Le Village qui en avait Gros
Cassius Retombus sut que la journée commençait mal quand il dut cocher la case « chute involontaire » avant même d’avoir fini de lacer ses sandales. C’était un homme que la discipline romaine n’avait jamais réussi à dompter complètement. Grand, large d’épaules, il portait son armure comme un fardeau personnel, avec cette dignité un peu froissée de ceux qui tombent souvent mais se relèvent toujours en maugréant. Son visage, carré et robuste, était dominé par un nez légèrement dévié, souvenir persistant d’un entraînement mal négocié, et par une bouche perpétuellement prête à protester contre l’injustice du destin. Une barbe sombre, taillée de façon réglementaire mais jamais impeccable, soulignait des traits déjà marqués par le soleil, la poussière et une succession impressionnante de « rapports d’incident ». Ses yeux bruns, vifs malgré eux, exprimaient une lucidité ironique. Cassius savait parfaitement qu’il était souvent à l’origine de ses propres malheurs. Une cicatrice fine barrait son sourcil gauche, lui donnant un air faussement sévère qui s’effondrait dès qu’il soupirait, ce qu’il faisait souvent. Ses gestes étaient francs, parfois trop, et sa coordination laissait à désirer dans les moments les plus simples, comme lacer des sandales ou éviter une racine traîtresse. Il avait la carrure d’un soldat fiable et l’âme d’un homme perpétuellement surpris d’être encore en vie à la fin de la journée. Cocher la case « chute involontaire » lui semblait presque routinier, une formalité administrative de plus dans une existence où la gravité semblait nourrir contre lui une rancune personnelle. Et pourtant, malgré tout, Cassius Retombus continuait d’avancer, convaincu que demain serait peut-être pire, mais certainement documenté correctement. Il était encore assis sur son lit de camp, une sandale au pied, l’autre pendante, le dos légèrement voûté par une douleur récente et très précise. Le formulaire reposait sur ses genoux, déjà froissé, maculé d’une trace de poussière qui ressemblait étrangement à une empreinte de casque. Le soleil n’avait pas encore complètement dissipé la fraîcheur du matin, et pourtant, Cassius avait déjà l’impression d’être en retard sur ses blessures. Il resta un instant immobile, la plume suspendue au-dessus du parchemin, observant la case cochée avec une lassitude professionnelle. Devait-il préciser la hauteur ? Trois mètres ? Cinq ? Le temps exact passé en l’air ? Ou le bruit à l’impact, ce BOUM creux et définitif qui semblait désormais annoncer chacune de ses matinées ? Il hésita, réfléchit, soupira. Finalement, par habitude, et par économie d’encre, il nota simplement : retombée classique. Il contempla la mention quelques secondes. Oui. Cela résumait assez bien sa carrière récente. Ni héroïque. Ni glorieuse. Juste régulière. Prévisible. Gravitationnelle. Cassius reposa la plume, termina de lacer sa sandale avec précaution, puis jeta un coup d’œil autour de lui. Un collègue passait en boitant. Un autre remplissait le même formulaire. La journée pouvait commencer. Elle avait déjà pris de l’avance.
Installé sous un auvent brinquebalant, rafistolé avec plus de bonne volonté que de compétence, Cassius travaillait à une petite table qui oscillait dangereusement à chaque rafale de vent. Une pierre servait de cale, une autre de presse-papier, et un casque cabossé maintenait les parchemins les plus récalcitrants. Une pancarte pendait de travers au-dessus de lui, proclamant avec un optimisme déplacé : Bureau provisoire romain de gestion des incidents répétitifs et humiliants. C’était là qu’il passait désormais ses journées. À remplir des formulaires. À cocher des cases. À décrire, avec un vocabulaire de plus en plus précis, des événements qui n’auraient jamais dû devenir routiniers. Cassius faisait ce qu’il savait faire de mieux depuis sa reconversion forcée : de l’administration. Une administration résignée, méthodique, ponctuée de soupirs et de grincements de plume. Il avait pourtant été légionnaire. Un vrai. En théorie. Casque rutilant. Bouclier bien tenu. Posture martiale irréprochable. Dans la pratique, il avait surtout été projeté, souvent sans préavis, retourné, aplati, parfois brièvement enterré sous un amas de poussière et de dignité perdue, puis redéposé un peu partout dans le village et ses environs immédiats. Contre des murs. Dans des buissons. Une fois, dans un poulailler. Il préférait ne plus en parler. À tel point que certains habitants savaient désormais prononcer son nom avant même qu’il ne touche le sol.
