Le Village qui en avait Gros

Chapitre 2 : Bosses comprises

5238 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 18/01/2026 11:17

Apothika sut que la journée allait être longue quand elle dut déplacer son panier à plantes médicinales pour faire de la place à un Romain inconscient, le troisième avant même que le soleil ne soit complètement levé. Le panier, soigneusement tressé, débordait de racines séchées, de feuilles odorantes et de petits flacons bricolés, chacun étiqueté d’une écriture minutieuse. Elle le posa avec précaution contre le mur de sa hutte, soupirant en voyant quelques brins de valériane s’échapper et rouler dans la poussière. Une odeur de menthe sauvage et d’écorce chauffée flottait encore dans l’air frais du matin, à peine troublée par le ronflement peu élégant du légionnaire étendu de tout son long. Le Romain, casque de travers, bras en croix, occupait l’espace avec un talent certain. Il respirait bruyamment, ponctuant chaque expiration d’un léger sifflement, comme si même inconscient, il tenait à signaler sa présence. Une marque de main gauloise parfaitement dessinée sur sa cuirasse témoignait des circonstances de son arrivée. Apothika l’observa un instant, les bras croisés, l’expression lasse mais pas surprise. C’était une femme que le temps semblait avoir décidé d’ignorer sans jamais l’épargner tout à fait. Sa silhouette mince mais solide portait la trace de longues années passées à se pencher sur des corps blessés et des plantes capricieuses. Ses cheveux, d’un brun mêlé de mèches argentées, étaient tirés en une tresse épaisse qui retombait sur son épaule, pratique et sans coquetterie, mais toujours soignée. Son visage, marqué de fines rides autour des yeux et de la bouche, racontait davantage de nuits sans sommeil que de sourires faciles, et pourtant une lueur vive y brillait encore, celle de quelqu’un qui refuse obstinément de se laisser lasser par le monde. Ses yeux, d’un vert sombre presque mousseux, observaient tout avec une attention méthodique, pesant chaque détail comme on jauge une herbe avant de la cueillir. Ils passaient sans émotion apparente du Romain étendu à ses plantes, mais trahissaient une intelligence vive et une patience forgée par l’habitude de l’urgence. Ses mains, tannées par le travail, étaient tachées de résine, de terre et parfois de sang séché ; des mains de guérisseuse, fermes et précises, capables d’arracher une flèche ou de doser un poison avec la même assurance. Elle portait une tunique de laine épaisse, usée aux coudes, ceinte d’une corde à laquelle pendaient de petites bourses de cuir et un couteau émoussé par les usages quotidiens. Autour de son cou, un simple pendentif de bois sculpté, symbole ancien, presque effacé, témoignait de croyances plus vieilles que les routes romaines. Apothika soupira une dernière fois en regardant le légionnaire, puis se redressa, déjà résignée. Les Romains passaient, tombaient, s’évanouissaient ; elle, elle restait. Et tant qu’elle resterait, aucun d’eux n’aurait le luxe de mourir sur le sol de sa hutte.

« Troisième… » murmura-t-elle pour elle-même.

Elle jeta un coup d’œil au ciel, où le soleil peinait encore à franchir la cime des arbres, puis à la place du village, déjà marquée par des traces de pas, de poussière et de casques abandonnés. La journée n’avait pas officiellement commencé qu’elle ressemblait déjà à un lendemain de banquet. Apothika récupéra son panier, contourna le Romain avec habitude, et reprit son chemin en secouant la tête. Oui. Très longue, la journée.



Elle le regarda un instant, étalé de tout son long sur le sol de sa hutte, comme une offrande mal placée. Le Romain occupait presque tout l’espace. Casque de travers, cuirasse cabossée, bras écartés dans une posture vaguement théâtrale. Ses sandales fumaient encore légèrement, dégageant une odeur peu rassurante de cuir chaud et de poussière brûlée, preuve irréfutable qu’il venait d’arriver très vite… et de s’arrêter très brutalement. Apothika soupira, se pencha légèrement, observa la poitrine qui se soulevait, lentement, mais régulièrement, puis se pinça l’arête du nez entre le pouce et l’index, geste universel des soigneurs confrontés à l’inévitable.

