L'Éclipse des Égarés - Tome 1 : L'Aube

Chapitre 19

4249 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 28/02/2026 10:49

« On ne nait pas monstre, on le devient. »


Irys courait aussi vite que ses jambes courbaturées le lui permettaient. Malgré les injonctions de sa sœur et de Grayson, elle avait quitté le poste de police aussitôt qu’elle avait vu la situation sur le pont. Il fallait absolument que quelqu’un prévienne Vander et Silco du fait que Benzo allait être libéré. 

En sortant du poste, elle avait vu Benzo, les traits tirés, dans sa vision périphérique, encadré par deux pacifieurs le menant vers la sortie. Elle aurait aimé aller le voir, mais il n’y avait plus de temps à perdre au vu de la situation – situation qui menaçait d’exploser d’une seconde à l’autre, comme une bombe à retardement dont le compte à rebours avait été initié bien avant l’arrestation de Benzo.

Alors, la jeune piltovienne courait à en perdre son souffle. La bruine de la veille s’était transformée en averse dévorante : froide et désagréable, elle lui balayait le visage. Des gouttes d’eau tombaient à flot autant que les pacifieurs surgissaient de chaque coin de rue, prenant le même chemin qu’Irys. Les sirènes d’alerte retentissaient tout autour tels les graillements stridents de corbeaux apeurés, ne faisant qu’accentuer la panique d’Irys.

Elle savait qu’elle se rapprochait aux cris des manifestants et des forces de l’ordre qui s’intensifiaient au fur et à mesure. 

Elle arriva finalement devant la grande bâtisse d’acier, jadis symbole d’unification et de réunion : le pont de Piltover. L’ombre de ses deux immenses tours s’abattait devant elle, alors qu’Irys s’avançait dans l’allée jonchée de grands lampadaires sans lumières.

De sa position, elle ne voyait rien, si ce n’était, au fond, un épais brouillard de fumée mêlé à la pluie, ainsi qu’une rangée de pacifieurs qui lui bloquait le passage.

Elle se hissa sur la pointe des pieds, espérant deviner la silhouette de Silco, ou Vander, ou Félicia ; pour essayer de leur crier qu’elle avait réussi. Mais rien à faire : elle n’était déjà pas très grande, et les casques devant elle empêchaient toute possibilité de communication.

-       Madame, reculez s’il vous plaît, demanda l’un des pacifieurs en poussant prudemment la jeune femme pour la faire reculer.

Irys écarta d’un geste violent la main qui venait de se poser sur elle.

-       Ne me touchez pas ! cria-t-elle pour se faire entendre par-dessus tout ce raffut. 

Avait-il lui aussi osé poser la main sur elle ?

-       Laissez-moi passer, ordonna-t-elle ensuite.

-       Madame, l’accès est temporairement fermé au public.

-       Vous n’avez sûrement pas bien entendu. Je ne le répéterai qu’une seule fois : je suis Irys Kiramman, et je vous demande de me laisser passer.

Le grand gaillard hésita une seconde, regardant ses collègues d’un air déconcerté. Puis, à contre-cœur, il lui accorda l’accès.

Irys se retrouva au milieu d’une foule de pacifieurs qui ne cessaient de courir partout, alternant entre ligne de front et arrière pour recharger leur force. Ils étaient tellement occupés qu’ils ne remarquèrent même pas la présence d’Irys. Certains portaient d’énormes boucliers qui raclaient le sol bétonné ; d’autres de grandes matraques prêtes à frapper ; et la plupart, des fusils étincelants en position de tir. Voir autant de masques et de plastrons dorés lui donnait mal à la tête, les images de la veille ne cessant de lui revenir. 

Mais peu importait, il fallait qu’elle avance. Faisant abstraction de la boule qui se formait au creux de son estomac, elle se glissa entre les pacifieurs, jusqu’à enfin voir les barricades montées par les forces de l’ordre. Derrière elles, des milliers d’hommes et de femmes se débattaient, criaient et brandissaient des pancartes avec toutes sortes de protestations. Sur certaines d’entre elles, on y voyait dessiné le portrait d’un homme : Benzo. C’était impressionnant : ils étaient si nombreux qu’Irys ne voyait même pas la fin de ce rassemblement. C’en était terrifiant.

