Le Village qui en avait Gros
Gélatineux aurait préféré se faire envahir par trois légions romaines en colère plutôt que de découvrir, ce matin-là, une broche parfaitement vide là où un sanglier aurait dû rôtir. Il resta là un long moment, les bras ballants, à contempler le néant graisseux qui pendait tristement au-dessus du foyer. La chaîne de fer, noire de suie, oscillait doucement, comme pour se moquer de lui, laissant couler une dernière larme de graisse figée qui s’écrasa dans l’âtre avec un ploc désespérant. Pas une patte. Pas une côte. Pas même un ridicule petit bout de couenne à se mettre sous la dent ou à brandir théâtralement devant un client mécontent. Rien. Le vide. Le néant. L’absence totale, définitive et profondément insultante de sanglier. Il soupira, et son gros ventre de Gaulois affamé tressaillit avec lui, débordant légèrement par-dessus sa ceinture de cuir trop serrée. C’était un ventre honnête, rond et fier, le genre de ventre qu’on nourrit à coups de rôtis, de cervoise et de regrets mal digérés. Là, il gargouillait doucement, comme pour rappeler l’urgence dramatique de la situation. Gélatineux cligna des yeux. Une fois. Deux fois. Trois fois. Ses petits yeux clairs, perdus dans un visage trop large, entourés de taches de rousseur et de boutons rouges bien vivaces, se plissèrent sous l’effort de la concentration. Une mèche de cheveux roux, raide comme de la paille mal peignée, retomba devant son front constellé d’imperfections. Il avait l’air de réfléchir très fort, ce qui, chez lui, se manifestait surtout par une immobilité totale et une bouche entrouverte. Puis il se pencha légèrement en avant, son imposante silhouette projetant une ombre massive sur le foyer, comme si le sanglier allait apparaître par timidité, surpris d’avoir été observé d’aussi près. Peut-être qu’il s’était simplement caché. Peut-être qu’il faisait semblant. Les sangliers étaient sournois.
« Reviens, » murmura-t-il d’une voix pâteuse, un peu trop grave pour son corps mou. « Je te promets que je ne te mangerai pas trop vite. »
Il accompagna sa promesse d’un vague geste de la main, laissant ses bracelets de bronze s’entrechoquer faiblement. Une goutte de salive fila le long de son menton rebondi avant qu’il ne l’essuie machinalement du revers de la main, sans quitter la chaîne des yeux. Le silence répondit. Le feu crépita faiblement, presque gêné. La chaîne grinça encore une fois. Le néant graisseux resta là, pendu, cruel. Le sanglier ne revint pas.
Il faut dire que Gélatineux était charcutier depuis toujours, enfin, depuis aussi longtemps qu’il se souvenait, ce qui, dans un village gaulois régulièrement secoué par des baffes supersoniques, des Romains projetés à travers champs et des chocs crâniens à répétition, équivalait déjà à un exploit de longévité mentale. Sa mémoire était peut-être légèrement floue sur les détails, mais une chose restait parfaitement nette. Il avait toujours senti le sanglier. Son père avait été charcutier. Un homme large d’épaules, large de ventre et étroit d’esprit, qui savait reconnaître la qualité d’un jambon à l’odeur et l’humeur d’un client à la force de sa mâchoire. Son grand-père aussi, charcutier légendaire, dont on racontait qu’il pouvait découper une bête entière sans jamais s’arrêter de mâcher. Et selon la légende familiale, répétée à chaque banquet après la troisième chope de cervoise, l’un de leurs ancêtres les plus glorieux avait tenté de charcuter un mammouth, avant que l’idée ne devienne déraisonnablement impopulaire, principalement auprès du mammouth concerné. Chez les Gélatineux, le sanglier n’était pas qu’un animal. C’était une vocation transmise de père en fils, parfois de père en fils un peu trop gourmands. Un mode de vie rythmé par le claquement du couperet, le fumet des rôtis et la satisfaction profonde que procure une couenne bien croustillante. Une religion, avec ses rites sacrés. L’aiguisage des couteaux à l’aube, le respect solennel du gras, et le silence quasi religieux qui précédait la première entaille. Le sanglier était leur dieu à quatre pattes. Leur pourvoyeur. Leur sens de l’existence. Et Gélatineux, avec son ventre rebondi, ses bras solides et ses mains toujours un peu grasses, en était l’un des plus fervents prêtres. Il connaissait chaque partie de la bête comme d’autres connaissaient les étoiles. Il pouvait réciter les découpes comme des prières et parlait du lard avec une émotion sincère, presque émue. Alors, face à ce crochet vide, à ce foyer orphelin, quelque chose s’était brisé. Et là, dans cette cuisine silencieuse, la religion venait de perdre son dieu.