« Respire encore… bon. C’est déjà ça. »

Le Romain gémit faiblement, un son plaintif et un peu humide, accompagné d’un léger tressaillement de la jambe droite. Rien de dramatique. Rien d’élégant non plus. Dans l’esprit d’Apothika, ce simple gémissement suffisait à le classer immédiatement dans la catégorie des patients survivables. Juste en dessous des patients bruyants, ceux qui posaient trop de questions, et bien au-dessus des patients définitivement plats, qu’on reconnaissait en général à leur silence très poli et à leur absence totale de respiration. Elle hocha la tête, satisfaite.

« Bien. Celui-là devrait tenir jusqu’à midi, » conclut-elle pour elle-même, avant d’attraper un chiffon et de pousser doucement le casque du bout du pied pour dégager son visage.

La journée pouvait continuer.



Elle se redressa, attrapa un morceau de craie déjà bien usé, raccourci par des semaines de bilans médicaux discutables, et tira un trait sec sur la planche de bois accrochée au mur de sa hutte. Le bois était rayé, taché, couvert de marques anciennes, chacune correspondant à une journée qui avait mal tourné… ou très bien, selon le point de vue gaulois.

Patients du jour :

Gaulois - 7

Romains - 11

Indéterminés - 2 (probablement Romains, mais très confus)

Elle prit un instant pour relire, la tête légèrement penchée, évaluant mentalement la cohérence des chiffres. Derrière elle, un Romain toussa faiblement. Un autre grogna. Quelque chose tomba d’une étagère, probablement à cause d’un casque mal positionné. Apothika ajouta un petit point à côté de Indéterminés, hésita, puis n’en ajouta pas d’autre. Il ne fallait pas se montrer trop optimiste. Elle reposa la craie, observa la planche comme un général contemple une carte de bataille, puis laissa échapper un souffle à mi-chemin entre la fatigue et une certaine fierté professionnelle.

« Nouveau record », murmura-t-elle.

Et dehors, le soleil montait tranquillement dans le ciel, parfaitement indifférent au fait que la journée venait à peine de commencer.




La salle d’attente improvisée débordait déjà, transformée en un enchevêtrement bruyant de corps endoloris, de soupirs dramatiques et de gémissements plus ou moins dignes. Des Gaulois râlaient en se tenant le crâne, comparant leurs bosses respectives avec un sérieux presque compétitif. Des Romains geignaient en se tenant tout le reste, bras, jambes, dos, parfois plusieurs à la fois, leurs cuirasses cabossées servant désormais davantage de souvenirs traumatiques que de protection. Dans un coin, un malheureux centurion était assis à l’envers sur un tabouret, les mains crispées sur le bois, incapable de comprendre pourquoi le sol refusait obstinément de se stabiliser. Il cligna des yeux, tenta de se lever, puis se rassit aussitôt, convaincu que la gravité le prenait personnellement pour cible. Apothika circulait entre eux avec l’efficacité résignée de quelqu’un qui avait renoncé depuis longtemps à l’idée même d’une journée calme. Elle enjambait un casque, contournait un bouclier, repoussait un bras romain qui ne lui appartenait manifestement plus vraiment, tout en jetant des diagnostics à la chaîne, sans même ralentir le pas.

« Toi, fracture. »

Elle pointa du doigt sans s’arrêter.

« Toi, bosse. »

Un soupir, un hochement de tête, c’était noté.

« Toi… oh. Toi, tu as rencontré Obélix. »

Le dernier hocha la tête avec lenteur, les yeux pleins de larmes, le regard vide de quelqu’un qui venait de revoir toute sa carrière militaire défiler devant lui, très vite, et en arrière. Apothika soupira. La journée ne faisait que commencer.




Elle avait pourtant tout prévu, à l’origine. Vraiment tout. Des herbes soigneusement séchées pour les contusions, rangées par taille de bosse et par degré de mauvaise humeur. Des onguents épais pour les brûlures, qui sentaient la résine, la menthe et un vague avertissement. Des cataplasmes tièdes pour les entorses, emballés dans des linges propres au début de la matinée. Même une infusion spéciale pour les « lendemains de banquet », mélange savant de racines amères et de feuilles douteuses, capable de remettre debout un Gaulois après une nuit de cervoise excessive et de chants faux. Les étagères de la hutte étaient pleines. Trop pleines, même. Des bocaux étiquetés, des sachets suspendus aux poutres, des mortiers prêts à l’emploi. Apothika avait organisé tout cela avec le sérieux méthodique de quelqu’un qui croyait encore, naïvement, au concept de prévision raisonnable. Ce qu’elle n’avait pas prévu, en revanche, c’était la cadence. Les allées et venues incessantes. Les patients qui entraient plus vite qu’ils ne sortaient. Les gémissements qui se superposaient. Les herbes qui disparaissaient à vue d’œil. Les cataplasmes utilisés plus vite qu’ils ne pouvaient refroidir. Et surtout, ce rythme infernal, un blessé toutes les deux minutes, parfois deux à la fois, parfois le même revenant pour « juste vérifier si ça devait faire aussi mal ». Apothika jeta un regard à ses réserves déjà entamées, puis à la porte par laquelle un nouveau Romain était en train d’être traîné. Elle soupira. Prévoir, oui. Mais survivre à la logistique d’un village gaulois… ça, aucun manuel ne l’enseignait.



