La Plus Belle des Malédictions
I know I hate myself, for all the things I've said
And all the things I've done, and every time I think about it now
I would kill myself ...but I just wanna face this.
Elvenking, This Nightmare Will Never End
Jinx jeta un regard tendre à Warwick qui l’entraînait dans sa chute. Et l’image de Vander se superposa brièvement à celle du monstre. De la même façon, y avait-il encore quelque chose de Powder en elle ? Elle n’avait pas le temps de se poser ce genre de question. Même si, sous l’effet du shimmer, les secondes lui semblaient s’écouler au ralenti, le sol n’était plus bien loin. Elle dégoupilla sa dernière grenade, et s’élança d’une impulsion puissante vers la bouche d’aération la plus proche. Elle percuta le mur à pleine vitesse, s’accrochant de justesse à l’étroit conduit, et se hissa dedans, alors que le souffle de l’explosion lui léchait les jambes et le dos.
À l’intérieur du tuyau, elle s’arrêta le temps d’encaisser la descente d’adrénaline. Devant elle, c’était l’obscurité. Il était plus que vraisemblable que ce tube, qui présentait une pente ascendante, débouchait quelque part, mais un angle plus en avant devait masquer la sortie. Le revêtement intérieur était fait d’un métal lisse, et suffisamment étroit pour que les épaules et la tête de Jinx s’y frottent au moindre mouvement. Il était également assez chaud, et la jeune femme espérait que la température ne monterait pas davantage, auquel cas sa situation deviendrait rapidement critique. L’ensemble l’oppressait.
Mais il fallait aller de l’avant, car un retour en arrière impliquait de se retrouver au fond de la tour de l’Hextech, à côté du cadavre vraisemblablement carbonisé et déchiqueté de Warwick. Elle commença alors à ramper, en n’ayant aucune idée de vers où elle se dirigeait. Ce faisant, une douleur déchirante remonta de sa cuisse droite. L’explosion de la grenade avait dû lui occasionner des brûlures, et le contact avec la paroi métallique était difficilement soutenable.
Un coude après l’autre, un genou après l’autre, elle avançait, lentement, difficilement, péniblement. Il n’y avait rien de plus à faire que répéter cet enchaînement de mouvements. L’air, chaud, semblait presque solide quand il pénétrait par la bouche et les poumons. La paroi était cuisante, et Jinx n’arrivait pas à déterminer si sa température montait réellement ou si c’était juste une impression. Et il faisait toujours noir, de plus en plus en noir ; elle s’enfonçait inexorablement dans les ténèbres. Elle voulait ne se concentrer que sur ses mouvements, sur son déplacement. Mais des pensées parasites saturaient son cerveau en permanence: y avait-il vraiment une issue au bout de ce tunnel ? Et le cas échéant, n’allait-elle pas de toute façon mourir étouffée ou brûlée avant de l’avoir atteinte ? Et cette cuisse qui lui faisait de plus en plus mal, n’était-elle pas nécrosée ?
« Fais chier, j’ai quand même pas refusé une mort dans les bras de Vander pour crever toute seule comme une merde au milieu d’un putain de tuyau ! »
Dans un accès de rage, elle accéléra ses mouvements pendant une trentaine de secondes, augmentant brutalement son rythme cardiaque et les frottements de sa peau contre la paroi, lorsqu’une violente décharge électrique montant de sa cuisse blessée la stoppa net. Des spasmes la traversèrent, et toute sa jambe droite cessa de répondre. Elle hurla, de rage, de terreur, comme pour vider ses poumons de tout cet air chaud qui l’étouffait.
« Claggor ! Mylo ! Silco ! Toujours là pour me faire la morale, mais quand j’ai besoin de soutien, il n’y a plus personne ! Mais vous êtes où, putain ? »
Des larmes de détresse ruisselaient le long de ses joues. Être coincée dans l’obscurité la plus totale et une chaleur étouffante, sans ne plus parvenir à aller de l’avant ni pouvoir revenir en arrière, totalement seule et percluse de douleurs, n’était-ce pas la description la plus précise qui fût de l’Enfer ?
Pour adoucir sa peine, elle essaya de se remémorer les visages des gens qu’elle aimait. Vi d’abord, qui devait la penser morte. Elles avaient été si proches de retrouver une sororité presque normale toutes les deux, mais le destin avait décidément choisi de leur faire du mal jusqu’au bout. Elle vit ensuite les visages de Vander et Silco, ses pères adoptifs. Deux amis qui avaient fini par se déchirer. Et finalement, c’était elle qui les avait tués tous les deux. Accidentellement pour l’un, dans le but d’abréger ses souffrances pour l’autre. Elle vit le visage d’Isha, cette petite sœur tombée du ciel qui, après lui avoir redonné le goût de la vie, s’était sacrifiée pour elle. Elle vit également le visage d’Ekko.
