L'Éclipse des Égarés - Tome 1 : L'Aube
- Irys, tu arrives pile quand je pars !
- Mais tu es encore là, c’est ce qui compte ! Je passais seulement t’apporter un petit quelque chose, et je repars aussi.
- Ah oui ? demanda Félicia, intriguée. Qu’est-ce que c’est ?
Irys sortit deux petits paquets de sa sacoche. Elle les tendit à son amie, un éclat d’excitation dans son regard.
- C’est bien l’anniversaire de ta fille, n’est-ce pas ?
Les traits de la femme aux cheveux violets se détendirent sous l’effet de la surprise. Elle récupéra les deux paquets.
Irys avait pris conscience que dans cette partie de la ville les moyens financiers étaient… disons, différents de ceux qu’elle connaissait. Donc ramener quelques souvenirs de la Fête du Progrès pour ses filles lui avait paru être une bonne idée.
- Irys… Fallait pas. Vraiment, c’est-
- J’en ai pris deux, comme ça il n’y aura pas de jalouse ! Un pour Violet, et un pour…Powder, c’est bien ça ?
Elle eut pour seule réponse l’étreinte de la jeune mère. Dans la chaleur de ses bras, Irys ne bougea pas, interdite : elle n’avait pas vraiment l’habitude de ce genre de contact inattendu.
- Merci Irys.
Félicia se dégagea un peu pour faire face à l’académicienne :
- Je suis vraiment désolée, je dois y aller : j’ai promis aux filles de rentrer plus tôt ce soir.
Elle fit une pause avant de reprendre, un éclair traversant ses iris :
- Mais pourquoi tu ne viendrais pas manger avec nous ? Comme ça, tu pourras leur offrir toi-même ! Elles seront trop contentes de te rencontrer ! Allez, dis oui !
Elle avait ces étincelles dans son regard que bien peu savaient soutenir. C’était une femme animée d’une ardeur inextinguible, là où, en Haut, l’austérité et l’intransigeance primaient.
- Merci Félicia, répondit Irys, affichant un discret sourire touché. Mais je suis également attendue. Et si je ne suis pas rentrée à l’heure pour le dîner, je risque surement de passer un sale quart d’heure…
- Bon, d’accord. Je te laisse partir, mais seulement pour cette fois ! En tout cas merci beaucoup, les filles seront tellement heureuses ! Je ne manquerai pas de leur dire que c’est de la part de Tata Irys, finit-elle avec un brin de malice dans le coin de ses lèvres.
La porte claqua derrière elle. Irys soupira, déçue. Elle aurait sincèrement aimé passer la soirée avec son amie.
Derrière le comptoir, Vander, chiffon sur l’épaule - comme d’habitude - rangeait et nettoyait son petit atelier de barman. Irys ne put s’empêcher de noter que ses bras puissants dessinaient de profonds reliefs sous son haut blanc.
- Salut Irys ! Comment ça va ? Quoi de neuf ? lança-t-il de sa voix éraillée.
- Je vais bien, merci. Mais je vais devoir repartir !
- Déjà ! T’as pt’être le temps pour une petite tasse, histoire de te réchauffer un peu ? Il doit me rester deux-trois gâteaux à tremper, avec un peu de chance. Si tu veux, Silco est à l’étage. Je te prépare ça en attendant ?
La jeune femme sourit. Il commençait à bien la connaître.
- Tu sais me prendre par les sentiments, je ne peux refuser, plaisanta-t-elle. Et après, je m’en vais !
- Je suis le barman le plus rapide de la ville, compte sur moi !
Il lui adressa un clin d’œil avant de commencer à préparer la boisson d’Irys en sifflotant. Évidemment, dans un endroit pareil, Vander ne faisait surement pas des thés tous les jours. Mais quand elle était là, l’eau chauffait plus souvent.
Irys se dirigeait vers l’escalier quand Vander l’interrompit :
- Eh, d’ailleurs : c’est sympa que t’aies pensé aux filles.
Elle lui adressa un sourire sincère. Elle espérait que ça leur plairait.
À moitié sur une marche, Irys reprit son chemin, rangeant une boucle blonde derrière son oreille.