« Apothika ? » demanda un Gaulois, la voix étouffée par un bandage improvisé qui lui entourait la tête, la mâchoire et probablement une partie du cou sans raison médicale claire.

Elle leva les yeux de son mortier, où elle broyait quelque chose qui ressemblait vaguement à une racine mais sentait très exactement le désespoir.

« Oui ? »

Le Gaulois leva lentement le bras. Très lentement. À mi-chemin, un gling discret mais parfaitement audible résonna, suivi d’un second, légèrement plus aigu, comme si quelqu’un venait d’accrocher une petite cloche invisible à son articulation. Il cligna des yeux, surpris, puis tenta à nouveau. Gling. Gling.

« Est-ce que c’est normal que mon bras fasse un bruit de cloche quand je bouge ? »

Apothika ferma les yeux un instant. Juste un instant. Le temps nécessaire pour inspirer profondément, expirer lentement, et repousser l’envie très compréhensible de répondre par un sortilège.

« Normal, non, » dit-elle enfin en rouvrant les yeux.

Elle jeta un coup d’œil rapide au bras, au bandage, à la clochette visiblement coincée quelque part sous les couches de tissu.

« Fréquent, oui. »

Elle attrapa un autre rouleau de bandage, nota quelque chose mentalement sous la catégorie à revoir quand il arrêtera de tinter, et passa déjà au patient suivant. La journée continuait.



Un Romain leva timidement la main, avec cette prudence très particulière des hommes qui ont déjà été projetés contre un mur et qui craignent qu’un geste brusque ne déclenche une récidive. Il était assis de travers sur un banc trop petit, la cuirasse de biais, le casque reposant sur ses genoux comme un objet qu’on n’osait plus remettre.

« Excusez-moi… » dit-il d’une voix hésitante.

Il déglutit.

« J’ai un numéro ? »

Apothika se figea net. Le pilon resta suspendu au-dessus du mortier. Une feuille séchée glissa lentement de la table. Même les gémissements ambiants semblèrent hésiter, comme si la hutte elle-même attendait la suite.

« Un quoi ? » demanda-t-elle, très doucement.

« Un numéro. Pour attendre, » précisa le Romain, un peu plus fort, encouragé par le fait qu’il respirait toujours. « À Rome, on prend un numéro. »

Elle tourna lentement la tête vers lui. Son regard passa sur son casque cabossé, sa cuirasse tordue, sa posture penchée d’un homme qui n’était plus tout à fait sûr de la verticalité. Puis elle revint à son visage, incrédule, comme s’il venait de proposer d’organiser une réunion stratégique en plein lancer de menhir.

« Ici, » dit-elle d’une voix parfaitement plate, « on attend en fonction du degré de platitude. »

Elle désigna la salle d’un geste large. Les corps étalés, les silhouettes affaissées, les Romains empilés par accident plus que par choix.

« Plus vous êtes aplati, plus vite je m’occupe de vous. »

Le Romain réfléchit. Lentement. Il jeta un coup d’œil à ses propres jambes, puis à un camarade étendu face contre terre, puis à un autre qui semblait avoir fusionné avec le sol.

Il hocha la tête, visiblement rassuré.

« C’est logique, » murmura-t-il.

Et il se laissa glisser un peu plus bas sur son banc, pour améliorer son classement.



À l’extérieur, un énorme PAAF fit vibrer les murs de la hutte. Les étagères tremblèrent, quelques fioles s’entrechoquèrent dans un tintement inquiétant, et une pluie de poussière tomba du plafond comme un rappel brutal de la réalité extérieure. Plusieurs patients se recroquevillèrent par réflexe, se protégeant la tête, le torse ou ce qu’il leur restait de dignité. Un Gaulois se jeta instinctivement sous un banc. Un Romain tenta de se mettre en boule… et échoua. Apothika ferma les yeux. Pas longtemps. Juste assez pour soupirer.

