Le Village qui en avait Gros

Chapitre 5 : Epilogue - Fuite organisée

Chapitre final

2807 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 24/01/2026 15:54

Ils étaient deux. Deux sangliers. Les deux derniers. Blottis l’un contre l’autre derrière ce qui avait autrefois été un buisson respectable, feuillu, dense, rassurant, ils se cachaient désormais derrière une version très conceptuelle de la végétation. Le buisson avait perdu toute prétention à l’anonymat. Branches cassées, feuilles arrachées, tronc marqué par des traces de sandales romaines et une entaille suspecte rappelant le passage récent d’un menhir mal intentionné. Il offrait une couverture symbolique, mais c’était déjà ça. Depuis trois jours, ils n’avaient pas bougé. Pas un grognement. Pas un pas de travers. Pas même ce petit reniflement nerveux qui, d’ordinaire, les trahissait toujours au pire moment. Ils étaient immobiles, figés dans une posture inconfortable, les pattes repliées sous eux, le museau à moitié enfoncé dans la terre froide. Les muscles tendus, les oreilles aux aguets, ils avaient appris, à la dure, que dans cette partie très précise de la Gaule, faire du bruit équivalait à signer son arrêt de mort… ou, pire encore, à finir embroché avant même d’avoir eu le temps de comprendre pourquoi on courait. Le silence était devenu une stratégie de survie. Le moindre craquement de branche déclenchait une panique intérieure immédiate. Le moindre rire lointain faisait frissonner leurs flancs. Autour d’eux, la forêt ne ressemblait plus à ce qu’elle avait été. Des clairières trop larges. Des troncs écorchés. Des traces de pas, grandes, petites, romaines, gauloises, et parfois… carrément inexplicables. Là où s’étendaient autrefois des fourrés denses et rassurants, il ne restait que des zones ouvertes, dangereusement pratiques pour la course, surtout pour quelqu’un de très grand, très fort, et très affamé.

« Avant, c’était une forêt… » soupira le premier sanglier, la voix basse, chargée d’une nostalgie porcine authentique.

Il ferma les yeux un instant, se souvenant des glands, des ronces protectrices, des chemins secrets connus seulement des siens.

« Avant, c’était la vie », confirma le second, d’un ton grave.

Ils restèrent silencieux après ça. Parce que, dans cette Gaule-là, les souvenirs faisaient moins de bruit que l’espoir.



Ils jetèrent un regard inquiet vers le village. Depuis leur buisson meurtri, la scène avait quelque chose de profondément dérangeant. Sur la place centrale, des Gaulois et des Romains étaient rassemblés ensemble. Pas en formation de combat. Pas en désordre de panique. Ensemble. Debout. Calmes. Trop calmes. Personne ne se battait. Personne ne courait. Personne ne volait. Ils parlaient. Ils gesticulaient lentement, avec ces mouvements larges et réfléchis qui n’annonçaient ni une baffe imminente ni un lancer de menhir improvisé. Certains pointaient des parchemins. D’autres hochaient la tête. Un Romain semblait expliquer quelque chose à un Gaulois, qui écoutait vraiment. Un autre prenait des notes. Des notes. Les sangliers frissonnèrent. Le premier plissa les yeux, cherchant désespérément un signe rassurant de chaos imminent. Un cri. Un rire tonitruant. Un BOUM. Rien.

« Ça, c’est nouveau », murmura-t-il, la voix tendue.

Le second hocha lentement la tête, sans quitter la scène des yeux. Son groin tremblait légèrement.

« Trop nouveau », répondit-il. « D’habitude, quand ils sont ensemble… quelqu’un finit en orbite. »

Ils restèrent silencieux, observant cette anomalie historique avec une inquiétude grandissante. Parce que, pour un sanglier gaulois, un village qui réfléchit est infiniment plus dangereux qu’un village qui mange.



