Le Village qui en avait Gros

Chapitre 4 : On en a gros

5546 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 22/01/2026 09:38

La réunion commença exactement comme toutes les réunions importantes du village gaulois. En retard, dans le bruit, et sans que personne ne sache vraiment qui avait convoqué qui, ni pourquoi tout le monde avait fini par venir quand même. Sur la place centrale, les habitants s’étaient rassemblés en un large cercle mal organisé, dont les contours changeaient constamment au gré des arrivées tardives, des discussions parallèles et des déplacements stratégiques pour mieux voir… ou mieux râler. Certains Gaulois étaient assis sur des tonneaux de cervoise, déjà vides ou dangereusement proches de l’être. D’autres avaient choisi des pierres, des marches, des morceaux de menhir recyclés en mobilier urbain improvisé. Un ancien tabouret circulait de mains en mains, sans jamais vraiment appartenir à quelqu’un. Au centre du cercle, un Romain inconscient servait de repose-pieds collectif. Un Gaulois y avait posé une botte. Un autre s’y appuyait distraitement. Personne ne semblait trouver cela étrange, déplacé ou même digne d’une remarque. Le Romain ronflait doucement, ajoutant une touche sonore parfaitement intégrée à l’ambiance générale. Les conversations allaient bon train. On parlait de toitures, de douleurs persistantes, de menhirs mal orientés. Un BOUM lointain provoqua quelques regards levés, puis on reprit exactement là où on s’était arrêté. Au centre de tout cela, Gélatineux se tenait debout, les bras croisés sur son large torse, le tablier encore noué de travers. Son visage était fermé. Concentré. Grave. Un air qu’on ne lui connaissait habituellement que dans des circonstances exceptionnelles. Très exceptionnelles. Comme lorsqu’un sanglier tombait par terre du mauvais côté de la broche.

« Bon, » déclara Gélatineux, en élevant légèrement la voix pour couvrir le brouhaha ambiant. « On est là pour parler. »

Cette simple annonce provoqua un murmure immédiat dans la foule. Un murmure dense, méfiant, ponctué de raclements de gorge et de soupirs anticipés. Parler, dans un village gaulois, était toujours une activité risquée. On ne savait jamais si ça allait durer trop longtemps… ou dégénérer trop vite.

« Parler de quoi ? » lança quelqu’un depuis l’arrière du cercle, la voix déjà chargée d’inquiétude pratique.

Avant même que Gélatineux n’ouvre la bouche, Apothika répondit, les bras croisés, les traits tirés, encore imprégnée d’odeur de plantes écrasées et de fatigue professionnelle :

« Des dégâts. »

Un hochement de tête général suivit. Plusieurs regards se tournèrent instinctivement vers les toits visibles autour de la place.

« Des retombées, » ajouta Cassius Retombus, en massant son épaule avec la précision douloureuse de quelqu’un qui savait exactement où ça faisait mal, et pourquoi.

Sa voix était calme, presque lasse. Quelques Gaulois acquiescèrent, d’autres jetèrent un coup d’œil rapide au ciel, par pur réflexe. Gélatineux inspira profondément. Gonfla le torse. Et conclut, avec une autorité qui ne souffrait aucune discussion :

« Des sangliers. »

Cette fois, le murmure changea de nature. Plus grave. Plus concerné. Parce que, dégâts ou pas, retombées ou non… les sangliers, eux, touchaient à l’essentiel.



Un BOUM retentit au loin. Pas un BOUM spectaculaire. Pas un BOUM héroïque. Un BOUM lourd, mat, parfaitement identifiable, celui qui signifiait qu’un corps venait de rencontrer quelque chose de solide, probablement sans l’avoir prévu. Sur la place, personne ne sursauta. Personne ne cria. Personne ne leva même vraiment la tête. À la place, tout le monde soupira. Un long soupir collectif, parfaitement synchronisé, comme si le village entier partageait désormais la même respiration fatiguée. Les épaules s’affaissèrent en même temps. Quelques regards se levèrent machinalement vers le ciel, évaluèrent la trajectoire invisible, puis redescendirent aussitôt, résignés. Quelqu’un murmura :

« Encore. »

Un autre secoua la tête. Le Romain inconscient servant de repose-pieds gémit faiblement, sans que cela n’interrompe quoi que ce soit. Le BOUM résonna une dernière fois dans l’air, puis s’éteignit. La réunion pouvait continuer.

