Entre Vengeance et Chaos

Chapitre 8 : L'héritage du sang

4722 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 17/12/2025 11:01

La neige tombait sans bruit sur les hauteurs de Nanda Parbat. De larges flocons, lents et lourds, descendaient du ciel comme une bénédiction mensongère, déposant un manteau blanc sur la cour sacrée. Ils recouvraient les pierres fendues, les torches éteintes, les traces de lutte encore visibles dans les fissures du sol. Ils étouffaient les cris qui avaient résonné plus tôt entre ces murs millénaires, effaçant jusqu’aux empreintes de pas, comme si la montagne elle-même cherchait à nier ce qui venait de se produire. Mais sous cette pureté trompeuse gisait la mort. Nyssa tomba à genoux. Le choc fut silencieux, presque indigne de la violence qu’elle ressentait. Devant elle, étendu dans la neige souillée, Ra’s al Ghul ne respirait plus. Le Démon reposait sur le dos, les traits figés dans une expression qu’elle n’avait jamais vue auparavant, ni colère, ni commandement, ni calcul. Une paix froide, étrangère. Son corps semblait déjà appartenir à la montagne, offert aux vents et au gel, figé comme une statue antique abandonnée à l’éternité. Le sang s’était répandu sur sa tunique sombre avant de se figer, dessinant des veines écarlates qui tranchaient violemment avec le blanc immaculé de la neige fraîche. Chaque goutte semblait crier ce que le silence refusait d’admettre. Pendant un long instant, Nyssa resta immobile. Ses genoux s’enfonçaient dans la neige glacée, mais elle ne sentait ni le froid ni la douleur. Elle ne voyait plus que lui. Le Démon. Le maître incontesté de la Ligue. Son père. L’homme dont la présence avait toujours été une certitude aussi immuable que ces montagnes. Réduit au silence.

« Non… » murmura-t-elle enfin.

Le mot se brisa à peine franchit-il ses lèvres, emporté par le vent. Sa voix tremblait, étranglée par une émotion qu’elle s’était toujours refusée. Nyssa posa ses mains sur la poitrine de Ra’s, pressant le tissu imbibé de sang comme si elle pouvait encore y trouver un battement, un souffle oublié, une étincelle de ce feu qui avait guidé la Ligue pendant des siècles. Rien. La réalité s’imposa avec une brutalité implacable. Alors la colère remplaça le chagrin. Une colère ancienne, viscérale, nourrie par des années de discipline, de loyauté et de sacrifices. Une colère héritée du même feu que lui, celui qui ne pleure pas, qui ne cède pas, mais qui brûle jusqu’à consumer le monde. Sans un mot de plus, Nyssa se redressa. Ses traits s’étaient durcis, sculptés par la rage et la détermination. Elle passa les bras de son père autour de ses épaules, sentant le poids inerte de son corps, et le traîna hors de la neige. Le frottement sourd contre la pierre résonnait dans la cour déserte, un son indécent dans ce lieu sacré. Ses pas s’enfonçaient profondément à chaque mouvement, laissant derrière elle une trace irrégulière aussitôt effacée par les flocons. Chaque mètre arraché à la montagne était une épreuve, une offrande silencieuse, une prière muette adressée à une entité qui ne répondait plus. Le vent hurlait autour d’elle, fouettant son visage, tirant sur sa cape, cherchant à la faire plier. Mais Nyssa ne s’arrêta pas. Sa mâchoire était serrée, ses yeux fixés droit devant elle, brûlants d’une promesse qui n’avait pas besoin d’être prononcée. Elle savait où aller. Et ceux qui avaient provoqué cette nuit paieraient le prix de ce sang versé.



