Les Deux Rives
18 h.
Lucy avait été enfermée à double tour dans sa chambre. Cette fois, son père avait même fait barricader la fenêtre, ne lui laissant aucune possibilité de renouveler son escapade de la veille. Allongée sur le flanc, les jambes presque repliées contre elle et un coussin serré contre sa poitrine, elle pleurait depuis qu'Alexander l'avait brutalement ramenée au domaine.
Malgré l'heure du dîner qui approchait, les voix de ses parents lui parvenaient depuis le petit salon. Ils se disputaient. À son sujet.
« Ce n'est pas une criminelle ! Elle voulait simplement pouvoir explorer Piltover librement ! » supplia Lacey, bien décidée cette fois à défendre sa fille.
« Et donc ? Nous devrions la laisser fréquenter ces inconnus de l'Académie dont nous ne savons rien ? Absolument pas ! »
Lucy serra davantage le coussin contre elle. Ces inconnus ? Jayce et Viktor n'étaient pas de parfaits inconnus. Ils étaient les inventeurs de l'Hextech. C'était en grande partie grâce à leurs travaux que Piltover avait autant évolué ces dernières années. Le visage de Jayce était affiché partout en ville ! Comment son père pouvait-il faire preuve d'une telle ingratitude ? Après tous les dons que sa famille avait faits à l'Académie, ses parents devaient bien savoir qui ils étaient.
Un nouveau pincement lui serra le cœur lorsqu'elle pensa à Viktor. Après la scène de ce matin, il devait avoir pitié d'elle. Peut-être même avait-il été dégoûté par ce qu'il avait vu. Cette pensée suffit à faire rouler une nouvelle larme sur sa joue.
Quelques minutes plus tard, la serrure de sa chambre émit un déclic. La lourde porte s'ouvrit lentement et Alexander apparut sur le seuil, le visage parfaitement impassible malgré la raideur de sa posture.
« Le dîner », déclara-t-il d'un ton neutre. « Descends. »
Aucune chaleur dans sa voix. Seulement l'attente froide d'une obéissance immédiate. Lucy savait déjà que le repas n'aurait rien d'un moment de partage familial ; au mieux, ils mangeraient dans un silence pesant.
Elle se redressa lentement sur ses bras et laissa ses jambes glisser hors du matelas avant de s'asseoir au bord du lit. Ses joues étaient encore trempées de larmes.
« J'arrive, père... », répondit-elle à voix basse, sans relever les yeux.
Le regard d'Alexander parcourut alors sa tenue avec une désapprobation manifeste. La robe verte, d'une grande sobriété, pouvait convenir à une promenade en ville, certainement pas à un dîner chez les Laufeyson — et encore moins après le scandale de la journée.
« Change-toi », ordonna-t-il sèchement. « Maintenant. »
Puis il tourna les talons et quitta la chambre sans un mot supplémentaire, laissant volontairement la porte ouverte derrière lui. L'ordre était suffisamment clair : Lucy disposait de quelques minutes pour se rendre présentable et descendre à table.
()
Quelques minutes plus tard, Lucy rejoignit ses parents dans la salle à manger, vêtue de l'une de ces luxueuses robes de créateur qu'elle ne portait que rarement, accompagnée de bijoux. Ses longs cheveux noirs avaient été soigneusement relevés en un chignon élégant et elle avait pris le temps de rafraîchir son visage, mais rien ne pouvait dissimuler complètement ses yeux rougis et encore légèrement gonflés. Sans relever la tête, elle traversa la pièce et vint prendre place à sa chaise.
Lacey leva les yeux à son entrée et son expression s'adoucit légèrement en découvrant le visage de sa fille. Pourtant, elle ne dit rien ; la tension qui régnait autour de la table était déjà trop palpable. Alexander, installé en bout de table, demeurait quant à lui parfaitement impassible. Il n'accorda pas même un regard à la nouvelle tenue de Lucy ni à sa coiffure, tandis qu'une servante commençait à servir la soupe dans un silence presque cérémonieux.
Lucy fixa obstinément le bord de son assiette creuse, l'esprit ailleurs, cherchant presque à s'extraire de cette atmosphère étouffante. Elle sentait toujours la colère de son père peser sur elle. Pendant plusieurs minutes, seul le léger cliquetis des couverts troubla le silence de la salle à manger. Alexander mangeait méthodiquement, lui adressant de temps à autre un regard froid, tandis que Lacey remuait nerveusement sa soupe sans véritablement y toucher.
Ce fut finalement elle qui osa rompre le silence. « Lucy... nous ne nous attendions pas à ce que tu sortes hier soir. » Sa voix n'était pas empreinte de colère, seulement d'une confusion douloureuse. Lucy pinça nerveusement les lèvres avant de tenter de se justifier d'une voix faible. « Je voulais seulement— »
Alexander abattit brusquement sa cuillère contre la table, faisant sursauter Lucy et Lacey. « Ça suffit. » Sa voix était glaciale. « Rien ne justifie ce que tu as fait. Tu m'as désobéi. Ouvertement. C'est inacceptable dans cette maison. »
Lacey tressaillit au ton de son mari mais n'osa pas intervenir. Elle savait qu'à cet instant, la moindre tentative pour défendre Lucy ne ferait probablement qu'attiser davantage sa colère. Lucy, elle, releva enfin les yeux vers son père, le visage blessé, presque désespéré. « Mais, père, je— »
L'expression d'Alexander s'assombrit davantage. « Tu ne prononceras plus un mot sans ma permission », la coupa-t-il sèchement. « C'est ton dernier avertissement. »
L'atmosphère de la salle à manger devint presque irrespirable. Lacey baissa lentement les yeux vers son assiette, impuissante, tandis que Lucy se murait de nouveau dans le silence. La douleur qui venait de traverser son visage n'avait pourtant échappé à personne.
Alexander continua de manger dans un silence glacial, indifférent à la détresse manifeste de Lucy dont les yeux s'étaient de nouveau humidifiés. Durant tout le reste du service, elle conserva une main autour de sa cuillère sans presque la bouger, le regard fixé sur la fine trace de soupe qui se formait lentement sur le métal à moitié immergé.
Alexander posa finalement sa cuillère avec un léger cliquetis, signalant la fin du premier service. La servante s'empressa de débarrasser les assiettes creuses avant d'apporter le plat suivant : du faisan rôti accompagné de légumes. Lucy, elle, n'avait avalé que deux petites cuillerées de soupe. Son estomac était tellement noué par l'anxiété que la simple idée de manger lui soulevait presque le cœur.
Elle essaya malgré tout. Avec hésitation, elle découpa un petit morceau de viande et le porta à ses lèvres. À peine l'eut-elle avalé qu'une violente nausée lui retourna l'estomac. Lucy porta aussitôt une main à sa bouche. Le haut-le-cœur qui suivit ne lui laissa pas le choix.
Sa chaise racla brutalement le sol lorsqu'elle se leva d'un bond. Alexander eut à peine le temps de relever les yeux qu'elle s'élançait déjà hors de la salle à manger en direction de la salle de bain la plus proche. Lacey eut un hoquet de surprise et porta instinctivement une main à sa poitrine, tandis que la servante, encore occupée à disposer les plats, s'immobilisa en plein mouvement.
Le visage d'Alexander s'assombrit davantage. L'espace d'un instant, il sembla moins préoccupé par l'état de sa fille que par cette nouvelle perturbation de son dîner.
« Mais qu'est-ce que c'est que ça ? » grogna-t-il en se levant brusquement de table.
Alexander traversa le couloir en direction des toilettes des invités, ses pas lourds résonnant dans le silence du manoir. Il ne prit même pas la peine de frapper ; il abaissa simplement la poignée et poussa la porte, aussitôt accueilli par le bruit étouffé des haut-le-cœur de sa fille.
Lucy était agenouillée au sol devant les toilettes, le visage livide et le corps encore parcouru de légers tremblements. Elle releva difficilement les yeux lorsqu'il apparut sur le seuil. Alexander ne manifesta pourtant ni inquiétude ni compassion. « Lève-toi », ordonna-t-il simplement, d'un ton qui ne laissait aucune place à la discussion.
Lucy resta une seconde immobile avant de prendre appui pour se redresser lentement. Son père suivit son mouvement d'un regard froid, sans lui demander si elle allait bien ni même chercher à comprendre ce qui venait de la rendre malade. À ses yeux, ce nouvel incident semblait n'être qu'un écart supplémentaire à corriger.
« Nettoie ça. Puis retourne à table. »
Sans attendre de réponse, Alexander tourna les talons et repartit vers la salle à manger, laissant Lucy seule derrière lui.
Lucy regarda son père disparaître au bout du couloir. C'était tout. Un ordre. Pas une question, pas même un regard inquiet pour savoir ce qui n'allait pas. Sa poitrine se serra sous un mélange de fatigue, de douleur, de chagrin et d'une colère qu'elle avait contenue bien trop longtemps. Ses yeux se remplirent de larmes tandis qu'elle serrait les dents. Puis, presque brutalement, quelque chose céda. Elle n'en pouvait plus. Elle ne resterait pas une seconde de plus dans cette maison.
Elle s'approcha du lavabo et s'aspergea rapidement le visage d'eau froide avant de quitter les toilettes sans faire le moindre bruit. Une main appuyée contre le mur, elle s'immobilisa dans le couloir et son regard se posa sur la grande porte d'entrée, à seulement quelques mètres. Elle pouvait partir. Là, maintenant. Lucy tendit l'oreille, observa les alentours et attendit quelques secondes pour s'assurer que personne n'approchait. Puis elle s'élança.