Sous les faibles lumières jaunâtres, contre la balustrade métallique, elle le vit. Il était là, comme chaque fois, sur la table du fond, dos à elle. Elle sentit l’odeur de sa cigarette, qu’elle devinait entre ses lèvres. Il n’y avait aucune trace de son petit carnet. En revanche, de nombreux petits boulons, engrenages, rondelles et autres pièces de bricolage étaient étalés sur la table en bois. Mais que faisait-il ? S’était-il transformé en bricoleur à présent ?
Il ne releva même pas la tête à l’arrivée d’Irys, mais elle put le voir ranger un petit bout de papier dans sa poche.
Elle sortit sa montre, espérant ne pas être en retard pour le dîner de ce soir.
- Vous avez peur d’arriver en retard quelque part, Kiramman ? devina Silco, en éteignant sa cigarette.
- Bonsoir Silco. Je vais bien, je vous remercie. Et vous ?
Il leva enfin la tête, l’expression désabusée. Mais le petit pli au coin de ses lèvres trahissait un aveu silencieux, prouvant à Irys qu’il avait saisi son impolitesse.
Debout, elle prit finalement le temps de consulter l’heure sur sa montre. Il lui restait donc un peu de temps, mais il ne fallait pas qu’elle traine.
- Voilà un objet qui pèse plus lourd qu’il ne le laisse croire, n’est-ce pas ? constata Silco, son regard maintenant posé sur la montre d’Irys.
Elle se figea un instant, surprise, avant de se reprendre :
- Vous vous intéressez souvent aux objets des femmes, ou seulement aux miens ?
- Vous ne la quittez jamais. Par précaution, ou par symbole ?
Un petit rire sortit de la bouche d’Irys alors qu’elle s’humidifiait les lèvres. Ce garçon était un poil têtu.
Dans un mouvement inattendu, tant pour lui que pour elle, la jeune femme glissa sa montre sur la table. Ses yeux prenant une lueur espiègle, elle posa sa hanche contre le vieux bois : elle le surplombait de toute sa hauteur alors qu’il était encore assis.
- Et là, je viens de la quitter, non ? lâcha Irys, faussement lasse.
Il ne répondit pas, laissant flotter le silence entre eux.
Puis, sans détacher le regard du visage d’Irys, il saisit d’un geste fluide la montre, et se leva.
Instantanément, tous les muscles de la jeune femme se raidirent. À quoi jouait-il ?
- Mais qu’avons-nous là ? Un bel accessoire de la Haute-Ville qui, j’imagine, en intéresserait plus d’un ici, dit-il simplement.
Alors qu’il observait l’objet, Irys croisa les bras, et se redressa.
- Pour faire quoi ? De la contrebande ? répondit-elle, sur un air de défi.
Elle savait que cette pique aurait l’effet escompté. Et ce fut le cas. Le visage de Silco prit un air soudainement plus sérieux. Elle pouvait presque voir ses méninges fonctionner sous les plis de son front, alors qu’il devait se demander comment elle était au courant.
Pourtant, ça n’avait pas été si compliqué : une remarque mal placée de Vander ; des factures un peu trop lisses pour un bar de banlieue en pleine crise économique ; sans compter les propos d’une adjointe au shérif qui cherchait à faire ses preuves. Irys avait rapidement fait le lien, et la réaction de Silco venait de lui prouver qu’elle avait raison. Elle n’avait pas encore saisi la nature exacte de leur affaire, mais cela avait suffi à le prendre de court.
- Ceci m’appartient. Maintenant, rendez-la moi, ordonna-t-elle, tendant la main.
Au lieu de lui remettre la montre, Silco reprit son expression légère et mutine (celle qui l’agaçait tellement !), laissant pendre la montre au bout de ses doigts agiles.
- Alors venez la chercher.
Irys se mordit la lèvre. Bien.
Elle fit de son mieux pour retenir l’éclat nerveux qui menaçait de lui brûler la langue.
Elle avança pour récupérer son bien et le lui arracher d’entre ses mains. Silco n’eut qu’à faire un pas sur le côté, sans effort, pour placer la montre hors de portée de sa propriétaire. Un simple geste preste suffisant à mettre Irys de côté.