« Bien », reprit Gélatineux, en avançant légèrement d’un pas au centre du cercle.

Sa voix était ferme, posée, inhabituellement grave pour un homme qu’on associait d’ordinaire à la graisse chaude et aux discussions sur la cuisson idéale.

« Je vais être clair. On ne peut plus continuer comme ça. »

Un murmure parcourut l’assemblée, mêlé de soupirs et de grognements approbateurs.

« Continuer comment ? » cria Ordralfabétix, depuis le bord du cercle, les bras croisés, la moustache frémissante.

Derrière lui, quelqu’un tentait déjà de redresser un panier cabossé. Gélatineux se tourna vers lui sans hésiter, le regard dur.

« À reconstruire le village plus souvent qu’on ne le construit ! »

La phrase claqua comme une évidence brutale. Autour de la place, des têtes se mirent à hocher. Lentement. Puis de plus en plus franchement. On pensa aux toits rafistolés trois fois le même mois. Aux murs remontés à la hâte. Aux portes qui grinçaient parce qu’elles avaient été remplacées par ce qu’on avait sous la main. Un Gaulois tapota distraitement une poutre encore fissurée. Un autre soupira en pensant à son potager piétiné. Les hochements de tête approbateurs se multiplièrent, gagnant même ceux qui, d’ordinaire, trouvaient que « ça faisait partie du charme ». Cette fois, le charme avait des échardes. La réunion venait officiellement de devenir sérieuse.



Apothika prit la parole à son tour. Elle s’avança d’un pas, les bras croisés, le manteau encore froissé par la matinée, une trace verdâtre suspecte sur la manche gauche et l’air de quelqu’un qui n’avait plus aucune illusion sur la fragilité du corps humain. Le brouhaha diminua presque aussitôt. Quand Apothika parlait, on écoutait. Par instinct de survie.

« Ce matin, » commença-t-elle d’une voix étonnamment calme, « j’ai soigné dix-sept bosses. »

Quelques Gaulois hochèrent la tête. Ça, c’était la base.

« Cinq fractures. »

Un murmure parcourut la foule. Quelqu’un murmura

« Seulement ? ».

« Trois cas de perte temporaire de repères spatiaux. »

Elle marqua une pause, cherchant ses mots.

« Ceux-là ne savaient plus très bien où était le sol… ni pourquoi il revenait toujours aussi vite. »

Un Romain assis sur une pierre approuva faiblement.

« Et, » conclut-elle en soupirant, « un Romain qui croyait être une plante. »

Un silence très particulier tomba sur la place. Un silence perplexe. Intrigué. Dans un coin du cercle, le Romain concerné, encore couvert de bandages et tenant une feuille entre ses doigts, leva timidement la main.

« J’étais très calme, » précisa-t-il avec sérieux. « J’avais l’impression de pousser. »

Apothika le fixa une seconde, puis se tourna de nouveau vers l’assemblée.

« Voilà où on en est. »

Personne ne rit. Personne ne contesta. Même les sangliers absents semblèrent approuver. Cassius leva timidement la main. Pas très haut. Juste assez pour être vu sans attirer une trajectoire malheureuse. Sa posture trahissait l’habitude. Epaules légèrement rentrées, tête inclinée, comme quelqu’un qui avait appris à parler vite entre deux chutes. Le silence se fit progressivement autour de lui, mêlé de curiosité et d’une pointe de compassion.

« J’aimerais ajouter… » commença Cassius Retombus, en s’éclaircissant la gorge, « que le taux moyen de retombée par habitant dépasse désormais ce que Rome considère comme… raisonnable. »

Un murmure parcourut l’assemblée. Rome. Le mot avait toujours un petit effet, même ici. Quelqu’un fronça les sourcils.

« Rome considère quoi comme raisonnable ? » demanda une voix gauloise, sincèrement intriguée.

Cassius ouvrit la bouche. Puis la referma. Il réfléchit. Longuement. Il consulta mentalement des tableaux, des ratios, des normes impériales obscures, des lignes minuscules au bas de rapports qu’on n’avait jamais vraiment lus jusqu’au bout. Il pesa ses mots avec le soin d’un homme qui savait que la vérité administrative était parfois décevante.

