Les Deux Rives

Chapitre 3 : Acte II : L'Académie

9768 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 07/08/2026 00:10

Acte II : L’Académie

Le trajet en calèche avait paru interminable.

Bien trop long au goût de Lucy, qui n'aspirait qu'à une seule chose : faire demi-tour et retrouver les rues animées de Piltover.

Lorsque les chevaux s'immobilisèrent enfin devant le domaine familial, elle comprit pourtant qu'il était trop tard pour rebrousser chemin.

La demeure des Laufeyson dominait les plus beaux quartiers de Piltover. Plus qu'une maison, c'était un véritable manoir ; une imposante bâtisse de pierre blanche, aux hautes fenêtres et aux colonnes majestueuses, dont chaque détail semblait rappeler le rang de ceux qui y vivaient.

Un Pacifieur descendit le premier et lui ouvrit la portière. Sans un mot, Lucy quitta la calèche et se laissa escorter jusqu'à l'entrée. Le second agent saisit le lourd marteau de bronze et frappa trois coups contre la porte.

Les immenses battants s'ouvrirent presque aussitôt, avec cette précision impeccable propre aux grandes demeures. Un majordome au visage sévère les attendait déjà, les mains croisées dans le dos, l'expression parfaitement neutre.

Lucy n'eut même pas le temps de franchir le seuil.

« Lucy ! Où étais-tu passée ? Encore dans les rues de Piltover ?! »

La voix de sa mère résonna dans tout le hall.

Lady Lacey Laufeyson descendait déjà l'immense escalier de marbre, telle une tempête. Sa robe était irréprochable, sa coiffure parfaite, mais son regard trahissait une colère que même les usages de la haute société ne parvenaient plus à dissimuler.

Le majordome s'effaça pour laisser passer Lucy.

« Je ne faisais qu'une promenade, mère. »

Derrière elle, les portes se refermèrent discrètement, isolant la famille du reste du monde. Les talons de Lady Lacey claquaient sèchement sur le marbre tandis qu'elle s'approchait de sa fille.

« Ton père est fou de rage ! Nous recevions des invités aujourd'hui. Qu'ont-ils dû penser en découvrant que leur hôtesse avait disparu sans la moindre explication ? »

Sa voix gagnait en intensité à chaque phrase.

Lucy détourna légèrement le regard. Un bras replié contre sa poitrine, l'autre main serrant distraitement son avant-bras, elle marmonna pour elle-même :

« S'ils pouvaient donc se mêler de leurs propres affaires... »

Les Pacifieurs demeurèrent parfaitement immobiles, le regard fixé droit devant eux. Ils savaient d'expérience qu'il valait mieux ne jamais intervenir dans les querelles des grandes familles.

Le sourcil impeccablement dessiné de Lady Lacey se haussa davantage.

« Comment ? » inspira-t-elle profondément avant de reprendre. « Te rends-tu seulement compte à quel point cette situation est embarrassante ? Les Kiramman étaient présents. Ils ont expressément demandé où tu étais. »

« Ce n'est pas moi leur hôtesse, mère. C'est vous. Et je n'ai que faire de ces entrevues avec les Kiramman ! »

Lucy avait avancé de plusieurs pas en parlant.

Le silence qui suivit fut presque assourdissant.

Lacey sembla véritablement stupéfaite. Jamais sa fille ne lui avait répondu avec une telle véhémence.

Puis la colère éclata.

« Comment oses-tu me parler sur ce ton ? Après avoir disparu toute la journée sans prévenir qui que ce soit ? As-tu encore le moindre respect ? » Sa voix tremblait d'une rage à peine contenue tandis qu'elle pointait un doigt parfaitement manucuré vers le visage de Lucy.

« J'ai vingt-deux ans, mère. Je suis parfaitement capable de décider si je peux me rendre en ville... et sans escorte. »

Cette fois, le silence fut encore plus lourd.

Le visage de Lady Lacey changea d'expression. Ce n'était plus seulement de la colère.

C'était du choc.

Depuis des années, jamais Lucy ne s'était opposée à elle avec une telle franchise.

Près de la porte, les Pacifieurs échangeaient discrètement un regard embarrassé. Ils auraient donné n'importe quoi pour disparaître de ce hall.

Une nouvelle voix s'éleva alors.

« Que se passe-t-il ici ? »

Lord Alexander Laufeyson descendait lentement l'escalier. Son visage demeurait parfaitement calme. Trop calme.

Cette tranquillité glaciale, presque inquiétante, était celle d'un homme qui n'avait jamais besoin d'élever la voix pour imposer son autorité.

Lucy se figea aussitôt.

Répondre à sa mère était une chose. Tenir tête à son père en était une tout autre.

Le regard d'Alexander balaya lentement la scène ; l'expression furieuse de son épouse, la posture tendue de Lucy, puis les deux Pacifieurs qui demeuraient immobiles près de la porte, aussi droits que des statues.

Sans dire un mot, il s'avança. À chacun de ses pas, l'atmosphère du vaste hall semblait se faire un peu plus lourde.

« Lucy. »

Un seul mot. Son prénom. Prononcé d'une voix parfaitement calme. Il n'avait jamais eu besoin de crier.

« Père... » répondit-elle d'un ton bien plus bas, où perçait malgré elle une pointe d'appréhension.

Alexander s'arrêta devant elle.

« Tu as disparu toute la journée sans prévenir qui que ce soit », déclara-t-il froidement. « Tu as fait passer ta mère pour une idiote devant des invités de la plus haute importance. »

Le silence qui suivit sembla durer une éternité.

« Mais père, je... »

Lucy n'eut pas le temps d'aller plus loin.

Alexander leva simplement une main gantée, interrompant sa phrase avant même qu'elle ne soit achevée.

« Cela suffit. » Sa voix demeurait basse. C'était précisément ce qui la rendait si intimidante. Même les domestiques, pourtant habitués aux tensions de la maison, semblaient se figer lorsqu'il parlait ainsi.

« Tu vas monter dans ta chambre. Immédiatement. Nous reprendrons cette conversation plus tard. »

« Mais... »

Cette fois, une ombre traversa le visage d'Alexander. Il détestait être interrompu. Plus encore lorsque cela ressemblait à de la défiance.

« Tu vas dans ta chambre », répéta-t-il, plus fermement cette fois. « Immédiatement. »

Lucy baissa les yeux. Une expression mêlant la blessure et la déception passa fugitivement sur son visage avant qu'elle ne se détourne. Sans un mot de plus, elle se dirigea vers l'escalier et passa devant sa mère sans même lui accorder un regard.

Lacey suivit sa silhouette des yeux tandis qu'elle gravissait les marches à vive allure. Elle ne tenta pas de la retenir. Personne ne contredisait Alexander lorsqu'il avait pris une décision.

Dès que Lucy disparut à l'étage, Lady Laufeyson se tourna vers les Pacifieurs.

« Vous pouvez disposer. »

Sa voix avait retrouvé cette sécheresse distante qu'elle réservait aux domestiques et aux employés.

Les deux hommes s'inclinèrent respectueusement avant de quitter le manoir. Les immenses portes se refermèrent derrière eux dans un lourd claquement étouffé, plongeant de nouveau la demeure dans un silence pesant.

Lacey expira longuement par le nez avant de tourner la tête vers son mari.

« Elle est devenue complètement ingérable... », murmura-t-elle entre ses dents, suffisamment bas pour que lui seul puisse l'entendre.

()

Arrivée à l'étage, Lucy s'enferma aussitôt dans sa chambre et verrouilla la porte à double tour. Elle détacha ensuite sa cape d'un geste agacé avant de la laisser retomber sur son lit.

Il était hors de question qu'elle reste enfermée ici à se morfondre tandis que la ville continuait de vivre sans elle.