Il sortit de sa boutique en trombe, faisant claquer la lourde porte de bois derrière lui, le tablier encore noué de travers, taché de graisse ancienne et de sanglier regretté. Son ventre le précédait presque, ballotant fièrement tandis qu’il déboulait sur la place du village comme un guerrier partant au combat, à ceci près qu’il n’avait pour arme qu’un flair déçu et une indignation croissante. Il s’arrêta net, planta ses sandales dans la poussière, gonfla ses narines et huma l’air du village avec un sérieux solennel. L’air sentait la cervoise renversée, la fumée des feux domestiques, le poisson trop frais du poissonnier… mais rien. Pas l’ombre d’un grognement. Pas une trace de sabot. Pas même une petite empreinte boueuse prometteuse pour redonner espoir à un charcutier en détresse. Le village respirait la normalité. Et c’était profondément suspect. À la place, un bruit énorme fendit l’air. PAAF. Un coup sec, suivi d’un envol de poussière et, très probablement, d’un Romain en trajectoire ascendante. Puis un autre, encore plus métallique. BING. Celui-là sonnait comme un casque cabossé contre un menhir mal intentionné. Et enfin, un son parfaitement reconnaissable, chargé de douleur et d’une certaine injustice existentielle :
« Aïe… »
Gélatineux n’eut même pas besoin de tourner la tête. Il savait. Dans un village où les sangliers disparaissaient mystérieusement, les Romains, eux, ne manquaient jamais longtemps à l’appel. Il soupira profondément, un soupir long, lourd, qui fit trembler son tablier et remonter une légère odeur de lard imaginaire.
« Évidemment. »
Il resta là, immobile, les bras ballants, pendant qu’un nouveau PAM résonnait au loin. Ce n’était peut-être pas un sanglier… mais au moins, quelqu’un passait une mauvaise journée.
Au loin, derrière la palissade de bois grossièrement taillée, une escarmouche était clairement en cours, le genre d’escarmouche qu’on reconnaissait au village au nombre d’objets romains non identifiés traversant le ciel. Des soldats volaient dans les airs avec cette élégance particulière qui caractérisait les trajectoires involontaires, bras et jambes écartés, cris à retardement inclus. Un casque passa au-dessus d’un chêne dans un sifflement plaintif. Un autre rebondit sur un rocher avec un clang métallique avant de disparaître derrière une colline, probablement pour ne plus jamais être retrouvé. Un troisième atterrit directement dans le potager de quelqu’un, écrasant une rangée entière de navets, suivi quelques secondes plus tard par son propriétaire, nettement moins bien orienté, qui termina sa course la tête la première dans un tas de compost. La poussière montait en nuages épais. On entendait des PAM, des PAF, des BOUM très convaincants, ponctués de cris romains oscillant entre la surprise, l’indignation et la résignation pure. Gélatineux plissa les yeux, mettant une main en visière au-dessus de son regard déjà bien fatigué.