Elle ne bougea pas. Elle ne se retourna même pas pour lui faire face, et inspira profondément.
Ne rentre pas dans son jeu. Sois plus maligne.
Pourtant, malgré elle, ses lèvres se retroussaient doucement.
Derrière, elle sentait le souffle chaud de Silco se rapprocher dangereusement de son oreille, hérissant les poils de sa nuque.
- Vous avez volé mes mots, murmura-t-il lentement. Je ne fais que rétablir l’équilibre.
- Oh, aurais-je touché un point sensible en lisant ces lignes ? répliqua-t-elle, le bout de leur nez se frôlant. Je ne vous savais pas si timide. Mais soit – maintenant, rendez-la moi.
- Venez-la chercher alors, roucoula-t-il en faisant chanter sa voix de baryton.
Il recula de quelques pas, faisant danser paresseusement la montre autour de ses doigts.
- À votre place, je réfléchirais à deux fois avant de lancer de telles provocations, dit-elle, le regard acéré.
- Hum, d’accord.
Il marqua une pause, feignant une grande réflexion. Puis il reprit, sourire en coin :
- Venez. La. Chercher.
- Bien.
Défi accepté.
Sans attendre, Irys fondit sur lui dans une grâce souple et féline. Son cœur se mit au galop alors qu’elle tentait de lui arracher la montre.
Il esquiva facilement.
Ça n’était pas aussi facile qu’elle le pensait. Il n’était pas aussi large d’épaules que Vander, ni très musclé, mais il était vif et rapide, si bien qu’il prenait à cœur joie d’éviter chaque tentative d’Irys.
Pourtant, elle avait été formée au combat depuis sa plus tendre enfance. En revanche, elle pouvait deviner aux bandages autour de ses poignets que, lui, avant même sa naissance, avait dû être exposé à la violence crasse des Bas-Fonds. Une violence qu’il devait surement affronter chaque fois qu’il mettait le pied dehors. Une violence à laquelle Irys même avait été confrontée dès son premier jour dans la cité souterraine.
Pour autant, elle persévéra.
À chaque coup de la jeune femme, Silco pivotait, glissait, la main serrée sur l’objet convoité. À chaque pas en avant, il reculait.
Ils se répondaient allègrement l’un l’autre dans ce doux duel. Parfois, leurs visages étaient trop proches ; parfois les peaux s’effleuraient, ralentissant leur danse dans un mutisme essoufflant.
Irys profita d’un moment de déséquilibre de son adversaire pour le renverser et l’amener à terre, dans une précision calculée. Silco se retrouva dos au sol, le souffle court, les yeux grands ouverts. Il tenta de se relever, mais en vain : un bout de botte était appuyé contre son torse.
- Eh oui : en Haut aussi nous savons nous battre, Silco.
Fière de son exploit, elle récupéra sa montre.
- Récupérée, dit-elle, les traits victorieux.
Alors que seuls leurs souffles se faisaient entendre, un ricanement rauque surgit dans l’ombre.
- Pauvre gosse de Zaun. Si même une gamine de la Haute nous fout à terre, on est fichu, lâcha un vieillard tapi dans un coin au fond.
Silco autant qu’Irys le regardèrent comme deux enfants pris sur le fait.
Le jeune homme serra la mâchoire et roula des yeux, alors qu’Irys se retournait pour revenir à leur table. Mais elle n’eut le temps de savourer sa victoire que la montre avait déjà disparu d’entre ses mains. Elle se retourna d’un seul coup, ébahie, pour voir Silco debout derrière elle affichant fièrement son arrogance narquoise avec...sa montre entre les mains, une fois encore !
Alors qu’il époussetait sa chemise, Irys serra ses poings, faisant crisser le cuir de son gant.
- Vous annoncez la fin bien vite… Il reste encore quelques coups à jouer, lança-t-il simplement.
Il s’arrêta un instant, marquant volontairement la suite de son discours :
- Mais surtout, je vous en prie : prenez votre temps.
Les poings sur les hanches, Irys souffla, puis repartit à l’attaque.
