L'Éclipse des Égarés - Tome 1 : L'Aube
Les projecteurs s’éteignirent, plongeant la grande salle du Hall de l’Innovation dans le noir. Seule la faible lueur des étoiles filtrait à travers l’immense coupole de verre qui surplombait l’ensemble de la salle. Il n’y avait plus un bruit, si ce n’était les respirations des milliers d’invités présents pour l’inauguration de la Fête du Progrès.
Au premier rang, à deux pas – littéralement - de la scène, Irys s’assit dans sa chaise. Elle était faite d’un mélange de bois doré et de pierre : elle était magnifique, mais affreusement inconfortable. À sa droite patientaient sagement trois chaises vacantes, suivies de sa mère, Liora, puis d’Alric.
La jeune étudiante lissa d’une main lasse les plis de sa robe confectionnée spécialement pour l’occasion. C’était un tissu blanc, sur lequel étaient tissés de fins liserés brillants. Le vêtement lui arrivait jusqu’aux chevilles, et les manches jusqu’aux poignets, masquant avec élégance les cicatrices de son bras droit. Le plastron, argenté et parfaitement moulé à sa taille, rappelait subtilement le métal utilisé pour les innovations les plus fascinantes de la cité du progrès.
Dans le calme silence retentirent de petits talons pressés : c’était Cassandra. Enfin ! Il était rare qu’elle soit en retard. Aussi discrètement qu’elle le put, Cassandra vint s’assoir à côté de leur mère.
- Tobias ne vient pas ? demanda Irys.
- Non, chuchota sa sœur, lui faisant signe de se rapprocher sur la chaise d’à côté. Finalement, il est resté garder Caitlyn ce soir. Cela faisait un peu tard pour elle.
Irys sortit sa montre : il n’était même pas dix-neuf heures. Elle regarda sa sœur, amusée.
- Tu ne crois pas que tu la couves d’un peu trop de sollicitude ? C’est la Fête du Progrès, n’importe quel enfant demanderait à voir les feux d’artifice. Ça n’arrive qu’une fois dans l’année.
- Elle est encore jeune, et les recommandations conseillent de privilégier une bonne qualité de sommeil pour favoriser un meilleur développement cérébral. Tu comprendras quand-
- Les filles, s’il vous plaît, coupa leur mère. Un peu de silence, ça va bientôt commencer.
- Pardon, mère, s’excusa Cassandra.
Irys roula des yeux.
Deux énormes spots lumineux vinrent soudainement illuminer la scène, alors qu’une musique éclatante inondait la salle. Dans le même temps, une petite touffe blonde parsemée de blanc venait s’installer derrière le pupitre de la scène. Des applaudissements vinrent achever ce tableau si bien connu de tous : l’incontournable inauguration du professeur Heimerdinger.
Chaque année, il tenait un discours pour l’ouverture de la Fête du Progrès. Un discours incroyablement interminable. Il fallait imaginer : sa longévité hors du commun des humains lui permettait de tenir ce rôle depuis près de cent quatre-vingt années ! Pensez bien qu’au bout de tant de temps, ses discours commençaient à sembler un peu… redondants.
Évidemment, les familles les plus prestigieuses étaient conviées à cet événement. Irys, étant une Kiramman, ne pouvait y échapper.
Chaque année. Quelle chance, vraiment.
- Bienvenue, bienvenue ! commença Heimerdinger, chaque mot prononcé dans un petit rire léger. Merci à tous d’être ici présents si nombreux pour l’inauguration de la cent quatre-vingt-septième Fête du Progrès ! Comme chaque année, c’est un honneur pour moi…
Et voilà, une fois encore, le même discours ! La jeune femme soupira (pas trop fort, pour pas que sa mère ne l’entende).
Elle aurait mille fois préféré passer la soirée à La Dernière Goutte. Un simple verre autour d’une table avec Félicia était bien plus divertissant que tous les discours d’ouverture de la Fête du Progrès. Ou encore mieux : elle aurait adoré être à l’une de leurs réunions secrètes ! C’est d’ailleurs peut-être ce qu’ils faisaient en ce moment.