Le chemin menait aux confins interdits de Nanda Parbat. Plus loin que les cours sacrées, au-delà des temples de pierre et des salles d’entraînement où la Ligue forgeait ses assassins. Un sentier étroit, presque effacé, serpentait entre les falaises, avalé par les ombres et la neige. Ici, même les plus anciens membres de la Ligue n’avançaient qu’en dernier recours, lorsque toute autre voie avait été abandonnée. Les torches n’y brûlaient jamais longtemps, comme si la montagne refusait leur lumière. Là où le monde des vivants frôlait celui des morts. La caverne apparut soudain, béante, taillée à même la roche noire. Son ouverture ressemblait à une gueule ouverte, prête à engloutir ceux qui osaient s’en approcher. Les parois étaient striées de veines minérales luisantes, comme des cicatrices anciennes. Un souffle froid en émanait, mais ce n’était pas le froid de la neige, c’était une froideur plus profonde, plus ancienne, chargée d’un poids invisible. À l’intérieur, l’air était lourd, saturé d’une odeur minérale mêlée à quelque chose de plus âcre, presque organique. Une senteur de pierre mouillée, de sang ancien et de promesses oubliées. Chaque pas de Nyssa résonnait, amplifié, déformé, comme si la caverne murmurait son passage. Et au centre reposait le bassin. Le Puits de Lazare. Creusé dans la roche brute, circulaire, immuable. L’eau y était parfaitement immobile, noire comme une nuit sans étoiles, parcourue de reflets verdâtres qui pulsaient lentement sous la surface. On aurait dit une respiration. Un battement. Une lumière étrangère prisonnière de l’eau, cherchant à remonter. Un éclat malsain. Un appel. Nyssa s’agenouilla au bord du bassin. Le froid de la pierre traversa instantanément le tissu de ses vêtements, mais elle ne frissonna pas. Elle fit glisser le corps de Ra’s avec une lenteur presque solennelle, comme un rituel appris avant même de savoir marcher. Lorsqu’il toucha l’eau, aucun remous violent ne se produisit. Il flotta aussitôt. Son corps se stabilisa à la surface, porté par une force invisible. Sous l’eau sombre, son visage se détendit. Les lignes de commandement et de dureté s’adoucirent, laissant apparaître les traits d’un homme, fatigué, marqué par les siècles, et non ceux d’un mythe craint à travers le monde. Ses paupières closes semblaient presque paisibles. Alors le Puits réagit. La surface se mit à vibrer, d’abord imperceptiblement, puis avec une insistance croissante. Des cercles concentriques apparurent autour de son corps, se chevauchant, s’accélérant, comme si l’eau reconnaissait celui qu’elle avait déjà possédé. Une lueur verte se diffusa lentement, éclairant les parois de la caverne de reflets malsains. Nyssa ferma les yeux. Elle connaissait le prix. Le Puits ne rendait jamais la vie gratuitement. Il ne guérissait pas. Il transformait. Il arrachait l’âme, la brisait en fragments, puis la reconstruisait selon ses propres lois. Chaque résurrection laissait des cicatrices invisibles, des failles dans l’esprit, des ombres qui ne partaient jamais. Ra’s al Ghul avait déjà payé ce prix. Autrefois. Bien avant qu’elle ne naisse. Bien avant que la Ligue ne porte ce nom, avant les titres, avant la légende. Il avait vendu son âme au Puits de Lazare pour défier la mort elle-même. Il avait accepté de devenir autre chose qu’un homme pour survivre au temps. Et c’était ce pacte ancien, gravé dans l’eau et la pierre, qui lui avait valu son titre. Le Démon. Nyssa rouvrit les yeux, fixant la silhouette flottante de son père, tandis que la lumière verdâtre gagnait en intensité. Le Puits chantait désormais, un murmure grave, presque imperceptible, qui vibrait dans les os. Quoi qu’il revienne de ces eaux, elle le savait… Il ne serait plus jamais tout à fait le même.



