La Plus Belle des Malédictions

Chapitre 3 : Le Ciel Derrière les Étoiles

Chapitre final

2295 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 05/02/2026 22:47

All the shadows from the past are here beside you

But there's nothing I would do

If I didn't love them too

I wouldn't love all of you


Stay A Little While, Amaranthe



Ekko s’était laissé porter par le vent, et avait tourné pendant un temps indéterminé autour de Piltover. Il avait trouvé ce laisser-aller étrangement rassérénant, pas besoin de prendre de décision, ni de chercher à faire face aux événements ou d’aller contre le vent. Il avait suivi une trajectoire fluide, sans heurt, enveloppé par la quiétude de la nuit, baigné de la douce lumière des étoiles. Et finalement, il était arrivé dans un recoin qu’il ne connaissait pas, qui n’était pas peuplé, et qui ne semblait guère avoir d’intérêt, si ce n’était une auréole couleur cyan brillant sous les rayons de la lune.

Il sentit alors une boule dans son ventre, lourde d’un espoir fragile et de la peur de le voir se briser, qui l’entraîna vers le sol. Était-il possible que son étoile filante fût en fait une météorite échouée sur terre ? 

À mesure qu’il approchait, la silhouette de Jinx se découpait avec de plus en plus de précision et de certitude. Elle était assise, adossée à une paroi de pierre percée d’une ouverture artificielle. Elle avait la tête penchée en avant, mais les yeux ouverts, et semblait en vie. Impression qui fut confirmée quand elle tourna son regard vers lui en le sentant arriver.

« Tiens donc, dit-elle en le reconnaissant, un ange serait-il en train de descendre du ciel pour m’emmener dans l’au-delà ? C’est drôle, avec mon passif, je m’attendais plus à ce que ce soit un démon qui vienne me chercher. »

Ekko se posa en douceur à côté d’elle. À la faveur des rayons sélènes, il put alors constater à quel point elle avait l’air usée: de grandes cernes sous les yeux, des traces de sang un peu partout, des vêtements qui partaient en lambeaux, un pantalon déchiré qui laissait apparaître une peau brûlée.

« Jinx… Tu… C’est toi, c’est vraiment toi ?

— Je vais bien, je n’ai pas besoin d’aide !

— Mais enfin… si, regarde… Il va te falloir des soins !

— Je verrai plus tard, c’est pas urgent. J’ai pas besoin d’aide je te dis, j’ai encore plein de shimmer dans le sang. Vraiment, je suis bien là, commence pas à me faire chier… »

Ekko ne répondit rien. Il voyait bien la fatigue et la tristesse sur le visage albe de la jeune fille. Il avait juste envie de la serrer dans ses bras, de lui crier son bonheur de la trouver en vie, de la mettre immédiatement à l’abri. Être ainsi rejeté sans ménagement était particulièrement douloureux. Mais il refoula ses émotions, comme il avait depuis longtemps appris à le faire, et se concentra pour évaluer au mieux la situation de manière rationnelle. Jinx ne voulait pas d’aide actuellement, il ne servait à rien d’insister, cela ne ferait sans doute qu’empirer les choses. Il n’y a qu’à ses ennemis qu’il pouvait concevoir de s’imposer de force. La meilleure solution était probablement de s’éloigner un peu, et de veiller sur elle de loin, afin de pouvoir intervenir rapidement si jamais sa situation se détériorait, ou si elle changeait d’avis. Contenant péniblement ses larmes, il dit simplement:

« Je comprends… »

Puis il saisit son hoverboard, et posa un premier pied dessus. Il devinait un point en hauteur à quelques hectomètres, qui lui sembla être un spot idéal.

« Je n’ai pas besoin d’aide, dit Jinx avec une voix radicalement plus douce, mais je ne suis pas contre un peu de compagnie… »

Surpris, Ekko trébucha, et redescendit maladroitement de son hoverboard qu’il venait de démarrer. Il se tourna vers elle, les yeux écarquillés. Elle souriait avec une étonnante tendresse, avec ce sourire si doux et expressif dont elle avait le secret, et qu’il n’avait vu que chez Powder. Il se sentit fébrile.