« Ils sont encore là… »
Il n’avait même pas besoin de demander qui. Dans ce village, ils n’étaient pas un pronom, mais une notion parfaitement définie, presque administrative. Les Romains revenaient toujours. Et ils repartaient toujours de la même façon. Deux silhouettes se distinguaient très clairement au milieu du chaos. L’une était petite, rapide, nerveuse, moustachue, se déplaçant avec précision, esquivant un coup ici, plaçant une claque là, comme si tout cela relevait d’une habitude vaguement agaçante. L’autre était… disons plus large. Beaucoup plus large. Massive, enthousiaste, rayonnante de bonne humeur, et dotée d’un appétit capable de faire disparaître une forêt entière en une après-midi. Chaque mouvement de cette silhouette envoyait un Romain valser, parfois deux, parfois trois, avec une joie communicative et une absence totale de rancune. Même de loin, impossible de se tromper. C’étaient Astérix et Obélix. Gélatineux soupira doucement. Quand les Romains étaient là, les sangliers n’étaient jamais très loin. Et inversement. Ce qui, en cet instant précis, n’était pas franchement rassurant.
Gélatineux retourna dans sa boutique d’un pas lourd, faisant grincer le plancher sous son poids respectable. L’intérieur l’accueillit avec son odeur familière de fumée froide, de graisse ancienne et de promesses carnées non tenues. Les crochets pendaient tristement au plafond, vides et accusateurs, comme s’ils le jugeaient en silence. Il attrapa une ardoise déjà bien usée, dont les coins étaient émoussés par des années de mauvaises nouvelles culinaires, puis une craie courte et un peu cassée, qu’il récupéra dans un pot taché de blanc. Il inspira profondément, redressa l’ardoise contre le comptoir et écrivit avec application, la langue légèrement sortie sur le côté, signe indiscutable d’un effort intellectuel sérieux :
AUJOURD’HUI :
Sanglier - RUPTURE TOTALE
(Merci de ne pas demander pourquoi.)
Chaque mot fut tracé lentement, soigneusement, avec cette écriture un peu penchée qu’on adopte quand on veut paraître professionnel malgré la catastrophe. Il souligna même RUPTURE TOTALE, appuyant un peu trop fort, brisant la craie qui laissa une traînée blanche poussiéreuse sur le bois. Il recula d’un pas, les mains sur les hanches, et contempla son œuvre. Son regard passa de l’ardoise aux crochets vides, puis revint à l’ardoise, comme s’il espérait qu’en la fixant assez longtemps, un sanglier finirait par apparaître par pur esprit de contradiction. Après un long moment d’hésitation, exactement le genre de silence où un Gaulois réfléchit très fort, il se pencha à nouveau, récupéra un morceau de craie encore plus petit, soupira, et ajouta en dessous, en lettres plus modestes :
(Oui, encore.)
Il hocha lentement la tête, satisfait malgré tout. Ce n’était pas un bon jour. Mais au moins, l’information était claire. Et dans un village gaulois, c’était déjà beaucoup.
Le premier client arriva moins de trente secondes plus tard. La porte de la boutique s’ouvrit brusquement dans un courant d’air chargé d’odeur de poisson frais, un avertissement olfactif suffisant pour identifier le visiteur avant même qu’il ne parle. Ordralfabétix entra d’un pas décidé, son panier encore humide à la main, les moustaches frémissantes et l’air déjà méfiant, comme s’il s’attendait à une mauvaise nouvelle mais refusait obstinément d’y croire. Son regard balaya la boutique. Les crochets vides. L’ardoise. Le silence.
« Alors ? » demanda-t-il enfin, les sourcils froncés, la voix prudente, celle d’un homme qui sait que certaines réponses peuvent ruiner une soirée entière.
Gélatineux, derrière son comptoir, croisa lentement les bras. Son tablier grinça légèrement sous la pression de son ventre.
« Non. »
Ordralfabétix cligna des yeux.
« Non quoi ? »
« Non. Pas de sanglier. »
Le poissonnier resta figé. Son bras se détendit, son panier glissa de quelques centimètres… puis il le posa lentement sur le sol, comme on dépose une offrande devant une divinité qui vient de refuser un sacrifice.
« Mais… le banquet de ce soir ? » murmura-t-il, soudain beaucoup moins sûr de lui.
« Minuscule. »
« Comment ça, minuscule ? » protesta Ordralfabétix, déjà en train de faire des calculs mentaux très inquiétants impliquant du poisson, des Gaulois affamés et des conséquences sociales irréversibles.