Un Romain passa devant un Gaulois. Normalement, c’était le moment précis où tout basculait. Le regard de trop. La moustache qui frémissait. La baffe réflexe. Mais là… rien. Le Romain passa, droit, prudent, les épaules un peu rentrées, comme quelqu’un qui marchait sur une glace trop fine. Le Gaulois, lui, le regarda passer. Il fronça légèrement les sourcils. Hésita. Puis se contenta de croiser les bras et de soupirer. Pas de coup. Pas de projection. Pas de trajectoire balistique improvisée. Derrière leur buisson martyrisé, les deux sangliers retinrent leur souffle en parfaite synchronisation. Leurs yeux s’écarquillèrent. Leurs oreilles se dressèrent à l’unisson.

« Tu as vu ça ? » chuchota le premier, comme s’il avait peur que le simple fait de le dire annule l’événement.

« Oui… » répondit l’autre, à peine audible.

Ils suivirent la scène du regard. Le Romain continuait à marcher. Il n’avait pas été frappé. Il n’avait pas été attrapé. Il n’avait pas quitté le sol.

« Il est encore entier… » murmura le premier, incrédule.

Un long silence inquiet s’installa entre eux. Pas le silence rassurant de l’absence de danger. Le silence profond de quelque chose qui ne tourne plus rond. Parce que, dans cette Gaule-là, quand un Romain passe sans voler… c’est que les règles ont vraiment changé.



« Tu te rappelles, quand on pouvait traverser le village sans risquer de finir en plat du jour ? » demanda le premier sanglier avec une nostalgie presque douloureuse.

Il ferma un instant les yeux. Dans sa voix, il y avait le souvenir d’un temps ancien, pas forcément paisible, mais gérable. Un temps où l’on pouvait longer la palissade, flairer l’air du village, entendre des rires, des disputes, parfois même des bagarres… sans que cela ne débouche systématiquement sur une course effrénée pour sauver sa couenne.

« Oui… » répondit le second après un silence.

Il baissa légèrement la tête.

« C’était avant Obélix. »

Le nom tomba comme une évidence historique. Comme une frontière temporelle. Avant et après. Avant les traces de pas gigantesques. Avant les rires trop joyeux. Avant cette façon très particulière de courir en ligne droite en chantonnant. Ils échangèrent un regard grave. Puis, lentement, avec le sérieux de deux survivants conscients d’avoir vu la fin d’une époque, ils firent tous deux un signe de tête solennel. Un hommage silencieux. À la forêt d’avant. À la liberté perdue. Et aux sangliers qui n’avaient pas eu leur chance.



Au loin, un rire tonitruant retentit. Pas un rire discret. Pas un rire humain. Un rire large, profond, qui roulait entre les arbres, faisait vibrer les troncs et envoyait un frisson dans la mousse. Un rire capable de déplacer l’air, et, statistiquement, de déplacer aussi tout ce qui se trouvait à proximité. Les deux sangliers sursautèrent. Le premier eut un petit mouvement de recul, manquant de se prendre une branche morte. Le second s’aplatit instinctivement contre le sol, comme si cela pouvait le rendre invisible. Leurs oreilles frémissaient, leurs flancs se soulevaient trop vite.

« Lui… » souffla le second, la voix presque inexistante. « C’est lui le problème. »

Il n’avait pas besoin de préciser. Le rire portait une signature. Une joie trop sincère. Trop confiante. Trop bien nourrie. Le premier sanglier secoua lentement la tête, avec la sagesse fataliste de quelqu’un qui avait beaucoup réfléchi pendant de très longues heures immobiles.

« Ce n’est pas lui », corrigea-t-il à voix basse.

Il marqua une pause, écouta le rire s’éloigner, puis ajouta, plus grave :

« C’est son appétit. »

Ils restèrent silencieux après ça. Parce que, dans cette Gaule-là, on pouvait négocier avec des règles, discuter avec des hommes, espérer face au changement. Mais un appétit comme celui-là… ça, c’était une force de la nature.



Ils observèrent encore un moment. La place du village avait perdu son agitation nerveuse. Les Gaulois parlaient moins fort, les épaules tombantes, les gestes plus lents. Même leurs moustaches semblaient fatiguées. Les Romains, assis ou appuyés contre ce qui restait droit, avaient cessé de se plaindre, signe indiscutable d’un épuisement avancé. Tout le monde avait des bosses. Certaines visibles. D’autres plus profondes, logées dans les reins, les genoux ou l’orgueil. Même les arbres semblaient lassés. Le grand chêne près de la palissade portait une entaille récente. Un autre avait perdu une branche entière. Les feuilles pendaient mollement, comme si la forêt elle-même soupirait après cette journée trop longue. Plus rien ne paraissait vraiment frais. Ni le bois. Ni la pierre. Ni les vivants. Le premier sanglier pencha légèrement la tête, pensif.

