L'Éclipse des Égarés - Tome 1 : L'Aube

Chapitre 18

2440 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 21/02/2026 18:14

Le martèlement frénétique de ses talons résonnait dans le couloir du bâtiment du Conseil. Irys attendait depuis une demi-heure, immobile sur sa chaise. Elle suivait interminablement du regard les moulures dorées, qui traçaient leur chemin sur la peinture bleu marine. C’était tout ce qu’elle pouvait faire pour s’occuper.

S’occuper pour ne pas y repenser. Pour ne pas revoir ses mains monstrueuses sur son corps impuissant. Pour ne pas entendre sa voix dégoûtante cogner dans sa tête. Pour ne pas laisser la haine l’envahir. Elle n’avait pas de nom, pas de visage, même pas de numéro de plaque. Rien. Rien pour les dénoncer. Rien pour les retrouver.

Irys maintenait sa main gantée. Est-ce que, sous leur masque, sous leur plastron aux couleurs de Piltover, tous les pacifieurs agissaient de la sorte ? Était-ce donc cela que subissaient nuit et jour ceux d’en-Bas ? Elle songea à ce zaunien tué l’an passé. Et s’il s’était seulement défendu ? Et si lui aussi avait subi le même sort, mais qu’il ne l’avait pas accepté ?

« Désolée ma belle, ça ne sera pas pour ce soir. » Un autre soir, serait-il allé plus loin ? Cette question lui torturait l’esprit. Plus elle attendait dans ce couloir sombre, plus les questions l’envahissaient. Et si elle était rentrée seule, peut-être aurait-elle pu éviter cela ? Si elle était partie plus tôt, peut-être n’aurait-elle pas croisé ces pacifieurs ? Peut-être qu’elle aurait pu éviter à ses amis de…

Elle n’en pouvait plus, cela devenait insoutenable. Sa tête menaçait d’exploser. Irys passa son front entre ses doigts, épuisée. Elle regarda ses mains une seconde, ayant oublié le sang dont elles étaient tachées. C’était celui de Silco. Elle repensa aux mains qu’il avait posées sur son visage. La rassurant. Lui proposant de l’accompagner. Elle avait alors essuyé son visage à lui, couvert de sang, refusant sa proposition. Silco ici ? Dans les couloirs de la Haute-Ville, dans de telles circonstances ? Cela n’aurait pas arrangé les choses. 

Et pourtant, elle aurait tellement aimé qu’il soit là, maintenant, à ses côtés. Qu’elle puisse enfouir sa tête dans la chaleur de ses bras pour ne plus jamais en sortit.

La porte s’ouvrit d’un seul coup sec. Irys se leva.

Une grande femme sortie, serrant la main de Cassandra.

-       Merci, Madame Kiramman. J’espère vous revoir très vite.

-       Mais de même.

L’étrangère partit sans même adresser un regard à Irys. Elle était au courant que sa sœur pouvait travailler jusqu’à très tard dans la nuit, mais elle ne pensait pas qu’elle recevait encore à une heure pareille.

-       Irys ?! s’exclama Cassandra, surprise. Mais que fais-tu ici ?

-       Cassandra, commença Irys, je… 

Elle déglutit. Sa gorge s’était serrée comme si tous ses muscles avaient décidé de ne laisser sortir aucun son. Il lui était encore difficile de parler. Elle ne savait même pas par où commencer.

Semblant remarquer son trouble, et peut-être même l’état de ses mains, les traits de Cassandra prirent immédiatement ceux de l’inquiétude.

-       Mon Dieu, Irys ! Entre vite.

Elle s’exécuta, et entra dans l’immense bureau de sa grande sœur. Cet environnement comblé de parures et d’or, bien que familier, ne fit qu’accentuer le sentiment de malaise qui collait à la peau d’Irys. Un sentiment dont il lui était impossible de s’arracher depuis bientôt une heure. 

Cassandra lui montra le canapé en l’invitant à s’asseoir, pour ensuite en faire de même. Malgré leur état souillé, elle prit les mains d’Irys dans les siennes.

-       Que s’est-il passé ? demanda-t-elle avec douceur.