« Arrête de vouloir sauver le monde, c’est déjà fait. Viens juste t’asseoir à côté de moi, et contente-toi d’être là. C’est déjà beaucoup. J’ai pas envie de rester seule cette nuit. Demain on verra, peut-être que je partirai, peut-être que j’aurai besoin de soins. Je ne sais pas. »

Ekko acquiesça, et s’installa à côté d’elle. Elle avait repris sa position initiale, jambes croisées, avant-bras sur les genoux et tête penchée en avant. Elle ne disait rien, mais affichait ponctuellement des petits rictus, lorsque des pics de douleur la traversaient. Ekko laissa pudiquement quelques centimètres entre eux et essaya de savourer l’instant. C’était difficile, il se sentait étrangement vulnérable, bien davantage que lors de la bataille. Des petits frissons parcouraient son corps, et ses mains étaient prises de tremblements. Il se concentra quelques instants sur son souffle, le temps de calmer tout ça, puis reporta son regard sur Jinx. Elle restait impassiblement dans la même position. Quel type de pensées pouvait bien s’agiter sous cette chevelure turquoise ? L’esprit de Jinx n’était-il pas le plus grand mystère de l’Univers, plus impénétrable encore que les secrets de l’Hextech ?

Plus il la regardait, plus il lui paraissait qu’aucune logique ne pourrait jamais l’aider à percer cette énigme. Il ne servait à rien de chercher à être rationnel avec elle, aussi, peut-être pouvait-il se permettre d’accorder plus de crédit à ses émotions.

Il les laissa le traverser alors qu’il se perdait dans la contemplation de cette âme à la fois si proche et si inaccessible, sans chercher à résister, comme il avait laissé le vent le porter tantôt. C’était tellement étrange de se laisser ainsi aller. Des larmes coulèrent le long de ses joues. Il les essuya pudiquement, alors que Jinx était trop occupée à fixer le sol pour les remarquer. Puis il bascula sa tête en arrière de manière à l’appuyer contre la paroi. Le spectacle qui s’offrait à lui était magnifique. Un ciel dégagé constellé d’étoiles, qui parvenaient à scintiller malgré les rayons resplendissants de la lune. Petit à petit, ses émotions se régulèrent, et il commença à ressentir une forme de paix intérieure. Il resta un long moment à admirer la voûte céleste, avant d’être subitement saisi du désir de partager son ressenti. Aussi se risqua-t-il à briser le silence qui leur tenait compagnie depuis un bon moment:

« Lève les yeux, et regarde comme c’est beau. »

Jinx releva la tête en sursaut, surprise par cette rupture unilatérale du mutisme qu’ils avaient tacitement mis en place.

« C’est vrai qu’on n’avait pas la chance d’assister à un tel spectacle dans les bas-fonds de Zaun. Et quoi, t’as envie de jouer les poètes romantiques maintenant ?

— Et pourquoi pas ? », répondit-il avec un petit sourire.

Elle lui jeta un bref regard en coin, mais releva aussitôt les yeux vers le ciel. C’était déconcertant qu’il réagisse aussi calmement, et avec cette forme d’assurance, à son petit sarcasme. C’était même troublant. Elle était presque tentée de laisser reposer sa tête sur l’épaule de son compagnon, mais quelque chose, orgueil ou pudeur, la retenait. Elle se contenta donc de scruter le ciel.

« Et alors, demanda-t-elle finalement, qu’est-ce que ça t’inspire toutes ces étoiles ? 

— Eh bien… en fait, ce ne sont pas juste les étoiles qui m’inspirent, mais le ciel étoilé. Ce qui leur permet de briller et de scintiller, c’est ce fond tout noir sur lequel elles sont fixées. C’est un tout. On ne peut les apprécier sans la nuit. Et, de la même façon, il me semble qu’on ne peut aimer pleinement quelqu’un en n’accueillant que sa lumière. Il faut aussi savoir embrasser sa part de ténèbres. »

Leurs deux visages se tournèrent ensemble l’un vers l’autre, et leurs regards se croisèrent à nouveau. Ekko tentait de maintenir son sourire, mais il n’affichait plus la même assurance que quelques secondes auparavant. Jinx avait les yeux grands ouverts, et commença machinalement à se mordiller la lèvre inférieure. Ils s’observèrent ainsi pendant une poignée de secondes qui sembla à la fois un instant et une éternité, jusqu’à ce que, se ressaisissant, elle détourne le regard en affichant un rictus:

« Mais qu’est-ce que tu racontes ? La lumière chez moi, ça doit être deux trois pauvres étoiles moribondes sur un ciel complètement noir. Le genre de nuit où si tu sors et fais trois pas pour pisser dans le caniveau, tu ne retrouveras même pas la porte d’entrée. Pfff.. c’est pas avec ça que vas nourrir ton âme de poète !