« Tu sais ce que ça veut dire ? » demanda-t-il à voix basse.

Le second réfléchit, observa les Gaulois fatigués, les Romains meurtris, les parchemins froissés… puis répondit, avec un espoir prudent :

« Qu’ils vont manger ? »

Le premier secoua lentement la tête.

« Non. »

Il fixa le village une dernière fois, avec une lucidité triste.

« Qu’ils vont recommencer. »

Ils restèrent silencieux. Parce qu’ils savaient. Dans cette Gaule-là, la fatigue n’annonçait jamais la fin. Seulement l’entracte.



Un long silence s’installa. Pas un silence nerveux. Pas un silence de panique. Un silence lourd, posé, celui qui vient quand toutes les conclusions ont déjà été tirées et qu’il ne reste plus qu’à les accepter. Les bruits du village parvenaient étouffés jusqu’à eux. Des voix fatiguées, un soupir collectif, le froissement d’un parchemin qu’on repliait. Plus de cris. Plus de rires. Juste cette étrange accalmie qui annonçait toujours quelque chose de pire. Puis le second sanglier se redressa lentement. Ses pattes engourdies protestèrent. Il secoua un peu la tête, faisant tomber quelques feuilles sèches de son dos.

« Bon… » dit-il avec une sobriété résignée. « On fait quoi ? »

Le premier ne répondit pas tout de suite. Il se tourna vers la forêt derrière eux. Les arbres abîmés, les clairières trop larges, les traces encore fraîches de passages répétés. Puis il regarda la route, cette bande de terre traîtresse qui menait tantôt à la survie, tantôt droit dans une embuscade moustachue. Puis il observa le village, trop calme, trop organisé, trop conscient de lui-même. Enfin, il baissa les yeux vers ses propres sabots, usés, encore intacts… pour l’instant. Il inspira lentement.

« On part. »

Le mot ne trembla pas. Il ne portait ni colère ni peur. Juste une certitude. Le second sanglier hocha la tête. Pas de discussion. Pas de regrets inutiles. Ils avaient survécu jusque-là. Ils survivraient ailleurs. Ils s’éloignèrent sans bruit, s’enfonçant dans ce qu’il restait de forêt, laissant derrière eux le village, ses règles, ses parchemins, ses héros… et son appétit. Parce que parfois, la meilleure stratégie, ce n’est pas de courir plus vite. C’est de ne plus être là quand ça recommence.



Ils ne discutèrent pas. Il n’y avait plus rien à débattre. Les décisions vraiment importantes, celles qui engagent la survie, ne demandent ni vote ni longues phrases. Elles s’imposent d’elles-mêmes, lourdes et évidentes. La Gaule était devenue un territoire hostile. Pas à cause du climat. Pas à cause des loups. Mais à cause de tout le reste. Trop de muscles. Trop de baffes. Trop de broches. Même l’air semblait dangereux, chargé de rires trop heureux et d’odeurs de cuisson potentielles. Les chemins qu’ils connaissaient par cœur menaient désormais tous trop près d’un foyer, d’une clairière suspecte ou d’un Gaulois de bonne humeur. La prudence n’était plus une option. C’était un mode de vie… ailleurs. Ils attrapèrent chacun leur petit baluchon. L’un contenait des glands soigneusement choisis, secs, nourrissants, symboles d’un avenir frugal mais sûr. L’autre était plus léger, presque symbolique. Quelques souvenirs. Une vieille feuille mâchonnée. Une pierre lisse trouvée près d’un ruisseau. Des fragments d’un temps où la forêt protégeait encore ceux qui savaient se taire. Sans se presser, ils s’éloignèrent. À pas prudents. Mesurés. Silencieux. La route poussiéreuse s’étirait devant eux, baignée d’une lumière douce, promettant l’inconnu, et, avec un peu de chance, l’oubli. Derrière, le village restait là, avec ses règles neuves, ses héros fatigués et son appétit éternel. Ils ne se retournèrent pas. Parce que certaines terres ne vous chassent pas par la violence,

mais par l’habitude.