Elle traversa le hall à toute vitesse, atteignit la porte, l'ouvrit et se précipita dehors sans même prendre la peine de la refermer derrière elle. Ses pieds nus rencontrèrent aussitôt la pierre froide, mais elle ne ralentit pas. Une main agrippée à sa longue robe pour empêcher le tissu de s'emmêler autour de ses jambes, Lucy courut à travers les rues presque désertes de Piltover. Sous l'effet de sa course, son chignon soigneusement arrangé commença rapidement à se défaire, libérant plusieurs mèches noires autour de son visage.
L'air froid du soir lui fouettait les joues tandis qu'elle dévalait les rues éclairées par les lanternes. Son cœur battait à tout rompre, autant sous l'effet de l'effort que de l'adrénaline et du désespoir. Elle n'avait rien emporté. Ni argent, ni chaussures, ni même une cape pour se protéger du froid. Elle n'avait aucun plan et, pendant plusieurs minutes, aucune destination. Une seule pensée occupait son esprit : partir le plus loin possible de cette maison.
Puis une destination s'imposa presque naturellement à elle. Zaun. L'endroit même où ses parents ne songeraient probablement jamais à la chercher.
Lucy continua de courir jusqu'à atteindre le pont marquant la frontière entre les deux villes. Ce ne fut qu'une fois arrivée au milieu qu'elle s'arrêta enfin, agrippant la rambarde pour reprendre son souffle. Sa poitrine se soulevait rapidement, ses jambes tremblaient sous l'effort et la plante de ses pieds nus la lançait après sa course sur les pavés. Plusieurs mèches s'étaient complètement échappées de son chignon et retombaient désormais autour de son visage.
Devant elle s'étendait Zaun.
Et pour la première fois depuis qu'elle avait quitté le domaine, Lucy réalisa véritablement ce qu'elle venait de faire.
()
Les rues de Zaun vibraient sous la lumière des néons, bercées par le bourdonnement incessant des usines et le cliquetis lointain des machines. Au milieu des ouvriers, des marchands et des silhouettes plus douteuses qui peuplaient les rues à cette heure, Lucy détonait immédiatement. Sa robe luxueuse, ses cheveux encore partiellement relevés et surtout ses pieds nus ne passaient pas inaperçus. En quelques minutes à peine, elle attira plusieurs regards ; certains simplement curieux, d'autres beaucoup moins innocents. Quelques silhouettes adossées aux murs des ruelles la suivirent des yeux avec un intérêt qu'elle ne remarqua même pas.
Car Lucy, elle, découvrait Zaun pour la première fois de sa vie. Malgré la saleté humide sous ses pieds douloureux, elle observait les devantures illuminées, les enseignes colorées et les rues grouillantes de vie avec une admiration presque enfantine. Viktor avait raison. Son imagination n'avait finalement pas été si éloignée de la réalité. Les conversations se mêlaient au bruit des machines, des clients entraient et sortaient des établissements encore ouverts, tandis qu'un marchand d'épices installé non loin lui adressa un sourire curieux en la voyant passer. Lucy le lui rendit spontanément. Un peu plus loin, plusieurs enfants se poursuivaient entre les passants en riant aux éclats, et elle les suivit du regard avec un petit rire attendri.
Étrangement, au milieu de cette agitation désordonnée, Lucy ressentait quelque chose qu'elle avait rarement éprouvé dans les quartiers impeccables de Piltover. Personne ne semblait surveiller sa posture, sa façon de parler ou la manière dont elle était censée se comporter. Personne ici ne connaissait Lady Lucy Laufeyson. Elle n'était qu'une inconnue parmi tant d'autres, et cette sensation lui procura un étrange sentiment de liberté.
Elle continua donc d'avancer, sans destination précise, s'enfonçant toujours davantage dans les rues de Zaun. Peu à peu, pourtant, les devantures se firent plus rares. Les éclats des néons laissèrent place à quelques lumières vacillantes, les conversations s'éloignèrent et les ruelles devinrent plus étroites, plus humides, plus sombres. Trop absorbée par tout ce qu'elle venait de découvrir, Lucy ne remarqua pas immédiatement ce changement.
Bientôt, elle distinguait à peine ses propres pieds.
Un mouvement brusque surgit alors dans l'obscurité. Un rat traversa la ruelle devant elle en courant, poussant un petit sifflement au passage. Lucy sursauta et recula vivement.
Les ruelles de Zaun devenaient de plus en plus sombres à mesure que Lucy avançait. Derrière elle, les bruits des artères animées s'étaient progressivement estompés, remplacés par le bourdonnement lointain des machines et le ruissellement de l'eau entre les pavés. L'air était chargé d'une odeur de pierre humide mêlée à cet étrange parfum chimique qui semblait imprégner les profondeurs de la ville.
Un bruissement soudain la fit sursauter à nouveau. Cette fois, ce n'était pas un rat. Lucy aperçut un mouvement à la périphérie de son champ de vision et tourna vivement la tête, cherchant quelque chose dans l'obscurité. Rien. Elle resta immobile quelques secondes, beaucoup moins rassurée qu'auparavant, avant de reprendre sa marche d'un pas plus prudent. Son attention n'était désormais plus accaparée par les rues et leur architecture ; elle surveillait les ombres autour d'elle.
Puis un lent claquement de mains résonna quelque part devant elle.
Lucy s'immobilisa.
Entre deux bâtiments de briques délabrés, une silhouette émergea lentement de l'obscurité. Un homme grand, aux épaules larges et aux traits fins s'avança dans la faible lumière, un sourire narquois aux lèvres qui contrastait avec la froideur de son regard.
« Eh bien, eh bien... qu'avons-nous là ? » lança-t-il d'une voix traînante et moqueuse.
Lucy recula instinctivement d'un pas. Un bruit derrière elle lui fit aussitôt tourner la tête. Deux autres hommes venaient de sortir de l'ombre et occupaient désormais toute la largeur de la ruelle. Son cœur manqua un battement. Elle était encerclée.
« S'il vous plaît... je ne cherche pas d'ennuis », dit-elle en s'efforçant de conserver une voix calme malgré l'inquiétude qui commençait à l'envahir.
L'homme devant elle laissa échapper un rire mauvais et s'approcha lentement, tandis que ses deux complices réduisaient à leur tour la distance derrière elle.
« Tu n'as rien à faire ici, princesse », ricana-t-il en laissant ostensiblement son regard parcourir sa tenue. « Cette robe... ces petites mains toutes douces... Tu t'es perdue. »
Dans son dos, l'un des hommes fit lentement craquer ses articulations.
Lucy déglutit difficilement, mais quelque chose dans son regard changea. Ces hommes étaient certainement désespérés. C'était précisément ce qu'elle avait expliqué à Jayce et Viktor : le manque de ressources poussait certains habitants de Zaun vers la criminalité. Peut-être suffisait-il simplement de leur donner ce dont ils avaient besoin.
« Je... je sais que vous agissez ainsi parce que vous n'avez pas d'autre choix. S'il vous plaît, prenez ceci. »
Elle leva lentement les mains derrière sa nuque et détacha le collier qu'elle portait. Un bijou délicat, serti de véritables pierres précieuses qui captèrent aussitôt les faibles lueurs des néons. Lucy retira également les boucles d'oreilles assorties avant de faire quelques pas vers l'homme et de lui tendre le tout.
Les yeux de celui-ci brillèrent immédiatement d'avidité. Il lui arracha presque les bijoux des mains et les examina rapidement, faisant rouler les pierres entre ses doigts avec un sourire satisfait. « Hm. Pas mal », marmonna-t-il avant de les fourrer dans sa poche. Mais son attention ne tarda pas à descendre vers la robe de Lucy. Le tissu précieux, les broderies délicates, les coutures impeccables ; même sans connaître la mode de Piltover, il était évident qu'elle valait une petite fortune.
Lucy, loin de comprendre ce que signifiait ce nouveau regard, poursuivit avec une sincérité désarmante : « Je suis navrée de ne pouvoir vous offrir davantage. Mais je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour venir en aide à votre belle cité... »
L'homme cligna des yeux, manifestement peu sensible à son discours. À ses yeux, elle n'était rien de plus qu'une riche Piltovienne égarée qui semblait encore croire qu'un peu de charité suffirait à la tirer de cette ruelle.
« Ferme-la », grogna-t-il avant de désigner sa robe d'un mouvement du menton. « Ça aussi. Donne-la-moi. »
Les sourires de ses deux complices disparurent peu à peu derrière elle, remplacés par une impatience beaucoup moins rassurante. Lucy baissa les yeux vers sa tenue avant de relever lentement le regard vers l'homme, une main venant instinctivement se poser contre sa poitrine.
« Pardonnez-moi, mais... je ne peux pas la retirer. »
Le sourire de l'homme s'effaça. Sa pudeur ne l'intéressait manifestement pas ; il ne voyait dans cette robe qu'un autre objet de valeur.
« T'es sourde ? » rétorqua-t-il en avançant d'un pas. « J'ai dit : enlève-la. »
Lucy resta figée, incapable de déterminer quoi faire. L'homme derrière elle avançait déjà la main vers sa robe lorsqu'un bras surgit brusquement de l'étroite ruelle obscure qui s'ouvrait à sa droite. Une main se referma autour de son poignet et, avant même qu'elle puisse comprendre ce qui lui arrivait, Lucy fut violemment tirée dans l'ombre. Elle écarquilla les yeux et laissa échapper un hoquet de surprise, entraînée malgré elle loin des trois hommes.