« D’après le protocole impérial… » commença-t-il.

Il inspira, très lentement.

« …un citoyen romain ne doit pas dépasser une projection tous les trois mois, sauf en cas de catastrophe naturelle, d’émeute, ou d’entraînement volontaire. »

Un murmure outré s’éleva. Quelqu’un lâcha un petit sifflement admiratif, comme si cette statistique relevait du mythe. Cassius poursuivit, implacable :

« Au-delà de deux projections dans la même semaine, on doit ouvrir un dossier spécial. Et au-delà de trois, on considère officiellement que… »

Il baissa les yeux sur son registre, comme pour se donner du courage.

« …que la zone est hostile à la verticalité. »

Un silence profond s’abattit.

« Et ici ? » demanda quelqu’un, méfiant.

Cassius leva les yeux, et sa voix devint presque intime.

« Ici, vous avez dépassé les seuils dès… lundi. »

Un silence suivit. Puis des hochements de tête. Lents. Convaincus. Parce que, pour une fois, même sans chiffres précis, tout le monde comprenait parfaitement ce que cela voulait dire.



Un pêcheur s’avança à son tour, quittant le cercle avec une détermination lourde de vase et de rancœur accumulée. Son filet dégoulinait encore, accroché sur l’épaule, et une odeur de rivière maltraitée le suivait comme une accusation permanente. Ordralfabétix, car évidemment, c’était lui, planta ses pieds dans la poussière et croisa les bras, la moustache frémissante d’indignation professionnelle.

« Moi, j’en ai marre de repêcher des casques. »

Quelques hochements de tête solidaires s’élevèrent. On savait. Tout le monde savait.

« J’ai ouvert un filet ce matin, » poursuivit-il, en levant trois doigts poisseux pour compter, « trois poissons… »

Il leva un quatrième doigt.

« …deux sandales… »

Puis il soupira profondément avant d’achever, d’un ton las :

« …et un centurion. »

Un murmure parcourut l’assemblée. Quelqu’un lâcha un ah quand même. Le centurion en question, encore humide, assis sur une pierre avec une algue dans le casque, leva timidement la main.

« J’avais glissé. »

Un silence très bref suivit. Ordralfabétix le fixa longuement. Très longuement. Puis il désigna le filet.

« À Rome, peut-être. Ici, on appelle ça un problème de courant. »

Le centurion hocha la tête, penaud, pendant que le pêcheur reprenait sa place, convaincu d’avoir fait avancer le débat, ou au moins vidé son sac. La réunion gagnait en sincérité. Et en inventaire aquatique.



Une villageoise en colère enchaîna aussitôt, sortant du cercle comme une tempête en jupe. Les bras sur les hanches, les joues rouges d’indignation, elle pointa un doigt accusateur vers l’assemblée entière, comme si tout le village était personnellement responsable.

« J’ai retrouvé un Romain dans mon four ! »

Un silence stupéfait tomba sur la place. Plusieurs Gaulois échangèrent des regards. Quelqu’un cligna des yeux, essayant très fort d’imaginer la scène. Un autre hocha lentement la tête, comme si, finalement, ça expliquait beaucoup de choses.

« Vivant ? » demanda prudemment quelqu’un.

La villageoise inspira profondément. Très profondément. Le genre d’inspiration qu’on prend avant de répondre quelque chose qu’on préférerait ne pas avoir à expliquer.

« Plus maintenant. »

Un frisson collectif parcourut l’assemblée. Un Gaulois toussota. Un autre marmonna quelque chose à propos de la température idéale. Le Romain inconscient servant toujours de repose-pieds sembla se recroqueviller légèrement, par pur instinct de survie tardif. La villageoise croisa de nouveau les bras, satisfaite d’avoir été claire.

« Et je précise, » ajouta-t-elle, « que je n’avais même pas fini de préchauffer. »

Personne ne trouva quoi que ce soit à répondre. La réunion prenait une tournure… domestique.