Elle traversa la pièce jusqu'à la fenêtre et l'ouvrit. Dehors, l'immense jardin des Laufeyson s'étendait à perte de vue, impeccablement entretenu. Le problème n'était pas l'atterrissage, mais la hauteur. Sa chambre se trouvait deux étages plus haut ; sauter reviendrait à se briser une jambe.

Lucy se retourna vivement, le jupon de sa robe accompagnant son mouvement, puis se dirigea vers son lit. Sans la moindre hésitation, elle arracha les draps ainsi que la lourde couverture et commença à les nouer les uns aux autres afin de confectionner une corde de fortune.

La soie glissait facilement entre ses doigts, mais les nœuds tenaient bon. Ce n'était pas la première fois qu'elle préparait une telle évasion. Depuis des mois, elle rêvait de quitter cette cage dorée.

Une fois son ouvrage terminé, elle attacha solidement une extrémité autour d'un des montants du lit, puis tira plusieurs fois dessus de tout son poids pour en éprouver la résistance. L'installation n'était pas parfaite, mais elle semblait suffisamment solide pour supporter une descente prudente.

Lucy grimpa sur l'appui de la fenêtre.

L'espace d'un instant, le vide sembla l'attirer vers lui et elle s'agrippa instinctivement à l'encadrement. Elle inspira profondément, expira lentement, puis passa de l'autre côté.

La corde grinça légèrement lorsqu'elle commença à se laisser glisser le long du mur du manoir. Deux étages la séparaient encore du sol.

Son cœur battait si fort qu'elle en percevait chaque pulsation dans sa poitrine.

Si quelqu'un regardait par une fenêtre à cet instant précis, il la verrait sans difficulté s'échapper.

Pourtant, elle parvint à descendre le long de sa corde improvisée. Dès que ses bottines touchèrent le sol, elle trottina jusqu'au fond du jardin où une étroite brèche, dissimulée entre les arbustes, lui permettait de quitter discrètement la propriété sans passer par l'entrée principale, où Albert ou les Pacifieurs ne manqueraient pas de la remarquer.

Elle se glissa entre les branches, le souffle court sous l'effet de l'effort et de l'excitation. Lorsqu'elle posa enfin le pied sur le chemin public qui longeait le domaine des Laufeyson, une immense sensation de liberté l'envahit, semblable à la première inspiration que l'on reprend après être resté trop longtemps sous l'eau.

Les rues étaient encore animées par l'effervescence de la fin d'après-midi. Les habitants rentraient chez eux, les bras chargés de provisions, ou quittaient leur travail d'un pas pressé. Personne ne prêta attention à la jeune femme qui traversait la chaussée d'un pas vif.

Une fois au milieu de la rue, Lucy s'arrêta un bref instant. Elle inspira profondément, savourant l'air frais avec un sourire discret. Enfin dehors. Enfin libre.

Sans se soucier du regard des passants, elle laissa simplement ses pas la guider.

Peu à peu, les rues s'apaisèrent à mesure qu'elle s'éloignait des quartiers les plus huppés. Les premiers lampadaires s'allumèrent en vacillant au-dessus de sa tête, répandant une lumière chaude sur les pavés. Elle passa devant une boulangerie dont les volets venaient d'être fermés, puis devant un atelier de tailleur silencieux. Plus loin, une petite place de marché, désormais déserte, gardait encore les traces de l'agitation de la journée ; les étals avaient disparu, mais l'air demeurait imprégné d'un mélange de pain chaud et de fumée de charbon.

Puis l'immense silhouette de l'Académie se dessina devant elle.

Lucy ralentit jusqu'à s'immobiliser complètement.

Son regard remonta lentement le long de la façade majestueuse, des hautes fenêtres et des tours qui dominaient Piltover. Les souvenirs de leur rencontre, quelques heures plus tôt à peine, lui revinrent aussitôt à l'esprit.

Est-ce que Viktor est là-dedans ?

Les imposantes flèches de l’Académie de Piltover se dressaient devant Lucy, leurs hautes fenêtres encore illuminées par les érudits et les chercheurs qui poursuivaient leurs travaux bien après le coucher du soleil.

Elle demeura quelques instants à contempler la majestueuse façade. Puis, comme si elle prenait enfin sa décision, elle se remit en marche d’un pas résolu vers les lourdes portes d’entrée.

Le hasard lui fut favorable.

Au moment où un homme quittait l’Académie, une mallette à la main, Lucy se glissa discrètement à l’intérieur avant que les portes ne se referment.

Son souffle se suspendit.

Elle était déjà venue ici lorsqu’elle était enfant, mais l’endroit parvenait toujours à l’impressionner.

Le vaste hall s’étendait devant elle, baigné d’une lumière dorée. Les plafonds, d’une hauteur vertigineuse, étaient ornés de fresques représentant les plus grands scientifiques de Piltover, tandis que le marbre parfaitement poli reflétait l’éclat des immenses lustres de cristal suspendus au-dessus d’elle. Tout respirait le savoir, la grandeur… et une certaine solennité.

Lucy s’engagea prudemment dans les couloirs. Elle longea des amphithéâtres désormais silencieux, des bibliothèques aux portes closes et plusieurs laboratoires dont s’échappaient encore quelques éclats de lumière. Des chercheurs pressés croisaient sa route de temps à autre, mais aucun ne lui accordait le moindre regard ; chacun semblait absorbé par ses propres réflexions.

Très vite, elle dut reconnaître qu’elle était perdue.

Les souvenirs de son enfance étaient bien trop vagues pour l’aider à retrouver son chemin.

C’est alors qu’elle aperçut une jeune femme arrivant dans le couloir. De petite taille, le teint basané, elle portait de fines lunettes rondes et avait rassemblé ses cheveux crépus en un chignon soigné. Plusieurs carnets de notes étaient serrés contre sa poitrine.

Lucy s’approcha aussitôt.

« Hm… Excusez-moi ? »

La jeune femme releva la tête de ses notes et ajusta ses lunettes. Son expression était douce, quoique légèrement distraite ; sans doute une chercheuse ou l’une des nombreuses assistantes de l’Académie.

« Oh ! Bonsoir », répondit-elle avec un sourire. « Puis-je vous aider ? »

Malgré les cahiers qu’elle tenait dans les bras, elle inclina légèrement la tête avec curiosité.

« Je suis à la recherche d’une personne dont j’ai fait la connaissance ce matin », expliqua Lucy en s’approchant. « Je suis consciente que cette Académie accueille un grand nombre de chercheurs, mais peut-être pourriez-vous m’indiquer où je pourrais le trouver ? Il se nomme Viktor. »

Le visage de la jeune femme s’éclaira aussitôt d’un sourire, si soudain que Lucy aurait presque juré voir ses joues rosir.

« Viktor ? Oh, oui ! Il est généralement dans le laboratoire de recherche Hextech. » Elle déplaça ses carnets sur un seul bras afin de pouvoir désigner un couloir du doigt. « C’est par là, après l’aile de physique. Première porte sur votre gauche. Impossible de vous tromper ; il y a presque toujours de la lumière sous la porte. » Elle adressa un sourire amusé à Lucy. « Il travaille très souvent tard. »

Lucy suivit du regard la direction indiquée avant de lui rendre son sourire.

« Je vous remercie infiniment. »

Elle s’apprêtait déjà à repartir lorsqu’elle s’interrompit. Se retournant une dernière fois vers la jeune femme, elle lui adressa une légère révérence.

« Je vous souhaite une agréable soirée. »

Sans attendre davantage, elle reprit son chemin.

La jeune chercheuse cligna des yeux, agréablement surprise par cette politesse presque désuète.