La personne qui venait de l'arracher à la ruelle principale possédait une force étonnante. Lucy eut à peine le temps d'apercevoir un jeune homme à la peau sombre, dont le visage était traversé par une étrange marque blanche entre le front et l'arête du nez, qu'il la poussa déjà devant lui.
« Cours », souffla-t-il d'une voix pressante. « Ne te retourne pas. »
Il n'attendit pas sa réponse. Le jeune homme s'élança aussitôt dans l'étroit passage, sachant parfaitement que les trois voyous seraient à leurs trousses d'ici quelques secondes.
Lucy ne posa aucune question. Pas maintenant. Elle en aurait tout le loisir plus tard — du moins, elle l'espérait. Rassemblant précipitamment les pans de sa longue robe entre ses mains, elle se mit à courir derrière l'inconnu, ses pieds nus frappant le sol humide tandis qu'elle le suivait sans même savoir où il comptait l'emmener.
Les ruelles de Zaun défilaient à toute vitesse autour de Lucy tandis qu'elle s'efforçait de suivre le jeune homme. Il se déplaçait avec une aisance déconcertante, presque comme une ombre, se faufilant entre les bâtiments et empruntant des passages si étroits ou si bien dissimulés qu'elle ne les aurait jamais remarqués seule. Lucy, elle, peinait davantage à suivre. Pieds nus, encombrée par sa longue robe qu'elle devait maintenir relevée à deux mains, elle courait malgré la douleur sans oser ralentir.
Après plusieurs virages serrés, le garçon s'arrêta brusquement devant un mur en apparence parfaitement ordinaire, couvert de graffitis et rongé par l'humidité. Lucy ralentit derrière lui, le souffle court. Son chignon avait complètement cédé pendant leur course et ses longs cheveux noirs ondulés retombaient désormais librement dans son dos et autour de son visage. « Qui... qui êtes-vous ? » parvint-elle à demander entre deux respirations.
Le jeune homme ne répondit pas. Il posa simplement la paume contre une partie précise du mur, révélant une jointure presque invisible entre les briques. Un mécanisme s'enclencha dans un léger sifflement et une ouverture dissimulée apparut devant eux, donnant sur un tunnel faiblement éclairé. Avant que Lucy puisse poser une seconde question, il lui saisit de nouveau le poignet et l'entraîna à l'intérieur.
Ils serpentèrent dans les passages pendant ce qui parut une éternité à Lucy. Lorsqu'ils débouchèrent enfin de l'autre côté, elle s'attendait à découvrir une nouvelle ruelle obscure. Elle s'immobilisa.
Devant elle s'étendait un espace si vaste qu'elle en oublia momentanément de respirer. Après l'étroitesse suffocante des tunnels, le contraste était saisissant. Une immense cavité s'ouvrait au cœur de Zaun, baignée d'une lumière douce et chaleureuse qui n'avait rien à voir avec l'éclat agressif des néons de la ville. Des dizaines de lanternes étaient suspendues à des câbles, aux passerelles et aux branches qui s'entrecroisaient au-dessus du vide, dessinant dans la pénombre une constellation de petites lumières dorées.
Mais ce fut ce qui se dressait au centre qui captura véritablement son regard.
Un arbre gigantesque s'élevait au milieu du refuge.
Son tronc, immense et noueux, disparaissait presque sous les passerelles, les plateformes et les habitations construites tout autour de lui. Ses racines épaisses serpentaient entre les différentes installations avant de s'enfoncer dans le sol, tandis que ses branches s'étendaient très haut au-dessus de leurs têtes, couvertes d'un feuillage d'un vert éclatant que Lucy n'aurait jamais imaginé trouver dans les profondeurs de Zaun. Des cabanes de bois et de métal avaient été aménagées entre les ramifications ; certaines étaient reliées par des ponts suspendus, d'autres par des escaliers bricolés qui grimpaient autour du tronc. Partout, la nature et les matériaux récupérés semblaient s'être entremêlés jusqu'à ne plus former qu'un seul ensemble.
Et surtout, l'endroit était vivant.
Des enfants couraient entre les racines en riant. Plus loin, quelqu'un réparait une pièce mécanique sur un établi improvisé tandis qu'une autre personne triait des provisions sur de grandes étagères. Du linge séchait entre deux plateformes. Des plantes poussaient dans des récipients de fortune disposés partout où la lumière pouvait les atteindre. Des voix se répondaient d'un étage à l'autre, des outils tintaient, des habitants circulaient sur les passerelles avec l'aisance de ceux qui connaissaient chaque planche et chaque corde depuis des années.
Lucy avança de quelques pas sans même s'en rendre compte.
Quelques minutes auparavant, elle courait pieds nus dans des ruelles humides et obscures. À présent, elle avait l'impression d'avoir franchi la porte d'un monde caché au cœur même de Zaun. Tout ici semblait construit avec ce que la ville avait abandonné : du bois usé, des morceaux de métal, des tissus rapiécés, d'anciennes pièces mécaniques. Pourtant, rien ne paraissait misérable. Chaque objet semblait avoir trouvé une nouvelle utilité, chaque espace avait été transformé, réparé, cultivé. Là où Piltover aurait probablement vu des rebuts, ces gens avaient construit un foyer.
Lucy releva lentement la tête. Son regard remonta le long du tronc monumental, suivit les passerelles qui s'enroulaient autour de lui, puis se perdit dans l'épaisseur de ses branches. Ses yeux verts s'agrandirent peu à peu, illuminés par les dizaines de lanternes suspendues au-dessus d'elle. Pendant quelques secondes, elle sembla même oublier ses pieds meurtris, sa robe salie, ses bijoux volés et les hommes auxquels elle venait d'échapper.
« Incroyable... »
Le jeune homme finit par se tourner vers Lucy et l'étudia quelques secondes sous la douce lumière des lanternes. Son regard parcourut sa robe beaucoup trop luxueuse pour les profondeurs de Zaun, ses pieds nus meurtris par les pavés, puis revint sur son visage. Son expression demeura indéchiffrable.
« Tu n'es pas de Zaun. »
Ce n'était pas une question. Il croisa les bras contre sa poitrine.
« Et tu es habillée comme quelqu'un qui n'y avait jamais mis les pieds avant ce soir. »
Lucy détourna enfin son attention de l'immense arbre pour revenir vers lui. Elle sembla alors réaliser quelque chose et se redressa légèrement.
« Oh, pardonnez-moi, je manque à tous mes devoirs. Je me nomme Lucy. Lucy Laufeyson. »
Elle accompagna sa présentation d'une petite révérence presque instinctive.
À l'évocation de son nom, quelque chose changea immédiatement dans le regard du jeune homme. Sa mâchoire se contracta et la prudence qui animait jusque-là son expression se mua en une méfiance beaucoup plus froide.
« Laufeyson... »
Il connaissait ce nom. Tout le monde à Zaun connaissait au moins quelques-unes des grandes familles de Piltover.
« La noblesse de Piltover », souffla-t-il avant d'expirer sèchement par le nez. « Et tu as le culot de te pointer ici. »
Il ne cria pas et ne fit aucun geste menaçant, mais l'hostilité dans sa voix était désormais impossible à manquer. Autour d'eux, quelques conversations s'étaient interrompues. Plusieurs habitants suffisamment proches pour avoir entendu le nom de Lucy s'étaient tournés dans leur direction, certains avec méfiance, d'autres avec une franche hostilité.
Lucy regarda brièvement autour d'elle avant de lever doucement les mains devant elle, les paumes ouvertes dans un geste d'apaisement.
« Rassurez-vous, je n'ai aucune mauvaise intention. »
Le jeune homme étudia longuement le visage de Lucy, cherchant dans son expression le moindre signe de tromperie ou cette arrogance si caractéristique qu'il associait aux habitants de Piltover. Mais il n'y trouva rien de tout cela. Seulement une sincérité presque déroutante. Il finit par pousser un soupir.
« Tu as intérêt à ne pas mentir », déclara-t-il finalement. « Parce que si tu mens, ça va mal finir pour toi. »
Sans attendre de réponse, il se détourna et s'enfonça plus profondément dans le refuge. Lucy le regarda s'éloigner quelques secondes avant que sa curiosité ne reprenne rapidement le dessus. Elle souleva légèrement sa robe pour éviter que le tissu ne traîne davantage sur le sol et se mit à le suivre.
« Et puis-je savoir à qui ai-je l'honneur ? »
Il ne se retourna même pas. Il continua d'avancer entre les racines gigantesques de l'arbre, sa voix résonnant légèrement sous les passerelles.
« Ekko. Juste Ekko. »
Il ralentit un instant en passant près d'un groupe installé autour d'une table de fortune, occupé à jouer aux cartes sous une lanterne suspendue. Plusieurs joueurs relevèrent les yeux vers Lucy avec curiosité, mais Ekko poursuivit son chemin.
« Tu as de la chance que je t'aie trouvée avant qu'ils ne te dépouillent de tout. Ou pire. »
Cette dernière précision fit légèrement disparaître le sourire de Lucy. Elle jeta un bref regard derrière elle, comme si elle réalisait seulement maintenant à quel point la situation aurait pu dégénérer, puis reporta son attention sur Ekko.
Celui-ci se dirigeait vers un espace un peu plus isolé, aménagé à l'écart de l'agitation du refuge. Quelques coussins usés avaient été disposés autour d'une table basse, tandis que des cartes, des croquis et diverses notes recouvraient une partie du mur. Tout semblait improvisé et pourtant parfaitement organisé.
