L'Éclipse des Égarés - Tome 1 : L'Aube
- Allez, ce soir je te raccompagne ! Je vais te montrer un petit coin sympa, tu vas adorer ! s’exclama Félicia.
La soirée à La Dernière Goutte était passée si vite. Félicia avait fini par les rejoindre. Ils s’étaient donc retrouvés tous les cinq : Vander, Silco, Félicia, Benzo et Irys. Ils avaient fait une grande partie de fléchettes. Irys s’était nettement améliorée ! Mais pas suffisamment pour les battre… Benzo ayant été le grand gagnant.
Elle n’avait pas beaucoup parlé avec Silco, après leur…danse. Lui était resté avec les garçons, alternant entre jeu et service de boissons, pendant qu’Irys papotait avec Félicia. C’est à peine si elle osait le regarder.
Quand le bar avait commencé à se vider, que les clients s’endormaient sur les tables, Irys avait compris qu’il commençait à se faire tard. Elle-même s’était mise à bailler, signe qu’il était temps de rentrer.
Félicia s’était donc proposée de la raccompagner, embarquant les garçons au passage dans leur petite virée.
Irys suivait alors ses amis aveuglément au travers des rues de Zaun, malgré la fine pluie persistante. Évidemment, quand Félicia voulait lui montrer « un petit coin », ce n’était jamais par les grandes allées. La petite troupe se faufilait entre les rues étroites, les tuyaux mal entretenus et les lumières vacillantes, Félicia ouvrant la marche, et Irys la fermant, tentant avec peine de suivre leur rythme effréné. Ils passèrent par des vitres brisées, dans des magasins abandonnés. Ils courraient, sautaient, glissaient, sans qu’Irys ne sache où ils se dirigeaient.
Tout ce qu’elle remarquait, c’est qu’ils montaient. Le brouillard épais de Zaun se dissipait pour laisser place à un ciel nuageux, plus ou moins étoilé. Les bâtisses de ferraille se transformaient en murs de pierre plus travaillés. Au fur et à mesure, les lumières vives de la Basse-Ville lui apparaissaient de plus en plus regroupées, formant un magnifique ballet de couleurs.
Finalement, les jeunes gens arrivèrent face à un mur. Félicia, puis Benzo, suivi de Vander et enfin Silco, le grimpèrent avec aisance pour monter sur un toit. Mais Irys hésita. C’était haut, tout de même. Très haut. Et puis, avec la pluie, cela devait glisser. Elle regarda en bas pour voir toute la Basse-Ville s’offrir à elle. Si elle se ratait, c’était la mort assurée.
Elle vit alors une main se tendre – fine, blanche, et bandée. Silco lui offrait son aide, un air de défi dans le regard.
Pas question.
Irys ravala son hésitation. Elle recula, s’élança, et sauta aussi haut qu’elle le put. Ses mains s’accrochèrent faiblement au bord du toit, et elle se hissa de toutes ses forces. Elle rampa, trainant son corps maintenant tout mouillé. En se relevant, elle put voir Silco ranger sa main, en lâchant un petit rire sec.
La jeune femme chercha le reste de la bande du regard. Elle les trouva devant, de l’autre côté du toit. Alors que le vent, maintenant plus puissant, fouettait ses boucles blondes, Irys se figea face à la vue qui se dessinait devant elle.
Piltover tout entière s’affichait à eux. Malgré la pénombre, elle devinait chaque forme : le Conseil, imposant ; l’Académie ; l’aéroport ; les maisons ; sa maison, dont les clés croisées du toit dépassaient les autres bâtiments. Les douces lumières des habitations se reflétaient sur l’ondulation de la rivière. Quelques zeppelins, majestueux, volaient en dépit de l’heure tardive.
- C’est plutôt beau, non ?
La voix grave de Silco résonnait calmement à côté d’elle.
Elle ne répondit pas.
Il reprit, après un long silence :
- Tenez, c’est à vous il me semble.
Elle tourna la tête : une montre reposait dans la main de Silco. Sa montre, dont l’argent parfaitement lustré épousait les reflets de la Haute-Ville. Son cœur se réchauffa à sa vue. C’était comme un ami qu’elle n’avait pas vu depuis longtemps. Sans un mot, Irys la prit dans ses mains. Elle l’ouvrit : 23H47. Puis elle la referma, passant ses doigts sur son couvercle. Sur le haut, un M, discret, y était gravé. Elle soupira intensément, avant de lui retendre l’objet.
- Gardez-la, vous l’avez bien méritée.
Silco resta interdit, son front plus froissé qu’un vieil homme. Irys insista, plaçant sa montre dans la main du jeune homme.
- Elle était à ma mère avant qu’elle…
Elle se racla la gorge, serrant son poing ganté.