Le ton montait. Visiblement. Les voix se superposaient, les bras s’agitaient, les moustaches frémissaient d’indignation collective. La réunion, jusque-là péniblement structurée, glissait doucement mais sûrement vers ce que le village savait faire de mieux. Une plainte chorale parfaitement désorganisée.

« Un menhir dans mon potager ! » hurla un Gaulois au visage terreux, en levant les bras au ciel. « J’avais des poireaux ! Des poireaux ! »

« Une baffe dans ma sieste ! » protesta un autre, encore enveloppé dans une couverture, visiblement arraché à un repos sacré. « J’étais à la meilleure partie ! »

« Mon toit a été romainement perforé ! » cria une voix aiguë depuis l’arrière du cercle. « Deux fois ! Et toujours du même côté ! »

Chaque plainte déclenchait des hochements de tête solidaires, des oui c’est vrai, des chez moi aussi, et même un attends, moi c’était pire qui n’arrangeait rien. On parlait de murs fissurés, de marmites renversées, de poules traumatisées par des atterrissages imprévus. Quelqu’un brandit une tuile fendue comme pièce à conviction. La place bourdonnait désormais comme une ruche en colère. Les plaintes fusaient dans tous les sens, sans ordre ni priorité, portées par une fatigue générale et un ras-le-bol très concret. Gélatineux passa lentement une main sur son visage.

Apothika ferma les yeux. Cassius nota mentalement : escalade verbale, stade avancé. La réunion venait officiellement de dégénérer.



Gélatineux tapa du pied. Pas un petit coup sec. Un vrai. Un coup lourd, décidé, qui fit vibrer la poussière de la place et taire net plusieurs phrases en plein élan. Les conversations s’étranglèrent. Les bras retombèrent. Même les moustaches semblèrent se figer.

« Silence ! »

Le mot claqua dans l’air comme une injonction sacrée. Pendant un instant, le village entier obéit. Les Gaulois se regardèrent, surpris d’eux-mêmes. Un enfant s’arrêta de mâcher. Le Romain inconscient servant toujours de repose-pieds cessa même de ronfler. Le silence dura exactement trois secondes. Puis, au loin. PAAF. Un bruit sourd, familier, parfaitement reconnaissable. Le genre de son qui n’avait plus besoin d’explication. Les épaules s’affaissèrent collectivement. Quelqu’un ferma les yeux. Un autre leva les mains au ciel sans rien dire. Gélatineux serra les dents. La réunion pouvait reprendre. La gravité, elle, n’avait jamais cessé.

« Voilà ! » s’écria Gélatineux en ouvrant grand les bras, comme s’il voulait embrasser à la fois la place, les toits cabossés et l’absurdité générale. « C’est de ça que je parle ! À chaque victoire, on perd quelque chose ! »

Sa voix vibra d’une colère sincère, nourrie de graisse froide et de traditions piétinées. Autour de lui, les regards se croisèrent, et la phrase fit mouche. Les plaintes reprirent aussitôt, jaillissant de tous côtés comme si le village n’attendait que ce signal.

« Moi, j’ai perdu ma clôture ! » lança un Gaulois en brandissant un piquet tordu, encore couvert de terre.

« Moi, mon thym ! » protesta une villageoise, les bras chargés de sachets vides, l’air meurtri d’une herboriste spoliée.

Un silence d’une fraction de seconde se fit… juste assez pour laisser place à une voix venue du bord du cercle.

« Moi, ma dignité ! » cria Cassius Retombus, en levant la main bien haut, le casque de travers, l’uniforme froissé, et l’âme visiblement cabossée.

Sa déclaration résonna avec une honnêteté désarmante. Un murmure parcourut la foule. Quelqu’un hocha la tête avec compassion. Un autre lâcha un « ça compte aussi ». Même Apothika esquissa un soupir approbateur. La place vibrait désormais d’une évidence partagée. Les victoires étaient toujours là… mais leur facture aussi.



Un enfant leva la main. Pas très haut. Juste assez pour être vu entre deux épaules massives et une moustache trop enthousiaste. Il était couvert de poussière, les genoux écorchés, et tenait un petit bâton avec lequel il avait manifestement dessiné des marques au sol pendant toute la réunion. Son air était sérieux. Trop sérieux pour son âge.