L’eau se mit soudain à bouillonner. D’abord lentement, presque imperceptiblement, comme un frémissement au fond du bassin. Puis la surface se troubla, se souleva, parcourue de remous violents. Des bulles épaisses éclatèrent dans un bruit sourd, libérant une vapeur verdâtre qui rampa le long des parois de la caverne. L’air devint suffocant, saturé d’une odeur âcre de pierre mouillée, de sang ancien et de corruption vivante. Le corps de Ra’s se crispa. Ses membres se raidirent dans une convulsion brutale, ses doigts se refermèrent comme des serres, ses traits se déformèrent sous la douleur. Des spasmes incontrôlables le secouèrent, soulevant son torse hors de l’eau avant de l’y replonger violemment. L’eau du Puits éclaboussait les pierres noires, sifflant comme si elle brûlait au contact de l’air. Nyssa rouvrit les yeux, le souffle court, incapable de détourner le regard. Son cœur battait si fort qu’elle en avait la nausée. Chaque seconde semblait s’étirer, cruelle, suspendue au bord de l’irréversible. Puis… Une inspiration. Longue. Râpeuse. Inhumaine. Un bruit sec, presque animal, jaillit de la gorge de Ra’s al Ghul tandis que sa poitrine se soulevait violemment. L’air entra dans ses poumons comme une lame, arrachant un spasme à tout son corps. Ses yeux s’ouvrirent. D’un vert brûlant, incandescent, traversés d’éclairs de rage et de conscience. Un regard trop ancien pour appartenir à un homme. Un cri muet sembla traverser la caverne quand il se redressa brusquement hors du bassin. L’eau ruisselait sur son visage, le long de sa barbe, gouttant lourdement sur la pierre. Ses doigts s’agrippèrent au rebord du Puits avec une force désespérée, creusant presque la roche. Ses poumons aspiraient l’air avec une urgence féroce, haletante, comme s’il se noyait encore… comme s’il renaissait dans la douleur la plus absolue. Le Démon revenait à la vie. Ses yeux se posèrent sur Nyssa. Et dans ce regard, elle vit tout. La colère, la lucidité, la souffrance renouvelée. La conscience aiguë du prix payé. Le monde venait de reprendre son souffle. Nyssa tomba à genoux, incapable de soutenir plus longtemps la tension. Ses épaules tremblaient, ses larmes coulaient librement, brûlantes contre le froid de la caverne.

« Père… »

Le mot sortit brisé, chargé de peur, de soulagement et d’un amour farouche. Ra’s inspira encore, profondément. Une fois. Puis une autre. Comme s’il devait convaincre son propre corps qu’il était de retour. Lentement, il se redressa davantage, l’eau s’écoulant de sa tunique sombre en rigoles épaisses. Sa voix s’éleva enfin, grave, rauque, chargée d’une fatigue millénaire.

« Le Puits… m’a repris. »

Il baissa les yeux vers ses mains, ouvertes devant lui, comme s’il y voyait encore les chaînes invisibles de son pacte. Ses doigts tremblaient à peine, pas de faiblesse, mais de lucidité.

« Chaque fois… il exige davantage. »

Nyssa serra les poings, les ongles s’enfonçant dans sa paume. La rage remplaçait déjà la peur.

« Mais tu es vivant. »

Ra’s releva lentement la tête. Un sourire lent, sombre, presque résigné, étira ses lèvres.

« Vivant, oui. Mais jamais libre. »

Il leva les yeux vers la voûte rocheuse, où l’ombre semblait palpiter, comme si la montagne elle-même observait son retour.

« On ne survit pas à la mort sans en porter la marque. »

Un temps.

« C’est le prix du Démon. »

La lumière verdâtre du Puits vacilla une dernière fois, projetant des ombres déformées sur les murs, puis se calma. L’eau redevint immobile, opaque, silencieuse. Le silence retomba sur la caverne. Mais ce n’était plus un silence de repos. Quelque part, dans les entrailles de Nanda Parbat, une vérité ancienne venait de renaître avec lui. Une dette renouvelée. Un équilibre brisé une fois de plus. Ra’s al Ghul avait défié la mort. Encore. Et le monde, tôt ou tard, en paierait le prix.