« Oh, c’est Cassius », disait-on avec un naturel déconcertant.
BOUM.
« Ah oui. »
Cassius serra les dents, reprit sa plume et ajouta une nouvelle ligne au formulaire du jour. Incident répété. Localisation approximative. Humiliation confirmée. L’auvent trembla légèrement. Il leva les yeux et soupira. Cassius se pencha sur la table, rapprocha l’encrier d’un geste prudent, il avait appris à se méfier des mouvements brusques, et écrivit avec application, la langue légèrement sortie sur le côté, signe indiscutable d’un effort sérieux.
Rapport n° 147
Victime : Cassius Retombus
Nature de l’incident : projection gauloise standard
Temps de vol estimé : 3 à 4 secondes
Retombée : incontrôlée
Surface d’accueil : toiture (encore)
Il marqua une pause, relut chaque ligne, hocha lentement la tête. Tout y était. Précis. Sobre. Administrativement irréprochable. La mention (encore) à côté de toiture lui arracha une grimace lasse, la troisième toiture du mois, la même, appartenant à un Gaulois qui commençait à envisager une facturation directe à l’armée romaine. Cassius soupira, un soupir long, fatigué, chargé de gravité et de tuiles cassées. Il tapota le parchemin pour faire sécher l’encre, puis ajouta en bas de page, d’une écriture légèrement plus petite, presque intime :
Note : envisager une carrière sans altitude.
Il contempla cette dernière phrase un instant. Oui. Vraiment. Au loin, un BOUM familier résonna. Cassius leva les yeux vers le ciel par réflexe… puis se recroquevilla légèrement sur sa chaise. L’administration romaine avançait. La gravité aussi.
Un centurion s’approcha en boitant, la démarche hésitante de quelqu’un qui n’était plus tout à fait sûr de l’existence du sol, ni de sa loyauté. Chaque pas semblait négocié avec la gravité, son casque penché de travers, sa cuirasse cabossée comme un rapport d’incident mal classé. Il s’arrêta devant la table de Cassius Retombus, inspira profondément, puis tenta de se tenir droit. Sans grand succès.
« Cassius… »
Cassius leva à peine les yeux de son parchemin, la plume encore en mouvement.
« Oui. »
« J’ai encore été frappé. »
Cette fois, Cassius releva la tête. Pas par surprise, par politesse professionnelle. Son regard glissa rapidement sur l’état général du centurion. Posture affaissée, poussière dans les plis de la tunique, regard légèrement décalé par rapport à la réalité.
« Retombée comment ? » demanda-t-il calmement, déjà prêt à écrire.
Le centurion réfléchit. Longtemps. Il compta sur ses doigts, s’arrêta, recommença.
« Sur le dos. Puis sur le flanc. »
Il hésita, soupira.
« Puis sur l’ego. »
Cassius hocha la tête avec un sérieux compatissant, nota mentalement l’information, impact moral inclus, puis désigna un banc d’un geste précis.
« Banc des triples impacts. À côté des obliques. »
Le centurion suivit la direction indiquée, soulagé d’être pris en charge par un professionnel qui connaissait son métier. Il s’assit avec précaution, grimaça, puis se détendit légèrement. Ici, au moins, on savait où le ranger.