« Moi, j’ai compté. »

La phrase traversa la place comme une pierre jetée dans un étang. Les discussions s’éteignirent. Les voix se turent. Même ceux qui râlaient encore s’interrompirent, intrigués. Tout le monde se tourna vers lui.

« Compté quoi ? » demanda quelqu’un, doucement, comme on s’adresse à une prophétie miniature.

L’enfant se redressa un peu, fier qu’on l’écoute. Il leva le bâton, hésita une seconde, puis déclara avec une précision méthodique :

« Les Romains qui tombent sur la maison de papa. »

Il marqua une pause, vérifia mentalement, fronça les sourcils… puis conclut :

« On est à douze. »

Le silence qui suivit fut profond. Un silence impressionné. Respectueux. Lourd de calculs soudains. Quelqu’un siffla doucement. Un autre murmura « quand même ». Gélatineux cligna des yeux. Cassius hocha la tête, déjà en train d’estimer si cela constituait une zone statistiquement sensible. Apothika soupira, les bras croisés. Douze, ce n’était plus un accident. C’était une série. Apothika inspira profondément. Pas une inspiration ordinaire. Une de celles qu’on prend quand on s’apprête à prononcer un mot dangereux, un mot qui change l’ambiance, un mot qui fait peur même aux guerriers invincibles. Ses épaules se redressèrent, ses doigts se crispèrent un instant sur le bord de son manteau, puis elle leva le menton.

« Il faut mettre des règles. »

Le mot tomba sur la place comme un menhir mal anticipé. Un frisson parcourut la foule. Pas un frisson de froid. Un frisson de pure inquiétude culturelle. Des regards s’échangèrent. Des moustaches frémirent. Quelqu’un laissa échapper un petit « oh » choqué.

« Des… règles ? » répéta quelqu’un, comme s’il goûtait le mot pour la première fois et le trouvait immédiatement suspect.

« Oui, » répondit Apothika sans détour. « Des règles simples. »

Elle insista bien sur simples, comme si cela pouvait rendre la chose moins grave. Autour d’elle, certains Gaulois semblaient déjà chercher une échappatoire. D’autres regardaient le sol. Un ancien murmura « on n’a jamais fait ça ».

C’est à ce moment précis que Cassius réagit. Par pur réflexe. Avant même que la panique ne s’installe complètement, il sortit immédiatement un parchemin, déjà à moitié rempli, lissa un coin froissé, attrapa sa plume et huma l’encre avec un sérieux presque émouvant. Ses yeux brillèrent légèrement. Pas de peur. De soulagement. Enfin quelque chose qu’il savait faire.

« Je note, » dit-il calmement.

Le frisson gagna une seconde vague. Parce qu’une chose était pire que des règles. Des règles écrites. Cassius se racla la gorge avec une gravité toute administrative, posa le parchemin bien à plat sur sa cuisse et leva la plume comme on lève un glaive, mais un glaive en papier, destiné à trancher l’absurde avec méthode.

« Article premier », déclara Cassius Retombus, en appuyant chaque syllabe.

Le cercle se resserra instinctivement.

« Interdiction formelle de projeter un Romain sur une toiture habitée. »

Le mot habitée résonna longtemps. Des regards glissèrent vers les toits alentour, comptant mentalement les maisons pleines, à moitié pleines, pleines le soir seulement. Une tuile manquante sembla frissonner.

« Et si elle n’est pas habitée ? » demanda quelqu’un, d’un ton prudemment pratique, comme s’il parlait d’un chemin de traverse.

Cassius resta immobile une seconde. Puis deux. Il pencha la tête, consulta l’espace, le ciel, la logique, dans cet ordre, et hésita. La plume resta suspendue, tremblotante, au-dessus du parchemin.

« Dans ce cas… » dit-il enfin, choisissant ses mots avec une précision douloureuse, « viser avec plus de précision. »

Un silence stupéfait suivit. Puis un murmure approbateur, paradoxalement soulagé. Ce n’était pas une interdiction totale. Juste… un ajustement technique. Quelqu’un hocha la tête. Un autre nota mentalement améliorer l’angle. Apothika ferma les yeux, résignée. Cassius ajouta une petite astérisque à la fin de la ligne, pour la forme. Les règles venaient d’entrer dans l’Histoire. À la gauloise.