« Oh… Je vous en prie ! » répondit-elle avec un sourire encore plus chaleureux. « Passez une excellente soirée, vous aussi ! »

Elle regarda Lucy disparaître au bout du couloir avant de resserrer ses carnets contre elle et de reprendre tranquillement sa route à travers les couloirs de l’Académie.

()

Suivant les indications de la jeune chercheuse, Lucy parcourut les couloirs de l'Académie jusqu'à apercevoir une porte entrouverte, derrière laquelle s'échappait une douce lueur bleutée.

Un sourire naquit aussitôt sur ses lèvres.

Elle l'avait trouvé.

Avec précaution, elle s'approcha et jeta un discret coup d'œil à l'intérieur.

Le laboratoire baignait dans cette lumière si particulière, propre à l'énergie Hextech. Assis devant un établi, le dos tourné à la porte, Viktor manipulait avec une infinie précision un petit appareil parcouru de faibles étincelles bleues, dont la lumière vacillait au rythme de ses réglages.

Le léger bourdonnement des machines couvrait tous les autres sons.

Absorbé par son travail, Viktor ne remarqua pas sa présence. Ses yeux ambrés demeuraient rivés sur son expérience, et chacun de ses gestes témoignait de cette concentration absolue qui semblait le couper du reste du monde.

Lucy continua de l'observer en silence à travers l'étroite ouverture de la porte. Elle hésitait encore à entrer, comme si elle craignait de rompre cet instant.

Au même moment, une silhouette apparut à l'extrémité du couloir.

Grande, les épaules larges, un paquet de notes serré contre le bras, l'homme avançait d'un pas assuré vers le laboratoire. Les documents qu'il consultait à la volée étaient couverts d'annotations et de décisions urgentes émanant du Conseil, sans doute encore liées aux tensions grandissantes avec Zaun.

En relevant enfin les yeux de ses notes, il aperçut Lucy immobile devant la porte.

Ses sourcils se froncèrent légèrement.

Trop absorbée par Viktor, Lucy ne l'avait pas entendu arriver. Dressée sur la pointe des pieds pour mieux apercevoir l'intérieur du laboratoire, elle tenait un équilibre précaire, complètement inconsciente de la présence qui s'approchait derrière elle.

Il s'éclaircit bruyamment la gorge.

Les bras croisés sur sa large poitrine, l'homme fixait Lucy d'un regard clairement soupçonneux.

« Excusez-moi ! » lança-t-il d'une voix ferme et autoritaire, celle que l'on réserve aux intrus potentiels. « Puis-je savoir ce que vous faites ? »

Lucy sursauta. Elle ne s'était absolument pas attendue à trouver quelqu'un derrière elle à cette heure-ci. Le mouvement lui fit perdre l'équilibre. Les yeux écarquillés, elle laissa échapper un petit cri tandis qu'elle basculait en avant. La porte, simplement entrouverte, céda sous son poids, et elle s'étala de tout son long sur le sol du laboratoire.

Les yeux de Jayce s'écarquillèrent à leur tour.

Le fracas résonna dans toute la pièce.

Viktor sursauta brusquement, tiré de sa concentration. Il releva aussitôt la tête de son établi, surpris, juste à temps pour apercevoir Lucy allongée sur le sol. Il demeura figé une fraction de seconde.

« Lucy ?! » s'exclama-t-il avant même d'avoir le temps de réfléchir, son accent plus fort sur le coup de l’étonnement.

Lucy se redressa lentement en prenant appui sur ses bras, puis s'assit un instant sur ses talons afin d'épousseter à la hâte sa jupe et les manches de sa robe.

« Mince... mince, mince... quelle idiote... », marmonna-t-elle pour elle-même.

Toute méfiance disparut aussitôt du visage de Jayce. Il s'accroupit devant elle et lui tendit la main pour l'aider à se relever.

« Vous n'avez rien ? » demanda-t-il d'une voix beaucoup plus douce, celle qu'il employait naturellement lorsqu'il s'inquiétait pour quelqu'un.

À quelques pas de là, Viktor observait la scène, partagé entre une légère irritation – pourquoi Jayce avait-il choisi cet instant précis pour venir ? – et un profond soulagement en constatant que Lucy ne semblait pas blessée. Son regard parcourait discrètement ses bras, ses mains, son visage, à la recherche du moindre signe qu'elle se serait fait mal.

Lucy secoua doucement la tête avant de relever les yeux vers Jayce.

« Tout va bien. Je vous remercie de votre sollicitude. »

Elle posa sa main dans la sienne.

Au moment où leurs regards se croisèrent, Jayce demeura figé.

La surprise traversa aussitôt ses traits.

Il reconnaissait ce visage.

Le portrait accroché dans l'aile ouest de l'Académie lui revint instantanément en mémoire ; une Lucy plus jeune, certes, mais sans le moindre doute possible.

Sa main se resserra très légèrement autour de la sienne, plus sous l'effet de la surprise que par véritable intention.

« Vous êtes... Lady Laufeyson ? » demanda-t-il, incapable de masquer son étonnement.

Avec son aide, Lucy retrouva enfin l'équilibre.

« Lady, c'est ma mère », répondit-elle avec un léger sourire, avant de hausser doucement les épaules. « Moi, je suis seulement... Lucy. »

Jayce cligna plusieurs fois des yeux, encore surpris par la facilité avec laquelle elle venait de balayer son titre. La plupart des aristocrates de Piltover auraient corrigé quiconque les appelait aussi familièrement.

« Bien... Lucy », répondit-il finalement avec un léger sourire. Sa main demeura une fraction de seconde de trop dans la sienne avant qu'il ne la relâche.

Depuis son tabouret, Viktor observait la scène en silence. Son visage demeurait impassible, mais une curiosité discrète brillait dans ses yeux. Il analysait la réaction de Jayce face à une Laufeyson rencontrée en dehors des réceptions, des discours et des interminables obligations mondaines.

Lucy baissa légèrement la tête.

« Je vous présente mes excuses pour avoir fait irruption dans votre laboratoire d'une manière aussi... peu conventionnelle. »

Jayce agita aussitôt la main avec un petit rire, balayant ses excuses d'un geste.

« Ne vous en faites pas », répondit-il avec bonne humeur. « Cela arrive plus souvent qu'on ne pourrait le croire. Des gens qui s'introduisent discrètement dans nos laboratoires... un peu moins. Mais des expériences qui explosent et projettent quelqu'un dans le couloir ? Ça, c'est presque une habitude. »

Viktor leva lentement les yeux au ciel.

« C'est arrivé une seule fois. »

« Trois », rectifia Jayce sans même hésiter.

« Une seule fois de mon fait. »

Jayce eut un sourire amusé mais préféra ne pas relever.

Viktor finit alors par se lever. Sa canne résonna doucement sur le sol tandis qu'il s'approchait d'eux. Après s'être discrètement éclairci la gorge, il posa son regard sur Lucy.

« Vous me cherchiez ? »

Lucy se redressa et lui adressa un sourire.

« Oui. J'ai quitté mon domicile un peu plus tôt et je marchais sans véritable destination. Puis j'ai aperçu l'Académie et je me suis souvenue de notre conversation de ce matin. Je me suis dit que ce serait l'occasion de vous rendre une petite visite... et de découvrir les projets auxquels vous travaillez ici. »

Son regard parcourait déjà le laboratoire avec une curiosité à peine dissimulée.

Les lèvres de Viktor s'étirèrent en un sourire discret, mais sincère. Les visites improvisées étaient déjà rares ; celles venant d'une jeune femme issue de l'aristocratie de Piltover l'étaient plus encore.

« Dans ce cas... soyez la bienvenue. »

Il s'écarta légèrement afin de lui laisser une meilleure vue de la pièce.