Sam courait à travers la neige, le souffle court, les poumons brûlés par l’altitude et le froid. Chaque inspiration lui lacérait la poitrine, mais elle n’accélérait pas, elle tenait ce rythme précis, celui qu’on apprend à Nanda Parbat ou l’on meurt. La montagne hurlait autour d’elle. Le vent fouettait les crêtes, soulevait des gerbes de poudre blanche qui venaient lui cingler le visage comme des éclats de verre. Elle connaissait ces hauteurs comme sa propre peau. Chaque corniche. Chaque faille dissimulée sous la glace. Chaque rocher assez solide pour supporter un saut. Elle bondissait de pierre en pierre avec une aisance presque irréelle, son manteau sombre se confondant avec les ombres projetées par les falaises. Ici, elle n’était pas une étrangère. Ici, elle était chez elle. Puis elle leva les yeux. Surplombant le versant, immobile sur une falaise étroite, une silhouette se détachait contre le ciel livide. Ethan Hunt. Le vent agitait son manteau comme une bannière de guerre. Il ne semblait ni essoufflé ni pressé. Il attendait. Comme s’il avait toujours su qu’elle viendrait jusqu’ici. La neige s’accumulait à ses pieds sans qu’il ne paraisse la sentir. Sa voix descendit jusqu’à elle, claire, tranchante, presque douce malgré la tempête.

« Tu crois qu’ils ont trahi la Ligue. Que c’est pour cela qu’ils sont morts. »

Sam s’arrêta net. Ses bottes crissèrent sur la glace, puis plus rien. Le silence se fit autour d’elle, brutal, irréel, comme si la montagne elle-même retenait son souffle. Son cœur battait trop fort. Trop vite. Hunt inclina légèrement la tête, un geste faussement respectueux.

« Les Reilly n’ont jamais trahi Nanda Parbat. Jamais. Au contraire… »

Il la fixa alors. Et cette fois, Sam vit quelque chose qu’elle n’avait jamais perçu chez lui auparavant. Pas la cruauté. Pas la haine. Mais une folie froide. Lucide. Calculée.

« Ils sont morts pour protéger Ra’s al Ghul. De moi. »

Le monde s’arrêta. Un silence glacé s’abattit sur la montagne, plus violent que n’importe quelle tempête. Sam ne bougea pas. Pas un muscle. Pas un souffle. Même le vent sembla se figer autour d’elle. Quelque chose se brisa, lentement, sans bruit, à l’intérieur de sa poitrine.

« Non… » murmura-t-elle.

Sa voix se perdit dans l’air gelé, fragile, presque enfantine. Hunt sourit. Un sourire satisfait, précis, comme celui d’un homme qui vient de porter le coup parfait.

« J’étais son meilleur agent. Son héritier potentiel. Avant la naissance de ses filles. »

Il fit un pas sur la corniche, parfaitement stable.

« Mais ton père a découvert ce que je préparais. »

Les mots s’abattirent sur elle comme des lames.

« Alors il a prévenu Ra’s. »

Hunt écarta légèrement les bras, désignant la montagne, la Ligue, l’histoire elle-même.

« J’ai été chassé. Condamné par celui qui m’avait formé. Et tes parents ont payé le prix de leur loyauté. Mais ça tu le sais déjà. »

Sam porta une main à sa bouche. Ses doigts tremblaient violemment. La neige sous ses pieds semblait soudain trop fragile, comme si elle allait céder. Son père. Sa mère. Morts parce qu’ils avaient voulu sauver Ra’s. Tout ce qu’elle avait cru pendant dix-sept ans… Tout ce pour quoi elle avait combattu, tué, survécu… Tout était faux.

« Tu mens, » souffla-t-elle.

Mais même à ses propres oreilles, le mensonge sonnait creux. Sa voix se brisait, fissurée par une vérité trop lourde. Hunt descendit de la corniche avec une lenteur calculée, ses bottes crissant sur la neige. Il s’arrêta à trois pas d’elle.

« Je te jure que non. »

Il pencha légèrement la tête, faussement pensif.

« Ra’s te l’aurait confirmé… Ah non. »

Un éclat amusé traversa son regard.

« Il est mort. Je l’ai tué. »

Sam releva brusquement les yeux, le souffle coupé. Elle savait que Ra’ était vivant quelque part. Caché. Hunt haussa un sourcil, presque indulgent.