« Je ne… peux… pas rester là… »
Elle reprit son avancée. Sa gorge était sèche, sa cuisse la torturait. Tout son corps n’était que souffrance et il était impossible d’ignorer les signaux d’alarme qu’il lui envoyait. Aussi, afin de ne pas sombrer dans ce tourbillon algésique, elle s’efforça de ne se concentrer que sur une partie de son corps à la fois. Sa cuisse qui semblait déchirée par un couteau denté ; puis sa gorge et ses lèvres toutes desséchées qui continuaient à aspirer l’air chaud et sec ; puis ses coudes et ses épaules qui frottaient contre les parois, irritant la peau et occasionnant une sensation de gêne dans les articulations ; sa cuisse à nouveau, dont la douleur connaissait un pic d’intensité à chaque mouvement, avant de redescendre légèrement ; sa bouche encore, qui n’arrivait plus à produire de salive…
Elle avança ainsi, enrobée de souffrance et d’obscurité, pendant un temps qui lui sembla une éternité. Finalement, elle sentit une modification dans la forme du conduit. Un angle s’enfonçait dans son avant-bras droit. Elle prit appui dessus, et son front vint cogner une paroi. Elle avait par contre plus de place qu’avant pour poser sa main droite, et elle tourna sa tête dans cette direction. Il lui semblait apercevoir un rond bleuté un peu flou au loin, qui flottait dans l’obscurité. Était-ce une issue, ou une illusion ? Elle n’était sûre de rien. Par contre, il semblait bien que le tuyau continuait sur la droite. N’ayant que le sens du toucher pour se guider, elle parvint tant bien que mal à se repositionner pour se remettre dans le sens de la marche. Le changement de posture eut l'avantage de soulager certains points, notamment au niveau des épaules et des hanches, maintenues depuis l’entrée dans une position inconfortable. Sa cuisse lui faisait toujours horriblement mal, mais ce rond bleuté lui donnait enfin l’objectif qui lui manquait. Elle sentit un petit frisson d’espoir la parcourir.
À mesure qu’elle avançait, le cercle s’agrandissait dans son champ de vision, et la petite tache bleutée en suspension devint un grand disque indigo qui perçait l’obscurité. Et malgré sa teinte foncée, il était éblouissant pour les yeux de la jeune femme qui n’avaient pas été atteints par le moindre photon depuis de trop longues heures. Elle battit compulsivement des paupières afin de limiter la coulée de larmes qui couvrait sa cornée, le temps que ses pupilles se contractent. Y voyant plus net, elle réalisa alors que le cercle était traversé de nombreuses lignes verticales et horizontales noires.
« Merde, c’est pas vrai ! »
Dans un ultime effort, elle atteignit la grille qui barrait la sortie. Elle s’y agrippa en hurlant.
« Mais va te faire foutre, saloperie de grille ! Allez tous vous faire foutre ! »
Elle tenta d’arracher les barreaux, mais rien n’y fit. Elle eut la sensation qu’un éclair traversait son crâne et se mit à hurler. Tout devint noir, et des voix impossibles à distinguer semblèrent l’appeler de toute part. Mais elle ne se laisserait pas faire, elle était prête à combattre. Quand des ombres oppressantes cherchèrent à s’emparer d’elle, elle les repoussa l’une après l’autre. Et puis soudain, le silence.
Jinx était dehors, à genoux, sur une surface couverte d’herbe tendre et moelleuse. Les jointures de ses doigts saignaient, mais derrière elle, la grille était brisée. À ses pieds, une flaque d’eau reflétait timidement les dernières lueurs rougeâtres du jour. Elle plongea son visage dedans et bu avec avidité. L’eau avait un goût infect, ayant probablement commencé à croupir. Mais pour Jinx, ce breuvage qui revigorait sa bouche desséchée et coulait le long de son œsophage était une bénédiction.
Une fois réhydratée, elle se releva et porta son regard au loin, sur l’immensité qui s’ouvrait devant elle. Le soleil disparut derrière l'horizon, envoyant dans le ciel une ultime gerbe rose avant de laisser la place à l’obscurité.
« Ben quoi, le soleil, je suis dans un si sale état que même à toi ça te fait peur ? C'est bon, je vois, casse-toi dans ce cas ! »
Elle se laissa tomber sur le sol et s’endormit aussitôt.