« Non. Non, non, non. Pas maintenant. »

Elle n’eut même pas le temps de les rouvrir que la porte s’ouvrit violemment, heurtée de l’extérieur par quelque chose, ou plutôt quelqu’un, qui entra en roulant. Le Romain traversa la hutte dans un enchaînement de tonneaux mal maîtrisés, heurta une table, rebondit contre un tabouret, puis termina sa course contre une étagère de fioles qui oscilla dangereusement avant de se stabiliser dans un miracle logistique. Le silence retomba. Le Romain resta immobile un instant, étendu sur le dos, les yeux grands ouverts, l’air pensif. Puis, avec une lenteur extrême, il leva un doigt.

« Je crois que j’ai perdu quelque chose. »

Apothika se tourna vers lui, les bras croisés, l’expression de quelqu’un qui s’attendait au pire.

« Quoi donc ? »

Il fronça les sourcils, tenta de tourner la tête à gauche… puis à droite… sans succès apparent.

« La notion de gauche et de droite. »

Un murmure parcourut la salle. Un autre Romain hocha la tête avec empathie. Apothika soupira, attrapa un linge propre, enfin, le plus propre disponible, et s’approcha déjà.

« Très bien, » marmonna-t-elle. « Installez-vous quelque part. Où que ce soit. De toute façon, vous y êtes déjà. »

La journée continuait. Et elle devenait franchement conceptuelle. Elle l’installa tant bien que mal sur un banc déjà surchargé, qui protesta en grinçant sous le poids combiné des corps endoloris et des décisions médicales discutables. Le Romain y atterrit mollement, coincé entre un Gaulois grognon, bras croisés, regard noir, convaincu que tout cela était la faute des Romains et du destin, et un autre légionnaire à l’air hagard, la bouche entrouverte, occupé à une tâche d’une importance capitale.

« Une… » murmura ce dernier en passant la langue sur ses gencives.

Il marqua une pause, fronça les sourcils.

« Deux… »

Nouvelle pause, plus longue.

« Trois… ah non… »

Il inclina la tête, recompta avec application, puis conclut, vaguement inquiet :

« Deux et demie ? »

Le Gaulois grogna plus fort. Le banc gémit. Quelque chose tomba par terre, probablement une dent ou un espoir mal placé. Apothika observa la scène une seconde, les mains sur les hanches, puis détourna le regard avec un soupir résigné. Elle rangea une fiole, attrapa un linge, et ajouta mentalement une ligne de plus à la liste déjà interminable de ses urgences du jour. Chercher recette pour pommade réparatrice de dentition romaine. Elle jeta un coup d’œil à l’étagère presque vide, puis au banc encore plus plein. Oui. Très longue, la journée.




La file ne cessait de s’allonger, serpentant désormais jusque devant la hutte, puis au-delà, comme une procession bancale de corps cabossés et de dignités froissées. Les blessés arrivaient par grappes, rarement seuls, souvent en paquet, portés, traînés, parfois simplement lâchés là, presque toujours précédés d’un bruit sourd et suivi d’un silence embarrassé, celui qui vient juste après qu’un Romain a percuté quelque chose de solide. BOUM. Un temps. Quelqu’un toussait. Puis la porte s’ouvrait. Apothika, désormais en mode survie logistique, ne tenta même plus de poser des questions inutiles. Elle se posta près de l’entrée, bras croisés, regard affûté, et commença à trier avec l’efficacité clinique de quelqu’un qui avait abandonné toute illusion de normalité.

« Coup de poing : à gauche. »

Un Gaulois hocha la tête et se dirigea vers le banc indiqué.

« Menhir : au fond. »

Deux Romains pâlirent simultanément.

« Chute prolongée : dehors, prenez l’air. »

Un légionnaire hésita, regarda le sol, puis sortit sans discuter.

« Et moi ? » demanda un Gaulois couvert de bleus, taches violacées et jaunâtres formant une sorte de carte abstraite sur tout son corps.

Apothika le détailla de haut en bas. Elle observa les contusions, la posture légèrement penchée, le regard un peu trop flou pour être honnête.

« Vous avez été frappé combien de fois ? » demanda-t-elle.