« Tu n’as pas compris ? Je suis revenu pour finir ce que j’ai commencé. »

Sa voix se durcit, gagnant une froideur absolue.

« Et cette fois, je ne laisserai personne en vie. Il est temps pour la Ligue de disparaître. »

La neige continuait de tomber autour d’eux. Mais pour Sam, tout venait de s’arrêter.




Sam chancela. Ce ne fut pas une chute franche, ni un effondrement spectaculaire, juste un pas de trop, un déséquilibre infime, comme si le sol lui avait été soudain retiré sous les pieds. Elle, qui avait tenu debout au milieu des flammes, des cris et des lames, sentit pour la première fois ses appuis la trahir. Elle n’avait jamais cédé devant la douleur. Jamais reculé face à la mort. Jamais laissé la rage la submerger sans la maîtriser. Mais là… quelque chose se fissura. Ce n’était pas son corps. C’était l’édifice entier de sa vie. Le katana glissa lentement vers le bas, la pointe s’enfonçant dans la neige sans qu’elle s’en rende compte. Sa main ne répondait plus. Ses doigts, engourdis par le froid et la vérité, refusèrent d’obéir. Le vent hurlait autour d’elle, fouettant son visage comme pour la réveiller, arrachant à sa capuche des lambeaux de tissu. La neige se collait à ses cils, fondait sur ses joues, se mêlait à l’humidité brûlante de ses yeux. Elle inspira, mais l’air sembla lui lacérer la poitrine. Sa voix, quand elle parla, n’était plus qu’un souffle brisé, presque enfantin.

« Donc… toute ma vie… toute cette souffrance… tous ces morts… »

Les images s’entrechoquaient dans son esprit. Ses parents étendus dans le sang, les entraînements, les missions, les visages qu’elle avait appris à ne plus voir comme humains. Les nuits passées à croire qu’elle avançait dans la bonne direction. Qu’elle rendait justice. Hunt termina pour elle, avec une douceur cruelle.

« … étaient dirigés vers la mauvaise cible. »

Il se tenait là, immobile, parfaitement à l’aise dans la tempête, comme s’il appartenait à cette montagne autant que la neige et la pierre. Son regard brillait d’une satisfaction glaciale.

« Tu vois ? » poursuivit-il. « Tu n’es pas si différente de la Ligue. Toujours prête à tuer… sans poser les bonnes questions. »

Chaque mot était une lame. Précise. Calculée. Un hoquet de colère et de chagrin lui échappa, incontrôlable. Sa gorge se noua, son souffle se brisa. Elle sentit la rage monter, violente, brûlante, familière, et pendant un instant, elle voulut l’embrasser. Lever son arme. L’abattre. Le faire taire à jamais. Elle le voulait de toutes ses forces. Mais son bras tremblait. Ses muscles refusaient de suivre l’ordre. Ses jambes flageolaient, lourdes comme si la montagne elle-même cherchait à l’engloutir. La neige autour d’elle s’était teintée de rouge, pas celle de Hunt. La sienne. Elle serrait sa paume si fort que ses ongles avaient entaillé la chair. Le sang s’échappait entre ses doigts, chaud, presque irréel sur le froid mordant. Elle ne sentait rien. Ni la coupure. Ni le froid. Seulement le vide.

« Sam ! »

Une voix fendit le vent. Lointaine d’abord, presque irréelle, puis plus nette, portée par l’urgence. Une ombre se dessina dans le rideau de neige, courant vers elle malgré la tempête.

« Sam ! »

Talia. Son nom résonna en elle comme une ancre jetée dans un océan en furie.




Talia surgit de la tempête comme une apparition née du blizzard. Sa silhouette se découpa dans le rideau de neige, sombre et déterminée, avançant contre le vent qui fouettait son visage sans pitié. Ses cheveux, libérés de leur attache stricte, claquaient autour de ses traits durcis par l’altitude et l’urgence. Des cristaux de glace s’étaient accrochés à ses cils, mais son regard brûlait d’une intensité farouche, animé par une colère froide et lucide.