Cassius avait organisé l’espace avec une méthode irréprochable, presque émouvante. Une méthode née non pas de la formation militaire, mais de l’expérience répétée, douloureuse et très concrète du terrain, et surtout de ses conséquences gravitationnelles. À gauche se trouvait le banc des chutes simples. On y installait les Romains qui avaient volé proprement, sans fioritures. Trajectoire nette, impact unique, humiliation modérée. Ils s’y asseyaient en silence, l’air concentré, comme des hommes qui espéraient sincèrement que ce serait la dernière fois de la journée. À droite, le banc des rebonds multiples accueillait une clientèle plus bruyante. Ceux-là avaient touché le sol, puis autre chose, puis encore autre chose. Ils expliquaient souvent leur parcours à voix haute, avec gestes à l’appui, rejouant l’incident comme s’il s’agissait d’un exploit sportif mal compris. Au fond, légèrement à l’écart, se trouvait le banc des menhirs mal anticipés. Ou plutôt… l’emplacement où il se trouvait autrefois. Il avait été condamné après un incident impliquant un menhir, deux Romains, une charrette et un coq traumatisé. Depuis, une corde et un écriteau en barraient l’accès pour des raisons évidentes de sécurité, de bon sens, et de survie collective. Juste au-dessus de l’ensemble, cloué de travers sur un poteau, un panneau officiel oscillait doucement au vent. On pouvait y lire, en lettres appliquées mais fatiguées : Merci de retomber dans la zone prévue à cet effet. Cassius contempla son installation avec une fierté discrète. Ce n’était pas glorieux. Ce n’était pas héroïque. Mais au moins, c’était organisé. Et en Gaule, c’était déjà une victoire.
Cassius se pencha sur son registre, un épais carnet déjà gondolé par l’humidité, les chocs et une vie manifestement trop riche en incidents. Il humecta la pointe de sa plume, souffla doucement, par habitude plus que par nécessité, et nota avec le sérieux implacable d’un homme qui refusait de laisser le chaos gagner totalement.
Bilan provisoire de la matinée :
Romains projetés : 21
Romains retombés sur Cassius : 2
Casques envolés : 17
Casques retrouvés : 4 (dont un utilisé comme mangeoire)
Il s’arrêta un instant après la dernière ligne, releva la tête et observa le camp. Au loin, un casque pendait encore dans les branches d’un arbre. Un autre roulait doucement dans la poussière, poussé par le vent. Près des tentes, un poulet picorait consciencieusement dans un casque romain retourné, visiblement très satisfait de sa nouvelle installation immobilière. Cassius reporta son regard sur la mention mangeoire, hésita, puis ajouta mentalement : fonction alternative validée. Il referma le registre d’un geste las mais précis. Les chiffres étaient clairs. La tendance aussi. La matinée n’était pas encore terminée. Et la gravité, elle, n’avait toujours pas signé d’armistice.
Un cri retentit au loin. Pas un cri héroïque. Un cri long, montant, parfaitement modulé par la panique. Puis un PAAF retentissant, suivi d’un sifflement caractéristique, celui qu’on reconnaissait désormais sans même lever la tête. Le son d’un corps romain en phase balistique. Cassius Retombus leva les yeux juste à temps. Le légionnaire passa devant lui, à hauteur de regard, bras écartés, jambes pendantes, casque déjà parti vivre sa propre aventure. Son expression était calme. Résignée. Celle d’un homme qui avait accepté son destin quelque part entre le décollage et la perte totale de dignité. Cassius plissa les yeux.
« Impact dans trois… »
Il inclina légèrement la tête.
« … deux… »
Le temps sembla suspendu une fraction de seconde. BOUM. Un choc sourd. De la poussière. Un petit rebond secondaire. Puis le silence, brisé par un gémissement peu convaincu. Cassius baissa les yeux, reprit sa plume sans se presser et nota calmement, avec une écriture nette et régulière. Retombée réussie. Sujet conscient. Presque. Il souffla sur l’encre pour la faire sécher, referma le registre et leva à nouveau les yeux vers le ciel. Par précaution.