Depuis qu’Irys avait surpris Félicia et Benzo parler de « réunions de tas de cailloux et d’ampoules », ça l’intriguait au plus haut point ! Elle avait demandé de quoi il s’agissait : pas de réponse. Elle avait alors demandé si elle pouvait venir (qui ne tente rien n’a rien, après tout). Félicia, après avoir bien ri, avait répondu qu’il fallait qu’elle voie avec Vander et Silco. « C’est eux qui gèrent ça. » Irys avait donc demandé à Vander qui, après avoir bien ri, lui avait dit de demander à Silco. À partir de là, autant vous dire qu’elle n’eut plus aucune information. Certes, Silco avait la langue bien pendue quand il le voulait, mais quand il s’agissait de ces « réunions », plus rien ! Était-ce vraiment si secret ? Où se taisait-il seulement pour l’énerver (cette option était très sérieusement envisageable) ? En tout cas, elle avait beau l’embêter, lui rabâcher, le harceler, elle ne savait toujours pas où, ni quand se déroulaient ces fameuses « réunions », ni même de quoi elles traitaient. Dans tous les cas, cela devait surement être plus amusant que cette longue inauguration.
Il fallait en plus savoir qu’Irys avait passé toute la matinée à représenter le clan Kiramman au pavillon familial, aux côtés de sa mère, de sa sœur, de son mari Tobias et d’Alric. En termes simplifiés, cela consistait à sourire devant les passants et prononcer de belles paroles face à la foule.
Fort heureusement, prétextant un grand besoin de réviser, elle réussit à s’épargner une après-midi de sacrifice. Elle en avait évidemment profité pour rejoindre ses amis d’en-Bas.
En réalité, elle n’avait pas vraiment menti. Il arrivait souvent, à présent, qu’elle aille réviser autour d’une table de bar plutôt qu’un bureau triste et sombre. Cela ne changeait pas grand-chose au final : seulement qu’elle travaillait en présence d’une agréable compagnie. Comme cela avait été le cas cet après-midi même.
…
Quelques heures plus tôt.
Cela faisait trois heures qu’Irys travaillait sur son cours de stratégie géopolitique et commerciale de Runeterra. Son thé avait complètement refroidi et son cerveau ne réclamait qu’une pause.
Vander était au comptoir. Félicia n’était pas là : la journée, elle travaillait à l’usine avec son mari, Connol.
Silco, lui, était assis face à Irys. D’habitude, il gérait les papiers administratifs de l’établissement, ou faisait les comptes sur de vieilles factures. Quand ce n’était pas le cas, il écrivait.
Il écrivait énormément.
Pendant que Silco travaillait ou écrivait, Irys prenait la place d’en face, sur une table au calme à l’étage, et révisait ses cours.
La première fois qu’Irys avait posé ses livres sur la même table que Silco, sa réaction n’avait pas été la même qu’aujourd’hui. Il n’avait pas eu l’air franchement ravi, en réalité. Ce n’est pas pour autant qu’elle s’était décalée. Après l’histoire du journal, elle avait bien le droit de l’embêter un peu, n’est-ce pas ?
Mais à force, c’était Silco lui-même qui venait à la table d’Irys. Cela avait fait sourire Irys, sachant qu’il n’admettrait jamais qu’il appréciait finalement sa compagnie.
Ainsi, en l’espace de quelques semaines, c’était devenu leur petit rituel.
Parfois, ils restaient tous les deux de longues heures sans échanger un seul mot, trop absorbés par leur propre occupation. D’autres fois, à l’inverse, ils pouvaient passer la soirée à discuter et à débattre.
Irys soupira.
Elle détacha son regard du monticule d’encre pour trouver devant elle un Silco complètement investi dans sa tâche d’écrivain. À sa gauche, étalée au sol, sa pauvre sacoche noire crachait l’énorme quantité de livres qui n’attendait que d’être ouverte.
Encore, elle soupira.
En repoussant quelques boucles blondes effleurant son front, Irys revint à son livre. Elle le prit pour le mettre à hauteur de ses yeux. Furtivement, elle jeta un œil curieux par-dessus les feuilles : espionner Silco en train d’écrire était bien plus intéressant que de savoir comment Noxus gagnait toutes ses guerres.
Il ferma un instant les yeux, avant de les poser sur Irys.
- Qu’y a-t-il ? demanda-t-il, intrigué.
Elle posa son livre. Une douce malice se dessina sur le visage de la jeune femme.