« Comme ça. »
Gélatineux leva la main et fit un geste précis entre le pouce et l’index, laissant à peine l’espace nécessaire pour imaginer un sanglier… très conceptuel.
« Symbolique. »
Un silence lourd tomba dans la boutique. Ordralfabétix regarda le geste. Puis Gélatineux. Puis, par réflexe, son propre panier de poisson. Il déglutit.
« Ça ne va pas leur plaire… » murmura-t-il.
Gélatineux haussa les épaules.
« Rien ne leur plaît quand il n’y a pas de sanglier. »
Et, pour une fois, tout le monde savait qu’il avait raison. Ordralfabétix pâlit. Pas un simple pâlissement discret, non. Un vrai. Celui qui commence aux moustaches, remonte jusqu’aux tempes et s’installe durablement dans le regard d’un homme qui vient de comprendre que la soirée allait très mal se passer. Sa main se crispa sur l’anse de son panier, comme si le poisson à l’intérieur pouvait soudain lui servir de soutien moral.
« Ils ont encore tout mangé, c’est ça ? »
Gélatineux ne répondit pas tout de suite. Il se tourna lentement vers la broche vide, suspendue au-dessus du foyer éteint. La chaîne pendait, immobile, cruellement silencieuse. Une mince trace de graisse figée brillait encore faiblement, dernier vestige d’une présence désormais mythique. Gélatineux la contempla avec le sérieux d’un druide devant un menhir fendu, ou d’un Gaulois face à une tragédie qu’aucune cervoise ne saurait vraiment effacer. Comme on contemple une tombe fraîche. Puis, sans détourner les yeux, il déclara d’une voix calme, trop calme :
« Disons… que Obélix a optimisé la chaîne d’approvisionnement forestière. »
Un silence épais s’abattit dans la boutique. Ordralfabétix cligna des yeux. Une fois. Deux fois. Il visualisa mentalement la forêt. Les sangliers. Obélix. Puis… l’absence de sangliers.
« Optimisé… comment ? » demanda-t-il prudemment.
Gélatineux se tourna enfin vers lui.
« Définitivement. »
Le poissonnier ferma les yeux. Ce soir-là, le banquet allait être… créatif.
La nouvelle se répandit dans le village plus vite qu’un légionnaire en chute libre, rebondissant de hutte en hutte, de moustache en moustache, portée par l’indignation collective et l’odeur persistante d’un drame culinaire imminent. En quelques minutes, chacun savait. En quelques secondes, chacun avait déjà une opinion. Et en moins d’une heure, une petite foule s’était formée dans la boutique de Gélatineux, compacte, bruyante et profondément concernée. Il y avait là des Gaulois de tous âges, bras croisés, mains sur les hanches, paniers vides à la main, tous unis par la même angoisse existentielle. Certains gesticulaient, d’autres hochaient la tête gravement, comme lors d’un conseil de guerre. Chacun avait une question. Chacun avait une plainte. Chacun avait, surtout, une opinion très ferme, et rarement nuancée, sur la question du sanglier.
« Et le lièvre ? » lança quelqu’un, avec l’espoir maladroit d’une solution de repli.
« Insulte, » répondit Gélatineux sans lever les yeux, d’un ton définitif.
« Le poisson ? » tenta un autre, déjà sur la défensive.
« Double insulte. »
Un murmure outré parcourut la foule. Des regards se tournèrent instinctivement vers la direction de la poissonnerie, puis revinrent aussitôt, pleins de reproches.
« Le tofu ? »
Le silence tomba. Brutal. Épais. Gélatineux releva lentement la tête et fixa l’homme qui venait de prononcer ce mot interdit. Son regard passa de son visage à sa silhouette, s’attarda une fraction de seconde sur son air vaguement coupable, puis revint à ses yeux, sans ciller.
« Sors. »
Il n’éleva pas la voix. Il n’ajouta rien. L’homme s’exécuta immédiatement, sous les regards sévères de ses voisins. Quelqu’un referma la porte derrière lui avec une gravité solennelle. La discussion pouvait reprendre.