« Et je vous remercie sincèrement pour votre intervention, Ekko », répondit Lucy en continuant de le suivre.
Ekko finit par prendre place sur l'un des coussins usés disposés autour de la table basse et fit signe à Lucy de s'installer en face de lui. Son attitude demeurait sur la défensive, mais l'hostilité qui avait traversé son regard en entendant son nom s'était légèrement atténuée.
« Alors... qu'est-ce qu'une fille de Piltover comme toi fait à se faufiler dans Zaun ? Et pourquoi ces types te poursuivaient-ils ? »
Il se pencha légèrement en avant, les avant-bras appuyés sur ses genoux. Son regard brun ne quittait pas Lucy. Il ne s'agissait plus seulement de satisfaire sa curiosité ; il l'avait conduite jusqu'à l'un des endroits les plus secrets de Zaun et avait désormais besoin de savoir exactement à qui il avait affaire.
Lucy s'assit avec précaution sur le coussin en face de lui et laissa échapper un léger soupir de soulagement. Après avoir couru sur les pavés et dans les ruelles sans chaussures, la plante de ses pieds la faisait terriblement souffrir.
« C'est une bien trop longue histoire, et je ne voudrais pas vous ennuyer d'une quelconque manière... »
Ekko fronça légèrement les sourcils. Même après avoir traversé la moitié de Zaun pieds nus et manqué de se faire dépouiller dans une ruelle, elle continuait de s'exprimer comme si elle se trouvait dans un salon de Piltover.
« Vas-y, essaie », répondit-il sèchement en croisant les bras. « Je n'ai pas de temps à perdre avec des demi-réponses. Si tu veux mon aide, ou celle de qui que ce soit ici, tu vas devoir tout me dire. »
Quelques habitants installés non loin avaient progressivement interrompu leurs occupations. Certains ne faisaient même plus semblant de ne pas écouter, intrigués par cette étrange Piltovienne en robe de soirée qui venait d'apparaître au beau milieu de leur refuge.
« ...Très bien. »
Lucy inspira doucement avant de baisser les yeux vers ses mains.
« Je me suis enfuie de chez moi après une énième dispute avec mon père. Cela s'est… très mal passé. J'ai simplement commencé à courir sans m'arrêter et, pour être parfaitement sincère, j'ignore moi-même pourquoi mes jambes m'ont portée jusqu'ici. »
Elle marqua une courte pause avant de relever les yeux. Son regard dériva presque malgré elle vers l'immense arbre et les passerelles qui s'élevaient autour d'eux.
« J'ai toujours rêvé de découvrir Zaun. De voir à quoi ressemblait réellement votre cité plutôt que de me contenter de ce que les habitants de Piltover peuvent en raconter. Et je dois dire... que je ne suis pas déçue. »
Cette dernière phrase fit légèrement changer l'expression d'Ekko.
Il resta silencieux quelques secondes, étudiant Lucy comme s'il cherchait encore à déterminer si elle se moquait de lui. Pourtant, rien dans son visage ne semblait ironique. Lorsqu'elle avait contemplé leur refuge quelques minutes auparavant, il avait lui-même vu cet émerveillement dans ses yeux.
Il expira lentement par le nez. Une héritière de Piltover qui s'enfuyait de chez elle pour venir se perdre volontairement dans les profondeurs de Zaun... Il avait entendu des histoires plus crédibles.
« Alors ton père est un haut dignitaire de Piltover ? » demanda-t-il finalement, continuant manifestement de tâter le terrain. « Et toi... tu as simplement tout laissé derrière toi ? »
« Ils sont probablement à ma recherche en ce moment même », répondit Lucy. « Mais mes parents éprouvent une profonde aversion pour votre cité. Jamais ils n'oseraient mettre les pieds ici. »
Elle le disait avec une telle assurance qu'Ekko aurait presque pu la croire.
Il se redressa légèrement sur son coussin, réfléchissant à ce que Lucy venait de lui raconter. L'idée que ses riches parents de Piltover préféreraient retourner toute la ville plutôt que de mettre eux-mêmes un pied à Zaun avait quelque chose de presque amusant. Pour une fois, leur mépris pouvait au moins jouer en faveur de leur fille.
« Tu es en sécurité ici », admit-il finalement après quelques secondes. « Aucun membre du Conseil ni aucun casque bleu ne vient rôder dans le coin. »
Lucy sembla se détendre légèrement à ces mots. Ekko, lui, se frotta pensivement le menton avant de reprendre :
« Mais ça ne veut pas dire que tu peux te promener toute seule dehors. Tu as déjà vu ce que ça donne. Ces rues ? Elles dévorent les gens comme toi tout crus. »
Son regard descendit brièvement vers les pieds nus de Lucy, puis vers sa robe désormais salie par sa course à travers les ruelles. Elle avait eu beaucoup de chance qu'il passe par là au bon moment.
« Je comprends », répondit-elle doucement.
Elle resta silencieuse quelques secondes, semblant réfléchir à quelque chose. Puis elle releva les yeux vers lui avec une légère hésitation.
« Avez-vous... un quelconque moyen de contacter quelqu'un ? J'aimerais prévenir un ami de ma présence ici-bas. »
Ekko hocha finalement la tête et se releva, faisant signe à Lucy de le suivre. Il la guida à travers les sentiers sinueux du refuge, empruntant plusieurs passerelles aménagées autour des immenses racines de l'arbre avant de rejoindre une petite pièce à l'écart de l'agitation.
L'espace était exigu, mais parfaitement fonctionnel. Un bureau encombré de câbles et de pièces détachées occupait une bonne partie de la pièce. Dessus reposait un ancien appareil de communication Zaunite, rafistolé à plusieurs endroits et relié à un relais permettant d'atteindre les réseaux de la cité supérieure.
Ekko le désigna d'un mouvement du menton.
« Qui tu veux appeler ? »
« Un ami scientifique qui travaille à l'Académie. Cet appareil peut-il communiquer avec l'Académie de Piltover ? » demanda Lucy en s'approchant.
Ekko jeta un coup d'œil au relais avant de reporter son attention sur elle.
« Oui. On peut atteindre leur réseau d'ici. Mais les communications entre Zaun et Piltover sont surveillées. Si les casques bleus repèrent quelque chose de suspect, ils peuvent essayer de remonter jusqu'à nous. »
Il marqua une courte pause, étudiant son expression.
« T'es sûre de vouloir prendre ce risque ? »
Malgré toute la méfiance qu'il éprouvait encore envers elle et, plus largement, envers les grandes familles de Piltover, Ekko n'avait aucune intention de l'empêcher de contacter quelqu'un qui semblait manifestement compter pour elle.
Lucy resta silencieuse quelques secondes, pesant sincèrement le pour et le contre. Prévenir était important, mais certainement pas au prix de révéler l'endroit où elle se trouvait. Puis une idée sembla soudain lui traverser l'esprit. Elle leva un index.
« Peut-être pourrions-nous utiliser un code afin que le véritable sens du message passe inaperçu ? »
Ekko tapota pensivement le boîtier du bout des doigts.
« Un code ? »
Un sourire en coin apparut progressivement sur son visage. L'idée lui plaisait.
« Ouais... ouais, ça peut marcher. »
Il attrapa un morceau de papier et un stylo qui traînaient sur le bureau avant de les faire glisser vers Lucy.
« D'habitude, pour ce genre de message, on peut remplacer certains mots, utiliser des chiffres pour les lettres ou inverser— »
Le papier revint brusquement dans sa direction.
Ekko s'interrompit.
Lucy avait déjà écrit son message.
Il baissa lentement les yeux vers la feuille, puis releva le regard vers elle.
« ...D'accord », finit-il par lâcher avant d'allumer l'appareil de communication et de régler soigneusement la fréquence du relais pour atteindre le réseau de l'Académie.
La vieille machine s'éveilla dans une succession de cliquetis et de faibles grésillements. Plusieurs petites lumières s'allumèrent sur le boîtier tandis qu'Ekko ajustait quelques commandes, cherchant une fréquence suffisamment banale pour que leur transmission se fonde parmi les nombreuses communications qui circulaient entre les deux cités.
Aussitôt intriguée par le fonctionnement de l'appareil, Lucy vint naturellement se pencher par-dessus l'épaule d'Ekko pour observer ses gestes. La machine ressemblait étrangement à un télégraphe, quoique largement bricolé et amélioré à l'aide de technologies dont elle ne comprenait pas encore entièrement le fonctionnement.
Ekko commença alors à retranscrire le message qu'elle avait griffonné sur le papier :
« Je me demandais... trouve-t-on de bons gâteaux au miel à Zaun ? »
Ses doigts s'immobilisèrent au-dessus des commandes.
Il tourna lentement la tête vers Lucy.
« C'est ça, ton code ? »
« Oui. »
« Tu lui demandes s'il y a de bons gâteaux à Zaun. »
« Au miel », rectifia Lucy avec le plus grand sérieux.
Ekko la fixa une seconde.
« ...Évidemment. »
La machine émit un bref signal sonore lorsque Ekko appuya sur la touche d'envoi, confirmant que le message avait bien été transmis. Puis l'écran retrouva son léger grésillement et plus rien ne se produisit.
« Maintenant, on attend », murmura Ekko en se laissant légèrement aller contre sa chaise.