Il réfléchit. Longtemps. Les yeux levés au plafond, comptant sur ses doigts, puis recommençant depuis le début.

« J’ai perdu le compte à six. »

Elle hocha la tête, satisfaite, et fit un petit signe vers l’intérieur.

« Alors vous êtes prioritaire. Félicitations. »

Le Gaulois sourit faiblement, fier malgré lui, et entra en boitant, pendant qu’un nouveau PAAF retentissait dehors. Apothika soupira. La file avançait. Le chaos aussi.



À un moment, quelque part entre un cri romain particulièrement aigu et le bruit d’un banc qui cédait, Apothika se rendit compte qu’elle n’avait pas bu depuis l’aube. Cette prise de conscience la frappa avec la violence feutrée d’un oubli professionnel grave. Elle jeta un regard à la lumière qui filtrait par l’ouverture de la hutte. Le soleil était déjà bien monté. Beaucoup trop monté. Elle attrapa sa gourde posée près de la table, celle qu’elle réservait strictement à l’eau, souleva le bouchon et but une longue gorgée salvatrice. Puis elle se figea. Ses yeux s’écarquillèrent. Ses joues se gonflèrent. Elle recracha le liquide dans un mouvement parfaitement maîtrisé, digne d’un druide expérimenté, évitant de justesse un patient allongé à proximité.

« Qui a mis de la potion dans ma gourde ?! »

Le silence tomba dans la hutte, dense, coupable. Quelques blessés se regardèrent. Un Romain tenta de se faire plus plat. Puis, au fond de la salle, un Gaulois leva timidement la main. Il avait encore un bandage autour du front, un autre autour du bras, et un air vaguement euphorique.

« Désolé, » dit-il avec un sourire gêné. « J’avais soif. »

Apothika le fixa. Longuement. Très longuement.

« Vous réalisez, » dit-elle d’une voix dangereusement calme, « que vous avez doublé la durée de votre convalescence en cinq secondes ? »

Le Gaulois cligna des yeux, assimila l’information… puis sourit encore plus largement, visiblement fier de lui.

« Ça valait le coup. »

Apothika ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, la journée était toujours là.



Vers le milieu de la matinée, ce moment flou où le soleil était déjà trop haut pour prétendre qu’il était encore tôt, mais pas assez pour espérer que la journée touche à sa fin, Apothika craqua. Pas bruyamment. Pas spectaculairement. Non. Le genre de craquement intérieur, discret, définitif, qui survient quand on a dépassé le nombre raisonnable de casques cabossés à gérer avant midi. Elle s’arrêta au milieu de la hutte. Autour d’elle, la scène ressemblait à une fresque tragique peinte par quelqu’un qui détestait l’anatomie humaine. Des blessés occupaient chaque recoin. Allongés, assis, affalés. Des bandages pendaient de partout, certains propres, d’autres nettement moins, formant une sorte de décor textile mouvant. Les gémissements se superposaient en une mélodie plaintive et continue, ponctuée par le cling occasionnel d’un casque qu’on empilait dans un coin déjà trop plein. Les casques, justement. Cabossés, tordus, parfois encore tièdes, ils formaient désormais une pile instable qui menaçait de s’écrouler à chaque vibration extérieure. Une œuvre abstraite. Très romaine. Apothika inspira lentement. Puis elle déclara, d’une voix parfaitement calme, trop calme pour être rassurante :

« Je ne suis plus soigneuse. »

Elle laissa une seconde passer. Le mortier cessa de tourner. Un Romain retint sa respiration.

« Je suis plâtrière de l’Histoire. »

Le silence qui suivit fut total. Même les gémissements hésitèrent. Personne n’osa répondre. Parce que, pour une fois, tout le monde savait qu’elle avait raison.



Un Romain, jusque-là silencieux, exploit notable au vu de l’état général de la salle, se redressa légèrement sur son banc. Le mouvement fut prudent, calculé, comme s’il négociait chaque centimètre avec ses propres côtes. Sa cuirasse grinça doucement, son casque glissa un peu plus bas sur son front, et il leva la main à mi-hauteur, hésitant, comme quelqu’un qui n’était plus tout à fait sûr d’avoir le droit de poser des questions dans cet endroit.

« Madame ? »

Apothika se tourna vers lui sans s’énerver. C’était déjà beaucoup.