C’est à ce moment-là que Gélatineux eut une illumination. Pas une petite idée timide. Pas une vague intuition. Non. Une vraie. Massive. Évidente. Une idée qui naît rarement, mais qui, lorsqu’elle surgit, s’impose avec la force tranquille d’un formulaire bien rempli. Une idée brillante. Une idée nécessaire. Une idée… administrative. Ses yeux s’agrandirent légèrement. Son dos se redressa. Son ventre suivit avec un léger temps de retard. On aurait juré voir un homme atteindre soudainement un niveau supérieur de responsabilité civique. Il frappa dans ses mains. Le claquement sec résonna dans la boutique et fit taire instantanément les murmures, les soupirs, et même un débat secondaire sur la cuisson idéale du sanglier absent.
« Très bien. Puisque c’est comme ça… on va s’organiser. »
Un frisson parcourut la foule. Le mot était grave. Lourd de conséquences. On ne s’organisait pas à la légère dans un village gaulois.
« S’organiser comment ? » demanda quelqu’un, d’une voix méfiante, comme si l’organisation risquait d’impliquer des horaires.
Gélatineux inspira profondément. Une inspiration lente, solennelle, comme un chef s’apprêtant à annoncer une décision irrévocable ou un druide à invoquer un esprit particulièrement pointilleux.
« Je crée la Commission de Sauvegarde du Sanglier Sylvestre Gaulois. »
Le silence tomba. Pas un silence ordinaire. Un silence respectueux. Épais. Administratif. Presque officiel. Les Gaulois échangèrent des regards. Certains hochèrent la tête, sans savoir pourquoi. D’autres se grattèrent la moustache, convaincus que ça sonnait important. Un homme répéta mentalement le nom, en se perdant au milieu du mot sylvestre.
« La quoi ? » finit par demander une voix hésitante.
Gélatineux ne se démonta pas.
« La Commission Sanglier. »
Cette fois, tout le monde comprit. Et, dans le village gaulois, rien n’avait jamais paru aussi sérieusement nécessaire. Avec un sérieux presque inquiétant, Gélatineux sortit une nouvelle ardoise. Une belle, bien plate, réservée d’ordinaire aux annonces importantes, comme les augmentations de prix ou les pénuries prolongées. Il essuya soigneusement la surface d’un revers de manche, laissant une trace de craie et de graisse, puis saisit une craie neuve, enfin, relativement neuve, et se mit à écrire lentement, appliqué, chaque lettre pesée comme si elle engageait l’avenir du village.
COMMISSION SANGLIER
Il souligna le titre deux fois. Pour être sûr.
Objectif : empêcher l’extinction totale du sanglier
Il marqua une pause, contempla la phrase, hocha la tête, puis continua, de plus en plus sûr de lui :
Menace principale : Obélix
Menace secondaire : Astérix (complice)
Un murmure parcourut la foule. Quelqu’un toussota. Un autre tenta de protester, puis se ravisa en relisant la ligne Menace principale. Objectivement, c’était difficilement contestable. Gélatineux recula d’un pas pour admirer l’ardoise. Il posa les mains sur ses hanches, gonfla le torse, et déclara d’une voix grave, chargée d’une autorité toute fraîchement acquise :
« C’est officiel, maintenant. »
Il tapota l’ardoise du bout de la craie pour appuyer son propos, laissant une petite trace blanche de plus, comme un sceau administratif improvisé.
« On ne peut plus continuer comme ça. On ne peut pas sauver le village tous les jours… »
Il laissa planer un silence dramatique, balayant l’assemblée du regard.
« … et ne plus rien avoir à manger le soir. »
Cette fois, les têtes hochèrent unanimement. Même les plus sceptiques durent reconnaître qu’il y avait là un problème structurel. Derrière eux, quelque part près de la palissade, un BOUM lointain résonna, suivi d’un cri romain étouffé. Gélatineux soupira. La Commission Sanglier venait de naître. Et, pour la première fois, le sanglier avait officiellement besoin d’être protégé… des Gaulois eux-mêmes.