Elle chercha du regard ses amis. Il était compliqué de les trouver à travers tout ce chahut. 

D’un seul coup, Irys fit un bond sur le côté, évitant de peu une pierre lancée par un des zauniens. Son cœur s’arrêta une seconde. Dans le même temps, les pacifieurs avancèrent alors que d’autres reculaient, échangeant leur rôle, et poussant au passage la jeune étrangère. Irys manqua de tomber, se rattrapant tout juste sur la barrière du pont. 

C’est là qu’elle les vit : Silco et Vander, en tête de proue. Ils étaient loin d’elle, de l’autre côté de la barricade. Elle ne vit pas Félicia, certainement plus en retrait. 

Vander hissait haut et fort son poing. La foule suivait ses mouvements et récitait en chœur des paroles qu’Irys ne parvenait pas à discerner. 

Non loin de lui, Silco se tenait fier, et se débattait contre les pacifieurs qui tentaient de le repousser. Comme Irys, ses cheveux mi-longs collaient à son front, trempés. Elle remarqua qu’il ne portait pas sa chemise rouge usuelle, ni sa veste rafistolée. Les manches remontées jusqu’aux avant-bras, il était vêtu d’une tunique ocre à fermeture asymétrique, renforcée par une couche de tissu sur l’épaule droite. Les sourcils d’Irys dessinèrent un pli sur son visage. Il affichait cette tenue comme un soldat qui aurait revêtu son uniforme de combat.

Pourtant, aucun des manifestants ne semblait armé. Ils étaient certes dans une attitude agressive, mais la situation semblait encore pouvoir être sauvée.

Silco tourna enfin la tête vers elle : il l’avait vue. Ses paupières se plissèrent et sa bouche ébaucha un petit cercle empreint de confusion. Pour autant, il ne prononça aucun mot, ne fit aucun geste. Simplement, il l’attendit.

Irys se précipita alors pour le rejoindre. Mais à seulement deux pas de son objectif, la garde tourna à nouveau, affichant une nouvelle rangée de pacifieurs. Irys, une fois encore, fut poussée, rebondissant entre les épaules de métal. 

Elle chercha du regard Silco. Il ne la regardait plus, occupé à se débattre avec les nouveaux pacifieurs. Alors qu’Irys ressentait une pointe de déception, elle remarqua le visage de Silco se figer dans un mélange de stupeur et de rage. Que se passait-il encore ? Elle sentit sa poitrine se serrer, et avança malgré les hommes qui lui barraient le chemin. Elle y était presque. Elle pouvait bientôt lui attraper la main, lui dire que tout était réglé. Tout le monde rentrerait chez soi.

Puis soudain, elle l’entendit. Par bribe seulement, mais elle entendit sa voix. Cette voix métallique qui assaillait son esprit depuis maintenant plusieurs heures. Irys ne percevait pas les mots, mais elle distinguait le pacifieur masqué s’adresser à Silco. Le pacifieur qui avait osé poser ses mains sur elle la veille.

Elle avait cette sensation oppressante de froid et de chaud à la fois. Elle avait envie de le prendre par derrière et de… Elle n’avait ressenti cette sensation malsaine à l’égard d’une personne qu’une seule fois dans sa vie : suite au meurtre de ses parents.

Elle ne savait pas ce qu’il disait, mais cela ne semblait pas plaire du tout à Silco.

Irys accéléra le pas.

Le pacifieur tourna la tête en direction d’Irys, son visage toujours invisible, et laissa échapper un éclat de rire. Un rire qu’elle réussit à saisir malgré les cris de la foule, malgré les ordres des pacifieurs. Un rire qui résonna en elle comme un coup de poignard. Elle imagina sous son masque son sourire suffisant, qu’elle se ferait un plaisir d’effacer sous les traits de sa lame. Le pacifieur glissa encore un mot à un Silco qui se retenait d’éclater. Parlait-il d’elle ? L’humiliait-il une fois encore ?