- Est-ce que j’y suis ?
- Pardon ?
- Dans votre carnet secret, est-ce que j’y suis ? insista-t-elle.
- Ce n’est pas un carnet secret, grommela-t-il.
Elle arqua un sourcil.
- Oh que si.
Silco roula des yeux avant de replonger dans ses mots.
- Alors, est-ce que j’y suis ?
- Je vous en prie, dit-il en rigolant, comme si la réponse était évidente.
Irys se mordit la lèvre pour réprimer un large sourire.
Exaspéré, Silco finit par lâcher :
- Quoi encore ?
- Vous n’avez pas dit non, le taquina Irys.
Après une courte pause, elle reprit :
- Je peux le lire ?
- Ne soyez pas ridicule, Kiramman.
Il ramena son regard à son carnet, un pli imperceptible relevant ses lèvres fines.
- Irys.
…
- Irys !
Irys secoua la tête, comme émergeant d’un rêve profond.
Devant elle, sur la scène, Heimerdinger s’était transformé en…Liora ?! Une minute. Mais depuis combien de temps n’écoutait-elle plus ce qu’il se passait ? Cela devait faire un petit moment si on en était déjà au discours de clôture de sa mère. Il se pouvait même qu’elle ait raté l’annonce des favoris… Aïe.
- Irys !
Irys entendit encore son prénom murmuré. Elle tourna la tête pour voir une jeune fille métisse qui était apparue sur la chaise à sa gauche. Ses yeux bleu vif la fixait intensément.
Émilie.
Irys fronça les sourcils.
Émilie était la nièce d’une des conseillères, elle-même proche de Liora. Elle était aussi une de ses camarades de classe ; une de ses seules « amies », qui essayait de se rapprocher d’elle depuis nombre d’années, pour une raison qu’Irys ignorait. Peut-être parce qu’elle aussi était attirée, malgré elle, par le son « Kiramman » ?
- Émilie ?! s’étonna Irys, toujours en chuchotant. Que fais-tu ici ?
- Je venais voir comment tu allais ! lui dit-elle avec un grand sourire.
La jeune Kiramman releva la tête d’un air sceptique. Qu’avait-elle à lui demander ?
- Surtout après toutes tes petites visites dans les bas-fonds…
Les yeux d’Irys s’écarquillèrent. Comment pouvait-elle être au courant ?!
- Chut ! lui ordonna-t-elle.
Cassandra était juste à côté. Il était hors de question qu’elle soit mise au courant. Alors que sa mère continuait de réciter de beaux mots à tout Piltover, Émilie reprit :
- Oh, ta famille n’est pas au courant ! Je dois t’avouer que moi-même j’ai été très surprise de l’apprendre. Irys Kiramman, la personne qui déteste le plus la Basse-Ville de tous les gens que je connais, qui descend là-bas. Admet que c’est un peu déconcertant.
- Comment es-tu au courant ?
- Irys, je m’inquiète pour toi. Est-ce qu’on t’y force ? Tu sais que mon frère est pacifieur. Si tu as le moindre problème…
Irys arqua un sourcil dans un petit souffle condescendant.
- Mes affaires…sont mes affaires, Émilie. Ça ne te regarde pas.
Sa camarade de classe n’eut pas le temps de répondre, coupée par les applaudissements de la salle. Tout le monde se leva pour célébrer la fin de cette ouverture. Irys s’empressa de suivre Cassandra qui rejoignait leur mère, et laissa Émilie seule. Mais cette conversation, aussi courte fut-elle, laissa une empreinte désagréable dans l’esprit d’Irys.
S’ensuit ensuite un long moment d’échange avec les autres invités. Tantôt on complimentait sa mère, son travail et son discours. Tantôt on relevait le disciplinement admirable de sa sœur. Parfois même on félicitait Irys, apparemment nommée en tête des favoris.
« Quel belle robe, Madame Kiramman », disait l’un à sa mère.
« Votre famille est exceptionnelle, Madame. Piltover est fière de vous avoir. » disait un autre à sa sœur.
Alric se tenait à côté d’elles, droit et fier de servir cette famille, semblait-il, grandiose. Comment faisait-il pour rester là sans rien dire en écoutant cela à longueur de journée ?