Leur chorégraphie reprit, et à aucun instant leur regard ne se quittèrent. La montre passait de l’un à l’autre comme entre deux coureurs. Deux athlètes qui couraient désespérément après…le temps. L’un était agile et précis, l’autre rusé et adroit.
Finalement, la précision l’emporta. Alors que Silco avait un peu trop tendu son bras dans une esquive, Irys ne manqua pas l’occasion pour le saisir. Elle plaqua son adversaire contre le mur, lui tordant délicatement son membre. Il gémit un peu alors qu’elle lui pliait le poignet pour enfin reprendre ce qui lui appartenait.
Victoire, définitive.
- Je vous avais dit d’y réfléchir à deux fois, ronronna-t-elle au creux de son oreille, alors qu’elle le maintenait immobilisé.
- Vous n’êtes pas aussi inexpérimentée que je le pensais, répondit-il, à bout de souffle.
Irys se contenta de sourire. Venant de lui, elle le prit comme un compliment.
Elle rangea sa montre dans sa poche gauche avant de libérer Silco. Il se retourna, massant son bras.
Irys pouvait sentir son souffle chaud caresser ses joues. Elle était obligée de lever les yeux pour le regarder : il devait bien faire une tête de plus qu’elle, et la différence de taille ne se faisait que davantage ressentir, de manière troublante, à cette si courte distance.
Petit à petit, la jeune femme sentit son corps l’abandonner. Sa langue était devenue si lourde qu’elle ne parvenait plus à prononcer un seul mot. Ses pieds, soudainement transformés en enclume, l’empêchaient d’exécuter le moindre mouvement.
- Ton thé est… Euh, je vous dérange peut-être ?
Heureusement, la voix bourrue de Vander vint mettre fin à son supplice. Silco leva lentement la tête pour la tourner vers son ami, puis s’échappa sans manquer de mettre un coup d’épaule à Irys. Elle retint un petit cri de douleur.
Quel mauvais perdant.
Elle se retrouva seule face au mur, alors qu’il se dirigeait vers les escaliers.
- Vous partez déjà ? lui demanda-t-elle, se retournant enfin.
Silco ne répondit pas de suite, laissant échapper un petit rire.
- À vendredi, finit-il par dire, avant de disparaitre mystérieusement.
« À vendredi. ». C’était tout ? Il partait comme ça ? Et pourquoi vendredi ? On n’était que dimanche ! La perplexité d’Irys devait se lire sur son visage, puisque Vander interrompit le cours de ses pensées :
- Ne cherche pas, c’est Silco ! Il est comme il est ! rigola-t-il. Voilà ton thé avec des gâteaux, comme promis !
En voilà au moins un qui a le sens des convenances !
- Je me joins à toi ?
- Avec plaisir !
…
Un sourire fier affiché sur son visage, Irys se dirigeait tranquillement vers la bathysphère, satisfaite de sa petite visite à La Dernière Goutte quelques minutes plus tôt. Elle ne cessait de ressasser la scène dans sa tête, réchauffant ses joues pâles.
Puis elle pensa à Félicia, probablement en train de souffler les bougies avec ses filles. Elle les imagina déballer les cadeaux. Si seulement elle…
Oh, le dîner ! Oh non ! Quelle heure était-il ?
Elle glissa sa main dans sa poche gauche pour y chercher sa…
Une minute. Ce n’était pas sa montre !
Au lieu de cela, elle en sortit des boulons astucieusement assemblés pour reproduire le poids de son objet. Ses épaules se raidirent sous l’effet de la frustration. Face à cet assortiment saugrenu, elle resta plantée là, au milieu de la rue, sidérée. Elle ferma les yeux dans un soupir, un éclat ironique sur ses lèvres.
Mais à bien y regarder, au centre se trouvait un petit bout de papier. Elle le déplia et lut, à travers une belle écriture manuscrite qu’elle ne connaissait que trop bien :
« Réunion à la conserverie, vendredi, 20H30. Curieux de voir comment vous gérez la ponctualité sans votre précieux garde-temps. – S. »
- Oh, le-, fut tout ce qu’elle arriva à prononcer, entre irritation et admiration.