Les établis débordaient d'appareils Hextech inachevés, de plans couverts d'annotations et d'échantillons de cristaux d'un bleu fluorescent dont la lumière pulsait doucement.

« Cette machine, là-bas », expliqua-t-il en désignant un imposant appareil qui bourdonnait régulièrement dans un coin du laboratoire, « est mon dernier projet. J'essaie de stabiliser le flux d'énergie Hextech. »

Lucy laissa échapper un léger bourdonnement enthousiaste avant de s'approcher aussitôt des appareils.

« Voilà qui est fort intéressant... »

Presque sans s'en rendre compte, elle se pencha pour examiner les mécanismes de plus près.

Viktor l'observait davantage qu'il n'observait désormais ses propres machines.

La plupart des visiteurs promenaient un regard distrait sur son travail avant de changer aussitôt de sujet. Lucy, elle, examinait chaque détail avec une attention presque studieuse.

Ses yeux s'illuminèrent.

« Celle-ci », reprit-il en la rejoignant près de la machine, « est conçue pour réguler le flux énergétique sans perte inutile. » Il posa doucement la main sur un panneau de commande dont les inscriptions bleutées s'animèrent sous ses doigts. « Elle est encore instable. Il lui arrive de surchauffer sans raison apparente. »

Jayce demeurait quelques pas en retrait, observant leur échange avec une curiosité amusée. Voir Viktor parler aussi naturellement de ses recherches à quelqu'un qu'il venait tout juste de rencontrer avait quelque chose d'inhabituel.

Lucy acquiesça lentement, comme si elle enregistrait chacune de ses explications.

Lorsqu'elle se redressa, son regard fut attiré par une autre lueur bleutée.

Posé un peu plus loin sur sa table de travail, l'Hexcore pulsait lentement, baignant le laboratoire d'une lumière presque vivante.

Les yeux de Lucy s'agrandirent aussitôt.

Elle s'approcha presque malgré elle.

« Voici donc... la création qui a fait de Piltover ce qu'elle est aujourd'hui. »

Viktor acquiesça lentement. Son expression se fit plus grave tandis que son regard se posait sur l'Hexcore, dont la lumière bleutée se reflétait dans ses yeux ambrés.

« Oui », répondit-il doucement. « Il a tout changé. »

Un bref silence s'installa. Même Jayce semblait respecter la solennité de cet instant. Au centre du laboratoire, l'Hexcore continuait de pulser lentement, son bourdonnement régulier rappelant silencieusement tout ce qu'il avait apporté à Piltover.

Fascinée, Lucy s'en approcha davantage. Son regard suivait les mouvements du noyau, ses rotations lentes, les engrenages qui s'animaient sans cesse et cette lumière bleue qui semblait presque vivante. Sans même y réfléchir, elle leva une main et approcha prudemment son index.

À quelques centimètres seulement...

Un petit éclair bleuté jaillit brusquement.

« Oh ! »

Lucy sursauta aussitôt et recula d'un pas, les yeux écarquillés.

Un rire discret échappa à Viktor.

Un vrai rire.

« Il réagit à la proximité », expliqua-t-il avec amusement. « L'énergie perçoit les mouvements autour d'elle. »

Jayce sourit à son tour en observant l'air surpris de Lucy.

« C'est la première fois que vous le voyez d'aussi près ? »

L'Hexcore retrouva progressivement son rythme habituel, vibrant paisiblement comme si rien ne s'était passé.

Lucy acquiesça avec enthousiasme.

« Oui. Et je dois reconnaître qu'il est particulièrement... amusant. »

Jayce laissa échapper un petit rire.

« C'est toujours intéressant d'observer la réaction des visiteurs. La plupart des aristocrates prennent immédiatement un air très sérieux, comme s'ils avaient parfaitement compris son fonctionnement... » Il esquissa un sourire amusé. « Vous, au moins, vous vous autorisez à être émerveillée. »

Viktor ne quittait plus Lucy des yeux.

Le sourire qui éclairait son visage était devenu presque naturel.

« Souhaitez-vous que je vous explique son fonctionnement ? » demanda-t-il. « Je pourrais vous montrer son mécanisme, si cela vous intéresse. »

Les yeux de Lucy s'illuminèrent aussitôt.

« Oh, oui ! Avec le plus grand plaisir ! »

Elle tapa spontanément dans ses mains avant de se reprendre aussitôt, un sourire presque enfantin aux lèvres.

Le visage de Viktor s'éclaira à son tour.

Il adorait parler de son travail.

Mais il aimait encore davantage le faire avec quelqu'un qui partageait sincèrement sa curiosité.

« Dans ce cas... »

Il se tourna vers l'Hexcore.

« Commençons par le commencement. »

()

Il était plus de vingt-deux heures.

Pendant plus d'une heure, Viktor expliquait ses recherches à Lucy. Loin de se lasser, elle l'écoutait avec un enthousiasme communicatif et une compréhension qui l'avait sincèrement surpris. De son côté, Jayce avait profité d'une pause pour aller chercher de quoi dîner ; quelques sandwichs, simples mais appétissants, qu'ils avaient finalement partagés tous les trois.

À présent, le laboratoire baignait dans une atmosphère bien plus détendue.

Viktor était assis sur son tabouret, un coude appuyé contre le plan de travail. Lucy, elle, avait tout simplement choisi de s'installer sur l'établi, les jambes dans le vide, tandis que Jayce occupait l'autre extrémité, les pieds négligemment posés sur la table, faisant machinalement tourner un petit boulon entre ses doigts.

Au fil de la soirée, Lucy leur avait raconté sa dispute avec ses parents, puis son évasion improvisée grâce à une corde fabriquée avec ses draps.

À présent, elle riait de bon cœur à une plaisanterie de Jayce. Une bouchée de sandwich entre les lèvres, elle porta aussitôt une main devant sa bouche avant de finir de mâcher, sans parvenir à faire disparaître le sourire qui illuminait toujours son visage.

Malgré les machines et les appareils Hextech qui occupaient chaque recoin de la pièce, le laboratoire avait fini par prendre une atmosphère étonnamment chaleureuse. Les emballages des sandwichs étaient soigneusement empilés dans un coin de la table, tandis que Viktor portait distraitement à ses lèvres une tasse de thé désormais froid, oubliée depuis plusieurs heures.

Jayce donna un léger coup de coude à Lucy avec un sourire amusé.

« Alors... tu as vraiment vécu toute ta vie sans jamais t'échapper ? »

Viktor poursuivait tranquillement son repas en silence. Il intervenait peu dans la conversation, mais il était évident qu'il appréciait cette soirée. La présence de Lucy rendait le laboratoire étrangement vivant, d'une manière qu'il ne connaissait guère.

Lucy avala sa bouchée avant de lui répondre.

« Malheureusement, oui. Mais mon plus grand rêve est de voyager. J'aimerais tant découvrir toutes les régions que Runeterra a à offrir. Chacune d'entre elles semble posséder sa propre histoire, sa propre culture... Tout paraît si merveilleux. »

Ses yeux s'étaient mis à briller tandis qu'elle parlait.

Jayce se pencha légèrement vers elle, visiblement intrigué.

« Tu voudrais vraiment partir ? Au-delà de Piltover ? »

Viktor posa calmement sa tasse sur la table avant de prendre la parole.

« C'est dangereux. Zaun l'est déjà suffisamment, mais le reste de Runeterra ne l'est pas moins. Voyager seule représente un risque considérable... surtout pour quelqu'un comme vous. »

Son ton demeurait parfaitement factuel. Il ne cherchait ni à la rabaisser ni à la décourager ; il exposait simplement une réalité telle qu'il la percevait.

Jayce lança un regard en coin à Viktor avant de reporter son attention sur Lucy.