Elle hésita un moment.
Elle allait lui dire.
- Mes parents sont morts alors même que je n’étais qu’une enfant. C’est à peine si je me souviens encore d’eux. J’étais là quand leur voiture a explosé.
Irys regarda ses mains. Ce n’était pas si facile d’en parler à haute voix. C’était d’ailleurs la première fois qu’elle le faisait : sa mère, Liora, lui ayant demandé de ne plus jamais l’évoquer. « Le passé est le passé. Tu avanceras seulement en regardant devant toi », lui avait-elle dit.
- Quelques jours plus tard, ils ont arrêté l’auteur de l’attentat : c’était un… c’était un homme de la Basse-Ville.
Irys leva les yeux vers Silco, pour observer sa réaction.
Il ne dit rien. Le regard rivé devant lui, seuls les muscles de sa mâchoire bougeaient. Au moins, il ne la regardait pas avec pitié, comme elle en avait peur. Mais avait-il seulement entendu ce qu’elle venait de lui dire ?
- Finalement, vous aviez raison. Je me suis trompé, finit-il par dire, à la limite du murmure.
- À propos de quoi ? Il s’avère que j’ai souvent raison, en fait, tenta-t-elle avec une légère touche d’humour.
- Vous n’êtes pas Piltover. Vous n’êtes pas comme eux.
Irys fut prise de court. Sa bouche s’entrouvrit légèrement, ne sachant quoi répondre. Venant de sa part, c’était certainement un compliment qu’elle n’oublierait pas.
Silco se tourna vers elle, la montre serrée dans sa main. Malgré la pénombre, Irys pouvait voir sur son visage ses lèvres se relever de la même manière que tout à l’heure. Se relever en ce sourire qui lui tordait le ventre et lui pressait le cœur.
- Eh les tourtereaux, vous venez ! cria Félicia au loin.
Silco les rejoignit, et Irys resta sur place quelques secondes, avant de faire de même.
Tous les cinq, ils restèrent un moment à admirer la vue, épaule contre épaule, avant de redescendre doucement, pour se diriger vers le pont de Piltover. Il n’y avait pas âme qui vive, si ce n’était une patrouille de pacifieurs qui montait la garde près du pont.
- Bon, bah on va te laisser là, dit Vander.
- On se voit demain ! Je bosse pas, enchaîna Félicia. Je serai libre comme l’air !
Irys n’eut pas le temps de répondre, interrompue par des claquements métalliques, suivis d’une voix étouffée surgissant de derrière elle.
- Bonsoir, messieurs-dames.
Elle se retourna pour faire face à quatre silhouettes recouvertes de métal doré de la tête aux pieds. Leur visage était invisible sous leur masque brillant et mouillé par la bruine. Pourquoi en portaient-ils à ce niveau ? L’air y était pourtant largement respirable. Grâce au tour de poitrine, Irys devina qu’une femme faisait partie de ces quatre pacifieurs.
- Bonsoir, répondit Irys, surprise.
À ses côtés, elle pouvait voir ses quatre amis qui s’étaient redressés comme des bâtons.
- Patrouille de Piltover, prononça l’un d’entre eux, dont la voix masculine était à peine discernable. Contrôle de sécurité. Nous allons effectuer une fouille.
- Une fouille ? Non, je ne crois pas que ce sera nécessaire, affirma Irys.
- Les mains contre le mur, s’il vous plaît, continua le même pacifieur, hautain.
- Je crois que vous n’avez pas bien saisi. Je suis Irys Kiramman-
- Je sais très bien qui tu es, traîtresse. Je ne le répéterai qu’une seule fois : les mains contre le mur.
« Traîtresse » ? Irys resta stupéfaite, les yeux grands ouverts. Elle ne comprenait pas ce qu’il se passait. Cela n’avait rien d’un contrôle de routine. Au son du mot « Kiramman », n’importe qui l’aurait laissée passer.
- Laissez-la en dehors de ça. C’est nous que vous voulez, grogna Vander.
- Toi, la ferme ! cria le pacifieur. Vous trois, dit-il en s’adressant à ses collègues, occupez-vous de ces trois pouilleux.
Les trois autres pacifieurs s’exécutèrent. À sa gauche, Irys pouvait voir les traits de Félicia s’assombrir comme elle ne l’avait jamais vu. À sa grande surprise, Benzo, Silco et Vander se laissèrent faire. Seulement ensuite, Irys remarqua les canons que portaient les pacifieurs.
Les trois pacifieurs les firent mettre à genoux, malgré la colère peinte sur chacun des visages zauniens. Mais face à une arme, ils ne pouvaient que contenir leur rage.
La panique commença à envahir Irys. Elle essaya à tout prix de la masquer, pour paraître sûre d’elle.
