L'Éclipse des Égarés - Tome 1 : L'Aube

Chapitre 16

3190 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 16/02/2026 22:04

Irys marchait en direction du bar, capuche tirée, sacoche pesant sur l’épaule. Elle sentait ses paupières tomber, conséquence d’une nuit trop courte. À cette heure-ci, les ruelles étaient vides, et les marchands dormaient encore. La bruine lui chatouillait le visage, mais cela ne la dérangeait pas. Le ciel avait cessé de gronder cet après-midi et pour autant, l’air de la Basse-Ville - ou de « Zaun » comme aurait dit Silco - restait froid et humide. 

Elle arriva devant La Dernière Goutte et manqua de peu de se prendre Vander. Il était sorti brusquement au moment où Irys s’apprêtait à pousser la porte.

-       Oh, Irys ! Excuse-moi, jt’avais pas vu !

-       Eh bien, on dirait qu’on a frôlé la catastrophe ! Où vas-tu, pressé comme ça ?

-       Je vais chercher une livraison avec Benzo. J’en ai pour moins d’une heure. Silco garde le bar en attendant. J’imagine qu’il doit s’ennuyer tout seul, prononça-t-il en lâchant un clin d’œil.

-       Je vois… Ce serait vraiment dommage de la laisser mourir d’ennui, prononça-t-elle avec son habituel air espiègle. Je vais corriger ça !

-       Ça marche. À tout de suite !

-       Vander, attend…

-       Oui ?

-       Félicia travaille aussi aujourd’hui ?

-       D’après ce que j’ai compris, ils ont encore augmenté ses heures… Mais normalement elle sera là ce soir, après avoir couché les filles !

-       D’accord, merci !

Elle pénétra enfin dans le bar, calme et silencieux. Devant elle, le tableau habituel : à cette heure de la journée, la grande pièce était vide, les tabourets sur les tables ; le comptoir luisait sous une lumière réconfortante ; penché sur son bois, un jeune homme griffonnait sur un vieux carnet, absorbé dans ses pensées.

-       Toujours en train d’écrire, n’est-ce pas ? On ne vous arrête plus, le taquina-t-elle en franchissant le pas de la porte.

Silco leva la tête sans se tourner. Elle pouvait l’imaginer esquisser un petit sourire arrogant – celui qu’il faisait tout le temps - au son de sa voix. 

Irys l’embêtait souvent sur son passe-temps préféré, mais au fond, c’est un trait qu’elle appréciait particulièrement chez lui. Cela montrait de lui sa culture, son esprit affûté et critique. Elle aimait penser qu’il écrivait ses idées révolutionnaires. Ou encore des poèmes. Oui, des poèmes ! « Le poète de Zaun », c’est ce qu’avait dit Félicia. Peut-être même écrivait-il ses pensées. Ses pensées…sur elle ? Elle sourit à cette idée.

-       La nuit a été courte, on dirait, souligna-t-il quand il daigna enfin lever les yeux de ses pages. Trop de cauchemars à propos de révolutions ? La peur vous rongeait, peut-être ?

-       Vous aimeriez, n’est-ce pas ? le défia-t-elle.

Il eut un petit souffle narquois, avant de se replonger dans ses écrits. Irys s’installa à ses côtés et en profita pour sortir de sa sacoche l’énorme quantité de cours qui l’attendait. Elle ferait bien de s’y mettre, les examens finaux n’étant que la semaine d’après.

Elle ne saurait dire combien de temps s’écoula. Avec une montre, cela aurait été plus évident… Pour autant, elle avait réussi à relire plusieurs chapitres de droit et d’économie. Ce n’était pas ses matières préférées, mais Silco s’était proposé pour l’aider à réviser, rendant la chose bien plus amusante. Qui plus est, il semblait assez intéressé.

-       Eh bien, la fin d’année approche, semble-t-il, dit Silco en remarquant la pile de livres qu’Irys avait ramenée pour ses révisions. Pour quand sont prévus vos examens ?

-       Pour la semaine prochaine…

-       Oh…donc le grand Bal de clôture est pour bientôt.

Le soir même des dernières évaluations, la tradition imposait le très attendu « Bal des diplômés », réunissant les étudiants de dernières années de toutes les filières de l’Académie.