« Article deux », enchaîna Apothika, sans laisser au murmure le temps de reprendre.

Elle croisa les bras, planta son regard dans l’assemblée et parla avec cette autorité calme qu’on n’osait contester que si l’on aimait souffrir longtemps.

« Les menhirs doivent être utilisés uniquement sur terrain dégagé. »

Le mot menhir provoqua une réaction immédiate. Plusieurs Gaulois se redressèrent. D’autres jetèrent un coup d’œil instinctif vers la lisière du village, comme si un projectile de pierre pouvait surgir à tout moment, vexé d’être réglementé.

« Et c’est quoi, dégagé ? » demanda Ordralfabétix, les bras croisés, la moustache frémissante, déjà inquiet pour sa boutique, sa réserve de poisson… et tout ce qui tenait encore debout dans un rayon raisonnable.

Apothika ne réfléchit pas. Elle répondit immédiatement :

« Là où il n’y a plus rien à casser. »

Un silence très particulier suivit. Un silence d’évaluation. Des regards parcoururent mentalement le village. Les maisons rafistolées, les clôtures tordues, les potagers martyrisés, les toits fragilisés. Puis les regards se portèrent au-delà de la palissade, vers les champs, les clairières… et plus loin encore. Quelqu’un murmura :

« Donc… très loin. »

Apothika hocha la tête. Cassius nota la règle avec application, ajoutant en marge : terrain dégagé = zone déjà détruite. Gélatineux soupira. Et quelque part, dans la forêt, un menhir sembla soudain se sentir concerné. Les règles avançaient. Le village retenait son souffle. Gélatineux prit la parole. Il se racla la gorge, redressa instinctivement son tablier, et posa les deux pieds bien à plat sur le sol, comme s’il s’apprêtait à annoncer quelque chose de solennel, de grave… presque sacré. Les discussions s’éteignirent peu à peu. Même les plus sceptiques sentaient que là, on touchait à l’essentiel.

« Article trois », déclara-t-il d’une voix ferme. « Protection officielle du sanglier. »

Un murmure ému parcourut la foule. Un vrai. Pas un murmure de plainte. Un murmure de respect. Des Gaulois se regardèrent, touchés. Certains hochèrent la tête avec gravité. D’autres posèrent machinalement une main sur leur ventre, comme pour rendre hommage à de glorieux souvenirs de banquets passés. Quelqu’un essuya discrètement une larme en pensant à une épaule parfaitement rôtie.

« Toute chasse excessive sera sanctionnée », ajouta Gélatineux, en appuyant bien sur chaque mot.

Le silence se fit. Puis, au loin, depuis la forêt… Un énorme rire éclata. Large. Tonitruant. Insouciant. Un rire qui roulait entre les arbres, faisait vibrer les feuilles et envoyait un message très clair à la faune locale : il est déjà trop tard. Impossible de se tromper. C’était Obélix. Le murmure se figea net. Des regards inquiets se tournèrent vers la lisière des bois. Apothika ferma lentement les yeux. Cassius suspendit sa plume en plein mot. Gélatineux, lui, pâlit. Vraiment. Il déglutit, serra les poings, et comprit soudain toute la fragilité de l’article trois. La protection du sanglier venait d’être proclamée. Mais la réalité riait déjà très fort.

« Article quatre », ajouta Cassius Retombus, en consultant son parchemin comme s’il s’agissait d’un texte sacré fraîchement révélé.

Sa plume hésita une fraction de seconde, puis il lut à voix haute, avec un sérieux presque héroïque :

« Prévenir avant de courir. »

La phrase plana au-dessus de la place. Les Gaulois échangèrent des regards perplexes. Certains se grattèrent la tête. D’autres essayèrent mentalement d’imaginer la scène. Un cri d’avertissement, un délai raisonnable, puis la course. Le concept semblait… ambitieux.

« Qui ? » demanda finalement quelqu’un, la voix honnêtement curieuse, comme s’il cherchait à bien faire.