— J’aurais plutôt dit une lune, une pleine lune bien brillante qui perce la nuit, et flotte dans un halo de brume, aussi inquiétante que sublime. Elle disperse ses rayons comme de la poudre d’étoiles dans le ciel, sculptant des figures envoûtantes dans les ténèbres. 

— De la poudre d’étoiles… Arrête tes conneries, ça fait longtemps que la poudre a disparu. Elle n’était pas faite pour ce monde… »

Sur ces mots, elle se releva, et s’éloigna, avant que sa cuisse blessée ne la ramène à la réalité. Un éclair de douleur lui remonta dans tout le corps, et elle tomba à genoux en poussant un cri. Ekko se précipita pour aller la soutenir.

« Arrête de jouer les preux chevaliers, tu seras déçu. Tu cherches Powder, mais elle est morte depuis longtemps ! Tu te rappelles ce que tu m’as dit: peu importe ce qui est arrivé par le passé, il est toujours temps de créer quelque chose de neuf. Mais tu crois vraiment qu’on peut effacer la merde et ne garder que ce qui est propre ? Ou, pour reprendre tes mots, supprimer les ténèbres et ne garder que les étoiles ? Powder est morte Ekko, faut que tu le comprennes. Je vois bien que tu la cherches encore, mais c’est peine perdue. Tu ne pourras pas retrouver la petite fille qui jouait avec toi. Tout ce que tu auras, c’est une cinglée, un esprit fracassé qui peut tout faire péter à tout moment ! »

Elle serra les dents en se tenant la cuisse sous l’effet d’une nouvelle décharge de douleur et, dans un rire qui s’opposait aux larmes de souffrance sur ses joues, elle ajouta:

« Et une cinglée qui ne pourra peut-être bientôt plus marcher. Bah, si tu m’aimes tant, tu pourras toujours venir pousser mon fauteuil dans la cour de l’hôpital psychiatrique. Vraiment Ekko, t’es mignon, mais sois réaliste. Parfois, pour aller de l’avant, il faut laisser des choses derrière soi. J’ai laissé Powder, tu dois laisser Jinx. Maintenant que tout ce bordel est terminé, tu vas pouvoir prendre le temps de vivre, ne le gâche pas avec moi ! »

Ekko se figea un instant, troublé par cette phrase qu’elle venait de prononcer. Cette phrase qu’il avait entendue, mais pas dans cette réalité. Était-ce une simple coïncidence ? Il laissa le doute le traverser, confus, puis se ressaisissant, il fixa Jinx dans les yeux:

« Si tu laisses Powder derrière toi, alors moi aussi. Mais toi, je ne veux pas te laisser. Oublions le passé, oublions tout, mais créons quelque chose de neuf ensemble ! »

Jinx poussa un soupir.

« Créer ? Mais je ne sais que détruire…

— Ça aussi on peut le changer.

— Mais tu ne comprends pas, tout ce que j’entreprends finit mal. Tout ce que je touche disparaît. Tous ceux que j’aime meurent, et souvent de ma main. C’est pour ça que tu dois partir Ekko, parce que… parce que t’es vraiment important pour moi et que… et que… »

Elle poussa un hurlement alors qu’un nouveau flot de larmes qu’elle avait tant bien que mal essayé de contenir se déversait le long de ses joues.

« Tu ne comprends pas qui je suis Ekko. Je t’aime trop pour te faire du bien. Si tu restes près de moi je vais te détruire, comme je l’ai fait avec tous les autres. Je suis juste une putain de malédiction !

— La plus belle des malédictions alors. Je suis prêt à prendre le risque. »

Jinx se frotta frénétiquement le visage pour essuyer ses larmes, puis se tourna vers Ekko. Esquissant un sourire énigmatique, elle ajouta:

« Je suis pas la seule tarée ici en fait, t’as perdu toute notion du danger. »

Ekko sourit à son tour. Le sourire semblait forcé, mais son regard était déterminé:

« Ou peut-être que je suis conscient du danger, mais que c’est justement ce qui me permet d’y faire face.

— Alors dans ce cas, promets-moi que tu ne me laisseras pas te tuer bêtement ! »

Sur ces mots, elle se jeta à son cou et colla ses lèvres contre les siennes, laissant les premières lueurs de l’aube être témoins de leur étreinte.



Laisser un commentaire ?