-       Hmm…les mondanités de la Surface, reprit Silco. Hypocrisie et parures à volonté : la joie des grandes maisons comme la vôtre.

Irys roula des yeux, même s’il n’avait pas tout à fait tort. Habituellement, elle parvenait à éviter ce genre de futilité. Pas que les réceptions et grandes soirées la rebutaient. Mais les bals et autres comités dansants n’étaient pas vraiment son affaire. Depuis petite, elle parvenait souvent à esquiver les cours de danse au profit des entraînements de combats (Liora ne lui avait d’ailleurs jamais reproché, étrangement). Irys avait donc acquis de très bonnes maîtrises en défense, mais en danse…son niveau était probablement proche de celui d’un enfant de deux ans. 

Mais cette fois-ci, il semblait bien qu’elle ne pouvait y échapper. D’autant plus qu’elle serait bientôt major de sa promo et qu’elle faisait partie des favoris pour le prix Heimerdinger. Autant dire que sa présence était plus qu’attendue. Elle cherchait encore une excuse pour ne pas s’y présenter, ou du moins pour éviter la grande danse…

-       Vous n’avez pas l’air ravie, constata Silco, les yeux plissés. Qu’est-ce qui vous déplaît ? Le buffet à volonté ? Les grands costumes ? Les fausses flatteries ? Les danses ennuyeuses ?

Irys fit de son mieux pour rester de marbre et éviter son regard. Elle ne voulait pas qu’il devine la vraie raison. Et en même temps, l’air sérieux de Silco l’amusait un peu.

Lorsque ce dernier prit les traits de « monsieur je sais tout », avec son grand sourire plein d’assurance, Irys sentit une petite vague de panique la gagner.

-       Voyez-vous ça… On n’apprend plus à danser, Là-Haut ? lâcha-t-il.

Cette capacité à lire dans ses pensées commençait vraiment à l’énerver !

-       C’est ce que vous croyez ? tenta-t-elle, un peu hautaine peut-être.

Au lieu de répondre, il rigola. Ce n’était même pas un rire moqueur. Dans un autre contexte, Irys se serait certainement attardée sur ses pommettes saillantes qui se relevaient ; sur les petits plis formés au coin de ses yeux fins ; ou encore sur ses lèvres qui laissaient apparaître quelques dents. Au lieu de cela, elle feignit la vexation, croisant ses bras sur sa poitrine.

-       Ai-je dit quelque chose de drôle ? 

-       Vous ne savez pas danser, n’est-ce pas ? se réjouit Silco.

La joie du jeune homme face à la nouvelle en était presque déplacée, teintant légèrement de rose les joues d’Irys. Avant même qu’elle n’ait eu le temps de répondre, Silco s’était déjà levé de son tabouret et se dirigeait d’un pas réjoui vers le jukebox.

-       Qu’est-ce que vous faites ? demanda Irys, méfiante, en comprenant peu à peu son intention.

Il mit en marche l’appareil, lançant la lecture du dernier vinyle écouté. Quelques coups de tambour résonnèrent dans la pièce avant d’introduire un son de guitare accompagné de basse.

-       Eh bien, nous allons arranger ça ! s’exclama Silco, le regard brillant, en se tournant vers Irys toujours assise au comptoir.

-       C’est absolument hors de question, claqua-t-elle, à la fois confuse et intriguée.

-       Ne vous inquiétez pas, je ne me moquerai pas.

Elle haussa un sourcil.

-       Parce que vous savez danser, peut-être ?

-       À Zaun, nous n’avons peut-être pas le luxe des dorures, mais je parierais que nos soirées sont bien plus divertissantes.

Un instant, Irys imagina Silco danser. Cette image ne lui avait jamais traversé l’esprit. Décidément, ce garçon ne cessait de la surprendre.

Le chant commença :“There's a girl in town and word's gone around she's just fine…”

-       Vous êtes au courant que ce n’est pas exactement ce type de musique qu’ils joueront au bal, dit-elle depuis son tabouret.

-       Peu importe le style ou le genre. Si vous savez sentir la musique, vous pouvez danser sur n’importe laquelle.

Silco lui fit signe de la rejoindre.

