptoir. Il le feuilleta, puis le tendit ouvert à Irys.

-       J’admets que si c’était moi qui avais écrit l’article, j’aurais certainement ajouté arrogante et orgueilleuse à la liste, mais je vous laisse voir par vous-même.

Confuse, elle attrapa le vieux papier et commença à lire la page que Silco lui avait tendue. 

Sous le titre « Irys Kiramman, grande favorite ?», une immense photo d’Irys recouvrait la moitié de la page. Elle avait été prise à la cérémonie d’anniversaire du Conseil il y a quelques semaines. On y voyait à côté d’elle sa mère et sa sœur. Elle commença à lire l’article écrit à côté :

« Alors que la prochaine édition de la Fête du Progrès de Piltover arrive à grands pas, les préparatifs ont déjà commencé ! Innovations, rencontres, conférences et échanges seront comme d’habitude au rendez-vous pour l’événement tant attendu qui se tiendra dans seulement quelques semaines. Ce sera également l’occasion, comme chaque année, de révéler les grands favoris du prestigieux Prix Heimerdinger, remis à la fin de l’année scolaire lors du Grand Gala de l’Académie. Prix qui, nous vous le rappelons, permet l’obtention d’une bourse conséquente, pour chaque département, aux plus brillants des académiciens de notre cité ; à ceux dont le parcours a su marquer les esprits. Alors, à qui pensez-vous ? Un nom revient régulièrement sur les lèvres de nos chers habitants, un nom que vous ne pouvez que connaître : Kiramman. En effet, la jeune cadette de la famille chérie de Piltover, Irys, se présenterait actuellement comme la grande favorite pour l’obtention de ce prix. Élève du département diplomatique, son parcours plus que brillant en fait rêver plus d’un. Major de promo chacune de ses années, elle a toujours dominé ses camarades dans chacune des catégories. Mais la question qui revient le plus souvent est la suivante : pourquoi se donner autant de peine, pourquoi s’achar-» 

Elle termina l’article, alors même qu’elle en connaissait déjà la fin : 

« - malgré tout ce que ses origines pourront dire, elle est une Kiramman. Et vous, qu’en pensez-vous ? Venez-nous le dire le jour de l’Ouverture, où nos équipes seront présentes ! À très vite ! »

Oh.

Ça y est, elle comprenait.

Elle se mordit la lèvre, en espérant que son visage n’avait pas pris la couleur d’un coquelicot. Elle se sentait soudainement très bête. Il l’avait complètement mené en bateau. 

Pour autant, un petit pincement au fond d’elle s’animait à la lecture de cet article. Ses dents toujours serrées, elle n’aimait pas que les journalistes évoquent des sujets aussi sensibles pour elle, étalés au grand public (pour en plus être réutilisés dans un tel contexte par un garçon qui s’était bien moqué d’elle). 

 Cela aurait dû être évident. Irys aurait dû savoir qu’il n’avait pas pu deviner si facilement des informations aussi intimes. C’était certain qu’il les avait lues quelque part. En l’occurrence, il avait lu le journal, l’article.

Une minute.

Silco avait lu son article.

Elle sourit davantage : une idée plus que plaisante venait de lui traverser l’esprit.

Alors que Silco, fier de son petit numéro, buvait tranquillement sa boisson à présent refroidie, Irys tenta de confirmer son hypothèse. 

La partie n’était pas terminée. Ça non.

Elle prit l’air le plus léger qu’elle put pour ne pas trahir son excitation, et demanda en lisant le journal :

-       Vous avez entendu parler de la tempête qui sévit en ce moment à Bilgewater ? Ils disent qu’elle a fait plusieurs morts.

Le jeune homme aux traits marqués tourna lentement sa tête vers Irys, sans poser sa tasse, et la regarda les yeux plissés en faisant la moue, laissant deviner une pointe de déception. S’attendait-il à ce qu’elle flatte son égo ? Son intelligence ? Si c’était le cas, il la connaissait vraiment très mal.

-       Non, finit-il par répondre, les sourcils froncés, contrarié.

Irys tourna la page.

-       Oh ! Vous avez vu : une rénovation de la bathysphère est prévue pour la fin de la semaine. Merveilleux, n’est-ce pas ?

-       Ah oui ? Merveilleux, répondit-il, sur un ton faussement gai.

-       Et la nouvelle épicerie qui vient d’ouvrir en ville, vous en aviez entendu dire quelque chose ? continua-t-elle, revenant sur les premiers articles du journal.