Cette raclure va finir par déclencher une guerre s’il continue !

Silco plongea une dernière fois ses iris bleus dans ceux de la jeune femme. C’était le même regard qu’il lui avait adressé le soir précédent. Ce même regard qui transpirait d’excuses qui resteraient à jamais inavouées. Il se tourna, recula un peu, poussant ses pairs à en faire de même.

-       NOON ! hurla Irys, comprenant immédiatement ce qu’il allait faire.

Silco projeta son bras en l’air.

Une bouteille en verre surgit au milieu des têtes agitées. Elle traça une trajectoire tranquille, dansant allègrement sous la pluie. Elle tournait, virevoltait, avant de venir se briser sur le plastron aux couleurs de Piltover. Le choc de la bouteille déclencha une petite explosion incendiant le pacifieur. Irys aurait dû se réjouir de voir cet homme brûler vif. De l’entendre hurler. De le voir souffrir malgré l’énorme protection qu’il portait. Parce que oui, elle savait parfaitement à quel point le feu pouvait se révéler atroce.

Mais pourtant, elle n’eut que cette sensation de nausée quand elle prit conscience que cette petite explosion allait en fait en déclencher une bien plus grande.

Il y eut un très bref moment de silence où pacifieurs et manifestants restèrent glacés face à cet incendie humain, ne sachant que faire. Finalement, les supérieurs des casques dorés donnèrent des ordres par-dessus les beuglements du pacifieur brûlé.

Rapidement, cet instant de calme fut remplacé par l’enfer, un lieu qu’Irys avait toujours pensé fictif.

Sans plus attendre, la garde de Piltover ouvrit le feu sur les manifestants désarmés. Irys se jeta immédiatement à couvert contre les barricades, plaquant ses mains contre ses oreilles. Elle tenta tant bien que mal de se maîtriser au son des fusils, semblable à une explosion.

C’est fou comme le chaos savait s’installer en l’espace de quelques secondes. Il ne quémandait guère, se satisfaisant de la moindre petite brèche. 

Dès qu’elle le put, Irys passa de l’autre côté des barricades pour rejoindre Silco. Elle rampa entre les premières lignes de corps, se glissa entre les zauniens qui se jetaient contre les pacifieurs. Malgré ses esquives, des coups de poing perdus, des coups de pied égarés s’enfoncèrent dans ses muscles tendus. Elle serra les dents et avança.

Aussitôt, elle fut prise dans une épaisse fumée sombre et rougeâtre. Elle toussait, clignait des yeux. Elle ne savait plus où elle était, poussée sans arrêt, prise au milieu du combat. Un bras surgit de l’ombre et la tira précipitamment, l’amenant à terre contre un sac en toile mué en mur protecteur.

-       Vous n’avez rien à faire ici ! lui cria Silco, face à elle, une puissante veine cisaillant son front.

-       Silco, mais qu’avez-vous fait ?!

-       Ne restez pas là ! Rentrez chez vous ! Vous allez vous faire tuer !

Une bombe explosa tout près d’eux. Silco passa un bras autour d’elle, la protégeant des éclats. Irys sentait son souffle saccadé lui frôler la joue.

-       C’est trop tard ! Maintenant, je ne peux plus faire demi-tour : je reste.

Il poussa un cri. Elle ne sut dire s’il était énervé ou inquiet. 

Les coups de feu fusaient dans tous les sens. Les bombes et cocktails Molotov allaient et venaient au-dessus de leurs têtes. Des pacifieurs étaient passés de leur côté, tirant sans même vérifier leurs cibles. Ils avançaient, enjambant le tapis de morts qui ne cessait de se tisser.