-       Vous êtes invivable, soupira la jeune femme, en rangeant quelques mèches blondes derrière ses oreilles.

-       C’est sûrement pour ça que vous ne pouvez plus vous passer de moi.

Elle sourit.

« Each day it grows more and more I'm sure, it shows »

Irys se leva enfin, lentement, raide comme une poutre. Elle arriva à reculons au milieu de la pièce, face à Silco. Tous les deux, ils étaient là, entre les tables en bois.

D’abord, Silco lui donna quelques indications. Il essaya de lui apprendre à « ressentir », à se balancer sur le rythme, sur le tempo. Il lui montrait. Cela paraissait tellement simple pour lui. 

C’était vrai : il dansait très bien, se balançant sur ses jambes au gré de sa volonté. Il le faisait sans démonstration, sans afficher son arrogance (pour une fois), avec une aisance inconsciente. Évidemment, ce n’était pas le type de danse que l’on pratiquait lors des réceptions. Mais Irys trouva cela plutôt beau, malgré tout. Il était agile et souple, laissant la musique guider ses mouvements de manière rythmée, lui permettant d’envahir son corps svelte. 

Elle tenta donc d’en faire de même. Comme lui avait expliqué Silco, elle fit passer son poids d’une botte à l’autre. Au regard de son professeur, elle sut immédiatement que c’était…une catastrophe. Elle fit de son mieux pour réprimer sa honte alors qu’il se mordillait la lèvre pour réprimer un rire.

-       Vous avez dit que vous ne vous moqueriez pas.

-       Je ne me moque pas.

Malgré son goût peu prononcé pour cet exercice, Irys n’abandonna pas. Elle n’allait pas lui donner raison. Il fallait qu’elle y arrive, qu’elle lui prouve qu’elle en était capable. Ce ne devait pas être si compliqué, tout de même !

-       Très bien, on va essayer autrement, marmonna Silco, s’adressant plus à lui-même qu’à Irys. Refaites la même chose.

Elle s’exécuta. Sauf que cette fois-ci, Silco se plaça derrière elle, en déposant ses mains sur ses épaules. Elle sentit leur chaleur la presser doucement. Elle inspira profondément lorsqu’un étrange sensation parcourut son corps. Au départ, son toucher était un peu timide, n’osant peut-être pas poser ses mains sur une personne du sexe opposé. Mais au fur et à mesure, il s’affirma davantage, voyant que son geste fonctionnait sur Irys. Silco la guidait doucement, l’aidant à trouver le rythme. Elle remarqua à quel point il était patient. À sa place, elle ne sut si elle l’aurait été autant.

« Ooh, like someday I'll pray our love will always stay pure

Ooh, while the world turns around, he holds me down for sure »

-       Voilà, c’est mieux. Continuez comme ça.

C’était vrai ! Irys se sentait déjà plus à l’aise. Au bout d’un moment, Silco la lâcha et se replaça devant elle, jugeant son travail. Il la suivit, imitant ses mouvements.

Finalement, ce n’est pas si horrible que ça, pensa Irys.

Elle l’observa, essayant tant bien que mal d’en faire autant. C’était incroyable à quel point c’était naturel chez lui. On aurait dit qu’il avait fait cela toute sa vie.

À nouveau, elle sentit ce déséquilibre caractéristique, la même sensation qu’elle avait avant que Silco ne l’aide. Sûrement avait-elle du trop appuyer son regard sur son partenaire, si bien qu’elle s’en était oubliée.

Silco le remarqua et s’approcha d’elle. De face, cette fois, il posa ses mains sur les épaules de la jeune femme, lui transmettant de nouveau le bon tempo.

“The rain will fall on us two

But I'll keep movin'”

Il la regarda, l’encourageant, et lui sourit.

Mais ce n’était pas un sourire moqueur. Ni un sourire arrogant, comme il s’en dessinait souvent sur son visage. Ni un sourire sournois, ou suffisant, ou provocateur, ou taquin, ou sarcastique, ou espiègle, ou narquois.

Non.

C’était un vrai sourire. Un sourire authentique.

Avait-il seulement fallu qu’elle danse pour voir ses traits si doux sur son visage ?