Lucy resta debout à ses côtés pendant quelques instants, les yeux obstinément fixés sur l'appareil comme si une réponse pouvait apparaître plus rapidement à force de le regarder. Autour d'eux, les bruits du refuge leur parvenaient assourdis à travers les parois de la petite pièce, mais aucun nouveau signal ne vint troubler leur attente.
« Combien de temps cela prend-il généralement pour obtenir une réponse ? » demanda-t-elle finalement avec intérêt.
Ekko haussa les épaules, ses yeux bruns parcourant l'écran toujours silencieux.
« Ça dépend. S'il est à proximité et qu'il voit le message tout de suite ? Une minute ou deux. Mais s'il est occupé... »
Il tapota distraitement le bureau du bout des doigts.
« Ça peut prendre des heures. »
Lucy observa encore la machine quelques secondes avant de se laisser doucement retomber sur le tabouret voisin. Une légère inquiétude commençait à remplacer l'impatience sur son visage.
« Peut-être n'est-il tout simplement pas à l'Académie en ce moment... »
Ekko croisa les bras et tourna légèrement la tête vers elle. Il ignorait toujours l'identité de la personne qu'elle cherchait si désespérément à joindre, mais l'attention presque constante qu'elle accordait à l'appareil commençait sérieusement à éveiller sa curiosité.
« Qui tu contactes exactement ? » demanda-t-il sans détour. Un sourire légèrement moqueur apparut au coin de ses lèvres. « Un petit ami scientifique ? »
Lucy tourna brusquement la tête vers lui et laissa échapper un petit rire presque nerveux.
« Un petit ami ? Quelle idée ! Non, il s'agit bien de mon ami. Il se prénomme Viktor. »
Entre eux, la machine demeura obstinément silencieuse.
Ekko cligna des yeux à l'évocation du prénom de Viktor. Il fouilla brièvement dans sa mémoire, mais celui-ci ne lui évoquait absolument rien. Des scientifiques de Piltover, il en connaissait quelques-uns de réputation, et surtout Jayce, dont le visage était suffisamment affiché dans la cité supérieure pour être difficile à ignorer. Mais Viktor ?
« Hein ? Jamais entendu parler de lui », admit-il avec un léger haussement d'épaules. « Qu'est-ce qu'il fait, ce Viktor ? »
Lucy entrouvrit les lèvres pour lui répondre, mais un bip soudain retentit dans la petite pièce.
Elle se redressa immédiatement sur son tabouret.
« A-t-il répondu ?? »
Toute trace d'inquiétude disparut momentanément de son visage, remplacée par une impatience presque fébrile. Elle se pencha aussitôt vers l'appareil, si rapidement qu'elle manqua presque de heurter l'épaule d'Ekko.
Celui-ci lui lança un bref regard en coin, manifestement amusé par cette réaction qui n'arrangeait absolument pas le dossier du « ce n'est pas mon petit ami », avant de reporter son attention sur l'écran.
Une nouvelle ligne venait effectivement d'apparaître.
Ekko se pencha vers l'appareil et parcourut rapidement la réponse qui venait d'apparaître sur l'écran.
« J'ai entendu dire que les gâteaux au miel de Piltover sont supérieurs à tous ceux que l'on trouve ailleurs. »
Ekko haussa légèrement un sourcil. C'était un mensonge flagrant. Zaun possédait d'excellentes pâtisseries et il était prêt à défendre cette vérité avec beaucoup plus de conviction que la situation ne l'exigeait. Mais une chose était désormais certaine : ce fameux Viktor avait parfaitement compris le message de Lucy. Non seulement il avait saisi qu'elle se trouvait à Zaun, mais il avait eu la présence d'esprit de lui répondre en conservant exactement le même code.
Lucy porta une main contre sa poitrine. Toute la tension qui raidissait encore ses épaules sembla s'atténuer lorsqu'elle relut les quelques mots affichés sur l'écran, et un doux soupir lui échappa.
« Viktor... Il a compris. J'en suis rassurée... »
Ekko tourna lentement les yeux vers elle. Le soulagement sur son visage, la douceur soudaine de son expression, ce soupir presque tendre... Oui. Il avait quelques sérieux doutes concernant cette prétendue simple amitié.
« Vous êtes proches, hein ? » remarqua-t-il en haussant un sourcil.
Il n'y avait aucun véritable jugement dans sa voix, seulement une pointe de curiosité désormais difficile à dissimuler. Lucy sentit aussitôt ses oreilles chauffer.
« Allons, ne dites pas de sottises ! »
Elle s'approcha rapidement de l'appareil, comme si s'intéresser soudainement à son fonctionnement pouvait mettre un terme à cette conversation embarrassante.
« Puis-je répondre ? »
Ekko s'écarta avec un sourire amusé et désigna l'appareil d'un mouvement de la main.
« Vas-y. »
Il croisa les bras et s'appuya contre une caisse voisine, observant Lucy avec une curiosité qu'il ne cherchait même plus vraiment à dissimuler. Il avait particulièrement envie de voir comment elle allait répondre à ce fameux Viktor après le soupir beaucoup trop tendre qu'elle venait de pousser.
Lucy prit place sur le tabouret et posa les mains sur les commandes. Après avoir observé Ekko quelques minutes plus tôt, elle avait déjà compris l'essentiel du fonctionnement de l'appareil. Ses doigts commencèrent à courir sur les touches.
« J'en ai pourtant trouvé de très bons ici. Vous devriez venir y goûter. »
Le cliquetis régulier des touches emplit la petite pièce jusqu'à ce que Lucy termine son message et appuie sur la commande d'envoi. Un bref signal sonore confirma la transmission.
Ekko inclina légèrement la tête.
« Tu viens de l'inviter ici ? »
Toute trace de taquinerie avait momentanément disparu de sa voix. Faire entrer un scientifique de Piltover dans leur refuge était une tout autre affaire, qu'il soit proche de Lucy ou non.
Celle-ci tourna la tête pour le regarder par-dessus son épaule.
« N'ayez crainte. Il est lui aussi originaire de Zaun. »
Ekko se redressa légèrement contre la caisse. Cette information, en revanche, il ne s'y attendait manifestement pas.
Lucy pivota un peu plus sur son tabouret pour lui faire face.
« S'il y a quelqu'un en qui vous devriez avoir confiance, c'est bien lui. »
Ekko ne répondit pas immédiatement. Être né à Zaun ne suffisait certainement pas, à ses yeux, pour accorder sa confiance à quelqu'un — surtout après des années passées à Piltover. Mais la conviction avec laquelle Lucy venait de parler de Viktor ne lui échappa pas.
Derrière elle, l'appareil demeurait silencieux, attendant une éventuelle réponse.
« Hm. D'accord », murmura Ekko en se frottant pensivement le menton. « Alors il est des nôtres... Il s'est juste retrouvé à l'Académie ? »
Lucy allait lui répondre lorsqu'un nouveau bip retentit dans la petite pièce.
Elle se retourna aussitôt vers l'appareil, toute son attention de nouveau happée par l'écran. Une nouvelle ligne venait d'apparaître.
« J'ai toujours préféré les gâteaux au miel des marchés de la basse ville. Ceux qui sont dorés, près du quartier chimique et technologique. »
Un sourire se dessina lentement sur les lèvres de Lucy à mesure qu'elle comprenait. Elle pouvait presque entendre Viktor prononcer ces mots, de cette voix douce ponctuée par ce léger accent tchèque qu'elle appréciait tant.
Il avait compris.
Et surtout, il venait.
Lucy se retourna vivement vers Ekko, le visage soudain beaucoup plus lumineux.
« Auriez-vous l'amabilité de me guider jusqu'au quartier dont il fait mention ? Je vous prie. »
Ekko se redressa et jeta un dernier regard au message. Il connaissait parfaitement l'endroit auquel Viktor faisait référence : un secteur situé à proximité des quartiers industriels, où les installations chimiques côtoyaient ateliers, commerces et infrastructures technologiques.
« Ouais, je vois exactement où c'est. »
Il coupa aussitôt la transmission et vérifia que l'appareil avait bien cessé d'émettre avant de se diriger vers la sortie.
« Viens. »
Lucy se leva immédiatement pour le suivre.
« C'est très aimable de votre part. »
Ekko lui lança un regard par-dessus son épaule, probablement encore peu habitué à être remercié avec autant de cérémonie, puis poursuivit son chemin.
()
Ekko avançait d'un pas vif à travers les ruelles sinueuses de Zaun, Lucy sur ses talons. Depuis plusieurs minutes, il l'écoutait parler tout en la guidant à travers les passages les plus sûrs, jusqu'à ce qu'il finisse brusquement par s'arrêter et se retourner vers elle.
« Écoute. Tu vas devoir changer ta façon de parler si tu veux te fondre un minimum dans la masse. »
Lucy s'arrêta à son tour, avec infiniment plus de grâce malgré ses pieds douloureux. Ekko croisa les bras.
« Ce style chic de Piltover ? Ça se remarque tout de suite. Et ici, les gens le remarqueront encore plus. »
Lucy inclina légèrement la tête, sincèrement perplexe.
« Quel problème y a-t-il avec ma façon de parler ? »
Ekko se pinça l'arête du nez et expira longuement, comme s'il cherchait la manière la plus simple d'expliquer quelque chose qui lui paraissait pourtant évident.
« Tout. Ta façon de prononcer les mots, le ton, la précision avec laquelle tu construis chaque phrase... Ça sonne Piltover à des kilomètres. Les Zaunites ne parlent pas comme les grandes dames de la cité haute. »
Il désigna vaguement sa bouche d'un doigt.