Le professeur Orrenvald était même venu louer les devoirs d’Irys auprès de sa mère, qui le regardait comme une tache au milieu d’une chemise. Il avait finalement fini de corriger sa thèse dont il avait souligné la qualité.
- Je n’aime pas que tu fréquentes cet homme, Irys, lui souffla sa mère, une fois le professeur reparti. Ses idées, ses occupations sont…peu recommandables. Il pourrait nuire à ta future réputation, ma chérie.
Pas étonnant qu’Orrenvald ne plaisait pas à sa mère. Mais le fait était qu’elle ne le connaissait pas comme elle le connaissait.
Après cela, Liora s’éclipsa pour rejoindre d’autres conversations, probablement politiques. Sur la veste de l’un de ses interlocuteurs, Irys remarqua une broche en forme de compas ouvert, dessinant élégamment un « A ». Mais où avait-elle déjà vu ce symbole ?
Irys se tourna vers sa sœur, non loin d’elle, pour la voir avec la shérif adjointe Grayson. Elles avaient été en classe ensemble dans leur jeunesse, et Cassandra et elle étaient restées très proches. Irys resta donc avec elles, n’ayant personne d’autre avec qui converser.
Elle s’amusa à observer la foule piltovienne, à relever les ragots malveillants, à regarder les mains qui se serraient dans l’ombre, les promesses qui naissaient, les accords se faire dans le dos des autres. Ce genre de réception était un bain à informations pour quiconque recherchait des renseignements utiles…voire sensibles. Irys nota que quelqu’un d’assez attentif et discret pourrait obtenir ce qu’il voudrait ici. De quoi faire chanter n’importe qui. C’en était effrayant et excitant à la fois.
Quand elle revint à sa sœur et Grayson, sa mère était à nouveau parmi elles. Elle parlait avec la pacifieuse. Irys capta quelques bribes de leur conversation, ennuyée :
- Alors, Élaine, dites-moi : où en est votre enquête ?
- Eh bien, nous avançons, Madame. Nous avons réussi à localiser précisément leur lieu de réception, sur les docks. Nous avons pris en filature quelques hommes impliqués dans le réseau, mais de faible importance. Nous espérons qu’ils nous mèneront vers le centre de leurs affaires.
Grayson étalait les détails de son enquête avec fierté, heureuse d’impressionner Liora.
- Bien. Ils méritent d’être punis, commenta la matriarche Kiramman. Ces gens ne se rendent pas compte de tout ce que nous faisons pour eux, et se permettent malgré tout de faire de la contrebande sous notre nez.
Au son de ces paroles, Irys reconcentra immédiatement son attention vers les trois femmes.
- Madame, si je peux me permettre, je ne suis pas certaine que cela aura l’effet escompté, reprit Grayson. Je reconnais en effet que leur réseau est grand et mérite d’être stoppé. Mais tout le monde sait qu’en ce moment nos relations avec la Basse-Ville ne sont pas au meilleur jour… Peut-être que le moment n’est pas le mieux choisi pour…
- On ne va tout de même pas les laisser continuer sous prétexte que ce n’est pas « le bon moment », si ? releva Cassandra, frustrée.
- Ce serait comme sortir son pistolet sous la table, alors qu’on essaie ces derniers temps de calmer le jeu. Ça ne ferait qu’envenimer la situation.
- Ma fille a raison, Élaine. Si on laisse faire, ils s’assiéront sur ce genre de libertés et s’amuseront à bafouer notre autorité. Je pense qu’au contraire ce geste permettrait de donner un exemple. De leur faire enfin comprendre.
Sur ces mots, toute la salle se dirigea vers la sortie. Irys sortit sa montre : c’était sûrement l’heure des feux d’artifice.
- Bien, Madame Kiramman, maugréa poliment Grayson.
Avec sa famille, Irys suivit le mouvement tout en sortant deux petits appareils dorés de sa poche. Il s’agissait des deux anti-bruit confectionnés sur mesure pour elle, depuis qu’elle était petite. Ainsi, en s’ajustant parfaitement à ses oreilles, ils allaient couvrir entièrement le bruit explosif des feux d’artifice, un spectacle qu’elle ne raterait pour rien au monde.
Toutefois, aussi beaux qu’étaient ces éclats de couleurs, Irys ne pouvait s’empêcher de repenser à cette histoire de contrebande.