-       Essayer d’écouter la musique, de porter attention aux percussions, dit-il doucement en la guidant. Sentez ce balancement.

Irys essaya. C’était si dur de se concentrer avec leur visage si proche. L’avait-il remarqué lui aussi ? Elle entendait vaguement la musique ; elle percevait quelques échos des conseils que Silco lui donnait encore. Mais le cerveau d’Irys ne semblait consacrer son attention qu’au visage du jeune homme dont chaque détail lui parvenait : les quelques mèches noires rebelles qui s’échappaient de son chignon ; l’angle imparfait que formait son nez blanc ; ses deux incisives ébréchées. La façon dont elle le dévisageait défiait les convenances. Jamais, Là-Haut, elle ne se serait permise tel outrage. 

Silco ne semblait même pas l’avoir remarquée, trop concentré sur les pieds d’Irys. Ses mains posées à présent sur la taille de sa partenaire, il était profondément investi dans sa tâche. Trop.

Puis il releva son regard, surement pour lui assigner une autre consigne. Cependant, ses mots se figèrent, ses paroles se firent bien plus lentes. Irys eut l’impression que le bar s’était réchauffé. Silco continua ses gestes, mais lui aussi ne semblait plus pouvoir détacher son regard d’elle.

Irys vit enfin ses yeux bleus, dilatés…par la pénombre ? Elle se perdit dans cet océan qui, peu à peu, coulait vers ses lèvres entrouvertes. Sa respiration, de moins en moins régulière, se mélangeait à la sienne.

-       Le tempo, Kiramman… vous êtes en train de le perdre, murmura-t-il lentement.

Une fois encore, c’était vrai. Mais cela ne la préoccupait plus. D’un geste aussi lent que ses paroles, elle glissa une main gantée, un peu tremblante, sous le gilet de Silco. Sur le tissu de sa chemise écarlate, elle sentait le tambourinement rapide de son cœur.

-       Hmm, fit-elle en faisant mine de réfléchir. Vous ne semblez plus vraiment être dans le rythme, vous aussi.

Il ne répondit pas.

Collés l’un contre l’autre, ils flottaient plus qu’ils ne dansaient alors que la musique tournait encore derrière eux. Irys décolla doucement sa main de la chemise pour l’amener vers la nuque de Silco, où l’attendait son autre main. 

Toujours ses doigts autour de ses hanches, le regard de son partenaire vacillait peu à peu, hésitant entre de beaux yeux verts et le bas de son visage.

Leur souffle se mêlèrent l’un à l’autre. Elle pouvait percevoir l’arôme du tabac alors qu’elle glissait ses doigts dans la forêt noire de ses cheveux.

« Our Love »

Et là, elle le sentit. Les nez qui se frôlent. Les lèvres qui se cherchent, s’effleurent, et… se pressent l’une contre l’autre. Un frisson traversa tout entier le corps d’Irys. Son estomac tomba au niveau de ses pieds, mais, pourtant, elle n’avait jamais ressenti de sensation si savoureuse. Ils se rapprochèrent davantage, leurs bouches prêtes à s’agrandir.

La porte du bar s’ouvrit dans un fracas tel que son cœur avait failli s’arrêter. Silco et Irys se séparèrent aussitôt, si vivement qu’on aurait pu croire qu’ils s’étaient électrocutés.  

Benzo entra les mains pleines, les cheveux plaqués par la pluie, le dos tourné, se donnant de la peine pour ouvrir la porte. Derrière lui, Vander le suivait, les bras également pleins.

-       Sympa la musique ! Vous venez m’aider ?

Irys sentit ses joues s’enflammer alors qu’elle essayait de reprendre une respiration normale. Du coin de l’œil, elle pouvait voir Silco, les yeux écarquillés et rivés sur le sol.

-       Oh, on a raté quelque chose, finit par dire Vander, les sourcils froncés, en posant enfin son regard sur ses compagnons.

Les voix du jukebox se réunirent pour ne former qu’une voix aiguë.

Silence.


...

 

Les paroles de la chanson ne sont pas de moi. Elles sont tirées de la musique « Our Love » de Curtis Harding et Jazmine Sullivan (2021) écrite pour la série Arcane.

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