« Peut-être... mais ce serait extraordinaire. Freljord, Noxus, Ionia... Il y a tellement d'endroits que j'aimerais voir, moi aussi. »

Lucy prit un air songeur et tapota distraitement sa lèvre inférieure du bout de son doigt.

« Il est vrai que je devrais peut-être commencer par découvrir ce qui se trouve ici, à Piltover. Je ne suis encore jamais descendue à Zaun. Si mes parents venaient à l'apprendre... »

Elle porta une main à son cou dans un geste théâtral, mimant son exécution, avant de laisser échapper un léger rire.

Jayce arqua un sourcil tout en reprenant une bouchée de son sandwich.

« Zaun ? Vraiment ? » répondit-il avec un petit rire. « Ce n'est pas exactement une destination que je recommanderais. Les rues sont sales, il y a des gangs à chaque coin de rue... Ce n'est pas l'endroit idéal pour une promenade. »

Viktor resta silencieux.

Il connaissait déjà ce discours.

Il l'avait entendu toute sa vie.

Il ne chercha pas à contredire Jayce.

Lucy poussa un léger soupir.

« C'est également l'opinion de ma famille... et sans doute celle d'une grande partie des habitants de Piltover. » Elle marqua une courte pause, son regard se perdant un instant dans le vide. « Pourtant... je trouve profondément injuste de prétendre que tous les habitants de Zaun sont de vulgaires criminels dénués de scrupules. »

Sa voix demeurait douce.

Mais une conviction sincère s'y lisait.

« Je suis persuadée qu'il y a là-bas de très bonnes personnes. Elles ont simplement eu moins de chance que nous... et peut-être besoin d'un peu d'aide. »

Le silence tomba sur le laboratoire.

Viktor demeura immobile.

Les mots de Lucy résonnaient encore dans son esprit.

Personne...

Absolument personne, à Piltover, ne s'était jamais exprimé ainsi devant lui.

Jayce cligna plusieurs fois des yeux avant de tourner lentement la tête vers elle.

« Tu le penses vraiment ? » demanda-t-il avec prudence. « Tu crois sincèrement qu'il y a de bonnes personnes là-bas ? »

Lucy acquiesça aussitôt.

« J'en suis convaincue. Avec les fonds nécessaires et un véritable soutien, Zaun pourrait prospérer autant que Piltover ! »

Son enthousiasme était sincère, presque contagieux. Il y avait aussi une certaine naïveté dans ses paroles ; elle n'avait jamais mis les pieds à Zaun et ignorait encore la réalité de ses rues. Mais sa conviction, elle, ne faisait aucun doute.

Jayce expira lentement en passant une main contre sa mâchoire. Il n'avait jamais réellement envisagé Zaun sous cet angle. Jusqu'ici, la cité souterraine n'avait toujours été pour lui qu'un problème à contenir... ou à ignorer.

Viktor finit par rompre le silence.

« Zaun ne manque pas de potentiel », dit-il calmement. « Elle manque de ressources. Le Conseil concentre presque tous ses efforts sur Piltover. »

Jayce lui lança un bref regard en coin. Ces critiques ouvertes envers le Conseil étaient rares chez Viktor, et elles traduisaient toujours une profonde frustration.

Lucy reporta aussitôt son attention sur lui.

« Le Conseil semble davantage préoccupé par ce qui est politiquement acceptable et par l'image que Piltover renvoie aux autres régions que par ceux qui souffrent juste sous leurs pieds. Je trouve cela profondément malheureux, alors que tant de personnes meurent de faim et finissent par sombrer dans la criminalité faute d'avoir eu une autre possibilité. »

Jayce se remua légèrement sur sa chaise. Les paroles de Lucy le déstabilisaient plus qu'il ne voulait l'admettre. Entendre un tel discours dans la bouche d'une Laufeyson, élevée au sein de l'une des familles les plus influentes de Piltover, avait quelque chose d'inattendu.

Viktor observa discrètement sa réaction avant de poursuivre.

« Pour le Conseil, Zaun n'est qu'une formalité. On finance de nouvelles infrastructures ici pendant que des quartiers entiers s'effondrent là-bas. »

Lucy opina aussitôt avec énergie.

« Et c'est précisément ce manque de moyens qui a conduit Zaun à devenir ce qu'elle est aujourd'hui ! »

Un sourire illumina son visage tandis qu'elle se tournait vers Viktor.

« Je dois vous avouer que je suis ravie de constater que nous partageons la même vision des choses. Dans les cercles de la haute société, je ne pourrais jamais tenir un tel discours sans attirer les critiques... ou sans faire de ma famille la cible des moqueries. »

Un silence s'installa.

Viktor hésita un instant. Il inspira lentement, comme s'il pesait chacun de ses mots, avant de relever les yeux vers Lucy.

« Je viens de Zaun. »

Le laboratoire retomba dans un silence encore plus profond.

Jayce se figea, la bouche encore pleine de son sandwich. Viktor parlait très rarement de ses origines ; il ne le faisait qu'en cas de nécessité, car cette révélation compliquait presque toujours les choses.

Lucy sentit son enthousiasme retomber. Son regard glissa lentement vers Viktor, dont le visage était demeuré parfaitement calme.

Viktor soutint ses yeux sans ciller. Il observait attentivement la moindre de ses réactions, comme il l'avait fait plus tôt sur le pont lorsqu'il avait découvert qu'elle appartenait à la famille Laufeyson. Il connaissait déjà la réponse que lui réservaient habituellement les élites de Piltover.

La surprise.

Le malaise.

Parfois même le dégoût.

Jayce avala difficilement sa bouchée avant de reposer son sandwich sur la table. Il lança un bref regard vers Viktor, puis vers Lucy. L'atmosphère venait de changer du tout au tout.

Mais, contre toute attente, les yeux de Lucy s'illuminèrent de nouveau.

Son intérêt sembla redoubler en une fraction de seconde. Sans même s'en rendre compte, elle se pencha en avant, une main agrippée au bord de l'établi pour garder l'équilibre. Souple, elle se retrouva bientôt beaucoup plus près de Viktor qu'elle ne l'aurait sans doute imaginé.

« Vous venez réellement de Zaun ? »

Viktor cligna légèrement des yeux, surpris par cette réaction qu'il n'avait absolument pas anticipée. Il eut même un léger mouvement de recul, plus par surprise que par véritable gêne ; Lucy était désormais penchée au-dessus de lui, son visage à quelques dizaines de centimètres du sien.

« Oui », répondit-il simplement. « J'y suis né... et j'y ai grandi. »

Jayce demeurait silencieux, observant la scène avec une légère tension. Il attendait toujours la suite, persuadé que la véritable réaction de Lucy n'avait pas encore commencé.

Lucy posa son sandwich avant de sauter souplement de la table. Elle se mit à marcher lentement dans le laboratoire, sans direction particulière, simplement parce qu'elle avait besoin d'espace pour accompagner ses idées de grands gestes.

« Je vais vous dire comment j'imagine Zaun. Je l'imagine... comme une immense cité à moitié enfouie sous terre, dont les ruelles formeraient un immense labyrinthe, si complexe qu'il faudrait y avoir grandi pour ne jamais s'y perdre. »

Elle ouvrit largement les bras, son regard s'illuminant à mesure qu'elle parlait.

« Les grandes artères seraient bondées, bordées de devantures éclairées par des enseignes lumineuses de toutes les couleurs. Les tavernes regorgeraient de clients qui rient, boivent, chantent... et marchandent jusque tard dans la nuit ! »

Elle baissa finalement les bras, mais conserva un index levé tandis que son autre main venait se poser sur sa hanche.

« Et... probablement quelques établissements un peu moins... comment dire... politiquement corrects. »

Viktor écoutait avec une fascination grandissante. La description de Lucy était... d'une précision étonnante. Elle n'avait pas seulement imaginé Zaun comme une cité souterraine et dangereuse ; elle en avait saisi l'effervescence, le désordre, l'énergie qui l'animait.