« Détends-toi. Arrête avec les “auriez-vous l'amabilité”, les “je vous prie”, les “pardonnez-moi” toutes les trente secondes... Parle normalement. »
Cette explication ne sembla absolument pas aider Lucy. Au contraire, son expression devint encore plus perplexe.
« Mais comment suis-je censée parler, dans ce cas ? »
Il n'y avait aucune indignation dans sa voix. Elle posait la question avec une curiosité parfaitement sincère, comme si Ekko venait de lui présenter un problème dont elle ignorait réellement la solution.
Ekko hésita un instant, réalisant que Lucy ne plaisantait pas et qu'elle cherchait réellement à apprendre. Son expression s'adoucit légèrement.
« Bon... euh... »
Il s'éclaircit la gorge et réfléchit quelques secondes à la meilleure manière de lui expliquer quelque chose qu'il faisait lui-même sans y penser.
« Déjà, arrête de dire “je vous prie” toutes les cinq secondes. Dis simplement “s'il te plaît”. Et laisse tomber les mots compliqués quand des mots simples font l'affaire. »
Il adopta volontairement un ton plus décontracté pour lui donner un exemple.
« Si tu cherches une pâtisserie, tu dis : “Hé, elle est où, la pâtisserie ?” Pas besoin de construire une phrase interminable avec cinq adjectifs avant d'arriver à la question. »
Lucy hocha lentement la tête, prenant mentalement note de chacune de ses recommandations avec un sérieux presque scolaire. Elle resta silencieuse quelques secondes, cherchant manifestement quelque chose à dire pour mettre immédiatement la leçon en pratique.
« Comme... “Salut, ça gaze ?” »
Elle accompagna sa tentative d'un mouvement de tête qu'elle voulait probablement décontracté, mais son intonation était si appliquée que chaque syllabe semblait avoir été soigneusement répétée à l'avance.
Ekko cligna des yeux.
C'était atroce.
Pas incorrect, techniquement. Simplement terriblement forcé, comme si une aristocrate de Piltover avait découvert l'existence de l'argot dans un manuel et avait décidé d'en appliquer immédiatement le premier exemple.
« Euh... »
Il toussa dans son poing pour dissimuler le rire qui menaçait de lui échapper.
« Ouais, non. Pas vraiment. »
Le visage de Lucy se décomposa légèrement, sincèrement déçue d'avoir échoué aussi vite. Ekko secoua la tête et reprit, plus lentement cette fois :
« Cherche pas à parler comme nous. C'est justement ça qui sonne faux. »
Il décroisa les bras et fit un petit geste de la main, comme pour l'encourager à relâcher toute sa posture avec sa voix.
« Ce sont pas forcément les mots qui comptent. C'est surtout la façon dont tu les dis. Détends-toi. Arrête de réfléchir à chaque phrase avant de la sortir. »
Il la regarda une seconde.
« Moins... robotique. »
« C'est que... j'ignore comment », admit-elle, l'air quelque peu abattu.
Ekko soupira. Il commençait à comprendre que Lucy ne faisait pas preuve de mauvaise volonté ; elle éprouvait réellement des difficultés à abandonner une manière de parler qu'elle employait probablement depuis qu'elle avait appris à former des phrases. Il décida donc de tenter une autre approche.
« D'accord... Laisse-moi faire. Quand tu dis “j'ignore comment”, essaie juste : “Je ne sais pas”. »
Il répéta la phrase avec naturel, sans chercher à exagérer son propre accent ni son vocabulaire.
« Pas compliqué. Pas besoin de parler comme nous non plus. Imagine juste que tu discutes avec un ami. »
Lucy hocha doucement la tête. Elle prit même quelques secondes avant de répondre, comme si elle devait consciemment empêcher les formulations habituelles de lui venir aux lèvres.
« D'accord... je vais essayer. »
La phrase était parfaitement banale. Pourtant, dans sa bouche, elle sonnait encore légèrement appliquée, presque récitée. Ekko esquissa un petit sourire. Ce n'était pas encore tout à fait ça, mais au moins, elle essayait.
Son regard descendit alors vers la tenue de Lucy.
Il s'arrêta.
La longue robe, malgré les salissures accumulées pendant sa course, restait manifestement confectionnée dans un tissu hors de prix. Ses finitions délicates et sa coupe élégante criaient Piltover presque aussi fort que sa manière de parler. Et contrairement à son vocabulaire, ça ne pouvait pas être corrigé avec quelques conseils.
« Oh non... »
Lucy suivit son regard jusqu'à sa robe avant de relever les yeux vers lui.
« Qu'y a-t-il ? »
« Ça. »
Ekko désigna sa tenue d'un geste.
« Tu peux pas continuer à te promener dans Zaun habillée comme ça. Même si t'arrives à parler normalement, cette robe va faire tout le travail à ta place. »
Lucy baissa de nouveau les yeux vers elle-même. Après quelques secondes, elle acquiesça.
« J'en suis consci— »
Elle s'interrompit net.
Ekko haussa un sourcil.
Lucy pinça légèrement les lèvres, cherchant visiblement la formulation qu'il venait de lui apprendre.
« Je... sais. Mais je n'ai rien d'autre. »
Un petit sourire satisfait passa sur le visage d'Ekko.
« Voilà. Ça, c'était déjà mieux. »
Il regarda autour de lui et aperçut, un peu plus loin, plusieurs étals encore ouverts malgré l'heure tardive. Des vêtements bon marché pendaient à des cordes tendues au-dessus de l'un d'eux, entassés parmi des bottes, des manteaux et diverses pièces de récupération.
Ekko se dirigea aussitôt dans cette direction et, par réflexe, attrapa Lucy par le poignet pour l'entraîner avec lui.
« Allez. On va te trouver autre chose à porter. »
Lucy se laissa tirer sans opposer la moindre résistance, relevant simplement sa robe de sa main libre pour avancer plus facilement dans le marché nocturne.
Pour une fois, cela ne lui faisait rien d'être celle que l'on traînait par le bras.
D'ordinaire, c'était elle qui faisait subir cela aux autres.
()
Lucy s'observa longuement dans le morceau de miroir fêlé accroché contre le mur de l'échoppe. Elle pivota légèrement sur elle-même, découvrant sous plusieurs angles cette silhouette qui lui paraissait presque étrangère.
Le pantalon noir qu'on lui avait trouvé était légèrement rapiécé au niveau d'un genou et suffisamment ajusté pour ne pas gêner ses mouvements. Un simple débardeur noir avait remplacé les multiples épaisseurs de tissu auxquelles elle était habituée, tandis qu'une petite veste vert foncé, aux manches retroussées jusqu'aux avant-bras, complétait l'ensemble. À ses pieds, une paire de petites boots sombres, épaisses et légèrement usées, lui montait juste au-dessus des chevilles. Rien de précieux, aucun tissu délicat, aucune broderie soigneusement travaillée. Seulement des vêtements faits pour être portés, salis, réparés et portés encore.
Lucy passa machinalement une main sur son pantalon. Elle n'avait certainement pas l'habitude de voir aussi clairement la forme de ses jambes lorsqu'elle baissait les yeux.
C'était... étrange.
Elle effectua encore un petit tour devant le miroir, puis regarda Ekko, qui attendait nonchalamment contre l'un des poteaux de l'étal.
« Comment je suis ? ... »
La formulation lui arracha presque une grimace. Elle aurait naturellement demandé « Comment me trouvez-vous ainsi ? », mais elle s'était retenue juste à temps.
Ekko se détacha du poteau et fit lentement le tour de Lucy pour inspecter le résultat. La transformation était assez radicale. Sans sa robe hors de prix et ses bijoux, elle ressemblait déjà beaucoup moins à une héritière de Piltover égarée dans la basse ville.
« Mieux », admit-il après quelques secondes.
Lucy baissa les yeux vers sa tenue avec un petit sourire satisfait.
Ekko s'arrêta devant elle et plissa légèrement les yeux.
« Mais t'es encore trop raide. »
« Trop... raide ? »
Il leva une main et tira nonchalamment sur le revers de sa veste pour le rendre moins parfaitement ajusté, puis froissa légèrement une manche avant de la faire retomber de façon plus désordonnée.
« Voilà. Arrête d'essayer d'avoir l'air impeccable. Ici, personne va vérifier si tes manches sont à la même hauteur. »
Lucy observa ses manches désormais inégales avec une légère perplexité. L'une remontait effectivement davantage que l'autre.
Son premier réflexe fut de tendre la main pour la remettre correctement.
Ekko lui attrapa immédiatement les doigts.
« Non. »
Lucy leva les yeux vers lui.
« Mais elles ne sont pas symétriques. »
« C'est le but. »
« J’ai pour habitude de porter des robes en toute circonstance », répondit Lucy.
À peine les mots eurent-ils quitté ses lèvres qu'Ekko ferma brièvement les yeux. Il se pinça une nouvelle fois l'arête du nez en expirant longuement. Elle venait de reprendre exactement cette diction impeccable et ces tournures soutenues qu'il essayait de lui faire abandonner depuis plusieurs minutes.
« Oui... Voilà. C'est exactement de ça que je parle. »
Il désigna vaguement Lucy tout entière, de sa posture beaucoup trop droite jusqu'à la manière soigneuse dont elle articulait chaque mot.
« Même quand tu racontes un truc banal, on dirait que tu fais un discours. Détends-toi. »
Il croisa les bras et attendit, lui faisant clairement comprendre qu'elle devait recommencer.