Au moment de disparaître derrière un tournant de la route, là où la poussière devenait plus fine et où le chemin se perdait entre deux talus fatigués, le premier sanglier s’arrêta. Juste une seconde. Il se retourna lentement, offrant au village un dernier regard. De loin, on distinguait encore les toits rafistolés, la place centrale animée de gestes trop calmes pour être honnêtes, et cette étrange absence de fumée qui, autrefois, aurait été pour lui un signal de panique… et qui désormais annonçait quelque chose de bien plus inquiétant. De la réflexion. Il renifla l’air. Pas d’odeur de forêt. Pas d’odeur de sécurité. Juste cette senteur persistante de pierre chaude, de règles fraîchement écrites et d’appétit mal canalisé. Il grogna, bas, du fond de la gorge. Un grognement chargé de fatigue, de résignation et d’un profond sentiment d’injustice porcine.

« J’en ai gros… »

Il secoua lentement la tête, faisant tinter doucement les souvenirs qu’il portait encore avec lui, puis conclut avec une lucidité brutale, héritée de générations de proies très observatrices :

« …et ils sont fous, ces Romains. »

L’autre sanglier ajusta son baluchon d’un coup de groin prudent, resserrant la ficelle usée qui menaçait de céder, pas par fatigue, mais par excès de souvenirs. Il se redressa à son tour et laissa son regard errer une dernière fois sur le paysage qu’ils abandonnaient. Les menhirs, d’abord. Dressés de travers, certains plantés là où il n’y avait jamais eu de raison valable de planter quoi que ce soit. Marqués, éraflés, déplacés comme de simples cailloux par des mains trop puissantes pour le bon sens. Les Gaulois, ensuite. Fatigués, râleurs, mais toujours prêts à recommencer. À crier. À débattre. À sauver. À reconstruire. À refaire exactement ce qui avait causé le problème, avec un enthousiasme à peine corrigé par l’expérience. Et puis les cris, au loin. Pas encore des cris de bataille. Pas tout à fait des chants. Juste ce bruit de fond caractéristique d’un village qui n’avait jamais vraiment appris à se reposer. Le sanglier inspira lentement, expira, et hocha la tête avec un calme presque philosophique.

« Je dirais même plus… » murmura-t-il.

Il jeta un dernier coup d’œil vers la place centrale, vers les parchemins, les règles, les héros trop célèbres pour leur propre bien.

« …ils sont fous, ces Gaulois. »

Il se détourna sans amertume, rejoignit son compagnon, et ensemble, ils s’enfoncèrent sur la route poussiéreuse. Leurs silhouettes s’amenuisèrent sur la route poussiéreuse, avalées peu à peu par les plis du paysage, jusqu’à ne plus être que deux ombres discrètes glissant entre les collines. Leurs pas étaient lents, prudents, mais décidés, ceux de survivants qui ont compris quand il fallait partir sans faire de bruit. Derrière eux restait le village. Sauvé, oui. Encore debout. Toujours invaincu. Des héros victorieux y circulaient déjà, fatigués mais fiers, conscients d’avoir une fois de plus tenu tête à l’Empire. Des civils épuisés reprenaient leurs outils, comptaient les dégâts, soupiraient en regardant des murs qui tenaient encore par habitude plus que par conviction. La vie continuait, obstinée, bruyante, héroïque… et profondément usante. Et quelque part, dans cette Gaule si fière de ses traditions, une absence nouvelle s’installait. Plus de grognements dans les fourrés. Plus de silhouettes nerveuses entre les chênes. Plus de fuite affolée au moindre rire trop heureux. La Gaule était désormais sauve. Mais elle était aussi, sans l’avoir vraiment décidé, définitivement privée de sangliers. Personne ne s’en rendit compte tout de suite. Il fallut du temps. Un silence inhabituel dans la forêt. Une broche trop vide. Et alors seulement, quelqu’un murmura :

« Dis donc… ça fait longtemps qu’on n’a pas mangé de sanglier. »

Mais il était déjà trop tard.


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