Jayce clignait des yeux, surpris par l'enthousiasme avec lequel elle parlait. Ce n'était pas le discours habituel de l'élite de Piltover sur les « taudis insalubres » ou les « repaires de criminels » qu'il avait entendu toute sa vie.

Lorsque Lucy évoqua les tavernes et les établissements un peu moins « politiquement corrects », un léger sourire étira les lèvres de Viktor.

Pour le coup...

Elle était étonnamment proche de la réalité.

L'instant d'après, elle bondit avec une telle vivacité qu'ils auraient presque pu croire qu'elle s'était téléportée. En quelques secondes à peine, elle se retrouva de nouveau penchée devant Viktor, son visage beaucoup trop près du sien.

« Alors ? À quel pourcentage ai-je raison ? »

Viktor cligna des yeux, une nouvelle fois surpris par cette proximité soudaine. Il eut un léger mouvement de recul, devenu presque instinctif, avant de répondre avec tout le sérieux du monde :

« Je dirais... quatre-vingts pour cent. Les rues labyrinthiques, les enseignes lumineuses dans certains quartiers... oui. » Il inclina légèrement la tête avant d'ajouter : « Bien que la plupart des habitants de Piltover les décriraient plutôt comme des repaires de criminels. »

Jayce fronça les sourcils. Qu'une personne n'ayant jamais mis les pieds à Zaun soit parvenue à s'en faire une image aussi juste avait quelque chose de déconcertant.

Lucy se redressa d'un bond avant de sautiller sur place, tapotant joyeusement ses mains l'une contre l'autre en laissant échapper un petit cri de satisfaction. Puis elle s'immobilisa presque aussitôt, retrouvant tout son sérieux, ses yeux verts revenant se poser sur Viktor avec une curiosité intacte.

« Quels sont les vingt pour cent manquants ? »

Viktor s'adossa légèrement contre l'établi, réfléchissant à la question.

« Les vingt pour cent restants... représentent le côté plus sombre de Zaun », répondit-il d'un ton calme. « Les combats clandestins, les laboratoires illégaux, les gangs... Il existe des quartiers que même les habitants de Zaun préfèrent éviter, sauf en cas d'absolue nécessité. »

Jayce se remua légèrement sur sa chaise. C'était précisément pour cette raison que Piltover préférait garder ses distances avec la cité souterraine.

Lucy leva une main et tapota pensivement sa lèvre inférieure.

« Hm... Je vois... »

Viktor observa discrètement son visage. Elle n'avait pas l'air dégoûtée, ni même effrayée. Elle réfléchissait simplement à ce qu'il venait de lui dire, comme si elle cherchait à comprendre plutôt qu'à juger.

Jayce finit par rompre le silence.

« Tu ne vois vraiment pas Zaun comme... un endroit mauvais ? Même après tout ce que Viktor vient de raconter ? »

La question était sincère. La plupart des aristocrates de Piltover auraient déjà pris leurs distances.

Lucy posa tranquillement ses mains sur ses hanches avant de lui répondre.

« Ce sont le manque de ressources et de considération qui ont favorisé cette criminalité. Et puis... n'allez pas croire qu'il n'existe aucun crime à Piltover. Des voleurs, des personnes corrompues... il y en a partout. »

Jayce ouvrit la bouche pour répliquer, puis se ravisa. Il ne pouvait pas nier que Piltover connaissait elle aussi sa part de corruption ; elle était simplement moins visible, soigneusement dissimulée derrière l'image irréprochable que le Conseil s'efforçait de préserver.

Viktor continuait de l'observer avec une admiration silencieuse. Plus elle parlait, plus il avait le sentiment qu'elle regardait Zaun avec une honnêteté que peu de Piltoviens possédaient.

Après un court silence, Jayce esquissa un léger sourire.

« Tu es... étonnamment ouverte d'esprit pour une Laufeyson », admit-il.

Lucy esquissa un sourire avant de bomber légèrement le torse — ou, plus exactement, la poitrine — puis passa une main dans le bas de ses cheveux avec une pointe de malice.

« Oui, je sais », répondit-elle d'un ton volontairement très soutenu.

Une seconde plus tard, elle éclata de rire.

Jayce ne put s'empêcher de rire avec elle. La tension s'était complètement dissipée. Il ne s'était pas attendu à ce que cette conversation prenne une tournure pareille, encore moins avec une Laufeyson.

Viktor, lui, demeura silencieux. Son expression s'était adoucie, laissant apparaître une chaleur inhabituelle dans son regard. Il était rare qu'une personne issue des plus grandes familles de Piltover cherche à comprendre Zaun... plus rare encore qu'elle en défende spontanément les habitants.

Pendant un bref instant, il se surprit à penser qu'il s'était peut-être trompé sur les aristocrates de Piltover.

Autour d'eux, le laboratoire continuait de bourdonner au rythme régulier des machines Hextech. Pourtant, malgré cette lumière bleutée et métallique, l'atmosphère lui paraissait soudain beaucoup plus chaleureuse.

Après quelques minutes de rire, Lucy se laissa retomber contre le bord de l'établi, presque comme une feuille portée par le vent. Un léger soupir lui échappa, accompagné d'un son qui ressemblait davantage à un bâillement étouffé qu'à un véritable bâillement ; les bonnes manières ne l'abandonnaient jamais complètement.

Viktor releva aussitôt la tête. Il avait remarqué ce signe de fatigue. Un rapide coup d'œil à l'horloge lui apprit qu'il était déjà plus de vingt-trois heures.

« Vous... souhaitez rester dormir ici ? » demanda-t-il avec prudence, avant de tourner brièvement les yeux vers Jayce, comme pour s'assurer qu'il ne verrait pas d'inconvénient à cette proposition. L'Académie possédait bien quelques chambres destinées aux invités, mais elles étaient habituellement réservées aux chercheurs de passage.

Jayce haussa légèrement un sourcil sans protester. Si Viktor lui proposait spontanément de rester, c'était que cette soirée avait réellement compté pour lui.

Lucy promena tranquillement son regard dans le laboratoire jusqu'à ce qu'il s'arrête sur un vieux canapé installé contre un mur.

« D'accord ! »

Elle s'en approcha aussitôt d'un pas léger.

Jayce suivit son regard avant de laisser échapper un petit rire.

Ce « canapé » ressemblait davantage à un vieux banc auquel on aurait ajouté quelques coussins fatigués. Ce n'était certainement pas un endroit où faire dormir une invitée.

Viktor s'éclaircit doucement la gorge.

« Ce n'est... pas très confortable », fit-il remarquer avec toute la diplomatie dont il était capable. « Il y a des chambres à l'étage. »

Il se leva en prenant appui sur sa canne.

Lucy tapota pourtant le vieil oreiller avec satisfaction.

« Ne vous préoccupez pas de moi. Cela me convient parfaitement. »

Viktor demeura silencieux une seconde, puis secoua la tête avec une fermeté inhabituelle.

« Non. Vous êtes notre invitée. Vous dormirez dans une vraie chambre. »

Jayce acquiesça aussitôt en se levant à son tour.

« Je vais te montrer où elles sont. Elles ne sont pas très grandes, mais elles sont propres et confortables. »

Sans attendre davantage de protestations, Viktor ouvrit le tiroir de son bureau et en sortit une clé.

Lucy poussa un petit soupir résigné avant de sourire.

« Très bien... si vous insistez. »

Elle s'avança jusqu'aux deux chercheurs et joignit poliment les mains devant elle.