Lucy se raidit légèrement en réalisant son erreur.
« J'en suis navrée... »
Ekko haussa aussitôt un sourcil.
« Non ! » se reprit-elle précipitamment. Elle pinça les lèvres, réfléchit une seconde, puis recommença avec beaucoup plus de simplicité : « Je veux dire... désolée. »
Ekko expira doucement, cette fois davantage amusé qu'exaspéré. Au moins, elle faisait réellement des efforts. Il approuva d'un petit signe de tête.
« Voilà. C'est mieux. Continue à t'entraîner. Ça finira par venir. »
Lucy hocha consciencieusement la tête, comme si Ekko venait de lui confier un exercice particulièrement important.
Celui-ci se dirigea ensuite vers le vendeur et négocia rapidement le prix des vêtements. Après quelques échanges et quelques pièces déposées sur le comptoir, il récupéra ce qui leur appartenait et reprit aussitôt la direction de la rue.
Lucy lui emboîta le pas, puis sembla soudain se souvenir de l'homme qui venait de lui fournir sa nouvelle tenue. Elle se retourna vers lui tout en continuant d'avancer à reculons.
« Merci ! Vous pouvez garder la robe ! »
Le vendeur, qui était justement en train de récupérer l'ancienne tenue de Lucy, s'immobilisa.
Son regard descendit lentement vers la robe luxueuse abandonnée sur le comptoir. Malgré les traces de poussière et les quelques salissures accumulées dans les ruelles, le tissu était manifestement d'une qualité exceptionnelle. Les coutures seules suffisaient à trahir une confection qui n'avait certainement jamais été destinée aux marchés de Zaun.
()
Ekko guida Lucy à travers le labyrinthe du quartier chimico-technologique de Zaun, sous les néons scintillants qui coloraient les rues de teintes vives. Le secteur semblait un peu mieux entretenu que certaines des ruelles qu'elle avait traversées plus tôt, mais conservait toute l'atmosphère caractéristique de la basse ville : des usines crachaient leur fumée au-dessus des bâtiments tandis que des marchands ambulants proposaient sur leurs chariots toutes sortes d'inventions étranges et de pièces mécaniques.
Ekko ne parlait pas beaucoup pendant leur marche. Il jetait seulement, de temps à autre, un regard à Lucy pour vérifier qu'elle suivait toujours et semblait suffisamment à l'aise dans sa nouvelle tenue. Finalement, il s'arrêta près d'une petite pâtisserie dont la devanture éclairait une partie de la rue.
« On attend ici », dit-il simplement avant de s'adosser contre le mur.
Lucy l'observa un instant avant de décider de l'imiter. Elle s'appuya à son tour contre la façade, avec une certaine maladresse, le dos beaucoup trop droit et les épaules tendues. Le contact dur et parfaitement plat du mur contre ses omoplates semblait déjà l'incommoder.
Ekko lui jeta un coup d'œil et manqua de sourire. Malgré ses nouveaux vêtements, elle ressemblait toujours à une noble de Piltover essayant consciencieusement d'imiter quelqu'un de la rue.
« Tu as l'air ridicule », lâcha-t-il sans réelle méchanceté. « Les Zaunites se tiennent pas comme des statues. Détends tes épaules. »
Il lui montra en relâchant lui-même sa posture, une main glissée dans sa poche tandis qu'il s'affaissait légèrement contre le mur avec un naturel désarmant.
Lucy prit d'abord un air franchement outré par le commentaire. Puis, ravisant sa protestation, elle l'observa attentivement et glissa à son tour ses mains dans les poches de son pantalon — une sensation déjà particulièrement inhabituelle pour elle. Elle relâcha ses épaules, s'affaissa légèrement comme lui et...
Glissa.
Elle se retrouva assise par terre dans un bruit sourd.
« Ouille... »
Ekko resta interdit une fraction de seconde avant d'éclater de rire. Un véritable rire, franc et spontané, qu'il tenta vainement d'étouffer derrière sa main tandis que ses épaules continuaient de trembler.
« Oh mon Dieu... » parvint-il à articuler entre deux rires. « Tu es vraiment nulle à ça ! »
Toujours hilare, il se pencha finalement vers elle et lui tendit une main pour l'aider à se relever, un large sourire encore accroché au visage.
Manifestement, apprendre à Lucy à se fondre dans la masse allait demander un peu plus de temps que prévu.
Lucy releva vers lui un regard contrarié, les lèvres retroussées en une petite moue, tandis qu'elle acceptait sa main pour se remettre sur ses pieds.
« Eh ! Ne vous moquez pas de moi ! »
Ekko essuya du bout des doigts les larmes qui s'étaient formées au coin de ses yeux, toujours incapable d'effacer son sourire.
« Je suis désolé », répondit-il en essayant, sans grand succès, de prendre un air sincère. « Mais tu ressembles à un faon qui apprend à marcher. »
Lucy accentua sa moue, ce qui n'arrangea absolument rien à la situation. Ekko se redressa enfin complètement, tentant de reprendre un semblant de sérieux.
À quelques pas d'eux, le pâtissier qui avait assisté à toute la scène avait lui aussi commencé à rire derrière son comptoir.
Lucy leva les yeux au ciel, sa moue toujours accrochée aux lèvres, lorsqu'un bruit familier lui parvint depuis la rue derrière elle.
Un claquement régulier contre le sol.
Elle s'immobilisa.
Une canne.
Lucy tourna aussitôt la tête. Au loin, sous les lumières colorées des néons, une silhouette avançait dans leur direction d'un pas reconnaissable entre mille.
Son visage s'illumina instantanément.
« Viktor ! »
Sans même réfléchir, elle quitta le mur et trottina vers lui.
Les yeux ambrés de Viktor s'écarquillèrent lorsqu'il la vit accourir vers lui. Pendant une seconde, il sembla presque douter qu'il s'agissait réellement d'elle.
La jeune femme qu'il avait vue pour la dernière fois dans sa robe verte, les cheveux soigneusement attachés sur une épaule, avait complètement changé d'apparence. Lucy portait désormais un pantalon noir légèrement rapiécé, un débardeur sombre et une petite veste vert foncé aux manches retroussées, accompagnés de boots usées. Ses longs cheveux noirs étaient entièrement détachés et retombaient librement dans son dos.
Viktor resta interdit une fraction de seconde.
« Lucy ? » souffla-t-il.
Il avait mille questions. Comment avait-elle quitté le domaine de ses parents ? Pourquoi se trouvait-elle à Zaun ? Où avait-elle trouvé ces vêtements ? Et surtout, que s'était-il passé depuis qu'Alexander l'avait entraînée hors du laboratoire ?
Mais Lucy courait déjà vers lui.
Son regard se porta brièvement au-delà d'elle, jusqu'au jeune homme à la peau sombre qui se tenait près de la pâtisserie. Viktor ne le connaissait pas, mais il comprit rapidement qu'il devait être celui qui avait aidé Lucy à parvenir jusqu'ici.
Il n'eut cependant pas le temps d'y réfléchir davantage.
Lucy venait de se jeter à son cou.
Viktor chancela sous l'élan et planta aussitôt sa canne contre le sol pour ne pas perdre l'équilibre une seconde fois à cause d'elle. Son bras libre vint instinctivement entourer les épaules de Lucy.
« Lucy... »
Il baissa les yeux vers elle, encore sous le coup de la surprise.
« Qu'est-ce que vous faites ici ? »
Lucy ne répondit pas.
Maintenant qu'elle était contre lui, quelque chose venait de céder. Toute la tension accumulée depuis le matin, la gifle de son père, son enfermement, le dîner, sa fuite, les ruelles de Zaun et la peur qu'elle avait gardée enfouie jusque-là semblèrent quitter ses épaules d'un seul coup.
Son visage s'enfouit contre la poitrine de Viktor.
Puis ses épaules commencèrent à trembler.
Les sanglots vinrent presque sans bruit, étouffés contre lui, comme si Lucy cherchait encore malgré tout à les retenir.
L'expression de Viktor changea immédiatement.
Sans poser davantage de questions, il resserra son bras autour d'elle. Sa main remonta doucement jusqu'à l'arrière de sa tête, ses doigts se perdant un instant dans ses cheveux défaits tandis qu'il la maintenait fermement contre lui.
« Shh... Je vous tiens... » murmura-t-il doucement.
Puis il inclina légèrement la tête et déposa un baiser contre la racine de ses cheveux.
À quelques mètres de là, Ekko avait cessé de sourire.
Il observa brièvement la scène avant de comprendre qu'il assistait à quelque chose qui ne le concernait pas. Sans un mot, il détourna poliment le regard et leur accorda un semblant d'intimité.
Mais ce bref aperçu lui avait largement suffi.
Ses soupçons concernant ce fameux ami scientifique venaient de gagner énormément en crédibilité.
()
Ekko avait finalement guidé Lucy et Viktor jusqu'au refuge. Il fallut un long moment à Lucy pour parvenir à se calmer, ainsi qu'une tasse de thé chaud qu'elle tenait maintenant entre ses mains, assise sur le canapé usé de l'espace privé d'Ekko.
Viktor était installé à ses côtés. Ekko, quant à lui, s'était adossé au mur voisin, les bras croisés. Il gardait le silence, conscient que les explications qui allaient suivre concernaient avant tout Lucy et Viktor.
Ce dernier finit par rompre le silence. Sa voix était calme, mais une inquiétude contenue la rendait plus ferme qu'à l'ordinaire.