« Éloigne-toi d’elle, Hunt ! »

Sa voix fendit l’air, nette, impérieuse, portée par l’écho des montagnes. Elle se plaça instinctivement entre Sam et lui, comme elle l’avait fait tant de fois autrefois, sœur d’armes, gardienne silencieuse. Hunt, lui, ne broncha pas. Il resta immobile, parfaitement à sa place dans ce chaos blanc, les bras légèrement écartés, le manteau sombre battant contre ses jambes. Un sourire effleura ses lèvres, lent, condescendant.

« Ah… la fille prodigue, » dit-il d’un ton faussement amusé. « Toujours à ramasser les morceaux de son père… et de ses protégés. »

Ses mots glissèrent comme du poison sur la neige. Sam fit un pas vers Talia, chancelante. Ses genoux protestèrent, son équilibre vacilla, mais elle se força à avancer. Sa voix tremblait, fendue par le froid et le choc.

« Talia… il… il dit que… »

Talia posa aussitôt une main ferme sur son bras, l’ancrant au sol. Le contact était solide, rassurant, presque douloureux tant il contrastait avec le vertige intérieur de Sam. Mais lorsque Talia leva les yeux vers elle, quelque chose se brisa dans son regard. Juste un instant. Une fêlure minuscule, mais irréversible.

« Sam… » murmura-t-elle. « Ce qu’il dit… est vrai. »

Le monde se figea. Le vent s’éteignit d’un coup, comme si la montagne elle-même avait cessé de respirer. Plus un flocon ne tomba. Plus aucun bruit ne monta des crêtes. Le silence fut si total qu’il en devint assourdissant. Sam se figea entièrement. Son souffle resta coincé dans sa poitrine. Ses doigts se crispèrent, puis se relâchèrent. La neige semblait soudain trop blanche, trop brillante, presque cruelle. Talia inspira profondément, comme si chaque mot allait lui coûter.

« Tes parents ne l’ont jamais trahi. »

Elle marqua une pause, ses yeux brillant d’une douleur ancienne.

« Ils l’ont protégé. »

Hunt inclina légèrement la tête, savourant.

« Et lui, il les a tués, » poursuivit Talia. « Il a voulu tuer mon père. »

Sam devint plus pâle que la neige autour d’eux. Ses lèvres s’entrouvrirent sans qu’aucun son n’en sorte. Les images s’écrasèrent les unes contre les autres. Sa mère, son père, la maison en flammes, la voix de Ra’s, les années d’entraînement, la haine patiemment cultivée. Tout reposait sur un mensonge. Hunt sourit pleinement, cette fois. Un sourire de victoire nue.

« Et maintenant que tu sais tout… » dit-il doucement.

Il s’approcha d’un pas, calculé.

« Que vas-tu faire, Samantha Reilly ? Continuer à me chasser ? Ou sauver celui que tu appelles “père” ? »

« Sam… Ra’s n’a jamais voulu que tu deviennes ce que tu es aujourd’hui. Souviens-toi. Je t’en prie. Il t’a élevée comme sa propre fille. Nous avons grandi ensemble, comme des sœurs. Et je t’aime comme j’aime Nyssa. Pour moi, tu es ma petite sœur. Celle sur qui je veille. »

Elle inspira, la voix plus fragile, mais plus sincère encore.

« N’écoute pas Hunt. Écoute ce que ton cœur te dicte. Ra’s t’a toujours dit que la vengeance ne mène nulle part. Souviens-toi, Sam. Ra’s est en vie. Mais il est faible. Caché. Et si Hunt le retrouve avant toi… »

Elle n’arriva pas à finir. Les larmes envahirent ses yeux. Sam n’écoutait plus. Son cœur battait si fort qu’elle en avait mal. Chaque pulsation résonnait jusque dans ses tempes. Ra’s. Son père adoptif. Ses souvenirs refaisaient surface. Par fragments. Ses discussions au coin du feu avec Ra’s. Ses jeux d’épées avec Talia et Nyssa. La demande qu’elle avait formulé à Ra’s de suivre le même entraînement que ses sœurs. Son refus unanime. Elle rouvrit les yeux et lentement, Sam releva la tête. Ses yeux, bleus comme la tempête qui reprenait doucement autour d’eux, se durcirent. Toute trace d’hésitation s’éteignit, remplacée par une détermination glaciale.