« Alors... guidez-moi, messieurs. »

Jayce sortit le premier du laboratoire, ses bottes claquant contre le sol de marbre. Viktor suivait à un rythme plus lent, sa canne ponctuant chacun de ses pas d'un bruit régulier.

Les chambres d'amis se trouvaient au bout d'un couloir paisible du deuxième étage. Arrivé devant l'une d'elles, Jayce introduisit la clé que Viktor lui avait confiée et ouvrit la porte.

« Voilà. »

Il s'écarta aussitôt pour laisser Lucy entrer la première.

« Merci, Jayce », répondit-elle en découvrant la pièce.

Jayce s'appuya contre l'encadrement de la porte tandis qu'elle en faisait tranquillement le tour du regard. La chambre était simple, mais accueillante : un lit soigneusement préparé, un bureau en bois et une petite cheminée qu'elle pourrait allumer si la fraîcheur de la nuit se faisait sentir.

Viktor demeurait près de la porte, sa canne toujours à la main. Il n'avait pas l'habitude d'accompagner des invités jusqu'à leur chambre. Cette situation lui semblait étrangement... naturelle.

Lucy termina son inspection avant de rejoindre le lit. Un sourire apparut sur son visage ; elle pivota sur elle-même et se laissa tomber de tout son long sur le matelas avec une petite exclamation satisfaite.

Jayce éclata doucement de rire.

« Ça te plaît ? » demanda-t-il, amusé par sa réaction.

Viktor resta silencieux. Il n'avait pas l'habitude de voir quelqu'un se sentir aussi rapidement à l'aise dans les murs de l'Académie. La plupart des visiteurs demeuraient raides, guindés, presque intimidés par les lieux.

Lucy se redressa pour s'asseoir, puis rebondit légèrement sur le matelas afin d'en tester le confort.

« Hm... c'est confortable. »

Jayce sourit en voyant Lucy rebondir sur le matelas comme une enfant.

« C'est bien », dit-il chaleureusement. « Les draps sont propres aussi. »

Viktor finit par faire quelques pas dans la chambre.

« Nous devrions vous laisser vous reposer. Il est tard. » Son ton était doux, mais pragmatique. Après sa fugue et les longues heures passées au laboratoire, il ne doutait pas qu'elle devait être fatiguée.

Lucy acquiesça avant de se relever complètement et de s'approcher des deux chercheurs.

« Je vous remercie, messieurs, de m'avoir consacré autant de votre précieux temps. »

Jayce lui adressa un sourire chaleureux.

« Aucun problème. Tu seras toujours la bienvenue ici. »

Il le pensait sincèrement. Lucy était l'une des rares personnes issues de la haute société de Piltover avec lesquelles il prenait un réel plaisir à discuter.

Viktor acquiesça à son tour d'un simple signe de tête.

« Dormez bien. »

Lucy répondit d'un léger hochement de tête avant de lui adresser un discret clin d'œil, accompagné d'un sourire espiègle.

« Cela ne fait aucun doute. »

Viktor s'apprêta à quitter la chambre lorsqu'il s'arrêta. Il hésita quelques secondes, les yeux posés sur Lucy, comme s'il réfléchissait encore à ce qu'il s'apprêtait à faire. Puis, presque timidement, il revint d'un pas vers elle et se pencha légèrement pour déposer un doux baiser sur son front.

Un geste simple. Affectueux. Un geste qu'il n'avait pas le souvenir d'avoir eu envers qui que ce soit depuis bien longtemps.

Jayce suivit la scène des yeux, incapable de masquer sa surprise. Viktor n'était pas quelqu'un de démonstratif, encore moins physiquement.

« Bonne nuit », murmura doucement Viktor en se redressant, avant de tourner aussitôt les talons, comme s'il réalisait seulement après coup ce qu'il venait de faire.

Lucy, elle, était restée complètement figée. Les lèvres entrouvertes, elle suivit les deux chercheurs du regard tandis que Jayce refermait doucement la porte derrière eux. Une longue minute passa avant qu'elle ne réagisse enfin. Très lentement, elle leva une main jusqu'à son front et effleura l'endroit où Viktor venait de l'embrasser.

« ...Bonne nuit... », murmura-t-elle, bien que plus personne ne puisse l'entendre, avant de sentir ses oreilles chauffer.

()

Les couloirs n'étaient plus éclairés que par la lueur des lanternes accrochées aux murs. Viktor avançait lentement aux côtés de Jayce, sa canne ponctuant chacun de ses pas d'un léger claquement sur le marbre. Aucun des deux ne parlait ; ils semblaient encore tous deux occupés à comprendre ce qui venait de se passer.

Ce fut finalement Jayce qui rompit le silence lorsqu'ils atteignirent la porte du laboratoire.

« Elle est... différente. Et gentille, pour une Laufeyson. »

Il s'arrêta devant la porte avant de se tourner vers Viktor, une expression inhabituellement douce sur le visage.

Viktor expira doucement par le nez, dans un souffle qui ressemblait presque à un léger rire.

« Oui. »

Ce simple mot semblait contenir bien davantage qu'une simple approbation.

Jayce s'adossa contre le mur voisin, les bras croisés, tout en observant attentivement son ami.

« Je crois qu'elle t'apprécie vraiment. »

Viktor ne répondit pas.

Après quelques secondes, Jayce esquissa un sourire en coin.

« Elle te regardait comme... enfin, cela faisait longtemps que je n'avais pas vu quelqu'un te regarder comme ça. »

Son ton était taquin, mais sincère.

Une légère rougeur monta aussitôt aux joues de Viktor. Il détourna discrètement le regard, visiblement pris au dépourvu.

« Je... je n'en sais rien », répondit-il finalement en baissant les yeux vers les veines du marbre. « Elle me connaît à peine. »

Sa voix manquait pourtant de conviction.

Jayce ne s'y trompa pas. Son sourire s'élargit.

« Tu as le béguin pour elle », déclara-t-il sans détour. « Avoue. »

Viktor ouvrit la bouche pour protester...

...mais aucun mot ne vint.

Il resta silencieux quelques secondes, comme s'il cherchait un argument capable de convaincre Jayce... ou peut-être lui-même.

Finalement, il baissa légèrement la tête.

« ...Peut-être », souffla-t-il presque malgré lui. « Un peu. »

L'aveu paraissait minuscule.

Pourtant, venant de Viktor, cet aveu avait quelque chose d'immense. Il ne s'attachait pas facilement aux autres, encore moins à une personne rencontrée quelques heures plus tôt.

Le sourire de Jayce s'élargit.

« Waouh... » souffla-t-il en secouant doucement la tête. « Je n'aurais jamais cru te voir tomber amoureux d'une fille de Piltover. »

Viktor détourna aussitôt les yeux.

« Je n'ai pas dit cela... »

« Tu n'en avais pas besoin », répondit Jayce avec un petit sourire amusé.

Un silence s'installa.

Puis son expression se fit un peu plus sérieuse.

« Tu sais... je crois qu'elle t'apprécie vraiment. »

Viktor resta silencieux quelques instants. Ses doigts se crispèrent légèrement sur la poignée de sa canne.

« Je... ne sais pas quoi faire », admit-il finalement d'une voix basse.

Les relations amoureuses n'avaient jamais fait partie de sa vie. Jusqu'à présent, il n'y avait eu que ses recherches... et Jayce.

Jayce posa une main amicale sur son épaule.

« Ne fais rien de compliqué. »

Il haussa les épaules avec un sourire.

« Continue simplement d'être toi-même. »

()

8 h 30 du matin.

Le laboratoire bourdonnait doucement au rythme des appareils Hextech. La lumière bleutée de l'Hexcore baignait la pièce tandis que Viktor travaillait dessus depuis déjà une bonne demi-heure.