- Mais qu’est-ce que vous faites ? Arrêtez ça de suite, articula Irys. Je vous jure que si-
- J’ai dit : mains. Sur. Le. Mur.
Très bien. Il ne voulait donc rien entendre. D’un geste, elle désarma le pacifieur face à elle et le plaqua contre le mur.
- Irys…, murmura Félicia.
Pourquoi n’agissait-elle pas ? Pourquoi Félicia ne ramassait-elle pas l’arme pour libérer leurs amis ?
- Alors, qui est contre le mur à présent ? cracha-t-elle contre son casque.
Le pacifieur se mit à rire.
- Tu n’as donc rien compris, ma lady. Montrez-lui, ordonna-t-il à ses camarades.
Irys tourna la tête. Elle vit Vander, Silco et Benzo à genoux, fusils braqués sur leur tête. Le pacifieur au-dessus de Vander retourna son arme et lança sa crosse dans le flanc de son prisonnier, lui arrachant un cri. Irys pouvait voir à quel point ses amis se contenaient. À quel point cette situation les rongeait. À quel point cette situation la rongeait.
Immédiatement, elle libéra le pacifieur.
- Oh, tu vois : quand tu veux, tu comprends.
Elle réfléchit un instant, cherchant une issue. Personne aux alentours pour venir les aider. Tout ce qu’elle avait était un pauvre couteau qui ne ferait pas long feu face aux fusils des forces de l’ordre.
Irys était terrifiée : c’était une impasse.
Alors elle s’exécuta. Lentement, hésitante, elle posa ses mains sur la pierre froide et jeta un regard à Félicia, à côté d’elle, qui en faisait de même.
- Très bien mesdames, merci d’être aussi coopératives. Je vais donc procéder à la fouille, comme convenu. Si vous le permettez, je vais commencer par vous, madame Kiramman.
Irys déglutit.
Le pacifieur s’approcha dangereusement d’elle.
- Si vous la touchez, je vous assure que vous le regretterez.
Non. Silco, taisez-vous. Il avait prononcé ces mots sur un ton si calme qu’il en était effrayant.
- J’avoue que je suis mort de trouille.
Silco essaya de se lever, de se débattre. Il réussit à mettre un pacifieur à terre mais fut aussitôt rattrapé par un autre.
Irys ferma les yeux au son du métal sur la peau.
Elle osa tout de même un regard en sa direction. Elle trouva un visage étalé au sol, couvert d’un liquide sombre. Le pacifieur qui surveillait Silco le releva en le tirant par les cheveux. Le bleu de ses yeux contrastait avec le rouge de ses joues, de son nez et de sa bouche. Droit et fier, préservant sa dignité, Silco regardait Irys d’un air désolé.
- T’es qui toi ? répliqua le pacifieur, toujours derrière Irys. T’es son petit ami ou quoi ? Tu te tapes ces minables ? demanda-t-il en s’adressant à Irys, se rapprochant de son visage. C’est dégueulasse. Enfin bref… Où j’en étais ? Ah oui ! La fouille ! Admire le spectacle, lança-t-il à Silco.
Il plaça ses mains sur les hanches d’Irys, puis fouilla ses poches, faisant mine d’effectuer une « fouille » classique. Irys bouillait de l’intérieur. Elle avait envie de crier, de taper, de courir, de s’enfuir.
- Bien. Pour l’instant vous me semblez en règle, Madame Kiramman.
Le pacifieur remonta ensuite ses mains au niveau de ses aisselles.
- C’est bon, ça suffit là, lança Félicia d’une voix tremblante qui se voulait affirmée. À moi, qu’on en finisse.
Irys sentit le pacifieur se raidir, sans pour autant lâcher sa prise.
- Ça sera fini quand j’aurai décidé que ça le sera. Toi, bouge pas et attends sagement.
Les mains froides du pacifieur descendirent plus bas, vers sa poitrine. Une larme coula sur la joue de la jeune femme. Elle serra les dents et contint sa fureur alors qu’elle laissait l’homme glisser ses mains sur son corps. Derrière, elle entendait les garçons grogner, impuissants.
Irys ferma les yeux. Elle essaya de se concentrer sur la pluie, fine et douce, qui caressait sa joue, pour oublier le toucher atroce de ce pacifieur. Elle se jura de retrouver ces monstres, de leur faire payer. Elle s’imagina avec son couteau sous leur gorge. Elle se jura qu’elle ne subirait plus jamais telle humiliation, telle horreur.
Quand ses mains arrivèrent au niveau de ses cuisses, son cœur s’arrêta.
- Désolée ma belle, ça ne sera pas pour ce soir, susurra-t-il. On va s’arrêter là.
Le pacifieur recula, libérant Irys. Elle ne bougea même pas, pétrifiée, les yeux écarquillés, le souffle saccadé.