Tout ce dont Irys avait envie était de se jeter dans ses bras et d’éclater en sanglots. De pleurer, de verser toutes les larmes de son corps dont l’eau emporterait chaque souillure de cette soirée. Mais la situation ne le permettait pas. Il fallait agir avant tout agir. Pour Benzo.

 Ainsi, la jeune femme lui raconta tout. Les pacifieurs. L’agression. L’arrestation. 

Sa voix se noua par instants, mais Cassandra ne la pressa à aucun moment. Jamais elle ne fut dans le jugement. Elle ne demanda même pas la raison de sa présence avec ceux d’en-Bas. Elle était là, attentive à chacun des mots de sa cadette.

-       Est-ce que tu as un nom ? Quelque chose pour les identifier ?

-       Rien.

La bouche de Cassandra se resserra un peu, trahissant une légère déception.

-       Ce n’est pas grave. On va faire ce qu’il faut. On va se débrouiller pour libérer ton ami et retrouver ces connards.

Irys laissa échapper un petit rire nerveux : Cassandra ne se laissait jamais aller à de telles vulgarités.

-       Irys, regarde-moi.

-       Quoi ?

-       Ce n’est pas de ta faute, sommes-nous bien d’accord ?

Les boucles blondes d’Irys se relevèrent lorsqu’elle inspira profondément, comme pour ravaler toute la colère, la frustration, la honte, la déception, la peur et la rage qui menaçaient de la percer d’une minute à l’autre.

-       Cassandra, si j’avais-

-       Ce n’est pas de ta faute, Irys.

Elle déglutit pour éviter à l’eau de s’échapper de ses yeux.

-       Ça va aller. On va aller voir Élaine, elle va nous aider, et tout va bien se passer.



C’était la première fois qu’Irys mettait les pieds au poste de police de Piltover. Le soleil pointait à l’horizon et la jeune femme luttait pour ne pas sombrer dans un sommeil sans rêve.

Élaine Grayson s’était aussitôt libérée à l’arrivée des sœurs Kiramman, et voilà maintenant presque deux heures que Cassandra et Grayson s’entretenaient dans le bureau de la shérif adjointe.

Une fois encore, Irys se retrouvait sur une chaise, dans un couloir vide, à attendre pendant que sa sœur était sûrement en train de convaincre son amie de libérer Benzo.

De nombreux pacifieurs passaient devant elle sans lui prêter attention, s’afférant à leurs affaires, à leurs enquêtes. Mais Irys, elle, appuyait son regard sur chacun d’entre eux, sur chacun de leur visage. Essayant de reconnaître une voix, une forme, une expression. En vain. Elle regardait chacun de leurs gestes. Peut-être que l’un d’entre eux l’avait reconnue ? Peut-être qu’il prenait un malin plaisir à la narguer alors qu’elle ne pouvait le reconnaitre ?

-       Irys ? Tu peux venir s’il te plaît ?

La tête de Cassandra dépassait de l’encadrure de la porte. Irys se leva et la rejoignit d’un pas lent.

Elle pénétra dans une petite pièce éclairée par une longue fenêtre sur la gauche. À côté de la vitre frappée par la pluie s’étalait une immense carte de Piltover. 

Au fond, Grayson était assise sur un bureau en marbre blanc, dont les traits dorés rappelaient chaque coin de la pièce. Enfin, au-dessus de la shérif adjointe, sur le mur derrière elle, trônait une grande plaque en or gravée de l’emblème de Piltover, ornée des mots suivants : « Ville de Piltover, services de police ». Le reflet de la lumière sur les lettres brillantes l’écœura. Il y avait du doré partout où elle allait. Son reflet répugnant devenait insoutenable aux yeux d’Irys, lui arrachant une petite grimace.

-       Bonjour Irys, la salua Grayson. Je t’en prie, assieds-toi.

Elle prit place dans un étroit fauteuil bleu, à côté de celui de Cassandra, face à Grayson.

-       Ta sœur m’a raconté ce qui s’était passé. J’en suis profondément désolée. C’est injuste, et je veillerai à ce que ceux qui t’ont fait ça soient punis. J’ai envoyé des hommes s’occuper de ton ami. Il sera libéré dans quelques heures. 