« Oui ? »

Il avala sa salive, jeta un coup d’œil autour de lui, aux Gaulois bandés comme des paquets mal ficelés, aux Romains étalés dans des positions incompatibles avec la dignité militaire, à la pile de casques qui menaçait toujours, puis revint à elle, sincèrement inquiet.

« Est-ce que… est-ce que c’est fréquent, ce genre de choses ? »

Apothika le fixa une seconde. Puis deux. Et elle éclata d’un rire sec. Pas un rire joyeux. Pas un rire amusé. Un rire bref, tranchant, qui résonna contre les murs de la hutte comme un diagnostic définitif.

« Fréquent ? » répéta-t-elle.

Elle désigna l’extérieur d’un geste vague, là où un BOUM lointain venait justement de retentir, suivi d’un cri romain parfaitement en retard.

« Mon cher, ici, les blessures ont des horaires. »

Un silence respectueux s’installa. Le Romain hocha lentement la tête, comprenant enfin qu’il n’était pas victime d’un incident isolé… mais d’un système bien rodé. Apothika, elle, se remit déjà en mouvement. Midi approchait. Et avec lui, le pic d’affluence.



Elle commença à manquer de tout. De pommade, les pots raclés jusqu’au fond, laissant apparaître des stries désespérées. De bandages, transformés en une dentelle médicale improbable, noués, réutilisés, parfois récupérés sur d’anciens patients qui bougeaient encore. De patience, complètement épuisée, définitivement absente, probablement tombée quelque part entre deux casques romains. Même ses plantes semblaient la trahir. Apothika se tourna vers une étagère à moitié vide, fronça les sourcils, fouilla, renversa un sachet, puis un autre. Quelques feuilles séchées tombèrent au sol dans un bruissement coupable.

« Où est passé le thym ? »

Un Gaulois leva la main sans hésiter et désigna l’extérieur d’un geste vague.

« Écrasé. »

Elle pinça les lèvres.

« Et la menthe ? »

Un autre répondit, l’air encore un peu sonné :

« Projetée. »

Apothika inspira profondément, comme si l’air allait lui rendre ses stocks.

« Et le romarin ? »

Silence. Un silence lourd. Chargé. Définitif. Elle se redressa lentement.

« Ne me dites pas… »

Un Gaulois toussota avant de confirmer, avec un respect presque religieux pour la gravité de l’instant :

« Romarin et Romain se sont rencontrés. »

Il marqua une pause.

« Il n’y a pas eu de survivants. »

Apothika ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, elle raya mentalement botanique médicinale et ajouta une nouvelle catégorie à ses compétences du jour : Gestion de catastrophes végétales en zone gauloise. La journée avançait. Et elle devenait dangereusement symbolique.




Apothika s’assit enfin. Juste quelques secondes. Sur un tabouret miraculeusement libre, coincé entre une table branlante et un banc qui gémissait sous le poids de deux Romains trop fatigués pour se plaindre davantage. Le bois craqua doucement sous elle, comme s’il hésitait à supporter une responsabilité de plus. Elle baissa les yeux vers ses mains. Elles étaient tachées de tout ce que la matinée avait produit. Pommades grasses, traces verdâtres de plantes broyées, poussière, sang séché, et un peu de potion, elle préféra ne pas réfléchir à laquelle. Ses doigts tremblaient à peine, pas de fatigue physique, non… plutôt cette lassitude profonde qui vient quand on a dépassé le seuil raisonnable de l’absurde. Elle leva ensuite les yeux vers ses étagères. Vides. Ou presque. Là où s’alignaient autrefois bocaux, sachets et fioles soigneusement étiquetés, il ne restait plus que quelques contenants orphelins, ouverts, penchés, témoins silencieux d’un pillage thérapeutique en règle. Une feuille solitaire de sauge pendait lamentablement d’un crochet, comme pour rappeler ce qui avait été perdu. Puis elle regarda la salle. Pleine. Pleine de blessés. Pleine de soupirs. Pleine de corps étalés, de bandages improvisés, de casques romains empilés comme une installation artistique dont personne ne voulait vraiment comprendre le sens. Un Romain ronflait doucement. Un Gaulois grommelait en dormant. Dehors, un BOUM lointain promettait déjà la suite. Apothika laissa retomber ses épaules.

« Sauver la Gaule… » murmura-t-elle, sans ironie, sans colère.

Juste avec une lucidité fatiguée. Elle inspira, jeta un dernier regard autour d’elle, puis ajouta, plus bas :

« Très bien. Mais qui va sauver mes herbes ? »

Personne ne répondit. Et pour une fois, le silence lui donna raison.