« Lucy... qu'est-ce qui s'est passé ? »
Son regard parcourut son visage, s'attardant sur ses yeux verts encore rougis par les larmes. La dernière fois qu'il l'avait vue, Alexander l'entraînait hors du laboratoire. Quelques heures plus tard, il la retrouvait à Zaun, vêtue comme une habitante de la basse ville et s'effondrant dans ses bras.
Lucy inspira profondément. Ses doigts se resserrèrent légèrement autour de sa tasse. Lorsqu'elle commença à parler, elle essaya instinctivement de simplifier ses phrases, comme Ekko le lui avait appris.
« Après... que mon père est venu me chercher au laboratoire, il m'a ramenée à la maison. Il m'a enfermée dans ma chambre à double tour et a fait barricader les fenêtres. J'y suis restée toute la journée. J'entendais mes parents se disputer à mon sujet... »
Elle marqua une courte pause avant de poursuivre.
« Mon père est venu me chercher pour le dîner. Il m'a ordonné de me changer avant de descendre. Une fois à table, il a recommencé à me disputer. Il m'a interdit de parler sans sa permission et m'a dit que j'avais déshonoré notre famille avec mon comportement... »
Viktor ne l'interrompit pas. Son expression s'était progressivement fermée, mais il resta parfaitement silencieux pour la laisser continuer.
« J'étais tellement angoissée que je n'arrivais presque pas à manger. J'ai essayé quand même, mais... j'ai été malade. Je n'ai pas réussi à garder ce que j'avais avalé. »
Lucy baissa les yeux vers son thé.
« Mon père m'a suivie. Mais il ne m'a pas demandé si j'allais bien. Il m'a juste regardée avec... du dégoût. Il m'a ordonné de nettoyer et de retourner à table, puis il est reparti. »
Sa voix vacilla légèrement sur les derniers mots.
« Et... j'ai craqué. »
Un silence passa.
« Je suis sortie par la porte d'entrée et j'ai couru. Je n'avais même pas pris de chaussures. Je ne savais pas où aller, alors j'ai simplement continué... et mes jambes m'ont portée jusqu'ici. »
Ekko baissa brièvement les yeux vers les boots qu'ils lui avaient achetées quelques heures plus tôt.
Lucy inspira de nouveau, mais cette fois plus difficilement.
« J'ai croisé de mauvaises personnes dans les ruelles. Je pensais pouvoir leur donner mes bijoux et qu'ils me laisseraient tranquille, mais ils ont voulu prendre ma robe aussi et... »
Elle s'interrompit.
Ses doigts se crispèrent autour de la tasse.
« Si Ekko n'était pas intervenu, je n'ose pas imaginer... »
Elle n'alla pas plus loin.
Elle en avait déjà beaucoup trop dit.
Viktor écoutait, abasourdi, son visage s'assombrissant à mesure que Lucy poursuivait son récit. Lorsqu'elle eut terminé, ses yeux ambrés avaient perdu toute leur douceur. Une colère rare, glaciale, couvait désormais derrière son expression habituellement maîtrisée.
Même Ekko avait serré la mâchoire. Il savait déjà que Lucy avait fui après une dispute avec son père, mais il était loin d'imaginer ce qui s'était réellement passé derrière les murs du domaine Laufeyson.
« Merde... » murmura-t-il entre ses dents.
Il se détacha du mur et se dirigea vers la petite kitchenette sans rien ajouter, leur laissant un peu d'espace.
Lucy suivit à peine son mouvement du regard. Toute son attention était désormais tournée vers Viktor.
« C'est... pour ça que j'ai dû t'envoyer un message codé. Mes parents doivent me chercher à l'heure qu'il est, et les Pacifieurs sont probablement sur le coup, sous les ordres de mon père. »
Viktor expira lentement par le nez. Ses doigts se resserrèrent autour de la poignée de sa canne tandis qu'il tentait de contenir la colère qui montait en lui.
« Ton père est un monstre », dit-il froidement. « Aucun parent ne devrait traiter son enfant de cette manière. »
Puis, presque sans réfléchir, sa main libre vint chercher celle de Lucy.
Le geste était simple, instinctif.
Lucy resta immobile une seconde. Son regard descendit vers leurs mains jointes, comme surprise de les découvrir ainsi. Puis ses épaules se détendirent progressivement. Un petit sourire apparut sur ses lèvres tandis qu'une légère rougeur gagnait ses joues. Elle vint couvrir la main de Viktor avec la sienne, la gardant précieusement entre les deux.
« Merci d'être venu, Viktor... »
Il releva les yeux vers elle.
La façon dont elle tenait sa main, comme si ce simple contact suffisait à lui rendre un peu de sécurité, lui provoqua un pincement douloureux dans la poitrine.
« Bien sûr que je suis venu », répondit-il doucement.
Un silence s'installa entre eux.
Viktor baissa de nouveau les yeux vers leurs mains. Après une brève hésitation, presque timide, il les souleva légèrement. Puis, avant même d'avoir réellement réfléchi à son geste, il inclina la tête et déposa un léger baiser sur les phalanges de Lucy.
Elle se figea.
Pour Viktor, le geste avait été spontané, une marque de tendresse échappée avant qu'il puisse la retenir. Mais Lucy avait grandi dans un monde où ce genre d'attention possédait une tout autre signification. Le baisemain appartenait aux gestes de cour, aux marques d'admiration et d'intérêt que son éducation lui avait appris à reconnaître depuis l'enfance.
La rougeur de ses joues s'accentua immédiatement.
« ...Viktor... »
Viktor remarqua la rougeur qui gagnait peu à peu les joues de Lucy. Il n'avait jamais été particulièrement affectueux ; la plupart de ses interactions restaient réservées, parfois même distantes. Pourtant, avec elle, ces gestes lui venaient avec une facilité presque déconcertante.
« Tu es en sécurité maintenant », murmura-t-il. « Ton père ne peut pas t'atteindre ici. »
Son pouce traçait distraitement de lents cercles sur les jointures de Lucy tandis qu'il continuait de tenir sa main. Ce contact simple semblait les ancrer tous les deux dans l'instant, loin du domaine Laufeyson, des Pacifieurs et de tout ce qui s'était passé au cours de la journée.
Lucy ne le quittait pas des yeux.
Après une brève hésitation, elle se décala doucement sur le canapé pour se rapprocher de lui. Quelques centimètres seulement, puis encore quelques-uns, jusqu'à ce que leurs genoux se frôlent presque. Elle gardait toujours sa main entre les siennes, comme si elle n'avait aucune intention de la lâcher.
« ...Ça compte beaucoup pour moi », souffla-t-elle. « Merci... »
Viktor sentit son souffle se suspendre lorsque Lucy réduisit encore la distance entre eux. L'air sembla soudain se charger d'une tension nouvelle, presque fragile, tandis que ses yeux ambrés restaient accrochés aux siens.
Pendant un bref instant, son regard descendit vers ses lèvres.
Lucy ne bougea pas.
Elle ne détourna pas les yeux, ne recula pas davantage. Et cette absence de mouvement suffit à faire céder la dernière hésitation de Viktor.
Il se pencha vers elle et l'embrassa doucement.
Ses lèvres étaient encore fraîches contre les siennes après le temps passé dehors dans l'air froid de Zaun. Le baiser n'avait rien de précipité ; il était délicat, presque prudent, comme si Viktor craignait encore qu'un mouvement trop brusque puisse rompre cet instant.
Les yeux de Lucy se fermèrent lentement.
Si elle s'était rapprochée de lui quelques secondes plus tôt, ce n'était pas tout à fait par hasard. Quelque part, sans avoir osé se l'avouer clairement, elle avait espéré qu'il réduirait les derniers centimètres qui les séparaient.
Alors elle ne réfléchit plus.
Elle se laissa simplement fondre dans le baiser.
Ekko revint quelques minutes plus tard, un plateau chargé de bols fumants de ragoût zaunite et d'épaisses tranches de pain entre les mains. Un arôme chaud et savoureux l'accompagnait jusque dans la pièce.
« Très bien, le repas est prêt », annonça-t-il en entrant.
Puis il s'immobilisa.
La voix d'Ekko ramena brutalement Lucy et Viktor à la réalité. Ils se séparèrent presque aussitôt et un bref silence s'installa entre eux — ce moment terriblement gênant où tous deux réalisaient qu'ils venaient de s'embrasser pour la première fois et, surtout, qu'ils venaient de se faire surprendre.
Viktor s'éclaircit la gorge, soudain très conscient de la présence d'Ekko planté devant eux avec son plateau. Ses oreilles chauffèrent légèrement. Il n'avait déjà pas l'habitude de ce genre de situation ; être surpris en plein milieu rendait les choses infiniment pires.
« Euh... merci. »
Il se leva légèrement pour récupérer le plateau des mains d'Ekko, en prenant grand soin de ne surtout pas croiser son regard, puis posa le tout sur la table basse.
Lucy se mordit discrètement la lèvre. Ses joues étaient toujours roses et, malgré ses efforts pour paraître parfaitement détachée de ce qui venait de se passer, son expression la trahissait complètement.
« Oui... merci. »
Ekko resta immobile quelques secondes, passant lentement son regard de Lucy à Viktor, puis de Viktor à Lucy.
« Alors... euh... »
Personne ne sembla savoir quoi ajouter.
Viktor s'éclaircit une nouvelle fois la gorge et désigna finalement les bols, saisissant avec empressement la première échappatoire qui se présentait.
« On mange ? »