Un Gaulois passa la tête sous l’auvent, écartant la toile du bout des doigts avec cette prudence respectueuse qu’on réserve aux endroits où l’on sait que quelque chose d’administratif est en cours. Il avait une moustache poussiéreuse, un air faussement détendu, et ce regard calculateur de quelqu’un qui envisage une mauvaise idée mais espère quand même une bonne nouvelle.
« Dis, Cassius… tu fais toujours des assurances ? »
À l’intérieur, Cassius Retombus se redressa aussitôt. Pas par enthousiasme, par réflexe professionnel. Son dos craqua légèrement. Il remit droit un parchemin, repoussa un casque qui servait de presse-papier et hocha la tête avec la dignité un peu fatiguée d’un homme qui avait trouvé sa vocation trop tard.
« Bien sûr, » répondit-il. « L’Assurance Tout-Risque Gaulois. »
Le Gaulois entra un peu plus sous l’auvent, visiblement impressionné par le sérieux du titre.
« Et ça couvre quoi ? »
Cassius inspira profondément. Une inspiration longue, contrôlée, celle qu’on prend avant d’énumérer une liste décevante mais nécessaire.
« Alors… pas les baffes. »
Le Gaulois acquiesça aussitôt.
« Logique. »
« Pas les menhirs. »
« Normal. »
« Pas Obélix. »
Un silence très dense s’installa. Même la toile de l’auvent sembla se figer.
« …Ni Astérix. »
Le Gaulois cligna des yeux. Une fois. Deux fois. Il fit tourner l’information dans sa tête, visiblement en train de recalculer tout son univers de risques.
« Et ça couvre quoi, alors ? » demanda-t-il enfin, prudemment.
Cassius esquissa un sourire faible. Petit. Administratif. Presque tendre.
« La chute morale. »
Le Gaulois resta silencieux une seconde de plus… puis hocha la tête, convaincu.
« Ah. Ça, j’en ai bien besoin. »
Et il entra sous l’auvent, résigné mais rassuré, exactement le genre de client que Cassius savait gérer.
Le Gaulois resta pensif, immobile sous l’auvent, la tête légèrement penchée, les sourcils froncés avec l’intensité grave de quelqu’un qui venait d’être confronté à une vérité dérangeante. Il se gratta la moustache, contempla le sol, puis leva les yeux vers le ciel comme s’il espérait y trouver une clause supplémentaire, flottant quelque part entre deux nuages. Finalement, il hocha lentement la tête. Une décision venait d’être prise. Une décision lourde, sérieuse. Il fit demi-tour et s’éloigna à pas lents, les épaules un peu voûtées, déjà absorbé par la perspective de la discussion à venir. On le vit compter mentalement ses mots, en barrer certains, en remplacer d’autres. Il soupira.
« Je vais en parler à ma femme… »
La phrase se perdit dans l’air du camp, chargée d’un mélange de courage et de fatalisme. Cassius le regarda s’éloigner, puis nota quelque chose dans la marge de son registre. Effet collatéral : réflexion existentielle. En Gaule, c’était aussi ça, l’assurance.
Cassius reprit son travail avec un soupir discret et résigné, se rassit correctement sur son tabouret branlant et tourna une nouvelle page de son registre. Le parchemin grinça légèrement, comme s’il savait déjà ce qui l’attendait. Il attaquait désormais la section prévention, un chapitre ambitieux, optimiste… et, à ce jour, entièrement théorique. Il huma l’air une seconde, redressa la plume, puis écrivit avec un soin presque excessif, comme si une belle calligraphie pouvait à elle seule réduire les risques :
Recommandations officielles :
- Ne pas se tenir debout trop longtemps
Il marqua une pause, réfléchit, puis hocha la tête. Les statistiques parlaient d’elles-mêmes. La majorité des projections survenaient en position verticale confiante.