À ce moment précis, comme si la journée n’était pas encore assez pleine, la porte de la hutte s’ouvrit à la volée. Un Gaulois entra en courant, manquant de trébucher sur un Romain étendu juste à l’entrée, qu’il enjamba par pur réflexe. Il était essoufflé, les yeux écarquillés, les moustaches de travers, clairement porteur d’une nouvelle grave… ou pire.

« Apothika ! » haleta-t-il. « Réunion au village ! Gélatineux est furieux ! »

Un silence étrange suivit. Même les blessés semblèrent suspendre leurs gémissements. Apothika releva lentement la tête. Très lentement. Elle posa le pilon qu’elle tenait encore à la main, prit le temps d’essuyer ses doigts sur son tablier déjà condamné, puis se leva avec la prudence d’une femme dont les genoux avaient travaillé sans pause depuis l’aube.

« Furieux comment ? » demanda-t-elle, d’une voix parfaitement neutre, trop neutre pour être rassurante.

Le messager hésita une fraction de seconde. Puis il lâcha le mot.

« Commission. »

Apothika pâlit. Vraiment. Un pâlissement net, immédiat, comme si toute la fatigue, l’ironie et la patience accumulées venaient d’être aspirées hors d’elle.

« Oh non… » murmura-t-elle.

Elle ferma les yeux.

« Pas une commission. »

Quelque part au fond de la salle, un Romain gémit. Un Gaulois fit le signe de protection contre le mauvais sort. Même la pile de casques sembla pencher dangereusement. Apothika inspira profondément. Il y avait des choses pires que les blessures. Les commissions en faisaient partie. Elle attrapa son manteau d’un geste sec, le tira sur ses épaules encore couvertes de poussière et de fatigue, puis s’arrêta sur le seuil. Elle se retourna une dernière fois vers la salle d’attente improvisée, balayant la scène du regard avec l’attention grave d’un général quittant un champ de bataille… en sachant très bien qu’il serait encore là à son retour. Les blessés étaient partout. Étendus. Assis. Empilés par erreur. Un Gaulois ronflait, la tête appuyée contre un Romain qui protestait mollement. Un autre comptait toujours ses dents. La pile de casques menaçait toujours de s’effondrer, comme si elle attendait son moment.

« Ne bougez pas, » déclara Apothika d’une voix ferme.

Un silence obéissant suivit, relatif, bien sûr, ponctué par quelques gémissements et un clac métallique suspect. Puis un Romain leva timidement la main, le bras tremblant légèrement.

« Même si on est encore projetés ? »

Apothika s’immobilisa. Elle pencha légèrement la tête, réfléchit une seconde entière, une vraie, évaluant mentalement les probabilités, les trajectoires possibles, et l’état général de la journée.

« Surtout si vous êtes encore projetés, » répondit-elle enfin.

Le Romain hocha la tête, rassuré par la clarté des consignes. Il se recroquevilla un peu plus sur son banc, prêt à affronter l’avenir… ou le mur le plus proche. Apothika soupira, franchit le seuil et referma la porte derrière elle. La salle d’attente resta immobile. Du moins, autant que possible dans un village gaulois.



En sortant, Apothika n’avait pas encore fait trois pas qu’un nouveau BOUM retentit derrière elle. Un choc plein, sonore, parfaitement gaulois, suivi du bruit caractéristique d’un corps romain rencontrant une surface qui n’avait rien demandé. La porte de la hutte vibra légèrement. Une poussière familière s’éleva. Un cri étouffé tenta de devenir une plainte… et échoua. Elle n’eut même pas besoin de se retourner. Elle s’arrêta, inspira profondément l’air du village, un mélange de fumée, de terre, de colère civique et de catastrophe logistique, puis lâcha, simplement, sans colère ni ironie excessive :

« J’en ai gros. »

La phrase tomba avec le poids d’un constat universel. Autour d’elle, le village continuait de vivre. Des Gaulois gesticulaient déjà plus loin. Une discussion animée montait près de la place. Un casque roulait doucement dans la poussière. Et quelque part, dans la forêt, un rire bien trop heureux promettait de nouveaux déséquilibres. Et ce jour-là, dans ce village gaulois pourtant habitué aux drames, Apothika ne fut clairement pas la seule à en avoir gros sur la patate.


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