-       Toujours pas, souffla-t-il, l’air ennuyé.

L’académicienne poursuivit son petit questionnaire jusqu’à ce que son camarade finisse par craquer, agacé :

-       Vous allez me lire tous les articles ou vous comptez vous arrêter un jour ?

-       Oh non, ne vous inquiétez pas, je pense que ça suffira. J’ai ce qu’il me faut.

Silco posa enfin sa tasse, et ses sourcils formèrent un pli encore plus grand au milieu de son front. Irys avait toute son attention à présent.

Ah, elle préférait bien mieux quand c’était dans ce sens. Sourire en coin, elle reprit :

-       Ai-je vraiment besoin d’énoncer l’évidence ?

Elle lui laissa quelques secondes de réflexion. Quelques secondes pour comprendre. Pour comprendre qu’elle avait saisi.

Comment ne pas remarquer qu’il n’avait lu aucun article… sauf le sien ?

D’un seul coup, le visage de Silco devint pâle (elle ne pensait pas qu’il aurait pu l’être davantage). Tous ses traits se relâchèrent. Sa bouche forma un petit orifice laissant apparaître quelques dents, dont les deux premières étaient un peu échancrées. Ses yeux bleus s’écarquillèrent, alors qu’Irys savourait ce moment.

Oh, il avait compris. 

Mais il se reprit rapidement : sa mâchoire se serra et ses paupières se plissèrent à nouveau. Elle put voir en revanche sa pomme d’Adam monter d’un cran avant de redescendre.

Ce garçon était cruellement intéressant. Il était vif d’esprit, il était…surprenant. Cela faisait si longtemps qu’elle ne s’était pas autant amusée.

Peu importait ce qu’il pensait à cet instant, il ne lâchait plus du regard Irys, et elle ne le lâchait plus du regard. Cela lui rappela la première fois qu’elle l’avait vu, accroupie derrière ce comptoir. Des frissons parcouraient son dos, alors que sa peau brûlait. Une sensation nouvelle lui serrait l’estomac. 

Mais cette fois-ci, elle arborait un sourire effleuré de fierté. Malgré ces sensations étranges qui prenaient place dans son corps, elle ne pouvait détacher son regard du sien.

Ils se regardaient alors que les violons continuaient leur danse.

Ils ne bougeaient pas.

Ils ne parlaient plus.

Simplement, ils se regardaient.

Puis la porte du bar s’ouvrit.

Aucun des deux ne réagit.

Elle entendait son sang bourdonner dans ses oreilles, si bien que les bruits lui paraissaient lointains.

-       C’est bon, Silco ! Benzo a géré les stocks des tunnels, les acheteurs viendront faire l’échange ce soir.

C’était Vander. Du coin de l’œil, Irys pouvait le voir se débattre avec la porte. Il portait deux énormes caisses dans ses bras, elle ne voyait même pas sa tête. Vander ne l’avait d’ailleurs surement pas remarquée.

Silco tourna lentement sa tête vers son ami, sans rompre le contact visuel. 

Finalement, il détourna le regard, comme malgré lui, pour le poser sur Vander. Irys en fit de même.

-       Je pense que là on tient une bonne affaire, Sil-

-       Vander, le coupa Silco, sec.

La mâchoire de Silco s’était un peu crispée. Alors qu’il avait enfin réussi à fermer la porte, Vander se tourna vers ses deux camarades assis au comptoir. Son ami haussa les sourcils et fit un petit mouvement de tête vers Irys.

Vander parut soudainement mal à l’aise, comme s’il avait dit quelque chose qu’il ne fallait pas.

-       Oh, Irys ! Je ne m’attendais pas à te voir à cette heure-ci ! Comment tu vas ? lança Vander, avec un rire gêné.

-       Je vais bien, merci, répondit-elle, toujours souriante.

-       Sers-toi, je t’en prie. Fais comme chez toi.

Elle nota que Silco ne le lui avait même pas proposé.

-       Ça ira, je te remercie.

-       Comme tu veux !

Vander se dirigea rapidement vers la porte arrière avec ses caisses, et disparut.

Irys consulta rapidement sa montre, avant de la remettre dans son gilet impeccable.

-       Bien, dit-elle en se levant. Je vais vous laisser gérer vos « affaires ». Merci de m’avoir accordé ces cinq minutes, aussi terribles fussent-elles.

Satisfaite, elle s’éclipsa du bar, laissant Silco seul au comptoir, l’expression insondable.

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