- Éviter toute proximité avec un Gaulois souriant
Il souligna presque la phrase, se ravisa, puis ajouta une petite note mentale : particulièrement s’il est petit, moustachu ou accompagné d’un grand ami silencieux.
- Anticiper la retombée (quand c’est possible)
Il hésita, tapota la plume contre le parchemin, puis conserva la parenthèse. L’honnêteté administrative avait ses limites, mais l’illusion aussi.
Cassius recula légèrement pour relire l’ensemble. Ce n’était pas grand-chose. Ce n’était pas efficace. Mais c’était écrit. Et dans l’armée romaine, écrire une chose donnait toujours l’impression rassurante qu’elle existait. Au loin, un nouveau PAAF retentit. Cassius leva les yeux, observa le ciel par réflexe… puis nota en marge, très petit : Prévention : à améliorer. Il reprit sa plume. Le devoir l’appelait. La gravité aussi.
Un enfant passa en courant devant l’auvent, pieds nus soulevant la poussière, cheveux en bataille et rire encore accroché aux lèvres. Il pila net devant la table, les mains sur les genoux, reprenant son souffle avec l’énergie inépuisable de quelqu’un qui n’avait jamais été projeté à travers le village.
« Monsieur Retombus ! »
Cassius leva la tête, surpris. Il cligna des yeux, ajusta le parchemin qu’il était en train de remplir, et répondit avec un sérieux appliqué :
« Oui ? »
L’enfant se redressa, fier d’être porteur d’un message important, et déclara d’une traite, sans reprendre sa respiration :
« Papa dit que si vous tombez encore sur le toit, on vous facture. »
Il y eut un court silence. Cassius resta immobile une seconde, intégrant l’information. Il leva lentement les yeux vers les toitures du village, dont certaines portaient encore des traces très personnelles de son passage, tuiles déplacées, réparations approximatives, souvenirs douloureux. Il hocha la tête, calmement.
« Message reçu, » murmura-t-il pour lui-même.
Il baissa les yeux, reprit sa plume, et nota soigneusement dans la marge de son registre, avec une écriture nette et méthodique : Facturation des retombées : à étudier. Il ponctua la phrase d’un petit point final, souffla sur l’encre pour la faire sécher, puis leva les yeux vers l’enfant, déjà reparti en courant, sa mission accomplie. Cassius soupira doucement. L’administration romaine évoluait. La Gaule aussi.
À l’approche de midi, Cassius Retombus sentit quelque chose de nouveau l’envahir. Ce ne fut pas une douleur. Il les connaissait toutes. Les aiguës, les sourdes, les persistantes, celles qui tiraient quand il pleuvait et celles qui grinçaient quand il respirait trop fort. Ce ne fut pas non plus une chute. Il y était préparé, mentalement et administrativement. Il avait même laissé une page blanche prête à être remplie. Non. C’était pire. De la lassitude. Elle s’installa lentement, insidieuse, comme l’ombre du auvent qui s’allongeait sur la table branlante. Une fatigue qui ne venait ni des muscles ni des os, mais de quelque chose de plus profond. La certitude que, quoi qu’il fasse, le prochain PAAF arriverait quand même. Que les chiffres augmenteraient. Que les toitures souffriraient. Que les formulaires se multiplieraient comme des champignons humides. Cassius posa la plume. Juste un instant. Il contempla le registre ouvert, les colonnes bien tenues, les annotations précises, les parenthèses ironiques qui s’étaient glissées là sans autorisation officielle. Autour de lui, le camp vibrait doucement sous le soleil de midi. Des voix lointaines. Un casque qui roulait. Un Romain qui gémissait en rythme. Il ferma les yeux. Pas pour dormir. Juste pour ne pas compter. Quand il les rouvrit, la lassitude était toujours là. Installée. Confortable. Presque familière. Cassius reprit sa plume. Le travail continuait. Et la Gaule aussi.