À quelques mètres de lui, Jayce était installé à un autre établi, absorbé par les notes qu'il relisait pour la réunion du Conseil prévue dans deux heures.

Le silence régnait. Tous deux étaient si concentrés sur leur travail qu'ils ne remarquèrent pas Lucy lorsqu'elle entra dans le laboratoire. Elle portait la même robe verte que la veille ; n'ayant rien d'autre à se mettre, cela ne semblait d'ailleurs pas le moins du monde la déranger.

Elle s'approcha silencieusement derrière Viktor. Toujours absorbé par ses calculs, celui-ci ne remarqua sa présence qu'au moment où elle passa la tête au-dessus de son épaule pour observer son travail. Ses longs cheveux noirs retombèrent en cascade jusqu'à frôler la table de commande.

« Bonjour ! »

Viktor sursauta à l'apparition soudaine de Lucy. Les longues mèches noires qui retombaient de son épaule vinrent lui effleurer le bras, le prenant complètement au dépourvu. Il ne s'était pas attendu à la voir levée si tôt.

« Bonjour », répondit-il doucement de son accent tchèque, tournant juste assez la tête pour la saluer. Ses yeux ambrés trahissaient une légère fatigue.

Jayce releva enfin les yeux de ses rapports et lui adressa un sourire chaleureux.

« Tu as bien dormi ? »

« Merveilleusement bien, je vous remercie », répondit Lucy en venant s'appuyer contre le bord de l'établi. « Et vous ? »

Viktor se redressa légèrement avant de poser son stylo.

« J'ai dormi quelques heures », répondit-il simplement.

Ce n'était pas un mensonge. Il s'était effectivement assoupi une heure ou deux à son bureau avant que Jayce ne vienne finalement le réveiller.

Jayce se frotta la nuque avec un soupir.

« Moi, j'ai passé la nuit à terminer ces rapports pour le Conseil. »

Les traits tirés de son visage trahissaient sa fatigue, mais aussi sa détermination.

Aussitôt intriguée, Lucy vint se glisser derrière lui. Elle passa naturellement la tête au-dessus de son épaule afin d'observer les notes étalées devant lui.

« Quel sera le sujet de cette réunion ? »

Jayce écarta légèrement ses rapports pour permettre à Lucy de mieux les voir. Les pages étaient couvertes de jargon technique, de schémas et de propositions destinées au Conseil.

« Le Conseil discutera aujourd'hui de la répartition des fonds alloués à l'Hextech », expliqua-t-il. « Et... de la sécurité aux frontières entre Piltover et Zaun. »

Viktor demeura silencieux, observant discrètement la réaction de Lucy. Ce second sujet était toujours source de tensions, particulièrement pour lui.

« Peut-être pourriez-vous en profiter pour glisser un mot ou deux concernant une aide destinée à Zaun ? » proposa Lucy en tournant la tête vers Jayce. Elle était si près que son menton frôlait presque son épaule, sans qu'elle semble seulement s'en rendre compte.

Jayce hésita un instant avant de lancer un bref regard à Viktor. Proposer une aide à Zaun au cours d'une réunion du Conseil était risqué ; plusieurs conseillers rejetteraient probablement cette idée avant même de l'avoir entendue.

« Je pourrais essayer », répondit-il prudemment. « Mais les conseillers... ne considèrent pas vraiment Zaun comme une priorité. »

La mâchoire de Viktor se crispa presque imperceptiblement. Il connaissait trop bien ces discussions. Elles étaient souvent empreintes de mépris, de condescendance... et d'une indifférence qui lui était devenue insupportable.

« Essayez tout de même », commença Lucy.

Des bruits de pas résonnèrent soudain dans le laboratoire. Tous trois tournèrent la tête dans la même direction. Le sang quitta instantanément le visage de Lucy.

Lord Alexander Laufeyson venait d'entrer, escorté de deux Pacifieurs. À la seule expression de son visage, il était évident qu'il était furieux.

Le regard glacial d'Alexander se posa sur Lucy dès son entrée dans le laboratoire. Les deux Pacifieurs qui l'accompagnaient demeuraient au garde-à-vous, raides comme des statues.

Sans prononcer un seul mot, il leva une main gantée et lui fit signe d'approcher.

Lucy se redressa lentement. Tous ses muscles semblaient s'être tendus. Elle s'avança jusqu'à son père sans le quitter des yeux.

À peine fut-elle devant lui qu'Alexander leva brusquement la main.

La gifle claqua dans tout le laboratoire.

Le coup, suffisamment violent pour la surprendre sans réellement la blesser, lui fit perdre l'équilibre. Avec une petite exclamation aiguë, Lucy bascula sur le côté et se rattrapa de justesse sur ses mains.

Un silence de mort s'abattit sur le laboratoire.

Jayce se leva si brusquement que sa chaise racla bruyamment le sol. De son côté, Viktor s'était figé ; son stylo demeurait suspendu au-dessus de sa feuille, arrêté au beau milieu d'une phrase.

Lord Alexander n'accorda pas le moindre regard aux deux chercheurs. Toute son attention était portée sur Lucy, toujours à terre.

« Lève-toi », ordonna-t-il froidement. « Tu rentres à la maison. »

Lucy se redressa lentement sur ses bras, encore sous le choc. Une main posée contre sa joue rougie, les yeux humides, elle releva le regard vers son père sans parvenir à se remettre debout. Ce n'était pas un acte de défi. Elle était simplement trop sonnée pour réagir.

Le visage d'Alexander se déforma sous une expression de profond mépris.

« Pathétique. »

Il se pencha brusquement, lui saisit le bras et la remit debout d'un mouvement sec.

Les deux Pacifieurs échangèrent un regard mal à l'aise, mais aucun des deux n'osa intervenir. Jayce avait désormais les poings serrés. Viktor, lui, n'avait toujours pas bougé, mais sa main s'était crispée si fort sur la poignée de sa canne que ses jointures en blanchissaient.

Une grimace de douleur traversa le visage de Lucy malgré tous ses efforts pour la retenir.

« Père... vous me faites mal... »

Lord Alexander ne répondit pas aux supplications de Lucy. Il la poussa simplement vers la porte d'une poigne de fer.

« Ça suffit ! » lança-t-il sèchement. « Tu rentres à la maison. Immédiatement. »

Les deux Pacifieurs reprirent aussitôt leur place, tels des ombres silencieuses, prêts à intervenir au moindre signe de résistance.

Jayce fit instinctivement un pas en avant, mais Viktor lui saisit discrètement le poignet. Une simple pression. Pas maintenant.

Bousculée jusqu'au seuil du laboratoire, Lucy se retourna brusquement vers son père.

« Mais, père, laissez-moi vous expliquer ! »

Alexander l'ignora complètement. Sans ralentir, il lui attrapa de nouveau le bras et la tira sèchement dans le couloir.

« Je ne veux aucune explication », trancha-t-il froidement. « Tu t'es enfuie hier soir comme une vulgaire voleuse. »

Les Pacifieurs leur emboîtèrent le pas en silence, rendant toute tentative de fuite impossible.

Lucy eut tout juste le temps de lancer un dernier regard à Jayce et à Viktor avant d'être entraînée hors de leur vue par son père.

Jayce serra les dents en voyant Lucy se faire entraîner hors du laboratoire. Dès que la porte claqua derrière Lord Alexander et les Pacifieurs, il se retourna brusquement vers Viktor.

« C'était totalement injustifié », lâcha-t-il avec colère.

Viktor demeura immobile, les yeux toujours rivés sur la porte désormais refermée. Son visage était redevenu parfaitement impassible, mais Jayce le connaissait suffisamment pour savoir que ce silence dissimulait une colère rare.

Il n'avait jamais apprécié Lord Alexander.

Mais après ce qu'il venait de voir...

Il le haïssait.

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