Irys ne savait plus où donner de la tête. L’air étouffant entrait et sortait rapidement de sa bouche sans vraiment oxygéner ses poumons. Mille pensées traversaient son esprit, si bien qu’elle ne parvenait plus à penser. C’est à peine si elle remarqua Félicia, plus loin, qui se battait, elle aussi, aux côtés d’un autre homme.

Dans un infime moment de répit, Silco se dressa d’un seul coup et tira Irys vers la sortie du pont, du côté de la Basse-Ville.

-       Qu’est-ce que vous faites ?! demanda-t-elle.

-       Je vous mets à l’abri !

-       Je sais me battre ! Lâchez-moi !

Il retira sa main de son bras, mais rapprocha son visage du sien. Elle pouvait voir ses dents dévoilées par la rage, brillantes de panique. 

-       Réfléchissez, bon sang ! Vous n’allez pas vous battre contre les vôtres !! cracha-t-il.

Un pacifieur braqua son arme sur eux : Irys se figea, incapable de réagir. 

Il n’eut pas le temps de tirer et s’effondra à terre, laissant apparaître la silhouette puissante de Vander. Ses poings s’étaient faits d’acier. Un acier peint sang.

-       Bordel, Irys ! Qu’est-ce que tu fais ici !

-       Benzo a été relâché ! poussa-t-elle enfin, désespérée.

Ces quatre mots s’échappèrent d’elle, fruits d’un espoir à présent avorté. Les deux hommes la regardèrent sans un mot, mais n’eurent le temps de répliquer : d’autres pacifieurs arrivaient autour d’eux. 

Tous les trois, ils combattirent. Irys n’eut d’autre choix que de se défendre. De se défendre contre sa propre patrie, contre ceux qui furent jadis les siens. Il y a quelques mois, sûrement cette situation aurait été pour elle inenvisageable. Mais aujourd’hui, il lui était inconcevable de se battre aux côtés d’un pacifieur. Inconcevable de laisser le peuple d’en-Bas, maltraité et exploité depuis toujours, se faire une fois encore abattre par la main écrasante de la Haute-Ville.

Comme l’avaient dit Vander et Silco à la Conserverie, les zauniens étaient en déficit de moyens face à Piltover. Pour autant, ils étaient plus nombreux. Ils luttaient ensemble, côte à côte. 

Entre coups et esquives, Vander, Silco et Irys rendaient les coups, évitant les tirs et les bombes. Dans la fumée qui ne faisait que se densifier, il devenait difficile de différencier agresseurs et alliés.

Une fois encore, un pacifieur se pointa devant Irys, l’arme à la main. Vander l’abattit d’un seul coup de fer.

Mais cette fois-ci, le tir était parti. 

Par chance, Irys réussit à l’esquiver, s’en sortant avec une petite éraflure sur le flanc droit. Une cicatrice de plus ou de moins, elle n’était plus à ça près. Elle fut tout de même reconnaissante de ce réflexe soudain plus que bienvenu.

-       CONNOL !

Elle se retourna aussitôt au son de cette voix familière. Deux mètres derrière elle, Irys trouva Félicia, avachie au sol contre le corps sans vie d’un homme. Les larmes coulaient à flot sur ses joues ecchymosées. Était-ce son mari ? 

Irys se pétrifia. La balle qu’elle venait d’éviter… la balle… la balle qu’elle…

Un autre pacifieur surgit du brouillard, pointant son arme sur la femme à terre.

-       Dégage, ordonna-t-il à Félicia.

Elle ne bougea pas, ne pouvant se détacher de Connol.

-       Dégage, ou je tire.

-       FÉLICIA ! hurlait Vander, derrière Irys. VAS-T’EN !

Irys se précipita en même temps que Silco sur le pacifieur, le plaquant au sol. 

Lorsqu’elle vit Silco se redresser, les yeux écarquillés, la mâchoire tombante, les sourcils obliques, elle se releva si vite que ses genoux vacillèrent. 