Il observa le village depuis son auvent, laissant son regard glisser lentement d’une maison à l’autre. Les façades rafistolées racontaient l’histoire mieux que n’importe quel rapport. Poutres remplacées à la hâte, murs renforcés par des planches mal ajustées, toitures réparées avec des matériaux qui n’avaient jamais été prévus pour finir là. Certaines tuiles n’étaient plus vraiment alignées ; d’autres manquaient tout simplement, victimes collatérales d’un enthousiasme gaulois trop bien rodé. À chaque BOUM lointain, un soupir collectif parcourait les ruelles. Plus de cris de victoire. Plus d’applaudissements spontanés. Juste ce réflexe désormais ancré. Lever les yeux, jauger la trajectoire, compter mentalement les dégâts potentiels. Les regards ne se levaient plus avec admiration, mais avec inquiétude, celle de savoir où ça allait retomber cette fois-ci. Il remarqua les civils qui passaient, un peu plus lents qu’avant, l’air préoccupé. Certains faisaient déjà des calculs à voix basse. Une tuile, deux journées de travail ; un mur fendu, une semaine perdue ; un toit éventré, un hiver compliqué. Les victoires ne se comptaient plus en Romains assommés, mais en tuiles cassées et en journées de travail envolées. Cassius Retombus posa les coudes sur la table, croisa les doigts et soupira à son tour.
« Ils en ont gros… » murmura-t-il, sans ironie.
Il observa encore une maison dont le toit portait une trace très précise, douloureusement familière.
« Et pas seulement sur la patate. »
Le vent fit frémir l’auvent. Au loin, un bruit sourd annonçait déjà la suite. Un énorme rire éclata au loin. Large. Profond. Vibrant. Celui qui roulait entre les arbres et faisait frémir les toits avant même que quoi que ce soit ne touche le sol. Autrefois, ce rire signifiait la libération, la fin d’une patrouille romaine, le soulagement collectif, la promesse d’un banquet joyeux. Aujourd’hui, il signifiait surtout une chose très précise. Nouvelle retombée imminente. Quelque part, Obélix riait de bon cœur. Et quelque part d’autre, la gravité prenait des notes. Cassius Retombus ne leva même pas les yeux cette fois. Il inspira, lentement, puis referma son registre avec soin. Le cuir fatigué claqua doucement, comme un point final posé au bas d’une matinée déjà trop longue.
« Ça suffit, » déclara-t-il.
Sa voix était calme. Trop calme pour être ignorée. À côté de lui, un légionnaire à moitié assommé, installé sur le banc des rebonds multiples, leva la tête avec effort. Son casque glissa un peu plus bas sur son front.
« Encore un formulaire ? » demanda-t-il, résigné.
Cassius secoua la tête.
« Non. Une réunion. »
Le légionnaire cligna des yeux, surpris. Une réunion, c’était sérieux. Presque dangereux. Cassius se leva, lissa machinalement son manteau poussiéreux et jeta un dernier regard vers le village, où un PAAF lointain confirmait déjà la justesse de sa décision. Cette fois, ce n’était plus une question d’administration. C’était une question de survie… organisationnelle.
Et pour la première fois depuis longtemps, quelque chose changea imperceptiblement. Un Romain habitué à retomber, à calculer la trajectoire, à anticiper l’impact, à se relever en cherchant son casque, et des Gaulois fatigués de reconstruire, de replacer des tuiles, de redresser des poutres, de soupirer en regardant les dégâts, allaient enfin se retrouver face à la même évidence. Pas dans un choc. Pas dans un BOUM. Mais dans un silence partagé, lourd de compréhension mutuelle. Ils avaient tous été sauvés. Souvent. Brillamment. Avec panache. Mais à force, l’héroïsme avait un coût. Des lombaires endolories. Des épaules raides. Des toits fragilisés. Des formulaires trop nombreux. Être sauvé, c’était bien. Vraiment. Mais être sauvé sans arrêt… C’était surtout très fatigant pour les lombaires. Et pour une fois, Romains et Gaulois hochèrent la tête dans le même sens.