- Merci les gars d’avoir patienté, reprit le pacifieur.
Sa voix métallique lui était insupportable.
- J’espère que vous avez compris qui commande dans cette ville, continua-t-il, fier de lui. Vous êtes que dalle pour nous. Pourtant, on vous file de la bouffe et du boulot. Vous devriez nous être reconnaissants, au lieu de trafiquerjuste sous notre nez, bande de merdeux. Allez, on dégage ! cria-t-il aux trois autres pacifieurs. Sur ce, messieurs-dames, nous vous souhaitons une excellente soirée !
Les quatre armures dorées s’éloignèrent, libérant enfin leurs prisonniers. Irys décolla ses mains du mur et s’y adossa, incapable de tenir sur ses jambes inconsistantes. Sa main droite tremblait. Le bras rassurant de Félicia vint se poser sur ses épaules.
Alors que les silhouettes des pacifieurs disparaissaient enfin, Benzo se releva d’un coup et hurla :
- Espèce de salauds ! Vous êtes que des gros dégueulasses !
Le pacifieur s’arrêta nette, rebroussant chemin.
Non, non, non…
Ses trois camarades à ses côtés braquaient leurs armes sur eux.
- Putain Benzo, tu pouvais pas la fermer ! cracha Vander.
Les quatre monstres aux yeux brillants leur firent à nouveau face.
- Moi qui voulais te laisser une chance…, chantonna le pacifieur. C’est dommage pour toi, Benzo. Vraiment.
Comment connaissait-il son prénom ? C’était impossible qu’il l’ait entendu à une telle distance.
- On l’embarque, décréta-t-il.
- Quoi ?! protesta Benzo.
- Ça s’appelle de l’insubordination. On en rediscutera au poste.
Irys aurait aimé dire quelque chose, mais rien ne sortait de sa bouche.
- Vous pouvez pas faire ça, s’insurgea Vander.
- C’est ce que je viens de faire pourtant.
La jeune femme crut qu’ils allaient en venir aux mains, mais le pacifieur lui rappela qui avait les cartes en main en tirant un coup de feu à ses pieds. Irys fit un bond, la détonation à deux doigts de lui arracher les tympans.
Ils n’eurent d’autre choix que de laisser les pacifieurs partir avec Benzo. Une fois disparu pour de bon, Silco laissa échapper un cri de rage.
- Merde ! cria Vander.
Sa voix puissante résonna tout autour.
- Pourquoi il l’ouvre toujours quand il faut pas ! s’énerva Silco.
Sa voix devenait grave et rauque, prenant une tournure encore plus sombre que celle qu’Irys avait remarquée lors de la réunion.
- Il faut aller le chercher, décida-t-il.
- Ah oui, et comment ? continua Vander. Il l’emmène au poste ! On ne peut rien faire !
- Bien sûr que si ! Ils n’y sont pas encore. Si-
- C’est hors de question, Silco. Ils sont armés ! Si on s’attaque à eux, on est fichu !
- Tu tapes toujours tout ce qui bouge, et là tu ne lèverais pas le petit doigt ?!
- Ce sont des pacifieurs ! Armés ! Tu entends ?!
- Ils viennent d’agresser Kiramman sous nos yeux ! Alors même qu’elle a un « nom ». Ils nous ont mis à genoux ! Ils ont pris Benzo ! Ce n’est ni la première fois, ni la dernière fois qu’ils le feront. Ouvre les yeux, Vander !!
- Tu crois que ça me fout pas en rogne aussi ? Tu crois que j’ai rien vu ? Rien senti ? Il s’agit là des hauts gradés de Piltover ! Sais-tu ce que ça implique si on s’en prend à eux ? Ils ne s’attaqueraient pas qu’à nous, mais à tout notre peuple ! Sois réaliste : on n’est pas dans une de ces réunions à la con !
- « Réunions à la con » ?! Tu penses que tout cela ne vaut pas la peine de se battre ?
- Je pense que cela ne vaut pas la peine de se faire tuer.
- Tu n’es qu’un lâche.
Les deux hommes étaient si proches que leurs nez se frôlaient. Ils fulminaient, leurs narines se gonflant et se dégonflant au rythme de leur fureur.
Félicia finit par intervenir pour calmer le jeu, les séparant pour les éloigner l’un de l’autre :
- Putain, les gars ! C’est pas le moment de se foutre sur la gueule !
C’est la première fois qu’Irys voyait Félicia dans cet état. La première fois qu’elle voyait cette étincelle qui la caractérisait tant s’éteindre dans ses yeux.
- Je vais y aller.
Les trois visages se tournèrent vers Irys.
- Je vais y aller, répéta-t-elle faiblement. Avec ma famille, j’ai une chance de le faire sortir.