Certainement, Silco et Irys ne furent pas assez rapides, car lorsqu’elle posa son regard sur Félicia, elle ne pleurait plus. Elle ne bougeait plus. Ses yeux restaient ouverts, mais ses traits étaient inexpressifs. Seul un fin trait sombre coulait lentement le long de sa tempe.

Non… Non, non, non, non. NON ! Félicia ! Ce n’est pas possible !

Le monde s’écroula. Les membres d’Irys se muèrent en pierre inconsistante. Elle ne sentait plus son corps. Elle ne pensait plus. Elle vit vaguement Vander tomber sur le pacifieurs, surement pour le rouer de coups. Sa vision était trouble. Elle ne savait plus si c’était à cause de la fumée ou…

Une explosion.

La jeune Kiramman fut projetée et n’eut le temps que de sentir la rudesse d’un mur fracasser son dos et l’arrière de son crâne.



Irys ouvrit lentement les yeux, laissant sa vision s’éclaircir doucement. L’odeur caractéristique du brûlé râpa ses narines chaudes. 

Avachie contre un mur, une violente douleur au niveau de son front lui fit rapidement reprendre connaissance. Elle plaça sa main sur son crâne : il était couvert de sang, dégoulinant sur son visage pâle. Elle avait dû subir un choc important. Elle regarda ses coudes, rouges vifs. Son flanc droit pulsait intensément. 

Autour d’elle, il n’y avait plus personne : plus de pacifieur, plus de zaunien. Pourtant, elle entendait les cris. Elle leva lentement la tête : ils venaient du pont…sur lequel elle n’était plus. 

Les vagues faisaient un va-et-vient autour de ses chevilles, imbibant ses chaussettes d’eau froide à travers ses bottes. Devant elle, la rivière, à peine discernable sous la fumée et la pluie. Irys ne sut dire non plus s’il faisait jour ou nuit tant le brouillard était épais. Combien de temps avait-elle perdu connaissance ?

 Elle essaya de se lever. Il lui fallut quatre tentatives avant d’y parvenir. Elle tituba sur la pierre humide, sans vraiment savoir où aller. Que faisait-elle ici déjà ? Il lui était impossible de se souvenir. 

Une intense douleur lui secoua la tête, comme si un marteau lui façonnait les contours de son crâne.

La fumée. Les bruits d’explosions. Le sang sur son visage.

Une image atroce défila sous ses yeux comme un flash aveuglant. L’image de deux corps sans vie, au milieu des débris d’une voiture.

Irys secoua la tête, alors que sa main gantée bougeait frénétiquement. Malgré les sueurs froides qui envahissaient ses tempes et sa nuque, elle avança.

Des voix lui parvinrent. Des voix proches. Pas celles du pont. Elle se retourna et frotta ses yeux pour s’assurer qu’elle ne se trompait pas.

Deux hommes chahutaient au bord de la rivière. Le son de leur voix était flou. Elle se rapprocha davantage, tandis qu’eux s’éloignaient vers le rivage.

D’un seul coup, ils disparurent, au profit d’un autre éclair. Une autre image : un bras en feu, de la chair calcinée.

Irys cligna des yeux, haletant comme pour expulser ses souvenirs incontrôlables. Elle revint vers les deux hommes. Vers…Vander et Silco ! 

Sans prévenir, l’évidence lui éclata au visage plus violemment qu’un cocktail Molotov. Vander avançait, la bouche ouverte, les dents serrées. Silco, effrayé, apeuré, reculait. Elle ne l’avait jamais vu dans un pareil état. Après quelques secondes seulement, elle remarqua le visage déformé et ensanglanté de Silco. Un moment, elle crut être dans un cauchemar, tant l’horreur qui s’offrait à elle était improbable. Vander agrippa Silco de ses mains nues et l’enfonça avec force dans l’eau. 

Mais il ne le remontait pas. Il appuyait, encore et encore. 

C’était impossible. Vander ne pouvait pas faire cela... Vander… Non…

-       VANDER ! hurla Irys.