« Il devra me tuer avant d’atteindre Ra’s. Mon père. »

Talia esquissa un sourire fragile, mêlé de soulagement et de tristesse. Hunt éclata d’un rire bref, sec, presque joyeux.

« Soit, c’est ton choix. »

Il fit un pas en arrière, déjà happé par le blizzard.

« Cours aider ton vieux démon. Moi… je me chargerai de t’attendre au sommet. C’est toi que je tuerai en premier. »

Puis il se fondit dans la tempête. La neige l’engloutit, effaça sa silhouette, avala jusqu’à la trace de ses pas. Il ne resta plus que le vent. Et la certitude qu’ils se reverraient. Au sommet.




Sam resta immobile un long moment. La tempête reprenait lentement son souffle autour d’elle, comme si la montagne, satisfaite d’avoir révélé sa vérité, laissait désormais le choix s’imposer. La neige retombait en larges flocons silencieux, s’accrochant à ses cils, à ses cheveux sombres, à la lame encore dégainée qu’elle tenait sans s’en rendre compte. Le froid mordait sa peau, mais elle n’y prêtait plus attention. Puis, très lentement, elle abaissa son katana. Le métal glissa dans son fourreau avec un chuintement feutré, presque solennel, comme si l’arme elle-même reconnaissait que ce combat-là ne se gagnerait pas par la violence aveugle. Ses doigts restèrent un instant sur la garde, crispés, avant de se détendre. Le geste avait quelque chose de définitif. Une décision prise sans retour possible. Talia s’approcha et posa une main ferme sur son épaule. Le contact était chaud malgré le froid, ancré, fraternel. Un rappel silencieux qu’elle n’était pas seule, pas totalement.

« Sam… » dit-elle doucement. « Tu n’es pas obligée de faire ça seule. »

Le vent fit claquer leurs manteaux, soulevant un voile de neige entre elles deux. Sam inspira profondément, l’air glacé brûlant sa poitrine, puis secoua lentement la tête.

« Je dois le faire seule. »

Sa voix était calme, mais chaque mot semblait taillé dans la pierre. Elle tourna légèrement le visage vers Talia, ses yeux bleus reflétant la blancheur infinie des sommets.

« Parce que je n’ai jamais été une Reilly pour Ra’s… »

Elle marqua une pause, comme si le nom pesait trop lourd sur sa langue.

« J’ai été sa fille. »

Un souffle passa entre elles. Un aveu. Une vérité enfin dite. Sam leva alors les yeux vers la montagne, vers cette ligne déchiquetée où Hunt avait disparu, avalé par le blizzard. Les crêtes se perdaient dans les nuages, indifférentes, éternelles. Quelque part là-haut, le passé et l’avenir s’affrontaient déjà.

« Et je vais sauver notre père. »

Il n’y avait ni hésitation ni colère dans sa voix. Seulement une certitude glaciale, forgée dans le sang, la perte et l’amour qui liait les enfants du Démon. Sans attendre de réponse, Sam se tourna et s’élança dans la neige. Ses pas furent d’abord lourds, puis de plus en plus sûrs. Sa silhouette se détacha bientôt dans la blancheur, noire et déterminée, avalée peu à peu par la tempête montante. Talia resta seule. Elle regarda longtemps la trace de pas se perdre sous les flocons, jusqu’à ce que la montagne efface toute preuve du passage de Sam. Le vent hurlait plus fort désormais, comme un chant ancien chargé d’avertissements. Alors, à voix basse, presque comme une prière, Talia murmura.

« Que les ombres te protègent, ma sœur… »

Elle ferma brièvement les yeux.

« Car cette fois, même moi… je ne pourrai peut-être pas te sauver. »


La neige continua de tomber. Et au sommet de Nanda Parbat, le destin s’apprêtait à réclamer son dû.

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