Cassius ouvrit la bouche pour répondre. Puis il s’arrêta. Il regarda Apothika. Puis Gélatineux. Puis la foule. Puis, par réflexe, le ciel. Le silence s’installa. Un vrai. Lourd. Gêné. Même le Romain inconscient servant encore de repose-pieds sembla retenir son souffle. Une poule traversa la place, indifférente au vide juridique qui venait de naître. Cassius referma lentement la bouche, nota quelque chose en marge, à préciser ultérieurement, et hocha la tête avec gravité. L’article quatre venait d’entrer en vigueur. Il était imparfait. Mais, dans un village gaulois, c’était déjà une tradition.



Un vieux Gaulois toussa. Pas un petit toussotement discret. Un vrai. Profond. Chargé d’années, de cervoise et d’expériences traumatiques avec l’armée romaine. Il s’avança d’un pas hésitant, appuyé sur un bâton qui avait probablement servi autant à marcher qu’à frapper, et posa la question que tout le monde évitait soigneusement depuis plusieurs minutes.

« Et si les Romains attaquent ? »

La place se figea. Les conversations moururent en plein souffle. Des regards se croisèrent. Certains se plissèrent. D’autres se levèrent vers la palissade, comme si l’attaque pouvait surgir à la simple évocation du mot. Un Gaulois serra machinalement les poings. Un autre hocha la tête, déjà prêt. Cassius retint sa respiration. Tout le monde réfléchit. Vraiment. C’était rare. Apothika prit la parole avec une prudence extrême, comme si elle avançait sur un sol couvert de tessons.

« Eh bien… » commença-t-elle lentement, choisissant chaque mot avec soin, « on se défend. »

Un léger soulagement parcourut l’assemblée.

« Mais… » ajouta-t-elle aussitôt, levant un doigt, « avec modération. »

Le soulagement se transforma instantanément en perplexité. Un silence sceptique suivit. Un silence dense. Méfiant. Quelqu’un fronça les sourcils. Un autre murmura « ça dépend ». Un troisième chuchota « c’est-à-dire comment ? ». Même le vieux Gaulois parut hésiter, comme s’il essayait très fort de se souvenir de la dernière fois où il avait frappé quelqu’un modérément. Au loin, un bruit sourd, pas encore un BOUM, mais prometteur, fit lever quelques regards. La théorie venait d’être posée. La pratique, elle, restait à inventer. C’est alors que quelqu’un craqua. Une voix jaillit du fond de la foule, brute, rauque, chargée de fatigue accumulée et de tuiles mal replacées.

« On en a gros ! »

La phrase fendit l’air comme un coup de tonnerre. Il y eut une fraction de seconde de silence, celle où le village entier comprit que quelque chose venait d’être dit. Puis, sans concertation, sans signal, sans même réfléchir à la syntaxe, le slogan fut repris.

« Sur la patate ! » cria quelqu’un à gauche, le poing levé.

« Gros ! » répondit une autre voix, encore plus fort, depuis le bord de la place.

« Sur la patate ! » rugit le cercle tout entier.

Les voix se mêlèrent, rebondirent sur les façades, firent vibrer les tonneaux, réveillèrent un chien qui se mit à aboyer par solidarité. Des Gaulois tapaient du pied. D’autres levaient les bras. Même quelques Romains, encore bandés et un peu perdus, semblaient approuver sans trop savoir pourquoi. Le slogan roulait, scandé, martelé, libérateur. Ce n’était pas très précis. Ce n’était pas très constructif. Mais c’était exactement ce qu’il fallait. Au centre de la place, Gélatineux cligna des yeux. Apothika soupira, mais cette fois sans lassitude. Cassius nota mentalement : soulèvement émotionnel, massif. Le village venait de parler. Et pour une fois, tout le monde disait la même chose.



Au loin, à l’entrée du village, deux silhouettes familières s’étaient arrêtées. L’une petite, vive, moustachue, les bras croisés dans une posture d’observation prudente. L’autre immense, placide, une main déjà occupée à grignoter quelque chose d’indéterminé, l’air ouvertement intrigué. Astérix et Obélix avaient été attirés par le bruit, les cris, les slogans, cette agitation inhabituelle qui, pour une fois, ne ressemblait pas à une simple bagarre ou à l’annonce d’un banquet. Ils observaient la place centrale à distance respectueuse. La foule compacte. Les bras levés. Les visages fermés. Les parchemins brandis comme des armes nouvelles. Obélix plissa les yeux, pencha légèrement la tête.