C’est tout ce qu’elle parvint à articuler. Des larmes se mêlèrent à la pluie et au sang qui imprégnait sa peau. Vander leva furtivement la tête. Une diversion suffisante pour que Silco réussisse à sortir la tête de l’eau. Il tenta de s’enfuir, mais Vander le rattrapa, essayant de lui plaquer la tête sous l’eau. Mais que lui arrivait-il ! Vander ?!

Irys assistait à la scène – une scène d’horreur -, épuisée et impuissante.

Silco réussit à s’échapper des poings de Vander en lui arrachant un coup de couteau à l’avant-bras. Ce dernier hurla de douleur et resta sur place, pendant que Silco, lame en main, le visage difforme, s’efforçait de sortir de l’eau. Il tenait son visage de sa main libre, torturé par sa blessure, et laissa échapper un cri affligeant.

Enfin, il mit pied à terre. Alors qu’Irys entendait des pas métalliques se rapprocher dans son dos, Silco resta un moment planté devant elle.

Un flash. Encore une vision qui se mêlait à la réalité : fumée, feu, brûlures, rage, colère, douleur.  Cette fois-ci, cela lui coupa le souffle. L’eau ne cessait de couler des yeux tuméfiés de la jeune femme. Irys voyait Silco, là, devant elle. Il l’attendait. Elle voulait s’avancer, le prendre dans ses bras. Elle voulait l’emmener se faire soigner tant sa blessure au visage était profonde. Elle voulait lui dire qu’elle était là. 

Elle voulait lui dire tant de choses. 

Mais elle n’en fit rien. Elle en était incapable. Son corps ne lui obéissait plus. Ne serait-ce que prononcer son nom, l’appeler : rien ne sortait d’elle si ce n’étaient des larmes.

Alors il partit. Irys hurla son nom. Mais rien ne sortit. Elle ne voulait pas qu’il parte. Il ne fallait pas qu’il parte !

La dernière chose qu’elle vit de lui fut cette empreinte de rage, de déception…de trahison gravée à jamais dans les sillons sanglants de son visage. 

Les genoux de la jeune femme s’effondrèrent sous le poids de ses cris silencieux, tombant sur le sol dur et trempé.

Pourquoi ? Pourquoi ?!

La vie l’avait déjà poussée une fois. Elle ne pensait pas qu’elle serait assez cruelle pour s’y reprendre. 

Ces derniers mois, elle pensait enfin avoir réussi à se relever, à avoir trouvé l’équilibre fragile des jours apaisés. 

Mais non.

Il ne fallait pas s’y méprendre. La vie n’est qu’une illusion grotesque : impitoyable et perfide, elle vous tend la main, puis la retire à l’ultime instant, vous faisant miroiter bonheur et promesses de lendemain.

Plus jamais elle ne se ferait leurrer.

Des mains gantées soulevèrent Irys par les aisselles. Des « Madame Kiramman », des « On vous ramène », des « poste de police » lointains lui parvenaient. Les hommes de métal la trainèrent, essayant de la ramener, de la remettre debout. Elle se laissa faire, sans même se débattre.

Irys n’avait plus la force de se relever à présent.



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Et voilà, c'est la fin du tome 1 !! Merci infiniment d'avoir été là jusqu'au bout et de m'avoir lue. J'espère que l'aventure vous a plu ! Un petit épilogue pour ce tome est normalement prévu, mais pas encore écrit. Ayant un emploi du temps assez chargé ces derniers temps (ça a dû se voir à l'espacement croissant de mes publications ahah), il risque de mettre un peu de temps à sortir...

Sur ce, je vous laisse avec une petite définition quelque peu intéressante (que j'aurais en fait dû mettre dès le début) :


Éclipse n.f.

Phénomène rare au cours duquel deux astres que tout oppose s’alignent, offrant au monde un spectacle aussi magnifique que fragile.

Longtemps perçue comme un présage funeste, une anomalie de l’ordre naturel, l’éclipse fascine autant qu’elle inquiète : belle, fragile, éphémère… et toujours porteuse de bouleversements.

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