À cet instant précis, comme si le destin avait décidé d’illustrer le propos, un énorme BOUM retentit juste devant la boutique. La façade vibra, une pluie de poussière tomba du linteau, et un légionnaire romain surgit littéralement de nulle part pour s’écraser contre le mur, aplati comme une crêpe mal cuite. Il glissa lentement jusqu’au sol dans un frottement gênant, laissant derrière lui une trace parfaitement romaine sur le crépi. Un silence gêné suivit. Le Romain, casque de travers, regard légèrement flou, leva péniblement la main, comme à l’école, avec un professionnalisme admirable compte tenu de sa position horizontale.
« Pardon… » dit-il d’une voix faible mais polie.
Il cligna des yeux, tenta de faire le point.
« C’est ici pour déposer une plainte ? »
Gélatineux le regarda. Longuement. Très longuement. Son regard descendit du casque cabossé à la cuirasse froissée, passa par les sandales poussiéreuses, puis revint se poser sur le visage du Romain, où l’espoir survivait encore, fragile mais sincère.
« Vous voyez ce qui est écrit sur l’ardoise ? » demanda-t-il enfin, d’un ton parfaitement calme.
Le Romain tourna la tête avec difficulté, plissa les yeux pour faire la mise au point, et lut lentement, articulant chaque mot en silence. À mesure qu’il avançait, son expression changea. De la confusion à la compréhension, puis à une sagesse soudaine et très prudente. Il hocha la tête.
« Ah. »
Une pause.
« Je repasserai. »
Il s’évanouit aussitôt, retombant mollement sur le sol avec un petit plop résigné. Gélatineux soupira, rajusta son tablier, et effaça machinalement une trace de casque sur sa vitrine. La Commission Sanglier venait de prouver son efficacité.
Gélatineux se tourna lentement vers la foule, prenant soin de ne pas trébucher sur le Romain évanoui qui décorait désormais l’entrée comme un paillasson officiel. Il redressa son tablier, s’éclaircit la gorge et balaya l’assemblée du regard avec une gravité toute neuve, celle d’un homme qui vient de voir sa théorie validée par les faits, et par un légionnaire inconscient. Autour de lui, les Gaulois observaient la scène, partagés entre l’amusement, la satisfaction et une certaine fierté collective. Quelques têtes hochèrent déjà, convaincues. Quelqu’un pointa discrètement le Romain du doigt. Un autre murmura un « c’est vrai » admiratif, comme si une grande vérité venait d’être révélée.
« Vous voyez ? » déclara Gélatineux en ouvrant les bras, englobant à la fois l’ardoise, la boutique et le soldat assommé. « Même eux commencent à comprendre. »
Un murmure approbateur parcourut la foule. Des moustaches frémirent. Des bras se croisèrent avec assurance. La Commission Sanglier venait d’obtenir sa première validation internationale. Et dans un village gaulois, c’était rarement bon signe pour les Romains.
Au loin, quelque part derrière les arbres, Obélix éclata de rire. Un rire large, sonore, franc, qui roulait entre les troncs comme un éboulement joyeux. Un rire heureux. Un rire innocent. Le genre de rire qui ne connaît ni la culpabilité ni les conséquences écologiques à long terme. Il résonna encore une fois, puis une autre, ponctué d’un CRAC suspect, probablement une branche… ou quelque chose qui aurait préféré ne pas être à cet endroit à ce moment. Quelque part dans la forêt, un dernier sanglier imprudent venait très certainement de comprendre qu’il aurait dû choisir une autre clairière. Sur la place du village, le rire parvint jusqu’aux oreilles de Gélatineux comme une gifle invisible. Ses traits se durcirent. Ses épaules se raidirent. Lentement, ses mains se refermèrent en poings, faisant craquer ses doigts graisseux avec une détermination nouvelle. Ce n’était plus la résignation d’un commerçant accablé. C’était la colère sourde d’un homme à qui on venait d’enlever sa raison de vivre… et son menu du soir.
« Ça suffit, » gronda-t-il entre ses dents.
Il inspira profondément.
« On en a gros. »
Un silence inhabituel suivit. Personne ne rit. Personne ne fit de remarque. Même le vent sembla hésiter. Et pour la première fois depuis très longtemps, ce ne fut pas une plaisanterie.