« Qu’est-ce qu’ils font ? » demanda-t-il, sincèrement curieux.

Astérix suivit du regard un Gaulois qui gesticulait, puis Cassius qui écrivait frénétiquement, puis Apothika, bras croisés, manifestement au bord de quelque chose d’irréversible. Il haussa les épaules.

« Une réunion, on dirait. »

Obélix ouvrit de grands yeux, impressionné.

« Oh. »

Il réfléchit une seconde.

« On peut participer ? »

Astérix ne répondit pas tout de suite. Il observa encore la scène. Les mines tendues, l’absence totale de cervoise, le mot article qui revenait trop souvent, et surtout… cette ambiance étrange. Sérieuse. Inhabituellement sérieuse. Il finit par secouer lentement la tête.

« Peut-être pas tout de suite. »

Obélix hocha la tête, docile. Au même moment, sur la place, quelqu’un cria de nouveau « sur la patate ! », et la foule reprit en chœur. Astérix soupira doucement. Oui. Vraiment. Peut-être pas tout de suite.



Sur la place, le tumulte retomba peu à peu. Les slogans s’étaient essoufflés, les bras levés s’abaissèrent, et une attente étrange s’installa, lourde, presque solennelle. Gélatineux se racla la gorge une dernière fois et posa les deux mains sur ses hanches. Son regard balaya la foule. Les maisons rafistolées en arrière-plan, les visages marqués par la fatigue, les bandages encore frais, les Romains présents… étonnamment calmes.

« On est reconnaissants, » dit-il enfin, d’une voix plus basse, mais ferme.

Il marqua une pause.

« Vraiment. »

Quelques têtes hochèrent. Personne ne contestait ça.

« Mais à partir d’aujourd’hui, » poursuivit-il en appuyant sur chaque mot, « on veut être sauvés… proprement. »

Le mot resta suspendu dans l’air. Proprement. Comme une promesse audacieuse. Comme une hérésie douce. C’est à ce moment précis que le destin, ou la gravité, décida d’intervenir. BOUM. Un choc sec, parfaitement centré. La foule se retourna d’un même mouvement, avec cette synchronisation acquise par l’habitude. Au milieu de la place, un légionnaire romain venait de tomber pile sur le parchemin des règlements fraîchement rédigés. Le document, désormais froissé, portait l’empreinte très nette d’une sandale… et d’un genou. Le Romain leva faiblement la tête, cligna des yeux.

« Je… je crois que j’ai enfreint quelque chose… »

Un silence las parcourut l’assemblée. À l’écart, Cassius Retombus observa la scène, ferma les yeux une seconde, puis soupira avec la sagesse douloureuse d’un homme qui savait exactement ce que cela impliquait.

« Il va falloir un article cinq. »

Personne ne protesta. Parce que, manifestement, être sauvé proprement allait demander… un peu plus de papier.



Et ce jour-là, pour la première fois dans l’histoire du village, la victoire ne fut pas suivie d’un banquet… mais d’un inventaire. Pas de tables dressées. Pas de sanglier fumant. Pas de chants faux ni de chopes levées trop haut. À la place, des Gaulois circulaient lentement sur la place, comptant à voix basse. On notait les tuiles manquantes, les poutres fendues, les clôtures disparues. On empilait des casques retrouvés, on recensait ceux qui ne reviendraient jamais. Un homme griffonnait des chiffres sur une ardoise. Un autre hochait la tête, grave, en évaluant l’état d’un mur qui tenait encore… par habitude. Même le silence avait changé de texture. Ce n’était pas la fatigue joyeuse d’après-combat. C’était une lucidité nouvelle. Les Romains survivants furent regroupés sans cris. Les blessés comptés. Les dégâts mesurés. Et pour la première fois, quelqu’un demanda : « Il manque quoi ? » avant de demander : « On mange quoi ? » Dans un village gaulois, où l’ordre naturel des choses voulait que la victoire mène toujours au festin, cet instant-là avait quelque chose d’inédit. De presque subversif. Ce n’était pas la fin des combats. Ce n’était pas la fin des baffes. Mais c’était le début d’une autre façon de gagner. Et dans un village gaulois, c’était une révolution.

Laisser un commentaire ?