Benzo va être libéré. Irys sentit un poids lui être retiré. 

-       Maintenant, enchaîna Grayson, j’aimerais entendre ta version des faits. Raconte-moi ce qui s’est passé.

Irys répéta non sans peine ce qu’elle avait raconté à Cassandra. 

Les pacifieurs. L’agression. L’arrestation.

-       Vers quelle heure toi et tes amis étiez-vous sur le pont ?

-       Aux alentours de minuit, je dirais.

-       Hmm…

-       Qu’y-t-il ? demanda Irys, anxieuse.

-       Normalement, il n’y avait pas de patrouille au pont à cette heure-ci.

Aussitôt, Irys se redressa sur sa chaise. Qu’insinuait-elle ? Pensait-elle qu’elle mentait ? 

-       Je vous assure que je vous dis la vérité.

-       Je te crois. Au contraire, j’ai bien l’impression qu’un de mes officiers m’a désobéi…, grinça l’adjointe au shérif, visiblement contrariée.

-       Qu’est-ce que ça veut dire ?

-       Ça veut dire que l’arrestation de ton ami n’est pas un hasard. 

Grayson hésita un moment avant de continuer :

-       Es-tu au courant que tes amis font de la contrebande ?

La porte s’ouvrit brusquement, laissant la question sans réponse. Cassandra haussa un sourcil. Irys se retourna pour voir un homme en uniforme entrer en trombe dans la pièce, complètement essoufflé.

-       Madame-

-       Frapper à ma porte n’est pas une option, sergent. Je suis occupée, repassez plus tard.

-       Madame…c’est urgent ! C’est… Le pont… les souterreux…

Le sergent, tant à bout de souffle, ne parvenait pas à terminer ses phrases. Mais Grayson semblait saisir l’importance de ses propos, puisqu’elle se leva d’un bond, empreinte d’une énergie soudaine.

-       Calmez-vous, sergent. Dites-moi ce qui se passe immédiatement.

-       Les souterreux sont sur le pont.

-       Comment ça ?

-       Y’a toute la Basse-Ville ! C’est comme s’ils faisaient une manifestation ou une grève…mais bien plus nombreux que d’habitude !

Non, non, non. Irys manquait soudainement d’air. Elle se leva, les yeux écarquillés. Cassandra l’imita.

-       Oh non…, souffla Grayson, posant ses doigts sur l’arrête de son nez aquilin. C’est exactement ce que je voulais empêcher. Quel est l’état de la situation ?

-       Pour l’instant, nos troupes bloquent leur avancement. Il n’y a pas encore de débordement. On les maîtrise, mais pas pour longtemps. Ils sont nombreux, je n’ai jamais vu ça !

-       Élaine, qu’est-ce qui se passe ? demanda Cassandra, les sourcils froncés.

Elle parvenait encore à garder son calme mais, aux plis de son front, Irys pouvait sentir la panique s’emparer de sa sœur.

-       Il semblerait que les événements de cette nuit aient fait déborder un vase déjà bien trop rempli. Pourquoi c’est à moi que vous dites cela ? lâcha-t-elle, s’adressant maintenant au sergent. C’est le shérif qu’il faut informer dans ce genre de situation.

-       Il est en réunion avec des Conseillers, Madame. Il est injoignable.

Grayson lâcha un grognement frustré.

-       Envoyez toutes les unités disponibles. Donnez l’ordre de ne surtout pas ouvrir le feu. Seulement en dernier recours. Attendez les ordres. 

-       Bien Madame.

-       Et sergent…

-       Oui ?

-       Retrouvez-moi l’officier Turner !

-       Oui Madame.

Le sergent s’éclipsa derrière la porte.

-       Espérons que la libération de votre ami calmera le jeu…, souffla Grayson.

Irys ne resta pas plus longtemps, se précipitant derrière le sergent. À l’inverse de son aînée, rester calme lui était devenu impossible. Elle sortit de la pièce et se dirigea droit vers les grandes fenêtres devant elle. Celles du hall du quatrième étage, donnant une vue directe sur…le pont.

Oh non…

C’était exactement ce qu’avait décrit le sergent. 

Silco, je vous en prie, ne faites pas de bêtise.

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